Chapter 7
--Et qu'est-ce que vous avez vu?
--Écoutez, maître... je n'ai rien vu dans l'orgue, mais j'ai découvert, à côté de l'orgue, quelque chose... un objet que voici...
Et M. Lalouette tira de la poche de son gilet un long tube étroit qui se terminait en cône et qui ressemblait à peu près à une embouchure d'instrument à vent.
Le grand Loustalot prit l'objet, le regarda et le rendit.
--C'est quelque embouchure, fit-il, de quelque buccin...
--Je le crois aussi. Cependant, figurez-vous, mon cher maître, que cette embouchure s'emboîtait merveilleusement sur un trou qui était à l'orgue de Barbarie, et je n'ai jamais vu d'embouchure de ce genre à un orgue de Barbarie... Je vous demande pardon... mais hanté par toutes les bêtises que j'avais entendues, je me suis dit: «C'est là peut-être l'embouchure qui était destinée à conduire dans une certaine direction le son qui tue.»
--Oui! Eh bien, mon cher antiquaire de Lalouette, en voilà assez! vous êtes aussi bête que les autres!... et qu'est-ce que vous allez faire de cette embouchure?
--Mon cher maître, déclara Lalouette en s'essuyant le visage... je n'en ferai rien du tout et je ne m'occuperai plus du tout de cet orgue, si un homme tel que vous me déclare que le secret de Toth...
--Est le secret des imbéciles!... Adieu, monsieur Lalouette, adieu!... Ajax! Achille! laissez partir le monsieur.
Mais Lalouette qui avait maintenant la liberté de sortir n'en profita pas.
--Encore un mot, mon cher maître... et vous aurez soulagé ma conscience à un point que vous ne pouvez soupçonner mais que je me permettrai de vous expliquer plus tard.
--Qu'est-ce? interrogea aussitôt Loustalot en redressant l'oreille et en s'arrêtant sur le palier--voici. Ceux qui ont dit que l'Eliphas avait pu assassiner Martin Latouche avec la chanson qui tue ont, toujours d'après le secret de Toth qui parle de la puissance mortelle de la lumière, prétendu que Maxime d'Aulnay avait été tué à coups de rayons.
--A coups de rayons! Décidément il faut vous enfermer!
--Pourquoi à coups de rayons?
--Oui, on lui aurait envoyé dans l'oeil, à l'aide d'un appareil spécial, des rayons préalablement empoisonnés, et il en serait mort. A l'appui de leur dire, ceux-ci affirment qu'un rayon est venu frapper Maxime d'Aulnay pendant qu'il lisait son discours... et que M. d'Aulnay a fait, avant de tomber foudroyé, le geste de celui qui veut chasser de son visage une mouche ou se garantir tout à coup d'un éclat lumineux qui le gêne.
--Ah! ça... c'est envoyé! Pan! dans l'oeil!
--Enfin, le secret de Toth permet encore de tuer par la bouche ou par le nez. Ces fous, car je vois bien que l'on ne saurait leur donner un autre nom, ces fous, mon cher maître, ont choisi pour Jehan Mortimar la mort par le nez!
--Ils ne pouvaient mieux faire, monsieur! déclara le grand Loustalot, pour le poète des Parfums tragiques.
--Oui, les parfums sont quelquefois plus tragiques qu'on ne le pense.
--Hortense!
--Riez, mon cher maître, riez! mais je veux vous faire rire jusqu'au bout. Ces messieurs prétendent que la première lettre qui fut apportée à Jehan Mortimar avec la terrible inscription sur les parfums, est authentique, tout à fait de l'écriture d'Eliphas, tandis que la seconde n'est que l'envoi d'un mauvais plaisant. Dans sa lettre, Eliphas avait enfermé un poison subtil tel que celui des Borgia dont vous avez certainement entendu parler--Poil au nez!
On aurait pu croire que la façon si méprisante avec laquelle le grand Loustalot croyait devoir répondre aux questions si sérieuses de M. Gaspard Lalouette finit par lasser la patience et la politesse de l'expert-antiquaire marchand de tableaux, mais, bien au contraire, il arriva que, ne se tenant plus de joie, M. Lalouette saisit le grand Loustalot dans ses bras et le combla de caresses. Il l'embrassait pendant que l'immense petit savant ruait de toutes ses petites jambes.
--Laissez-moi! criait-il, laissez-moi! ou je vous fais dévorer par mes chiens.
Mais--hasard miraculeux--les chiens n'étaient plus là et le bonheur de M. Lalouette paraissait à son comble.
--Ah! quel soulagement! s'écriait-il, que c'est bon!... que vous êtes bon! que vous êtes grand!... quel génie!
--Vous êtes fou! fit Loustalot en se dégageant enfin, furieux, ne sachant pas ce qui lui arrivait.
--Non! ce sont eux qui sont fous! Répétez-le-moi, mon cher maître, et je m'en vais.
--Évidemment! ce sont des tous fous!
--Ah! ah! des tous fous! je le retiens: des tous fous.
--Des tous fous! reprit le savant.
Et tous deux répétaient: «Des tous fous! Des tous fous!...»
Et ils riaient maintenant, les meilleurs amis du monde.
Enfin, M. Lalouette prit congé. M. Loustalot l'accompagna fort aimablement jusque dans la cour et là, s'apercevant que la nuit était tout à fait tombée, il dit à M. Lalouette:
--Attendez, je vais vous accompagner un bout de chemin avec une lanterne; je ne veux pas que vous tombiez dans la Marne.
Et il revint tout de suite avec une petite lanterne allumée qu'il brinquebalait à hauteur de ses courts genoux.
--Alors! dit-il.
Et il ouvrit lui-même et ferma soigneusement la grille. On n'avait pas revu le géant Tobie. M. Lalouette se disait:
--Qu'est-ce qui m'a raconté que cet homme était distrait?
Il pense à tout.
Ils marchèrent ainsi pendant dix minutes. Ils arrivèrent à la rive de la Marne où M. Lalouette retrouva un sentier confortable. M. Lalouette, qui ne détestait point une certaine emphase dans la conversation, crut devoir dire alors, avant de quitter le grand Loustalot et après s'être excusé une fois de plus du grand dérangement qu'il avait causé:
--Décidément, cher maître, notre grand Paris est tombé très bas. Voici trois morts qui sont bien les plus naturelles des morts. Au lieu de les expliquer comme vous et moi avec les seules lumières de la raison, Paris préfère croire aux saltimbanques qui s'arrogent une puissance à faire rougir les dieux.
--Poil aux yeux! termina le grand Loustalot, et il s'en retourna, tout de go, avec sa lanterne, laissant M. Gaspard Lalouette complètement abasourdi, sur la rive, au milieu de la nuit noire...
Au loin, la lueur de la lanterne dansait... et puis cette lueur-là aussi disparut, et, tout à coup, la clameur effrayante, le grand cri de mort, le ululement humain retentit dans le lointain... suivi aussitôt de l'aboiement désespérément prolongé des molosses.
M. Lalouette, qui s'était d'abord arrêté haletant d'horreur à ce cri effarant, crut entendre plus près de lui le hurlement des bêtes... Il s'enfuit.
VIII. En France, l'Immortalité diminue
Les trente-neuf! Le sort en était jeté. On disait maintenant:
Les trente-neuf!
Il n'y avait plus que trente-neuf académiciens!
Nul ne se présentait pour faire le quarantième.
Depuis les derniers événements, plusieurs mois s'étaient écoulés pendant lesquels aucune candidature n'avait été posée au Fauteuil hanté.
L'Académie était déshonorée...
...Et quand, par hasard, l'illustre Assemblée se voyait dans la nécessité de désigner quelques collègues qui devaient, suivant l'usage, relever l'éclat d'une cérémonie publique, généralement funèbre, par leur présence en uniforme, c'était tout un drame.
C'était à qui inventerait une maladie ou dénicherait, au fond d'une province éloignée, quelque parent à l'agonie, pour ne point revêtir en public l'habit à feuilles de chêne et suspendre à son côté l'épée à poignée de nacre.
Ah! les temps étaient tristes!
Et l'Immortalité était bien malade.
On ne parlait plus d'elle qu'avec un sourire.
Car tout finit de la sorte en France, avec un sourire, même quand les chansons tuent. L'enquête avait été rapidement close et l'affaire classée. Et il semblait ne devoir rester de cette terrible aventure où l'opinion affolée n'avait vu que des crimes, que le souvenir d'un fauteuil qui portait malheur.
...Et dans lequel aucun homme n'était assez audacieux pour aller désormais s'asseoir...
Ce qui, en effet, était assez risible.
Ainsi donc:
Toute l'horreur de cette inexplicable et triple tragédie s'effaçait devant ce sourire:
Les trente-neuf!
L'lmmortalité avait diminué d'Un.
Et cela avait suffi pour la rendre à tout jamais ridicule.
Si bien ridicule, que l'empressement d'autrefois à faire partie d'une Assemblée qui réunissait sans contredit les plus nobles esprits de l'époque s'était sensiblement ralenti.
Oui, même pour les autres fauteuils--car il y eut sur ces entrefaites deux ou trois fauteuils à distribuer--, les candidats se firent tirer l'oreille. Dame! On ne se privait point de les railler un peu de se présenter à un autre fauteuil que celui de Mgr d'Abbeville.
Honteusement, ils faisaient leurs visites. On apprenait qu'ils étaient candidats à la dernière minute, et c'était une chose bien pénible de les entendre prononcer un éloge quelconque alors que ceux de Mgr d'Abbeville, de Jehan Mortimar de Maxime d'Aulnay et de Martin Latouche restaient encore à faire.
Ils passaient pour des lâches, ni plus ni moins.
Et l'on pouvait prévoir le moment où le recrutement de l'lmmortalité deviendrait quasi impossible.
En attendant, elle n'était plus que trente-neuf!
Les trente-neuf!... Si l'Immortalité avait eu des cheveux--mais elle est généralement chauve--elle se les serait arrachés...
Il lui restait bien une mèche, par-ci, par-là, sur le crâne, par exemple, de M. Hippolyte Patard, mais une si pauvre lamentable mèche que le désespoir lui-même l'aurait prise en pitié.
C'était une mèche qui pleurait; comme qui dirait, pendante sur le front, une larme de cheveux.
M. Hippolyte Patard avait bien changé! On ne lui avait connu jusqu'alors que deux couleurs, la rose et la citron. Il en avait adopté une troisième, une troisième qui était indéfinissable par cela même qu'elle consistait à n'être plus une couleur du tout. C'est ce genre de couleur négative, si j'ose dire, que les anciens mettaient aux joues des Parques blêmes, déesses infernales.
M. le secrétaire perpétuel semblait, lui aussi, tant sa mise était sinistre, monter de l'enfer où il avait bien cru, en son âme et conscience, qu'il allait descendre.
Après la mort de Martin Latouche, d'affreux remords le tinrent au lit, et on l'entendit, dans son délire, s'accuser de la triste fin du malheureux mélomane. Il demandait pardon à Babette, et il ne fallut rien de moins que la clôture de l'instruction, l'affirmation du médecin, la visite de ses collègues, pour le rendre à la raison. Ayant recouvré l'usage de son bon sens, il comprit que jamais l'Académie n'avait eu autant besoin de ses services. Il se leva, et héroïquement il reprit sa belle tâche.
Mais il ne fut pas longtemps à s'apercevoir que l'Immortalité n'était plus pour lui une existence.
Quand il se rendait à l'Institut, il était obligé de prendre des chemins détournés pour n'être point reconnu et ne devenir point aussitôt un objet de risée.
Les séances autour du Dictionnaire se passaient en plaintes vaines, en soupirs, en gémissements inutiles, et cela n'était point fait pour hâter l'achèvement de ce glorieux ouvrage, quand, tout à coup, un beau jour que quelques membres de la Compagnie se tenaient silencieux et affaissés dans leur salle privée... Il y eut dans la salle adjacente un grand bruit de portes ouvertes et fermées, et des pas hâtifs, et une irruption forcenée d'un Hippolyte Patard qui avait retrouvé toute, toute sa couleur rose.
Ce que voyant, tout le monde fut debout dans un grand brouhaha.
Qu'y avait-il?
M. le secrétaire perpétuel était si ému qu'il ne pouvait plus parler... Il agitait un morceau de papier mais aucun son ne parvenait à sortir de sa bouche haletante... Certainement le courrier de Marathon n'était pas plus épuisé qui apporta à Athènes la nouvelle de la défaite des Perses et du salut de la cité.
Seulement, s'il mourut, c'est qu'il n'était pas, comme M. Hippolyte Patard, Immortel.
On fit asseoir M. Hippolyte Patard, on lui arracha le papier des mains, on lut:
«J'ai l'honneur de poser ma candidature au fauteuil laissé libre par la mort de Mgr d'Abbeville, de Jehan Mortimar de Maxime d'Aulnay et de Martin Latouche.»
C'était signé:
«Jules-Louis-Gaspard LALOUETTE, homme de lettres, Officier de l'Académie. 32 bis, rue Laffitte, Paris.»
IX. En France...
On trouve toujours un citoyen de courage et de bon sens pour faire honte, par son exemple, à la foule stupide.
Tout simplement, on s'embrassa. Le souvenir de cet heureux enthousiasme s'est conservé à l'Académie sous le nom de baiser Lalouette.
Ceux qui étaient là regrettèrent de ne point se trouver en plus grand nombre pour se réjouir d'une façon plus complète. Plus on est de fous, plus on rit.
Ils riaient.
Ils s'embrassaient et ils riaient tous les sept.
Car ils n'étaient que sept. En ce temps-là on venait aux séances le moins possible, car elles n'étaient point gaies.
Mais celle-là fut mémorable.
Tous les sept résolurent immédiatement de rendre visite à ce M. Jules-Louis-Gaspard Lalouette. Ils le voulaient connaître sans plus tarder et, par une démarche aussi en dehors de tous les usages, le lier définitivement au sort académique. Ils voulaient l'«engager».
On attendit que M. Hippolyte Patard fût un peu remis de son émoi, et tout le monde descendit chez le concierge que l'on envoya quérir deux voitures.
Ils avaient bien pensé se rendre rue Laffitte à pied--cela leur aurait fait du bien de «prendre l'air», et depuis longtemps ils n'avaient point aussi légèrement respiré--, mais ils avaient craint qu'on ne reconnût sur les trottoirs M. le directeur M. le chancelier--qui n'étaient plus les mêmes que ceux que nous avons connus, car le bureau se renouvelle tous les trois mois--et M. le secrétaire perpétuel; et qu'on ne se livrât à quelque manifestation indécente dont aurait souffert la dignité académique.
Et puis, pour tout dire, ils étaient pressés de connaître leur nouveau collègue. Vous pensez bien que dans les deux voitures on ne s'entretenait que de lui. Dans la première on disait: «Qui est donc ce M. Lalouette, homme de lettres? Ce nom ne m'est pas inconnu. Il me semble qu'il a publié quelque chose dernièrement. Son nom était dans les journaux.» Dans la seconde on disait: «Avez-vous remarqué qu'il a fait suivre sa signature de cette formule curieuse: «Officier de l'Académie»? C'est un homme d'esprit qui a voulu nous faire entendre qu'il nous appartenait déjà.» Et ainsi chacun disait son mot, comme il arrive lorsque la vie est belle.
Seul M. Hippolyte Patard ne disait rien, car sa joie intime lui était trop précieuse pour qu'il la dispersât en vains bavardages.
Il ne se demandait point, lui: «Qu'est ce M. Lalouette? Qu'a-t-il publié?» Tout cela lui était indifférent. M. Lalouette était M. Lalouette, c'est-à-dire: le quarantième, et il lui accordait, sans discussion, du génie.
Ainsi on arriva rue Laffitte. Les voitures s'éloignèrent.
M. Hippolyte Patard constata que l'on se trouvait bien en face du 32 bis, et, suivi de ses collègues, il pénétra résolument sous la voûte.
Ils étaient dans une demeure de «belle apparence».
Sur la porte de sa loge la concierge demanda à ces messieurs où ils allaient.
M. le secrétaire perpétuel dit:
--M. Lalouette, s'il vous plaît?
--Il doit être dans sa boutique, monsieur.
Les sept se regardèrent. «Dans sa boutique, M. Lalouette, homme de lettres?» La brave dame devait se tromper M. le secrétaire perpétuel précisa:
--Nous désirons voir M. Lalouette, officier d'Académie.
--C'est bien cela, monsieur, je vous dis qu'il est dans sa boutique. L'entrée est dans la rue.
Les sept saluèrent, assez étonnés et profondément déçus.
Ils se retrouvèrent dans la rue et considérant une boutique d'antiquaire au-dessus de laquelle ils lurent ces mots: Gaspard Lalouette!
--C'est bien cela, fit M. Patard.
Ils regardaient les vitrines qui laissaient voir pas mal de bric-à-brac et un vieux tableau dont on ne distinguait plus les couleurs.
--On vend de tout ici, constata, les lèvres pincées, M. le directeur.
M. le chancelier dit:
--Ça n'est pas possible! Ce monsieur a mis sur sa carte: «homme de lettres».
Mais M. le secrétaire perpétuel prononça d'une voix rogue:
--Je vous en prie, messieurs, ne faites pas les dégoûtés.
Et bravement, il ouvrit la porte de la boutique. Les autres suivirent, mal à l'aise, mais n'osant plus risquer une observation. M. le secrétaire perpétuel leur lançait des regards fulgurants.
De l'ombre, une dame surgit qui portait au cou une belle grosse épaisse chaîne d'or.
Elle était d'un certain âge, avait dû être jolie, et d'admirables cheveux blancs lui donnaient un grand air. Elle demanda à ces messieurs ce qu'ils désiraient. M. Patard salua profondément, répondit qu'ils désiraient voir M. Lalouette, homme de lettres, officier d'Académie.
M. le secrétaire perpétuel, sur le ton d'un caporal à la manoeuvre, commanda:
--Annoncez l'Académie!
Et il fixa ses hommes avec l'intention bien évidente de les flanquer tous à la salle de police s'ils faisaient un faux mouvement.
La dame poussa un léger cri, porta la main à sa poitrine qu'elle avait opulente, sembla se demander si elle allait s'évanouir puis finalement rentra dans l'ombre.
--C'est sans doute Mme Lalouette, fit M. Patard; elle est très bien.
Presque immédiatement, la dame revint avec un gentil monsieur bedonnant, dont le ventre s'adornait d'une belle grosse épaisse chaîne d'or. Ce monsieur était d'une pâleur marmoréenne. Il s'avança vers les visiteurs sans pouvoir prononcer une parole.
Mais M. Hippolyte Patard veillait. Il le mit tout de suite à son aise.
--C'est vous, monsieur dit-il, qui êtes M. Gaspard Lalouette, officier d'Académie, homme de lettres, qui posez votre candidature au fauteuil de Mgr d'Abbeville? S'il en est ainsi, monsieur--M. Gaspard Lalouette, qui n'avait pu surmonter son étouffante émotion, faisait signe qu'il en était ainsi--, s'il en est ainsi, monsieur permettez à M. le directeur de l'Académie, à M. le chancelier, à mes collègues et à moi-même, M. Hippolyte Patard, secrétaire perpétuel, de vous féliciter. Grâce à vous, il sera entendu une fois pour toutes qu'en France on trouve toujours un citoyen de courage et de bon sens pour faire honte, par son exemple, à la foule stupide.
Et M. le secrétaire perpétuel serra solennellement et solidement la main de M. Gaspard Lalouette.
--Eh bien, réponds, Gaspard! fit la dame aux cheveux blancs.
M. Lalouette regarda sa femme, puis ces messieurs, puis sa femme, puis encore M. Hippolyte Patard et il lut tant d'encouragement sur la bonne et honnête figure de ce dernier qu'il s'en sentit tout ragaillardi.
--Monsieur! fit-il, c'est trop d'honneur!... Permettez-moi de vous présenter «mon épouse».
A ces mots: «mon épouse», M. le directeur et M. le chancelier avaient commencé d'esquisser un vague sourire, mais un coup d'oeil terrible de M. Patard les arrêta net et les rendit à la gravité de la situation.
Mme Lalouette avait salué. Elle dit:
--Ces messieurs ont sans doute à causer. Ils seront mieux dans l'arrière-boutique.
Et elle les fit passer dans la pièce du fond.
Cette expression «l'arrière-boutique» avait fait faire une grimace à M. Hippolyte Patard lui-même, mais quand les académiciens eurent pénétré dans cette arrière-boutique-là ils furent tout heureux de reconnaître qu'ils étaient dans un véritable petit musée, arrangé avec le plus grand goût, et où, sur les murs et dans des tables-vitrines, on pouvait admirer des merveilles. Des tableaux, des statuettes, des bijoux, des dentelles, des broderies du plus grand prix étaient disposés.
--Oh! madame! votre arrière-boutique! s'exclama M. Hippolyte Patard, quelle modestie! Je ne connais point de plus beau, ni même de plus précieux ou de plus artistique salon dans toute la capitale.
--On se croirait au Louvre! déclara M. le directeur--vous nous comblez! affirma Mme Lalouette, en se rengorgeant.
Et tout le monde renchérit sur les splendeurs de l'arrière boutique.
M. le chancelier dit:
--Cela doit vous faire de la peine de vendre d'aussi belles choses...
--Il faut bien vivre! répondit humblement M. Gaspard Lalouette.
--Évidemment! acquiesça M. le secrétaire perpétuel, et je ne connais point de plus noble métier que celui qui consiste à distribuer la beauté!...
--C'est vrai! approuva la Compagnie.
--Quand je parle de métier, reprit M. Patard, je m'exprime mal. Les plus grands princes vendent leurs collections. On n'est point marchand pour cela. Vous vendez vos collections, mon cher monsieur Lalouette, et c'est bien votre droit.
--C'est ce que je dis toujours à mon mari, monsieur, fit entendre Mme Lalouette, et c'est là l'objet de nos ordinaires discussions. Mais il a fini par me comprendre et sur le Bottin de l'année prochaine on ne lira plus: M. Gaspard Lalouette, marchand de tableaux, expert-antiquaire, mais: M. Gaspard Lalouette, collectionneur--Madame! s'écria M. Hippolyte Patard, enchanté, madame, vous êtes une femme supérieure. Il faudra mettre cela aussi dans Le Tout-Paris.
Et il lui baisa la main.
--Oh! sûrement, répondit-elle, quand il sera de l'Académie.
Il y eut un court silence et puis des petites toux. M. Hippolyte Patard jeta un coup d'oeil sévère sur tout le monde et, avec autorité, s'empara d'un siège.
--Asseyez-vous tous, ordonna-t-il. Nous allons causer sérieusement.
On obéit. Mme Lalouette roulait entre ses doigts sa grosse épaisse chaîne d'or. A côté d'elle, M. Gaspard Lalouette fixait M. le secrétaire perpétuel avec, dans le regard, cette anxiété spéciale aux élèves un peu cancres qui se trouvent en face de leurs examinateurs, le jour du baccalauréat.
--Monsieur Lalouette, fit M. Patard, vous êtes un homme de lettres; cela veut-il dire que vous aimiez les lettres simplement, ou que vous ayez déjà publié quelque chose?
Comme on le voit, M. le secrétaire perpétuel prenait déjà ses précautions pour le cas où M. Lalouette n'eût rien publié du tout.
--J'ai déjà, M. le secrétaire perpétuel, répondit avec assurance le marchand de tableaux, j'ai, déjà, publié deux ouvrages qui sont, j'ose le dire, fort appréciés des amateurs.
--Très bien cela! Et leurs titres, s'il vous plaît?
--De l'art de l'encadrement.
--Parfait!
--Et un autre sur l'authenticité des signatures de nos peintres les plus célèbres.
--Bravo!
--Évidemment, ces oeuvres ne sont point répandues dans le gros public, mais tous ceux qui fréquentent l'Hôtel des ventes les connaissent.--M. Lalouette est trop modeste, déclara Mme Lalouette en faisant sonner sa chaîne d'or. Nous avons ici une lettre de félicitations d'un personnage qui a su apprécier mon mari à sa juste valeur. J'ai nommé Monseigneur le prince de Condé.
--Monseigneur le prince de Condé! s'exclamèrent tous les académiciens en se levant comme un seul homme.
--Voici la lettre.
Et Mme Lalouette tira, en effet, une lettre de son opulent corsage.
--Elle ne me quitte jamais! fit-elle. Après M. Lalouette, c'est ce que j'ai de plus cher au monde.
Tous les académiciens étaient, maintenant, sur la lettre qui était bien du prince et des plus élogieuses. La joie était générale. M. Hippolyte Patard se retourna vers M. Lalouette et lui serra la main à la lui briser.
--Mon cher collègue, lui dit-il, vous êtes un brave!
M. Lalouette devint tout rouge. Il avait relevé le front. Déjà il dominait la situation. Sa femme le regardait avec orgueil.
Et tout le monde répéta:
--Oui, oui, vous êtes un brave.
M. Patard:
--L'Académie s'honorera d'avoir un brave dans son sein.
--Je ne sais, monsieur, fit M. Lalouette avec une humilité feinte, car il voyait bien que «l'affaire était dans le sac», s'il n'y a vraiment point trop d'ambition, à un pauvre plumitif comme moi, à briguer un tel honneur?
--Eh! s'écria M. le directeur qui considérait maintenant M. Lalouette avec amour depuis qu'il avait lu la lettre de Monseigneur le prince de Condé!... Cela fera réfléchir les imbéciles!
M. Lalouette ne sut d'abord trop comment il devait prendre cette réflexion, mais il y avait une telle allégresse sur le visage de M. le directeur qu'il pensa que celui-ci n'avait point voulu lui être désagréable, ce qui, du reste, était la vérité.