Chapter 9
Et, dans son âme épouvantée, il se disait: «C'est un véritable sorcier! Il sait tout!» L'homme sans s'émouvoir de toutes ces dénégations continuait:
--J'ai tenu à l'en venir féliciter moi-même.
--C'était pas la peine de vous déranger! affirma M. Lalouette. On vous a menti!
Mais Eliphas promena son regard souverain dans tous les coins de la pièce.
--En même temps, dit-il, je n'aurais pas été fâché de dire un petit mot à M. Hippolyte Patard... Où est-il, M. Hippolyte Patard?
M. Gaspard Lalouette se releva livide: devant la situation nouvelle, il avait pris son parti... son parti de vivre puisqu'il n'était pas encore mort.
--Ne tremblez pas, Eulalie, mon épouse... Nous allons nous expliquer avec monsieur, dit-il en s'essuyant le front d'une main tremblante... M. Hippolyte Patard, connais pas!
--Alors, on m'a trompé à l'Académie?
--Oui, oui, on vous a trompé à l'Académie, déclara M. Lalouette d'une voix péremptoire. On vous a tout à fait trompé. «Il n'y a rien de fait!» Ah! Ils auraient été bien contents que je me présente!... que je m'asseye dans leur fauteuil!... que je prononce leur discours!... et puis quoi encore?... Moi, ça ne me regarde pas! je suis un marchand de tableaux... moi!... je gagne honnêtement ma vie, moi!...
Tel que vous me voyez, M. Eliphas, je n'ai jamais rien pris à personne...
--A personne! appuya Mme Lalouette...
--...Et ce n'est pas aujourd'hui que je commencerai!... Ce fauteuil est à vous, M. Eliphas... vous seul en êtes digne... Gardez-le, je n'en veux pas!
--Mais moi non plus, je n'en veux pas! fit Eliphas de son air supérieurement négligent, et vous pouvez bien le prendre si ça vous fait plaisir!...
M. et Mme Lalouette se regardèrent. Ils examinèrent le visiteur. Il paraissait sincère. Il souriait. Mais il se moquait peut-être encore d'eux.
--Vous parlez sérieusement, monsieur? demanda Mme Lalouette.
--Je parle toujours sérieusement, fit Eliphas.
M. Lalouette sursauta.
--Nous vous croyions au Canada, monsieur!... dit-il en recouvrant un peu de sang-froid, madame votre mère...
--Vous connaissez ma mère, monsieur?
--Monsieur avant de me présenter à l'Académie...
--Vous vous présentez donc?
--C'est-à-dire qu'ayant l'intention de me présenter, je voulais être bien sûr que cela ne vous dérangerait pas. Je vous ai cherché partout. Et, ainsi, j'ai eu l'honneur de me trouver un jour en face de madame votre mère qui m'a appris que vous étiez au Canada...
--C'est exact! J'en arrive...
--Ah!... vraiment... Et quand, monsieur Eliphas, êtes-vous arrivé du Canada? demanda Mme Lalouette, qui recommençait à prendre goût à la vie.
--Mais ce matin, madame Lalouette... ce matin, même... j'ai débarqué au Havre. Il faut vous dire que je vivais là-bas comme un sauvage et que j'ai parfaitement ignoré toutes les âneries qui se sont débitées en mon absence à propos du fauteuil de Mgr d'Abbeville.
Le couple reprenait des couleurs. Ensemble, M. et Mme Lalouette dirent:
--Ah! oui...
--J'ai appris les tristes événements qui ont accompagné les dernières élections chez un ami qui m'avait offert à déjeuner ce matin; j'ai su que l'on m'avait cherché partout... et j'ai résolu immédiatement de tranquilliser tout le monde en allant voir cet excellent M. Hippolyte Patard.
--Oui! Oui!
--Je me suis donc rendu cet après-midi à l'Académie et, en prenant soin de rester dans l'ombre pour n'être pas reconnu, j'ai demandé au concierge si M. Patard était là. Le concierge m'a répondu qu'il venait de partir avec quelques-uns de ces messieurs... j'affirmai au concierge que la commission pressait... Il me répliqua que je trouverais certainement M. le secrétaire perpétuel chez M. Gaspard Lalouette, 32 bis, rue Laffitte, lequel venait de poser sa candidature à la succession de Mgr d'Abbeville et chez lequel ces messieurs s'étaient rendus en voiture pour le féliciter sans retard!... Mais il paraît que je me suis trompé, puisque vous ne connaissez pas M. Patard!... ajouta avec son fin sourire M. Eliphas de La Nox.
--Monsieur! Il sort d'ici!... déclara M. Lalouette; je ne veux pas vous tromper plus longtemps. Tout ce que vous nous dites est trop naturel pour que nous jouions au plus fin avec vous!... Eh bien, oui! j'ai posé ma candidature à ce fauteuil, persuadé qu'un homme comme vous ne saurait être un assassin et sûr que tous les autres étaient des imbéciles.
--Bravo! Lalouette! approuva Mme Gaspard. Je te retrouve. Tu parles comme un homme! Du reste, si monsieur regrette son fauteuil, il sera toujours temps de le lui rendre!
Il n'a qu'à dire un mot et il est à lui!...
M. Eliphas s'avança vers M. Lalouette et lui prit la main.
--Soyez académicien, monsieur Lalouette! Soyez-le en toute tranquillité! en toute sûreté!... quant à moi, je ne suis, soyez-en persuadé, qu'un pauvre homme comme tous les autres... Je me suis cru un moment au-dessus de l'humanité, parce que j'avais beaucoup étudié... et beaucoup pénétré...
La triste humiliation que j'ai subie, lors de mon échec à l'Académie, m'a ouvert les yeux. Et j'ai résolu de me châtier de m'abaisser... je me suis condamné à la retraite... j'ai suivi en cela la règle de ces admirables religieux qui astreignent les plus intelligents d'entre eux aux plus rudes travaux manuels... Au fond des forêts du Canada, j'ai travaillé de mes mains comme le plus vulgaire des trappeurs... et je reviens aujourd'hui en Europe pour placer ma marchandise...
--Qu'est-ce que vous faites donc? demanda M. Lalouette qui était remué de la plus douce émotion de sa vie, car la parole de celui que l'on avait appelé l'Homme de lumière était des plus captivantes et coulait comme un miel dans les artères battantes de ceux qui avaient le bonheur de l'entendre.
--Oui, qu'est-ce que vous faites donc, mon cher monsieur? implora Mme Gaspard qui roulait des yeux blancs.
L'Homme de lumière dit simplement sans fausse honte:
--Je suis marchand de peaux de lapin!
--Marchand de peaux de lapin! s'exclama M. Lalouette.
--Marchand de peaux de lapin! soupira Mme Lalouette.
--Marchand de peaux de lapin! répéta l'Homme de lumière en s'inclinant posément et prêt à prendre congé.
Mais M. Lalouette le retint.
--Où allez-vous donc comme ça, cher monsieur Eliphas? demanda-t-il, vous n'allez pas nous quitter ainsi! vous nous permettrez bien de vous offrir un petit quelque chose?...
--Merci, monsieur, je ne prends jamais rien entre les repas, répondit Eliphas.
--Cependant, nous n'allons point nous quitter comme cela, reprit Mme Lalouette.
Et elle roucoula:
--Après tout ce qui s'est passé, nous avons bien des choses à nous dire...
--Je ne suis point curieux, répondit bonnement Eliphas.
J'en sais assez pour ce que j'ai à faire ici... Aussitôt que j'aurai vu M. le secrétaire perpétuel, je prendrai le train de Leipzig où je suis attendu pour mon commerce de fourrures.
Mme Lalouette alla à la porte et en défendit bravement le passage.
--Pardon, monsieur Eliphas, dit-elle, la voix tremblante, mais qu'est-ce que vous allez lui dire, à M. le secrétaire perpétuel?...
--C'est vrai! s'écria Lalouette qui avait compris la nouvelle émotion de sa femme, qu'est-ce que vous allez lui dire, à M. Hippolyte Patard?
--Mon Dieu! Je vais lui dire que je n'ai assassiné personne! déclara l'Homme de lumière.
M. Lalouette pâlit:
--C'est pas la peine, jura-t-il... Il ne l'a jamais cru! Et c'est une démarche bien inutile, je vous assure!
--Mon devoir en tout cas, est de le rassurer comme je vous ai rassurés vous-mêmes... et aussi de dissiper une fois pour toutes les soupçons stupides qui pèsent sur ma personne...
M. Gaspard Lalouette, la figure tout à fait décomposée, regarda Mme Lalouette.
--Ah! fille! gémit-il... c'était un trop beau rêve!... Et il se laissa aller dans ses bras et, sans fausse honte, pleura sur son épaule.
Eliphas interrogea Mme Lalouette.
--M. Lalouette, dit-il, paraît avoir un grand chagrin... et je ne comprends rien à ce qu'il veut dire...
--Cela veut dire, pleura à son tour Mme Lalouette, que si l'on apprend avec certitude que vous êtes à Paris, que vous revenez du Canada et que vous n'êtes pour rien dans toute l'affaire des morts de l'Académie, jamais M. Lalouette ne sera académicien!
--Et pourquoi cela?
--Eh! On ne lui accorde ce fauteuil, sanglota-t-elle, c'est terrible à dire, que parce que personne n'en veut!... Attendez donc, mon cher monsieur Eliphas, pour faire connaître la vérité vraie, qui est votre innocence dont pas un homme sensé ne doute, vous entendez bien! Attendez donc que mon mari soit élu!...
--Madame! fit Eliphas... calmez-vous! L'Académie ne sera pas assez injuste pour repousser votre mari qui, seul, est venu bravement à elle, dans les mauvais jours...
--Je vous dis qu'elle n'en voudra pas
--Mais si!
--Mais non!...
--Mais si!...
--Gaspard!... J'ai confiance dans M. Eliphas. Dis donc à M. Eliphas pourquoi l'Académie ne voudra jamais de toi, si elle a le moyen d'en élire un autre... C'est un secret, monsieur Eliphas! un affreux secret qu'il a fallu confier à M. le secrétaire perpétuel... Mais cela restera à jamais entre nous!...
Alors! parle, Gaspard!
M. Gaspard Lalouette s'arracha au giron de Mme Lalouette et, se penchant à l'oreille de M. Eliphas, tandis que de la main il masquait sa bouche, il murmura quelque chose si bas, si bas... que seule l'oreille de M. Eliphas pouvait l'entendre.
Alors, M. Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de La Nox se mit à rire franchement, lui qui ne riait jamais.
--C'est trop drôle! fit-il... Non, mes amis, je ne dirai rien!
Soyez tranquilles.
Sur quoi il serra solennellement la main de M. et de Mme Lalouette, déclara qu'il était heureux d'avoir fait la connaissance d'aussi braves gens, jura qu'il n'aurait pas de plus grande joie dans sa vie que celle de voir M. Lalouette académicien, et, noblement, reprit le chemin de la rue où il disparut bientôt d'un pas paisible et harmonieux.
XII.
Il faut être poli avec tout le monde surtout à l'Académie française
Madame Gaspard Lalouette n'avait point exagéré en prédisant à M. Lalouette que le lendemain il serait célèbre.
Il n'y eut jamais, pendant deux mois, homme plus célèbre que lui. Sa maison ne désemplit point de journalistes et son image fut reproduite dans les magazines du monde entier Il faut dire que M. Lalouette accueillit tous ces hommages comme s'ils lui étaient dus. Le courage qu'il semblait montrer en la circonstance le dispensait de toute modestie. Nous disons bien «qu'il semblait montrer» car en fait, maintenant, M. et Mme Lalouette étaient tout à fait tranquillisés en ce qui concernait la vengeance du sâr. Et la visite de celui-ci, après les avoir tout d'abord comblés d'épouvante, les avait finalement laissés pleins de sécurité et de confiance dans l'avenir. Cet avenir ne tarda point à se réaliser. M. Jules-Louis-Gaspard Lalouette fut élu par l'illustre Assemblée à l'unanimité, aucun concurrent n'étant venu lui disputer la palme du martyre.
Pendant les quelques semaines qui suivirent, il ne se passa guère de jours sans que l'arrière-boutique du marchand de tableaux ne reçût la visite de M. Hippolyte Patard. Il venait vers le soir, pour, autant que possible, n'être point reconnu, entrait par la petite porte basse de la cour, traversait hâtivement l'arrière-boutique et s'enfermait avec M. Lalouette dans un petit cabinet où ils ne risquaient point d'être dérangés. Là, ils préparaient le discours. Et M. Lalouette ne s'était point vanté en disant qu'il avait une bonne mémoire. Elle était excellente. Il saurait son discours par coeur, sans faute.
Mme Lalouette s'y employait elle-même et faisait réciter à son mari le chef-d'oeuvre oratoire, jusque dans l'alcôve conjugale, au coucher et au réveil. Elle lui avait appris également à disposer ses feuillets comme s'il les lisait et à les ranger, au fur et à mesure, les uns derrière les autres. Enfin, elle avait marqué le haut des feuillets d'un petit signe rouge, pour que M. Lalouette ne tînt point devant lui--et devant tout le monde--son discours, la tête en bas.
La veille du fameux jour qui tenait le Tout-Paris en fièvre arriva. Les journaux avaient des délégations rue Laffitte en permanence. Après la triple expérience précédente, il ne faisait point de doute pour beaucoup que M. Gaspard Lalouette était voué à une mort prochaine. On voulait avoir des nouvelles du grand homme toutes les cinq minutes et, à défaut de M. Lalouette qui, fatigué, paraît-il, se reposait et avait résolu de ne recevoir personne de la journée, Mme Lalouette devait répondre à toutes les questions. La pauvre femme était, comme on dit, «sur les dents» et radieuse. Car en réalité, M. Lalouette se portait «comme un charme».
--Comme un charme! Monsieur le rédacteur... dites-le bien dans vos journaux... Il se porte comme un charme!
M. Lalouette avait, ce jour-là, prudemment fui sa demeure, car sa gloire le dérangeait dans le moment qu'il avait le plus besoin d'être seul pour répéter, plusieurs dernières fois, son discours. Dès l'aube, il s'était rendu fort habilement, sans être reconnu, chez un petit-cousin de sa femme qui tenait un débit, place de la Bastille. Le téléphone qui était au premier étage avait été consigné par cet aimable parent et seul M. Lalouette en avait la disposition, ce qui lui permettait de réciter à Mme Lalouette, malgré la distance qui les séparait, les passages les plus difficiles du fameux discours dont l'auteur entre nous, était M. Hippolyte Patard.
Celui-ci vint, comme il était convenu, rejoindre M. Lalouette, vers les six heures du soir à son petit débit de la place de la Bastille. Tout semblait aller pour le mieux, quand, dans la conversation qui eut lieu entre les deux collègues, se produisit le petit incident suivant:
--Mon cher ami, disait M. Hippolyte Patard, vous pouvez vous réjouir Jamais il n'y aura eu, sous la Coupole, une séance solennelle d'un aussi rayonnant éclat! Tous les académiciens seront là! vous entendez: tous!... tous veulent marquer, par leur présence, la particulière estime dans laquelle ils vous tiennent. Il n'y a pas jusqu'au grand Loustalot lui-même qui n'ait annoncé qu'il assisterait à la séance, bien qu'on le voie rarement à ces sortes de cérémonies, car le grand homme est fort occupé et il ne s'est dérangé ni pour Mortimar ni pour d'Aulnay, ni même pour Martin Latouche, dont la réception avait pourtant suscité la plus extrême curiosité.
--Ah! oui! fit M. Lalouette, qui parut aussitôt assez embarrassé, M. Loustalot sera là!...
--Il a pris la peine de me l'écrire.
--C'est très gentil, cela...
--Qu'est-ce que vous avez, mon cher Lalouette? vous semblez ennuyé...
--Eh bien, oui, c'est vrai!... reconnut M. Lalouette... Oh! ce n'est sans doute pas bien grave... mais je ne me suis pas bien conduit avec le grand Loustalot...
--Comment cela?...
--Dans le temps, je suis allé, bien avant de poser ma candidature... je suis allé chez lui pour demander ce qu'il fallait croire des secrets de Toth et de toutes les balançoires ayant rapport à la mort de Martin Latouche. Très catégoriquement, il s'est moqué de moi et l'opinion de ce grand savant, bien qu'elle eût été exprimée en des termes d'une vulgarité qui me choqua, fut pour beaucoup dans ma résolution de me présenter à l'Académie.
--Eh bien, mais! je ne vois pas là de quoi vous mettre martel en tête...
--Attendez, mon cher secrétaire perpétuel, attendez!... quand j'ai eu posé définitivement ma candidature, j'ai fait mes visites officielles, n'est-ce pas?
--Bien entendu! C'est d'un usage auquel on ne saurait manquer sans faire preuve de la plus grande impolitesse... d'autant plus que l'Académie elle-même n'avait pas hésité à se déranger la première, j'ose à peine vous le rappeler, mon cher monsieur Lalouette...
--Oui, eh bien!... cette grande impolitesse, je m'en suis rendu coupable vis-à-vis de l'homme qui avait en quelque sorte le plus de droit à ma reconnaissance... Je n'ai point fait de visite au grand Loustalot!...
M. Hippolyte Patard bondit.
--Comment! vous n'avez point fait de visite au grand Loustalot?...
--Ma foi non!...
--Mais, monsieur Lalouette, vous avez contrevenu à toutes nos règles!...
--Je le sais bien!
--Cela m'étonne d'un homme comme vous!... vous avez insulté l'Académie!...
--Oh!... monsieur le secrétaire perpétuel... telle n'était point mon intention...
--Et pourquoi donc, monsieur Lalouette, n'avez-vous point fait sa visite au grand Loustalot?
--Je vais vous dire, monsieur le secrétaire perpétuel... C'est à cause d'Ajax et d'Achille qui sont deux gros chiens qui me font peur et aussi du géant Tobie dont la vue n'est point rassurante...
M. Hippolyte Patard poussa un «ah!» d'ineffable stupéfaction.
--Vous!... un homme si brave!...
--C'est que, reprit le malheureux, qui baissait assez piteusement la tête, c'est que si je ne m'épouvante point facilement des chimères... je redoute assez la réalité. J'ai vu les crocs, qui sont solides, et aussi j'ai entendu les cris...
--Quels cris?
--D'abord les cris des chiens qui hurlaient à la mort... et puis, à plusieurs reprises, comme un grand cri déchirant humain!...
--Un grand cri déchirant humain?...
--Le savant m'a dit que ce devait être là le cri de quelque maraudeur qui se battait sur le bord de la Marne... Ma foi, il criait comme si on l'assassinait... Le pays est désert... La maison est isolée... Tant est que je n'y suis point retourné...
M. Hippolyte Patard, pendant ces derniers mots, s'était assis à une table et consultait un indicateur.
--Alors! dit-il.
--Où ça?
--Mais chez le grand Loustalot!... Nous avons un train dans cinq minutes... Comme ça, il n'y aura que demi-mal, puisque vous n'êtes officiellement reçu que demain!...
--Bah! fit Lalouette, ça n'est point de refus!... Avec vous, ça va!... vous les connaissez, les chiens?
--Oui, oui... et le géant Tobie aussi.
--Bravo!... Et nous dînerons au petit restaurant de La varenne, à côté de la gare, en attendant le train qui nous ramènera.
--A moins que Loustalot nous invite, fit M. Patard... chose très possible, s'il y pense!...
Ils s'apprêtèrent à descendre et à courir à la gare de Vincennes qui est toute proche.
A ce moment, la sonnerie du téléphone retentit à côté d'eux.
--Ce doit être Mme Lalouette, fit le nouvel académicien. Je vais lui annoncer que nous allons dîner à la campagne.
Et il s'en fut à l'appareil d'où il détacha le récepteur il écouta.
L'appareil était tout au fond de la pièce sous une petite ampoule électrique. Était-ce cette électricité qui produisait un jour défavorable, ou ce qu'il entendait qui l'émouvait à ce point, mais M. Lalouette était vert. M. Patard, inquiet, demanda:
--Qu'est-ce qu'il y a?...
M. Lalouette se pencha sur l'appareil:
--Ne t'en va pas, Eulalie. Il faut que tu répètes cela à M. le secrétaire perpétuel.
--Qu'est-ce que c'est? demanda celui-ci, fébrile.
--C'est une lettre de M. Eliphas de La Nox! répondit Lalouette de plus en plus vert.
M. Patard, lui, devint jaune et, après avoir poussé un cri de stupéfaction, mit hâtivement l'un des récepteurs à son oreille.
Les deux hommes écoutaient.
Ils écoutaient la voix de Mme Lalouette qui leur transmettait le texte d'une lettre qui venait d'arriver pour M. Lalouette.--«Mon cher monsieur Lalouette. Je suis heureux de votre succès et je suis bien certain qu'avec un homme comme vous, il n'est pas à craindre que quelque fâcheuse émotion vienne interrompre le fil de votre discours. Comme vous le voyez par le timbre de cette lettre, je suis toujours à Leipzig mais, depuis que je vous ai vu, j'ai eu la curiosité de me documenter sur cette étrange affaire de l'Académie. Et maintenant que j'ai réfléchi, j'en suis à me demander s'il est vraiment aussi naturel que cela que trois académiciens meurent de suite avant de s'asseoir dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville! Il y avait peut-être quelque part un intérêt réel à ce qu'ils disparussent!... Et voilà ce que je me suis dit: ça n'est pas, après tout, une raison parce que je ne suis pas un assassin, pour qu'il n'y ait plus d'assassins sur la terre! En tout cas, ces réflexions ne sauraient vous arrêter. Même s'il y a eu des raisons à la disparition de MM. Mortimar, d'Aulnay et Latouche, il se peut très bien qu'il n'y en ait aucune pour faire disparaître M. Gaspard Lalouette. Compliments et mes meilleurs souvenirs à Mme Lalouette.
ELIPHAS DE SAINT-ELME DE TAILLEBOURG DE LA NOX.»
XIII. Dans le train
Dans le train qui les conduisait à La Varenne-Saint-Hilaire, M. Hippolyte Patard et M. Gaspard Lalouette réfléchissaient.
Et leurs réflexions devaient être assez maussades, car ils ne mettaient aucun empressement à se les communiquer.
La lettre d'Eliphas était pleine d'un terrible bon sens! Ce n'est pas une raison parce que je ne suis pas un assassin pour qu'il n'ait plus d'assassins sur la terre!
Cette phrase leur était entrée dans la tête, comme une vrille à tous les deux. Évidemment, celui qu'elle faisait souffrir le plus était M. Lalouette, mais M. Patard était bien malade, il avait naturellement demandé des explications à M. Lalouette qui lui avait narré, par le menu, la visite de l'inoffensif Eliphas. Il n'y avait plus, du reste, aucun inconvénient à cette confidence, puisque M. Lalouette était bien définitivement élu. Mais, s'il ne l'avait pas été--élu--, je crois bien qu'après cette lettre d'Eliphas, M. Lalouette eût tout raconté tout de même, car en vérité, il en était maintenant à se demander s'il avait lieu de se réjouir autant que cela de son élection.
Quant à M. Hippolyte Patard, le dépit qu'il avait conçu dans l'instant, d'avoir été soigneusement écarté par le prudent Lalouette d'un incident aussi considérable que celui de la réapparition d'Eliphas n'avait pas duré sous le coup des idées particulièrement lugubres soulevées par la tranquille hypothèse d'Eliphas de La Nox lui-même: «Si ce n'est moi, c'est peut-être un autre!...»
«Est-ce aussi naturel que cela que trois académiciens meurent de suite, avant de s'asseoir dans le fauteuil de Mgr d'Abbeville?» Encore une phrase qui lui dansait devant les yeux...
Mais c'était surtout la dernière qui tracassait ce pauvre M. Lalouette.
«S'il y a eu des raisons à la disparition de MM. Mortimar d'Aulnay et Latouche, il se peut très bien qu'il n'y en ait aucune pour faire disparaître M. Gaspard Lalouette...» Il se peut!!!... M. Lalouette ne pouvait avaler ce «Il se peut!!!».
Il regarda M. Patard... La mine de M. le secrétaire perpétuel était de moins en moins rassurante...
--Écoutez, Lalouette, fit-il tout à coup, la lettre de cet Eliphas m'ouvre des horizons plutôt sombres... mais en toute conscience, j'estime qu'il n'y a pas lieu de vous alarmer...
--Ah! répondit Lalouette, la voix légèrement altérée, mais vous n'en êtes pas sûr?...
--Oh! maintenant, depuis la mort de Martin Latouche, je ne suis plus sûr de quoi que ce soit au monde... J'ai eu trop de remords avec l'autre... Je ne voudrais pas en avoir avec vous!...
--Hein?... s'exclama sourdement Lalouette en se dressant de toute sa hauteur devant M. Patard. Est-ce que vous me croyez déjà mort?...
Un cahot rejeta le marchand de tableaux sur la banquette où il s'affala avec un gémissement.
--Non, je ne vous crois pas mort, mon ami... dit doucement M. Patard consolateur, en posant sa main sur celle du récipiendaire, mais cela ne m'empêche pas de penser que les décès des trois autres n'ont peut-être pas été si naturels que cela...
--Les trois autres!... frissonna Lalouette.
--Cet Eliphas parle bien... Ce qu'il dit fait réfléchir... et vient assez singulièrement réveiller dans mon esprit des souvenirs d'enquête personnelle... Mais dites-moi, monsieur Lalouette, vous ne connaissiez ni M. Mortimar ni M. d'Aulnay, ni M. Latouche?
--Je ne leur ai jamais parlé de la vie...
--Tant mieux!... soupira M. le secrétaire perpétuel, vous me le jurez? insista-t-il.
--Je vous le jure sur la tête d'Eulalie, mon épouse.
--C'est bien! fit M. Patard... Rien donc ne saurait vous lier à leur sort...