Le féminisme

Part 14

Chapter 143,864 wordsPublic domain

Vous vous êtes marié à vingt ans et votre père, qui en avait quarante-cinq, s'étant marié jeune lui-même et qui était en pleine force productive, qui gagnait de l'argent, vous a soutenus vous, votre femme et vos enfants, jusqu'à ce que vous vous soyez fait une position; et vous rendrez à votre fils le même service dans les mêmes conditions. Il n'y a qu'une transposition. Ce sont aujourd'hui des hommes de quarante à soixante ans qui entretiennent _leurs enfants_, qu'ils ont eus tard; ce seront des hommes de quarante à soixante ans qui entretiendront _leurs petits-enfants_. Chacun aura élevé une famille, comme maintenant, et personne ne pourra se plaindre; mais ce qui aura été sauvé, c'est la race, les enfants ayant été créés par des jeunes gens, ainsi que la nature le veut.

Ajoutez que nous y revenons, à la famille _véritable_, telle que je l'esquissais plus haut. Elle est composée maintenant non pas de parents et enfants, mais de grands-parents, parents et enfants indissolublement liés jusqu'à la soixantaine des grands-parents, et ayant besoin les uns des autres; elle redevient patriarcale et traditionnelle et tout ce qui s'ensuit, c'est-à-dire forte. Elle est élément excellent de nation vigoureuse et puissante. Les conditions économiques modernes, qui paraissaient tout à l'heure si funestes, voilà, parce qu'on a su les bien prendre, qu'elles donnent lieu à un état social meilleur que celui où l'on était même avant elles; par le remède qu'elles ont imposé, parce qu'elles étaient mauvaises, elles aboutissent à un progrès magnifique. Il y a toujours--toujours, je n'en sais rien; mais je l'espère--à tirer du mal, non seulement le bien, mais le meilleur. Tant y a que c'est ici le cas.

--Mais il y aura une génération sacrifiée, la nôtre! Il y aura une génération, pour commencer, qui aura élevé deux générations. Le père actuel qui, selon les méthodes actuelles, aura eu des enfants à trente-cinq ans et les aura élevés jusqu'à cinquante-cinq, marie son fils âgé de vingt ans et le voilà qui a encore à élever les fils de ce fils...

Il est vrai, il y aura une génération sacrifiée. Il le faut certainement pour changer de méthode. Cette génération, ayant sauvé l'humanité, sera en vénération dans tous les siècles.

«Ne nous frappons pas» pourtant, comme disait cet optimiste. Il peut y avoir transition. Que la génération qui vient se marie à trente ans, la seconde à vingt-cinq, et la troisième à vingt: les charges seront partagées et elles seront très supportables. Mais le mariage à vingt ans et les petits-enfants _nourris_ par le grand-père, _élevés_ conjointement par le père et le grand-père, c'est où il faut arriver aussi vite que possible, et c'est la solution vraie de tous les problèmes que nous venons d'agiter.

Je demande pardon, encore un coup, au public d'avoir discuté sérieusement la thèse de M. Léon Blum. Je crois même qu'il y a lieu de lui en demander pardon à lui-même.

LA MORALE DE L'AMOUR[4]

[Note 4: Par M. Paul Adam, chez Méricant.]

M. Paul Adam est un moraliste très austère, très rigoureux, très rigoriste, qui est si loin de plaider les droits de la passion, comme Mme Key, ou tel autre, qu'il n'admet même pas pour elle les circonstances atténuantes et qu'il la poursuit partout comme un chien fait sa proie. M. Paul Adam est un Bourdaloue qui aurait fait ses études chez Perse et chez Juvénal. Depuis Proudhon nous n'avons pas eu de moraliste aussi intransigeant que M. Paul Adam. Vous n'avez peut-être pas cette idée de lui. C'est peut-être que vous aviez lu ses ouvrages. Mais lisez _la Morale de l'amour_, qui est de lui, je vous en donne ma parole, et vous verrez que je ne dis rien qui ne soit exact, et même très tempéré et modéré. J'en pourrais dire bien davantage.

_La Morale de l'amour_, dont le titre est un peu ambitieux et un peu trompeur, en ce qu'il fait croire que l'on a affaire à un traité systématique, ou tout au moins continu, comme _l'Amour_ de Stendhal, est un simple recueil de chroniques publiées je ne sais où, sans doute dans le journal des derniers jansénistes. Elles sont souvent agréables à lire, parfois brillantes, toujours vertueuses. Les thèmes où M. Paul Adam revient le plus souvent dans ces pages sévères sont la sentimentalité bête ou la bête sensualité des jeunes Français, la vanité française, l'indulgence pour le crime passionnel, l'indulgence pour l'adultère. Sauf réserves de détail, je suis d'accord avec lui sur tous les points.

M. Paul Adam dit à ses fils quand ils auront vingt ans: Ne soyez pas amoureux; ne prenez pas une petite maîtresse qui est souvent une petite apache et qui est toujours une petite pécore; ne soyez pas amoureux, ou, si vous vous sentez tels, mariez-vous de très bonne heure avec une fille saine, intelligente et instruite, sans vous préoccuper de dot le moins du monde, les belles dots françaises mettant dans le ménage huit francs par jour, ce qui ne vaut guère qu'on s'en occupe. Les Anglais et les Américains font ainsi, et la seule explication est là de la supériorité des Anglo-Saxons.

Mes lecteurs n'ont pas besoin que je leur dise à quel point je suis ici tout à fait de l'avis de M. Paul Adam.

Sur la vanité française, M. Paul Adam a de très bonnes observations aussi. D'abord il lui trouve un nouveau nom, et très juste et qui précise les choses. Il l'appelle «le besoin d'être envié». Très bien dit. C'est bien là la définition exacte: «Besoin d'être envié. Toute notre bourgeoisie se gâche l'existence en satisfaisant au besoin d'être envié. La dame en partance pour Nice dans le fiacre chargé de malles guette aux yeux des flâneuses le mauvais regard de celle que sa pénurie retient au boulevard. La personne riche d'une famille remercie son luxe de la tristesse qu'il donne aux cousines dépourvues de rentes. Ce n'est rien de fréquenter les gens célèbres si l'on n'en peut parler comme d'amis très intimes à des parents, à des camarades obscurs qui regrettent, à ce moment-là, la médiocrité de leur vie, gardant malaisément leurs soupirs et baissant les yeux. Avoir une chère amie à la mort est un délice, si l'on peut nommer, parmi les docteurs qui la soignent, les plus illustres membres de l'Institut, ceux de qui la consultation se paye gros...» Etc., etc.; car ici, très malheureusement, le développement est facile et la série des exemples pourrait être illimitée.

Sur le crime dit passionnel--comme si tous les crimes n'étaient pas passionnels!--et sur l'indulgence dont il est l'objet de la part des jurys et des magistrats, M. Paul Adam, en sa roide sévérité, est tout à fait excellent. Il montre qu'il n'y a absolument aucune garantie en France contre la sauvagerie de l'homme poursuivant la femme, ni, non plus, contre la sauvagerie de la femme exploitant l'homme, puisque l'une et l'autre, après un mauvais coup, sont sûrs d'être acquittés, ou punis d'une peine si légère qu'ils peuvent recommencer quelques mois après.

Il raconte là-dessus une histoire que sans doute il invente, mais qui est d'une vérité, on peut m'en croire, absolue. Elle se répète sur les boulevards extérieurs cent fois par jour; elle est l'histoire universelle des quartiers populaires. Je la résume. C'est une jeune fille qui parle:

Je songeais à épouser mon parrain, assez bel homme et à l'aise, bon commerçant, à cause de mon père qui ne peut plus travailler et de ma mère qui travaille trop. Mais l'amour me guettait. Il me suivait tous les soirs quand je revenais de l'atelier. Un grand garçon maigre, efflanqué, dont les dents pourries me répugnaient, était sans cesse sur mes talons. Je l'envoyais paître. Un soir, il m'envoya une balle de revolver qui troua mon chapeau. Je me sauvai en criant. Personne ne vint à mon secours. Il pleuvait. Il me rejoignit. Il me demandait pardon. Il m'embrassait. Il tenait toujours son revolver à la main. Il m'entraîna. J'étais glacée de terreur. Il me poussa dans l'escalier de son hôtel. Le lendemain il racontait partout que j'étais sa maîtresse. Mon parrain m'a plantée là. Nous sommes dans la misère. Mais un camarade d'Arthur s'avise de me courtiser. Arthur est jaloux. Il me menace de me mettre les six balles de son revolver dans la peau s'il y a seulement coquetteries. Mais l'autre me menace de m'arroser de vitriol si je ne lui cède pas. Si je ne vais pas avec lui, il me défigure; si je lui cède, Arthur me fusille. Quand je menace l'un ou l'autre de la justice, ils me répondent tous deux qu'on acquitte toujours les crimes passionnels, que c'est la loi.

Et, en effet, c'est la loi, ou à très peu près. Il faut reconnaître que c'est un des effets du romantisme.

Remarquez que, tout de même, une affreuse petite guenipe, dont un jeune niais qu'elle a débauché voudra se débarrasser, procédera de façon identique et sera encore plus sûre de l'impunité. C'est un effet du romantisme.

M. Adam est plein de verve quand il crosse les jurys et aussi les magistrats, protecteurs déclarés de «la pire crapule». Cette indulgence forcenée est, en effet, bien bizarre. Je me l'explique à peu près de la part des jurés; c'est le romantisme. On peut, à la rigueur, se contenter de cette raison. Pour les magistrats, je ne comprends pas. Leur douceur est devenue proverbiale et légendaire en Europe. Proverbe européen: «En France on ne punit pas.» A quels mobiles obéissent-ils? Il y a là quelque chose que je ne comprends pas bien; mais il y a là quelque chose. Peut-être le phénomène de l'amollissement, du fléchissement au moins, d'une caste. Ces gens-là n'étaient pas tendres sous l'ancien régime, ni sous Napoléon, ni même sous la Restauration. On peut supposer que depuis, à la longue, on leur a tant demandé de services, on a tant fait des fonctionnaires obéissants, condescendants, complaisants, qu'on a détruit en eux le ressort. Ils n'ont plus d'énergie. Ils disent: «A quoi bon?» et: «Tout cela durera bien autant que nous.» Ce sont les formules de la décadence. Je crois assez fort à une certaine décadence de la magistrature.

Sur l'adultère, dont je ne songe pas à faire l'éloge et dont, tout autant que M. Paul Adam, je déplore et condamne les méfaits, M. Paul Adam est fort dur, et il a en cette affaire des conceptions bien menaçantes. Il voudrait--il l'a répété deux fois et il fait remarquer qu'il le répète, et donc ce n'est pas une boutade--il voudrait que les poursuites en adultère ne fussent pas faites _seulement_ à la requête du mari, mais que, la société (ce qui est vrai) ayant un très grand intérêt à la répression de l'adultère, le ministère public poursuivît spontanément l'adultère, comme tout autre crime, sans attendre la plainte du lésé.

C'est hardi, cela, et j'hésite à suivre jusque-là ce calviniste de Paul Adam. Venir dire à un mari complaisant: «Votre femme vous trompe; cela vous est égal ou vous est profitable; dans les deux cas vous êtes un vilain monsieur et nous la coffrons; remerciez-nous de ce que nous ne vous coffrons pas vous-même,» à la rigueur j'accepterais cela. Mais venir dire à quelqu'un qui ne sait rien: «Vous êtes ce que les maris sont quelquefois et nous traduisons votre épouse en police correctionnelle,» c'est bien délicat et aussi c'est bien cruel. _Or_, comme il est assez difficile de savoir, le plus souvent, si un mari est complaisant ou s'il est aveugle, c'est _dans tous les cas_ que la mesure conseillée par M. Paul Adam serait terriblement délicate. Je demanderais à M. Paul Adam de creuser son idée, de l'approfondir, de l'analyser et de présenter là-dessus un projet de loi en forme. Je l'examinerais avec un intérêt et un soin extrêmes.

Toujours est-il que voilà qui est entendu: par un renouvellement surprenant de son admirable talent, M. Paul Adam a écrit un volume qui, brillant du reste et récréatif, est désigné au tout premier rang, et même avec quelque indiscrétion, pour un des prix de vertu dont dispose l'Académie française.

JEUNES FILLES UTILES

Je traite aujourd'hui d'une matière assez délicate. Non pas que je songe à prendre ce sujet par son côté frivole et plaisant: on peut savoir que ce n'est pas précisément dans mes habitudes; mais il y a tout autre chose. J'ai toujours tant aimé les jeunes filles françaises, je les aime tellement encore--on peut dire cela à mon âge--que je ne voudrais point les contrister si peu que ce fût. Il est certain qu'elles sont charmantes. Elles ont du bon sens presque toujours, de l'esprit assez souvent, une espièglerie sous laquelle on sent beaucoup de bonté, une conversation où la mesure, le tact et le bon goût sont incomparables quand on a pu la comparer avec celle des jeunes filles étrangères. Les jeunes filles françaises, et je dis aussi bien celles de la bourgeoisie que des classes supérieures et celles du peuple que celles de la bourgeoisie, sont une des beautés et un des charmes de la France, peut-être sa plus grande beauté et son charme le plus séduisant.

Et cependant ce sont des sévérités assez rudes que je veux exprimer aujourd'hui sur leur compte, surtout sur celles d'entre elles qui appartiennent à la bourgeoisie.

Règle générale, qui comporte quelques exceptions, je le sais; mais enfin règle générale: la jeune fille de la bourgeoisie française ne fait rien; elle ne fait rien de rien. Elle se lève, elle s'habille, elle lit ou plutôt regarde l'_Illustration_; elle déjeune, elle fait quelques visites, elle en reçoit; elle dîne, elle lit ou plutôt regarde l'_Illustration_ et elle se couche.

Le dimanche seul est pour elle un jour laborieux; car elle s'habille de meilleure heure, pour aller à la messe; c'est un jour dur. C'est de ce jour qu'elle se repose pendant les six autres. En vérité, ce n'est pas trop.

Les jeunes filles de la bourgeoisie française se mariant en général assez tard, on peut dire qu'elles passent en moyenne dix ans de leur vie, de seize à vingt-six ans, à ne rien faire littéralement. De leurs études achevées à leur mariage, grand trou, immense lacune, néant.

On lit dans le livre d'un moraliste, qui est une dame, et de qui, du reste, je crois que je vous parlerai tout à l'heure, ce propos très piquant: «Une personne charmante que j'ai connue, riche, aimable et spirituelle, disait parfois, sur un ton de plaisanterie amère: «Quand Dieu me demandera: Ma fille, qu'as-tu fait dans ta vie? Je répondrai: Seigneur, j'ai fait des visites.»

Ce n'est pas vrai de la plupart des femmes; mais c'est vrai exactement de la plupart des jeunes filles françaises de seize à vingt-six ans.

Leurs frères en sont comme ahuris. C'est l'époque de leur vie, à eux, où ils travaillent le plus. C'est pour les hommes la période de la vie heureuse, sans doute, car on est jeune et tout est là, ou presque tout, mais encore, cependant, la plus rude et la plus dure, sinon la plus sombre. De seize ans à vingt-six, aller d'examen en examen, c'est un métier de cheval de manège si insupportable que souvent le jeune homme de la bourgeoisie envie le sort du jeune ouvrier qui, au même âge, a un métier en main et le fait, tout simplement. J'ai vu tel jeune homme de vingt et un ans ravi de partir pour le service militaire: «A la bonne heure! Ça coupe! Ça interrompt le métier de candidat perpétuel aux examens continuels. On va se dérouiller les jambes et les bras pendant un an.»

Or, ces jeunes bourgeois, surmenés par le travail, regardent avec stupeur leurs sœurs, un peu plus âgées ou un peu moins, qui sont comme gavées d'oisiveté: «Ah! ma pauvre! moi, je suis accablé et énervé; mais toi tu dois être furieusement ennuyée. Il faudrait une moyenne.» Ils ne sont point envieux; mais ils sont stupéfaits. Comment peut-on à ce point ne rien faire du tout?

Dialogue entre frère et sœur:

«Frère, qu'est-ce que tu as à travailler tant que cela?

«--Sœur, qu'est-ce que tu as à être oisive à un tel degré?

«--Réponds d'abord. Frère, pourquoi travailles-tu?

«--Je me prépare une situation.

«--Et moi, je l'attends et n'ai qu'à l'attendre; voilà la différence. J'attends «l'heureux mortel». Je ne puis pourtant pas aller le chercher.»

Elle ne peut pas aller le chercher, évidemment; mais elle pourrait, peut-être bien, faire quelque chose en l'attendant.

Mme de Rémusat, dans son _Essai sur l'éducation des femmes_, a touché ce point très légèrement, je veux dire d'une main très légère, mais avec sa délicatesse et sa sûreté habituelles. Elle y dit quelque part: «Qu'arrive-t-il, en effet? _Inactives_ jusqu'au mariage, averties seulement par d'insuffisants préceptes, les femmes _entrent tout à coup_ dans une vie d'action et de mouvement qui enivre les étourdies et trouble les plus réservées. Elles sont assez préparées, dit-on, pour l'éducation qu'elles doivent recevoir du monde et de leur mari. Nous parlerons bientôt de cette seconde éducation: mais, dès à présent, qu'on nous dise si elle est toujours donnée avec justice [justesse?] ou prévoyance. Et puis enfin, quand elle manque ou quand on la reçoit mal, où sont, puisque le moment d'agir est venu, où sont les ressources contre les erreurs de pensée ou d'action? Il y a dans nos mœurs quelque chose de directement contraire à ce qui serait raisonnable. Cette _nullité_ à laquelle nous condamnons nos filles excite en elles de bonne heure le désir de nous quitter. Nous les jetons ensuite dans les fausses libertés du mariage, où elles se persuadent qu'elles vont devenir maîtresses d'elles-mêmes à l'instant où elles contractent leur plus sérieux engagement.»

Les choses ont un peu changé depuis ce temps-là, c'est-à-dire depuis 1820, mais vraiment non pas beaucoup. Nos jeunes filles, ou sont complètement oisives, ou se consacrent à un talent d'agrément, musique, peinture, qui certainement a ce mérite au moins de remplir les heures et de chasser «les lourds et tristes rêves», mais qui ne leur servira absolument de rien dans la vie. Dans le premier cas, nous sommes en pleine absurdité; dans le second, nous sommes en pleine frivolité, pour ne pas dire en pleine niaiserie.

Ce qu'il faudrait, c'est que, de seize à vingt-cinq ans, nos jeunes filles: 1º fissent quelque chose et quelque chose de suivi; 2º fissent quelque chose qui les préparât à la vie qu'elles doivent mener plus tard. Voilà tout le programme--et il est large et souple--et il laisse grande liberté encore au choix et à l'initiative; mais il faudrait s'y conformer.

En 1903, si je ne me trompe, Mme E. Combe fit à Genève, devant un auditoire exclusivement féminin, une conférence sur «les jeunes filles utiles». Vous la trouverez tout entière dans la _Revue chrétienne_ du 1er mars 1904. Le titre seul en serait déjà une jolie ironie discrète et couverte. Mme Combe, en cette causerie, faisait remarquer aux jeunes filles, non seulement de Genève, mais un peu de tous les pays, qu'elles étaient prodigieusement inutiles, et que si cela ne les humiliait pas, du moins cela devait bien les fatiguer.

Elle leur faisait même entendre que le travail aurait peut-être quelques bons effets d'abord sur leurs relations avec leur entourage, ensuite sur leur caractère même: «Remarquez-vous, disait-elle tout doucement, que le travail est le _seul lien_ qui nous unisse à notre entourage? Vous me direz: «Et l'affection?» L'affection est un sentiment; _elle peut même n'être qu'une sentimentalité_; mais comment l'affection prend-elle un corps et se rend-elle visible? N'est-ce pas par les services que nous rendons aux objets de notre affection? Donc par le travail. Le travail nous unit à la communauté; l'oisiveté nous en retranche.»

Et, de fait, dans beaucoup de familles la jeune fille semble un être à part, elle semble un être _étranger_, tant elle est un être _différent_. Le père travaille, les frères travaillent, la mère travaille; la jeune fille les regarde faire ou plutôt ne les regarde même pas faire. Moralement, elle est sortie. Elle est le contraire d'Agrippine qui était «invisible et présente», elle est visible et absente. On ne sait pas trop pourquoi elle est là. _Pourquoi_ a deux sens: pour quelle cause et pour quel but. Pour quelle cause, on le sait: c'est qu'elle est la fille de la maison; pour quel but et pour quel objet, il serait furieusement difficile de le dire. Si un père était assez brutal pour dire à sa fille: «Pourquoi es-tu là?» elle répondrait très gentille: «Pour t'embrasser.» C'est très bien, certes, mais ce n'est pas une raison suffisante, comme disent les philosophes.

Il n'est pas douteux, comme le dit très bien Mme Combe, que l'oisiveté de la jeune fille ne relâche le lien qui la rattache à la communauté dont elle fait partie.

Et, comme je l'ai dit, Mme Combe attirait aussi l'attention de son auditoire sur ce fait que l'oisiveté a de très mauvais effets sur le caractère de tout le monde, bien entendu, et particulièrement de la jeune fille: «Le travail, ah! quel bon _régulateur du caractère_! Comme il met toutes choses en leur place, comme il dose, avec une juste mesure, les éléments nécessaires à la santé physique et morale! Comme il chasse d'un seul souffle les papillons noirs! Comme il disperse les lubies, les fausses tristesses, les idées de travers! Il engendre la joie par une gymnastique aussi naturelle que l'action de nos poumons produit la chaleur.»

Excellent encore ceci. Nous savons très bien, comme Mme Combe, qui n'a pas voulu le dire avec la brutalité scientifique, que la «neurasthénie», une neurasthénie légère et superficielle, mais ce n'en est pas moins elle, est l'ennemie dont nos jeunes filles deviennent très souvent la proie. Et de là ces «papillons noirs», ces «fausses tristesses» et ces «idées de travers» dont parlait, en mesurant ses termes, Mme Combe. Or, une autre dame, Mme Dora Melegari, dans ses _Faiseurs de peine et faiseurs de joie_, livre excellent, rapporte un bien joli mot d'une de ses vieilles amies: «La neurasthénie? la neurasthénie?... Ah! oui, j'y suis; de mon temps on appelait cela avoir mauvais caractère.»

Nous y voilà. Il arrive assez souvent à nos jeunes filles d'être neurasthéniques, c'est-à-dire d'avoir mauvais caractère. Mais il y a le mauvais caractère inné et le mauvais caractère acquis. Le mauvais caractère acquis s'acquiert à force d'oisiveté; c'est le produit naturel et nécessaire de l'oisiveté intensive. Si vous tenez à avoir mauvais caractère, ne faites rien pour cela; c'est précisément à ne rien faire qu'il viendra tout seul.

* * * * *

Il faut donc, dans leur intérêt même et surtout dans leur intérêt, que les jeunes filles travaillent. Mais encore à quoi? C'est un point qui sans doute n'est pas négligeable. C'est ici que je me séparerai, du moins que je m'éloignerai un peu, de Mme Combe, que du reste je ne connais point du tout, mais qui m'inspire une très vive estime. Ce qu'elle voudrait, c'est que les jeunes filles s'occupassent activement d'œuvres de charité, ouvroirs, éducation et instruction des enfants pauvres, crèches, etc., etc. Vous voyez le vaste champ d'activité, et très honorable, je m'empresse de le reconnaître, qu'elle leur ouvre et qu'elle leur montre.

Tout en étant un peu de cet avis, comme on le verra plus loin, je n'en suis pas tout à fait. Ce que la jeune fille a de mieux à faire, de l'âge de seize ans à l'heure de son mariage, c'est d'apprendre son métier de maîtresse de maison qu'elle aura à exercer plus tard, c'est d'apprendre le ménage, comme auraient dit nos pères, et dans tout son détail. L'apprentissage est long et il est très occupant, très assujettissant, très attrayant aussi, presque en toutes ses parties, et il remplira très bien les heures, et il aura, pour le caractère de la jeune fille et pour ses relations avec son entourage, tous les bons effets que Mme Combe souhaite, désire et demande.