Le féminisme

Part 3

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Tout pareillement les féministes, je ne dis pas tous, je ne dis pas M. Léopold Lacour, M. Jules Bois ni M. Jean Izoulet, mais un grand nombre, dont je suis, commencent leur conférence en disant: «Nous avons horreur de la femme-homme, et en même temps que nous en avons horreur nous la plaignons de tout notre cœur. Nous supplions les femmes de rester femmes et de ne devenir ni avocats, ni médecins, ni hommes de lettres... Mais nous reconnaissons leur droit et nous tenons à ce que la loi le reconnaisse, pour qu'elles puissent en user en cas d'absolu besoin.»

En un mot, je veux que les femmes aient «les droits de la femme», à la condition de n'en jamais user, c'est-à-dire de n'en user qu'à la dernière extrémité; comme je veux, Monsieur, que vous ayez le droit de légitime défense, à la condition que vous n'en usiez qu'aux derniers abois et en espérant bien que vous ne tuerez jamais personne, et en vous suppliant de ne le point faire, et en vous plaignant de toute mon âme s'il faut que vous le fassiez.

III

--Mais, en définitive, qu'attendez-vous de bon ou de mauvais de tout cela; car il ne faut pas se dissimuler que c'est une petite révolution.--J'attends du féminisme appliqué du mauvais et du bon, comme de toute révolution humaine; car sans nier le progrès, je n'y crois pas; ce qui veut dire que je le crois possible, mais que je ne suis pas sûr qu'il existe. Toute révolution humaine a eu de beaux résultats qui avaient leurs compensations. Il est clair que je suis heureux que l'esclavage n'existe plus; mais l'abolition de l'esclavage a effacé des maux et en a créé d'autres. Il est certain que je suis chrétien; mais je me tiendrais pour absurde ou fanatique si je ne reconnaissais pas que le christianisme, en répandant sur le monde d'immenses bienfaits, a créé des maux nouveaux que l'antiquité ne connaissait pas ou connaissait à peine.

Il en sera de même du féminisme. Il créera d'assez grands maux. En exaltant la vanité de la femme, qui était déjà d'une suffisante vivacité, il suscitera un peuple de pécores insupportables, dont le moindre défaut sera de se vouloir faire aussi grosses que le bœuf et qui prétendront être plus grosses que lui, dépasser l'homme, le supplanter, l'écraser à «leur tour». A ce jeu elles auront le même succès que la grenouille de la fable, mais en attendant elles seront bien encombrantes et exaspérantes à souhait.

Le féminisme créera, ce qui est plus grave, une lutte sourde dans chaque famille, il fera qu'on y jouera perpétuellement la scène déjà classique de nos comédies modernes qui se termine invariablement par: «LE MARI:... _parce que je suis le maître_.--LA FEMME: _Ah! je l'attendais ce mot-là! c'est avec ce mot-là que depuis dix-huit mille ans... Mais nous nous révoltons à la fin, et..._»--La scène est déjà un poncif, et on commence à ne plus la hasarder sur le théâtre; mais elle se jouera encore longtemps dans les familles et les maris n'ont pas tous le sang-froid tranquille qui est nécessaire pour qu'elle tombe à plat; et ils auront longtemps le tort grave de la siffler, ce qui la relève.

Et le féminisme, fermentant dans l'esprit peu solide de beaucoup de jeunes filles, créera infiniment de déclassées. Autrefois il n'y avait que deux débouchés pour la jeune fille qui ne voulait pas du mariage, ou dont le mariage ne voulait pas: le couvent et le théâtre, ce «cloître laïque», comme dit M. Bergerat. Maintenant il y en aura trente, et ce n'est pas un bien, quoiqu'il y paraisse. Je n'aime pas le couvent, Dieu sait; mais au moins il est, le plus souvent, sédatif et endormant. Il ne surmène pas les nerfs. Le théâtre les surmène et fait des détraquées. Moins peut-être que les professions où les femmes luttant avec les hommes, d'abord comme étudiants, ensuite comme travailleurs, tendant tous leurs ressorts, dans une lutte inégale, gagneront force méningites et s'extermineront à la tâche. «_Bella, horrida bella_», et aussi, avec un sens enfin intelligible: «_plus quam civilia bella_.»

Voilà de tristes aspects de la question. Mais aussi, il y aura, avec le féminisme appliqué, de véritables progrès réalisés. Comptez-vous pour rien, d'abord, ceci que le féminisme appliqué détournera du mariage les femmes qui n'étaient point faites pour le mariage et qui néanmoins se mariaient, ce qui était désastreux? C'est une élimination bienfaisante. Un humoriste a dit: «Les femmes se divisent en deux classes: celles qui n'obéissent pas et celles qui commandent.» Il exagérait. Les femmes se divisent en trois classes: celles qui sont susceptibles d'obéir quelquefois; celles qui n'obéissent jamais et celles qui commandent toujours. Or, les premières seulement sont véritablement aptes au mariage. Les secondes et les troisièmes peuvent se marier; mais à la condition de tomber sur des maris, il y en a beaucoup, qui sont nés pour obéir. Mais toutes ne rencontrent pas ainsi; et, donc, celles qui rencontrent autrement sont réfractaires au mariage qu'elles ont contracté. Ce sont celles-là, non pas toujours, mais souvent, qui sentiront d'avance qu'elles ne sont point nées pour le mariage. Ce sont celles-là qui, jeunes filles, vous en connaissez de telles, ont déjà horreur du mari, méprisent et exècrent l'homme, se cabrent à la pensée seulement d'aliéner leur indépendance. Graine de féministes. Oui. Eh bien, ces jeunes filles, autrefois elles se mariaient tout de même que les autres, parce qu'elles ne pouvaient pas faire autrement. Désormais, dès seize ans, elles se dirigeront vers l'avocasserie, le professorat ou les beaux-arts. Fort bien. Le mariage est débarrassé de ce corps étranger et hostile. Le féminisme appliqué diminuera le nombre des mauvais ménages et le nombre des divorces. Les femmes vraiment nées pour être femmes et mères, en seront quittes pour faire plus d'enfants, pour faire ceux que les féministes, mariées, auraient eu toutes sortes de raisons de ne point faire. Voilà déjà un bon résultat qui est fort appréciable.

Il y en a d'autres. On n'a pas assez remarqué que le féminisme est d'abord une révolte de la femme contre l'homme; mais ensuite et surtout une révolte de la femme contre elle-même. _La femme s'est révoltée contre les défauts qu'avait développés en elle sa subordination à l'homme._ Parce qu'elle n'était pas, ni dans l'esprit de l'homme, ni même dans le sien, l'égale de l'homme, la femme est devenue frivole, ignorante, enfant et faisant l'enfant, diplomate enfin, c'est-à-dire coquette. Du jour où elle s'est dit, avec raison, somme toute, qu'elle était l'égale de l'homme, elle a détesté sa frivolité, son ignorance, son étourderie, ses manières sincères ou affectées de bébé, sa coquetterie, etc.

J'adore les femmes féministes en toute une partie de leur apostolat, à savoir quand elles pensent et disent qu'il faut tenir la galanterie et les mignardises des hommes à leur égard pour des injures; quand elles veulent être respectées, non courtisées, traitées sérieusement, non agréablement, regardées en face et non de bas en haut, ce qui au fond est une façon d'être traitées de haut en bas.

Je les adore quand elles prétendent être aussi instruites que nous, aussi solides que nous, aussi braves que nous, avoir aussi bonne tête que nous et meilleur cœur. C'est la plus belle ambition qu'elles puissent avoir, et la meilleure.

Et il en sera ce qu'il pourra en être. Mais l'effort est bon; il est excellent, et si le quart seulement du résultat cherché est obtenu, c'est un immense progrès accompli.

Ainsi les femmes s'acheminent à créer tout simplement la femme forte de l'Évangile, ce qui en soi est excellent, et ce qui, remarquez-le, les ramène à nous par le chemin qu'elles prenaient pour s'en éloigner, comme il arrive. Cette femme forte, sérieuse, instruite, brave, simple et franche, que le féminisme veut créer, en haine de l'homme, c'est justement la femme que l'homme aime de tout son cœur et désire de toute son âme. Si cette femme apparaissait, elle serait souhaitée ardemment par tous les hommes--sauf les crétins--et, se sentant aimée, elle se laisserait épouser. Une femme qui se sent profondément aimée, finit toujours par épouser; et elle a joliment raison.--Et ainsi ce qui a été inventé pour diviser finirait par réunir.

Autre résultat très appréciable encore. Rien de plus exact que ce que nous disait plus haut M. Turgeon sur la division du travail et la différenciation des tâches selon la diversité des aptitudes, le tout considéré comme condition essentielle du progrès humain. Mais précisément ce que la subordination de la femme à l'homme a de plus funeste, c'est qu'elle contrarie cette division du travail et cette différenciation des tâches selon les aptitudes!

D'une part, en effet, une foule de travaux essentiellement féminins (coupeurs, tailleurs, brodeurs, coiffeurs, pharmaciens, employés des postes, employés d'administration, personnel des ministères, romanciers, inspecteurs de l'assistance publique, percepteurs, receveurs de l'enregistrement, etc., etc.) sont accaparés par les hommes. D'autre part, des femmes qui ont des aptitudes viriles sont repoussées des fonctions essentiellement masculines, il est vrai, comme celles d'avocat ou de médecin, mais où un certain nombre de femmes particulièrement douées, anormalement douées, si vous voulez, pourraient prétendre. Ce qu'établira l'égalité des sexes acceptée par la loi et par les mœurs, ce ne sera donc pas la confusion des fonctions et professions, mais, précisément au contraire, la répartition spontanée des fonctions et professions selon les aptitudes, selon toutes les aptitudes, en quelque sexe qu'elles se révèlent et sans qu'il soit fait élimination _a priori_ d'aucune d'elles.

Vous vous croyez né pour être médecin? Homme ou femme, cela nous est égal: essayez d'être médecin.

Vous vous croyez né pour être coiffeur? Profession plutôt féminine; et vous êtes un homme?

--Oui; mais en vérité je suis une femme. Je suis faible, coquet et bavard.

--Fort bien; soyez coiffeur.

Vous êtes femme et croyez avoir des facultés intellectuelles viriles. Prenez une profession virile, quoique femme. Vous êtes homme et avez des facultés intellectuelles plutôt modestes. Prenez une profession féminine, quoique homme. Soyez percepteur ou photographe.

En un mot, les professions n'ont pas de sexe. Elles exigent, non telle conformation, mais telle aptitude. Précisément à cause qu'elles se répartissent selon les aptitudes, elles se répartiront toujours un peu par sexe, oui; mais sans exclusion; et, à cette absence d'exclusion, nous gagnons qu'il n'y ait point de forces perdues ni de forces mal appliquées.

C'est révoltant de voir un colosse faire de la photographie ou exercer les fonctions passives de receveur d'enregistrement. On songe à une loi contre ces absurdités. On devient socialiste. Il n'est pas besoin de loi, ni de socialisme. Il n'est besoin que de liberté et que de féminisme accepté, pratiqué et entré dans les mœurs. Les femmes chasseront peu à peu les hommes de toutes les fonctions qu'ils remplissent abusivement et qu'elles peuvent remplir aussi bien qu'eux. Cette Saint-Barthélemy de paresseux, d'intrigants, de pieds plats, d'échines souples et de crânes vides qui peuplent ministères et administrations publiques et qui seraient renvoyés par les femmes, plus aptes qu'eux à remplir ces places, à la menuiserie, à la charpente, à l'entretien des égouts et à l'empierrement des routes et à la vidange, me ferait un plaisir infini. Je ne vivrai pas assez pour la voir; mais j'y pousserai, jusqu'à la mort, de tout mon cœur.

Et enfin une place plus grande, conquise par les femmes dans la vie civile et dans la vie sociale, moralisera profondément la société. Je ne me fais pas d'illusions et je ne me crois pas un benêt, et je suis peu suspect de céladonisme. Une foule de femmes sont profondément immorales. Je ne parle pas de leur sensualité, qui est égale à la nôtre, je crois, c'est-à-dire nulle chez beaucoup, médiocre chez la plupart, impérieuse et tyrannique chez un certain nombre. Je parle de leur mépris de la vérité, de leur attachement au mensonge, de leur esprit d'intrigue et de courtisanerie, de leur fureur de sollicitation, dix fois plus violente que chez l'homme, et qui nous fait dire souvent d'un solliciteur: «Il mériterait d'être une femme.» Certes, le sens moral n'est pas beaucoup plus fréquent chez la femme que chez l'homme, où il est, ne l'oublions jamais, une exception et une espèce d'anomalie. Cependant, je l'ai dit déjà pour un objet plus particulier, la femme, sans être meilleure que l'homme, est moins grossière, ce qui est déjà quelque chose. Elle est moins une brute. L'alcoolisme n'est pas féminin. Le crime n'est pas féminin. Calculez les conséquences, si elles ne sont pas incalculables.

La femme, non seulement proclamée l'égale de l'homme, ce qui n'est pas grand'chose, mais devenue l'égale de l'homme dans tout l'engrenage de la machine sociale, lui fera honte souvent par sa correction relative, par son esprit d'ordre, par son économie (car il y a des femmes qui ont de l'ordre et qui sont économes), par son horreur d'_un certain nombre_ de choses basses et viles. L'homme gagnera à avoir la femme pour concurrente, parce que, l'ayant pour concurrente, il l'aura pour éducatrice. Et la femme, à ce même commerce, se moralisera elle-même, d'abord parce qu'elle se sentira surveillée, ensuite et surtout parce que rien ne moralise comme de se sentir moralisateur.

Les avantages du féminisme appliqué me semblent l'emporter, sinon beaucoup, du moins sensiblement, sur les inconvénients qu'il peut avoir et qu'il ne faut pas se dissimuler qu'il aura.

* * * * *

Vous êtes convaincue, Madame? Oui, parce que vous l'étiez avant de me lire. Vous n'êtes pas convaincu, Monsieur? Je vais vous dire pourquoi. Chacun de nous juge des femmes sur la sienne. Or, il est assez rare que nous jugions de la nôtre très favorablement. Nous ne permettons pas qu'on en dise du mal; nous en disons du bien; mais nous en pensons tout le mal que nous ne permettons pas qu'on en dise, et nous ne pensons pas un mot du bien que nous en disons.

Mais encore, pourquoi? Parce que nous vivons avec elle, et que deux êtres imparfaits comme nous le sommes ne peuvent pas vivre ensemble sans souffrir infiniment l'un de l'autre et sans finir par voir presque uniquement les défauts l'un de l'autre et l'autre de l'un.

Mais il ne faut pas raisonner d'après la sensation, ni surtout d'après la blessure. Cette femme qui est insupportable, qui est quinteuse, qui est jalouse, qui est tracassière, qui est faiseuse d'observations et fertile en reproches et féconde en récriminations et intarissable en plaintes; cette femme que vous avez choisie pour vous reposer des fatigues de la journée et qui vous réserve, quand vous rentrez chez vous, la plus rude fatigue du jour; cette femme est jugée par les autres droite, sensée, bonne conseillère et bonne consolatrice; elle est jugée par les autres brave de cœur, forte d'esprit, prudente, avisée et sûre; elle est jugée par les autres, soyez-en certain, un trésor qu'ils vous envient.

Une femme, en règle générale, n'est désagréable que pour son mari. Cela veut dire une chose qu'il faut bien se mettre dans l'esprit: les femmes ne sont pas mauvaises: elles sont inhabitables. Et pourquoi inhabitables? Parce que vous habitez toujours avec elles. Elles sont inhabitables pour nous comme nous le sommes pour elles. On ne peut pas se toucher sans cesse sans se blesser souvent.

De là votre mauvaise opinion sur les femmes, que vous tenez uniquement de la vôtre. Mais il ne faut pas juger ainsi. Il faut juger votre femme par une moyenne prise entre l'opinion que vous avez d'elle et l'opinion qu'ont d'elle les autres. Celle-ci est trop optimiste, parce qu'ils ne la connaissent pas assez; la vôtre est trop défavorable, parce que vous la connaissez trop. La vérité est dans le milieu. Cette opinion prise d'après cette moyenne vous représentera votre femme comme un être d'une assez grande valeur morale et intellectuelle, et si vous êtes suffisamment modeste, comme vous valant.

Et maintenant, cette opinion, généralisez-la, comme vous faisiez tout à l'heure, mais comme vous faisiez en ne tenant compte que de vos sensations personnelles; et dites-vous que la majorité des femmes est, comme la vôtre, un mélange de qualités et de défauts, de puissances et d'infirmités intellectuelles, qui fait que la femme est précisément, c'est-à-dire un peu plus un peu moins, sans qu'on puisse bien mesurer le moins et le plus, l'égale de l'homme.

Employez cette méthode et vous deviendrez féministe sans illusion, mais convaincu, comme je le suis, avec des retours et des reculs tumultueux vers l'antiféminisme, toutes les fois que vous aurez une querelle de ménage. Mais il ne faut pas faire attention à ces choses-là. Elles ne tirent pas à conséquence. Je veux dire: il ne faut pas en tirer de conséquences.

FEMMES AUTEURS

En cela comme en un certain nombre d'autres choses, nous avons suivi un mouvement parti d'ailleurs _et qui était, mais très antérieurement, parti de nous_.

La femme auteur fut autrefois chose, ou plutôt personne, presque exclusivement française. Les Marie de France, les Loyse Labé, les Marguerite de Navarre, les Scudéri, les La Fayette, les Sablé, les Sévigné, les Deshoulières, forment une tradition continue de femmes françaises s'appliquant à la littérature et y réussissant pleinement.

La tradition, sans s'interrompre précisément, fléchit un peu, malgré de grands noms encore, au XVIIIe siècle et même au XIXe. La femme d'esprit supérieur, au XVIIIe siècle, s'occupe plus, ou de sciences physiques et naturelles, ou de former un salon littéraire au centre duquel elle dirige, tempère et inspire des écrivains; mais sans écrire elle-même: Mme du Châtelet, Mme Geoffrin, Mme du Deffand. C'est accidentellement, pour ainsi parler, que Mme de Lambert écrit un petit essai sur l'éducation et Mme du Châtelet un petit essai sur le bonheur.

Au XIXe siècle la tradition se renoue: Mme Sophie Gay, Mme de Girardin, Mme Tastu, Mme Desbordes-Valmore, Mme George Sand. Toutefois, pendant que la femme de lettres était encore en France une exception regardée avec inquiétude par le bourgeois et raillée par les imbéciles, elle faisait légion et elle faisait classe en Amérique et en Angleterre. Dans ces deux pays la littérature est une _profession féminine_ comme l'éducation, ou la couture, ou les modes. Et il est assez naturel, on le reconnaîtra, que Paméla soit marchande de romans comme elle pourrait être marchande de frivolités.

C'est cela, je ne dis pas le fait d'une femme, par-ci par-là, qui est auteur, mais je dis la littérature profession féminine, qui nous est venu et d'Angleterre et d'Amérique et qui s'est comme établi dans nos mœurs, environ depuis 1870.

C'est un _fait général_, un fait d'histoire littéraire et dans une certaine mesure un fait social d'une importance assez considérable. Depuis 1870 un très grand nombre de femmes, au lieu de faire de la musique, font de la littérature, écrivent des romans et des vers, plus rarement des pièces de théâtre, entrent à la Société des gens de lettres, etc. Le XXe siècle verra certainement, ce dont je ne songe nullement à me plaindre, et à quoi je pousserai, si Dieu me donne vie, l'admission des femmes à l'Académie des Beaux-Arts et à l'Académie française.

Je considère ce fait comme excellent à tous les points de vue, sans que j'en puisse, en bien cherchant, voir les inconvénients, les désavantages ou les périls. Les femmes sont littérateurs-nés. Elles écrivent bien. C'est un fait reconnu, depuis la Bruyère, qu'elles nous surpassent très nettement dans le genre épistolaire. «Ce sexe va plus loin que le nôtre dans ce genre d'écrire. Elles trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent en nous ne sont l'effet que d'un long travail et de pénibles efforts... Il n'appartient qu'à elles de faire lire dans un seul mot tout un sentiment et de rendre délicatement une pensée qui est délicate; elles ont un enchaînement de discours inimitable qui se suit naturellement et qui n'est lié que par le sens. Si les femmes étaient toujours correctes, j'oserais dire que les lettres de quelques-unes d'entre elles seraient peut-être ce que nous avons dans notre langue de plus délicat.»

Voltaire écrivait, le 20 juin 1756, à une demoiselle dont le nom est resté inconnu... «Voyez avec quel naturel Mme de Sévigné et d'autres dames écrivent; comparez ce style avec les phrases entortillées de nos petits romans... Il y a des pièces de Mme Deshoulières qu'aucun auteur de nos jours ne saurait égaler.» (Il va un peu loin, le patriarche; mais, la part faite de l'exagération de courtoisie, il a raison.)

Les femmes écrivent donc excellemment les lettres. Quand on écrit bien une lettre, il n'est point sûr qu'on soit capable de bien écrire une pièce de théâtre, ni même une page de vers; mais il est à peu près sûr qu'on peut écrire un roman, sinon fort, sinon bien composé, du moins agréable.

D'autre part, les femmes sont nées psychologues et moralistes. Elles savent observer et minutieusement et sûrement. A vrai dire, c'est peut-être là une qualité acquise qui serait destinée à disparaître. Si les femmes savent observer, c'est qu'il a fallu qu'elles observassent. Dans la lutte entre l'adresse et la force qu'il a fallu qu'elles soutinssent depuis les temps préhistoriques, elles ont eu besoin d'observation attentive, et les facultés d'observation se sont aiguisées en elles par le besoin continuel qu'elles en avaient. L'hérédité aidant, la femme en est venue à étudier, à observer, à guetter l'homme continuellement, à lire dans ses yeux, dans sa physionomie et dans ses gestes toutes ses pensées et l'acte qu'il est à supposer qui suivra sa pensée. Elles sont effrayantes, comme vous savez, à cet égard. Or, la femme sortant enfin d'esclavage et en sortant assez rapidement, comme vous pouvez en juger, le besoin cessant, l'arme créée par le besoin pourra s'émousser: il est possible. Mais encore, pour que cet organe se développât et devînt si fort, il fallait qu'il fût; je dirai presque, et en ces matières ce n'est pas mal dire: pour qu'il naquît, il fallait qu'il existât. Et donc il reste et les femmes, depuis toujours probablement, sont très fines observatrices et jusqu'à jamais, tout au moins pour beaucoup de temps encore, elles resteront telles.

Et encore ces facultés d'observation qu'elles n'auront plus besoin d'exercer, je l'espère bien, dans une lutte quotidienne contre l'homme, leur demeureront et elles en chercheront naturellement et elles en trouveront naturellement l'emploi dans le domaine de l'art.

Il y a plus, et qui ne s'explique point par l'histoire sociale de la femme, et qui, par conséquent, semble bien indiquer une qualité innée et générique; il y a plus: les femmes savent s'observer elles-mêmes. Plus que les hommes, non pas beaucoup plus, mais en vérité un peu plus que les hommes, elles ont l'habitude, dans leurs lettres, de ne parler que d'elles. Il y a des exceptions, bien entendu, et des exceptions charmantes, mais enfin les femmes dans leurs lettres parlent beaucoup d'elles-mêmes. Or, elles en parlent très bien. Elles n'observent pas seulement les hommes, elles savent s'observer, s'analyser elles-mêmes, faire avec une singulière finesse l'anatomie de leur personne morale. Ces qualités, elles les transportent dans le roman. Les romans de femmes n'étaient guère, jusqu'à George Sand, que des romans de sentiment ou de sensiblerie. Depuis George Sand, je ne dis pas tous les romans de femmes, mais beaucoup de romans de femmes sont des études psychologiques très originales et très pénétrantes.

Dans tous ces romans, comme on peut s'y attendre, le héros principal est une femme; mais il est très creusé, très fouillé et très éclairé, et assez souvent les personnages qui l'entourent, hommes, ceux-là, sont aussi très bien vus. La faculté psychologique objective vaut souvent la faculté psychologique subjective.