Le fauteuil hanté

Chapter 10

Chapter 103,796 wordsPublic domain

--Vous me rassurez un peu, monsieur le secrétaire perpétuel... Mais vous pensez donc que quelque chose les liait au sort les uns des autres?...

--Oui, je le pense maintenant... depuis la lettre d'Eliphas... ma parole!... La pensée de ce sorcier nous avait tous hypnotisés, et, à cause de toute son impossible sorcellerie, on n'a point cherché ailleurs le secret naturel, et criminel peut-être, de cette épouvantable énigme... Il y avait peut-être quelque part un intérêt réel à ce qu'ils disparussent.... répéta M. Patard avec une exaltation tout à fait comme se parlant à lui-même: C'est bien cela?... c'est bien cela?...

--Quoi! C'est bien cela!... Que voulez-vous dire?...

Qu'avez-vous? vous me rassuriez tout à l'heure et vous m'épouvantez à nouveau!... Savez-vous quelque chose?... implora Lalouette qui faisait pitié à voir Les deux hommes s'étreignaient les mains.

--Je ne sais rien, si l'on veut! gronda M. Patard... Mais je sais quelque chose, si je réfléchis!... Ces trois hommes ne se connaissaient pas, vous entendez bien, monsieur Lalouette, avant la première élection pour la succession de Mgr d'Abbeville... Ils ne s'étaient jamais vus!... Jamais!... J'en ai acquis la certitude, bien que M. Latouche m'ait menti en me disant qu'ils étaient tous trois d'anciens camarades... Eh bien! aussitôt après l'élection, ils se réunissent... ils se voient en cachette... tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre... On a dit que c'était pour parler du sorcier... et pour déjouer ses menaces, et on l'a cru et je l'ai cru moi-même... Quelle niaiserie!... Ils devaient avoir autre chose à se raconter!... Ils devaient tous avoir à redouter quelque chose... car ils se cachaient bien! Et on ne les entendait pas!...

--Vous êtes sûr de cela?... fit Lalouette qui ne respirait plus...

--Quand je vous le dis!... oh! j'ai pris mes renseignements... Savez-vous où ils se sont rencontrés pour la première fois?...

--Ma foi non!...

--Devinez!

--Comment voulez-vous?...

--Eh bien, ici!... oui!... ici!... parfaitement... dans ce train... par le plus grand hasard... ils se sont rencontrés, allant faire visite, avant l'élection, à M. Loustalot!... Ils sont revenus ensemble, bien entendu--et, depuis, il a dû leur arriver quelque chose de terrible, avant leur mystérieuse mort, puisqu'ils se sont donné des rendez-vous aussi secrets... voilà ce que je pense, moi...

--C'est peut-être vrai... Il leur sera arrivé quelque chose qu'on ne sait pas... mais à moi, monsieur le secrétaire perpétuel, à moi, il ne m'est rien arrivé, à moi...

--Non! non! A vous, il ne vous est rien arrivé... voilà pourquoi je pense qu'en ce qui vous concerne, vous pouvez être tranquille, mon cher monsieur Lalouette!... oui... ma foi... à peu près tranquille... je vous dis «à peu près»... entendez bien... parce que maintenant... je ne veux plus prendre aucune responsabilité... aucune.

A ce moment le train stoppa. Sur le quai un employé cria:

«La Varenne-Saint-Hilaire!» M. Patard et M. Lalouette sursautèrent. Ah! bien! ils étaient loin de La varenne, et ils ne pensaient même plus à ce qu'ils étaient venus y faire...

Cependant ils descendirent, et M. Lalouette dit à M. Patard:

--Monsieur Patard, vous auriez dû me raconter ce que vous venez de me dire là, lors de votre première visite à mon magasin...

XIV. Un grand cri déchirant humain

Ils ne trouvèrent point de voiture à la gare et il leur fallut prendre le chemin de Chennevières à la nuit tombante.

Sur le pont de Chennevières avant de descendre sur la rive de la Marne, chemin qui conduisait, par le plus court, à la demeure isolée de M. Loustalot, M. Lalouette arrêta son compagnon.

--Enfin, mon cher monsieur Patard, demanda-t-il sourdement, vous ne croyez point, vous, qu'ils vont m'assassiner?...

--Qu'ils? s'exclama M. le secrétaire perpétuel, qui paraissait fort énervé.

--Mais, est-ce que je sais, moi?... Ceux qui ont assassiné les autres!...

--Qu'est-ce qui vous dit que les autres ont été assassinés, d'abord? fit-il, sur un ton, cette fois, de chien hargneux.

--Mais vous!...

--Moi! je n'ai rien dit, entendez-vous! parce que je ne sais rien!...

--C'est que je vais vous avouer une chose, monsieur le secrétaire perpétuel: je veux bien moi, être de l'Académie...

--Vous en êtes!...

--C'est vrai! soupira M. Lalouette.

Ils descendirent sur la berge... M. Lalouette était poursuivi par une idée fixe.

--Mais je voudrais tout de même bien ne pas être assassiné, fit-il.

M. Hippolyte Patard haussa les épaules. Cet homme qui ne savait pas lire, mais qui savait parfaitement qu'en se présentant à l'Académie il n'avait rien à craindre de tout ce que tous les autres qui ne se présentaient pas redoutaient, cet homme, qu'il avait pris pour un héros et qui n'avait été qu'un malin, commençait à lui être moins sympathique. Il résolut de le rappeler assez rudement au respect de lui-même:

--Mon cher monsieur, il y a des situations dans la vie qui valent bien que l'on risque quelque chose!...

«Et allez donc! Ça c'est envoyé!» pensa M. Hippolyte Patard. C'est qu'en vérité il trouvait les plaintes de ce M. Lalouette tout à fait nauséabondes. La situation avait beau apparaître difficile, mystérieuse, et, à tout prendre, menaçante, M. Hippolyte Patard pensa qu'elle était encore bien belle pour M. Lalouette qu'elle faisait académicien.

M. Lalouette avait baissé le nez; quand il le releva ce fut pour laisser tomber dans la fraîcheur du soir cette phrase qui était, en toute sincérité, immonde...

--Est-ce bien nécessaire, dit-il, que je le prononce, ce discours?...

Ils étaient alors sur le bord de la Marne. Les voiles de la nuit enveloppaient déjà les deux voyageurs. M. le secrétaire perpétuel regarda l'eau sournoise et profonde et la silhouette affalée de M. Lalouette. Il eut envie de le noyer tout simplement. Pan! Un coup d'épaule!...

Seulement, au lieu de précipiter cette chair flasque au sein des eaux, M. le secrétaire perpétuel alla prendre amicalement le bras de M. le récipiendaire...

Et cela parce que d'abord M. Hippolyte Patard était le moins criminel des hommes et qu'ensuite il venait de penser soudainement à ce que coûterait à l'illustre Compagnie une quatrième mort!...

Il en frémit. Ah! à quoi pensait-il donc? A inquiéter cet excellent M. Lalouette! Il se traita de fou! Il pressa le bras de M. Lalouette! Il jura à cet honnête homme, du fond du coeur une reconnaissance éternelle... Il essaya de réchauffer chez lui une ardeur académicienne qu'il se reprochait assurément d'avoir laissé s'éteindre. Il lui décrivit son triomphe du lendemain, il lui montra la foule enivrée et ravie, enfin, il fit fondre, comme on dit, le coeur de M. Lalouette en lui représentant, aux premières loges, Mme Lalouette vers qui allaient tous les hommages, comme à l'épouse glorieuse et rayonnante de l'Homme du jour!...

Finalement ils s'embrassèrent en se congratulant, en se réconfortant, en se traitant d'enfants qui s'étaient laissé assombrir par des idées noires. Et ils riaient tout haut, comme des braves, quand ils constatèrent qu'ils étaient arrivés à la griffe du grand Loustalot.

--Attention aux chiens! fit M. Lalouette.

Mais les chiens ne se faisaient pas entendre...

Chose curieuse, la griffe était ouverte.

M. Hippolyte Patard n'en sonna pas moins pour avertir de la présence d'étrangers.

--Où sont donc Ajax et Achille? dit-il... Et Tobie?... Il ne vient pas.

De fait, personne ne se dérangeait.

--Entrons! fit M. le secrétaire perpétuel.

--J'ai peur des chiens! recommença M. Lalouette.

--Eh! je vous dis que je les connais depuis longtemps! répéta M. Patard. Ils ne nous feront aucun mal.

--Alors, marchez devant, commanda bravement M. Lalouette.

Ainsi ils parvinrent jusqu'au perron. Le plus profond silence régnait dans le jardin, dans la cour et dans la maison.

La porte de la maison était également entrouverte. Ils la poussèrent. Un bec de gaz à demi ouvert éclairait le vestibule.

--Il y a quelqu'un? s'écria M. Patard, de sa voix de tête.

Mais aucune voix ne lui répondit.

Ils attendirent encore dans un extraordinaire silence.

Toutes les portes qui donnaient sur le vestibule étaient fermées.

Et, tout à coup, comme M. Patard et M. Lalouette restaient là, fort embarrassés, le chapeau à la main, les murs de la maison résonnèrent d'une clameur affreuse. La nuit retentit désespérément d'un grand cri déchirant humain...

XV. La cage

La mèche de M. le secrétaire perpétuel s'était dressée toute droite sur son crâne. M. Lalouette s'appuyait au mur, dans un grand état de faiblesse.

--Voilà le cri! gémit-il, le grand cri déchirant humain...

M. Patard eut encore la force d'émettre une opinion:

--C'est le cri de quelqu'un à qui il est arrivé un accident...

Il faudrait voir...

Mais il ne bougeait pas.

--Non! Non! C'est le même cri... je le connais... c'est un cri, fit à voix basse M. Lalouette, un cri qu'il y a comme ça... tout le temps... dans la maison...

M. Hippolyte Patard haussa les épaules.

--Écoutez, dit-il.

--Ça recommence... grelotta M. Lalouette.

On entendait maintenant comme une sorte de grondement douloureux, de gémissement lointain et ininterrompu.

--Je vous dis qu'il est arrivé un accident... cela vient d'en bas... du laboratoire... C'est peut-être Loustalot qui se trouve mal...

Et M. Patard fit quelques pas dans le vestibule. Nous avons dit que dans ce vestibule se trouvait l'escalier conduisant aux étages supérieurs, mais, sous cet escalier-là, il y en avait un autre qui descendait au laboratoire.

M. Patard se pencha au-dessus des degrés. Le gémissement arrivait là presque distinctement, mêlé de paroles incompréhensibles mais qui semblaient devoir exprimer une grande douleur.

--Je vous dis qu'il est arrivé un accident à Loustalot.

Et bravement M. Hippolyte Patard descendit l'escalier.

M. Lalouette suivit. Il dit tout haut:

--Après tout, nous sommes deux!

Plus ils descendaient, plus ils entendaient gémir et pleurer Enfin, comme ils arrivaient dans le laboratoire, ils n'entendirent plus rien.

Le laboratoire était vide.

Ils regardèrent partout autour d'eux.

Un ordre parfait régnait dans cette pièce. Tout était à sa place. Les cornues, les alambics, les fourneaux de terre dans la grande cheminée qui servait aux expériences, les instruments de physique sur les tables, tout cela était propre et net et méthodiquement rangé. Ce n'était point là, de toute évidence, le laboratoire d'un homme qui est en plein travail.

M. Patard en fut étonné.

Mais ce qui l'étonnait le plus était, comme je l'ai dit, de ne plus rien entendre... et de ne rien voir qui l'eût mis sur la trace de cette grande douleur qui leur avait «retourné les sangs» à tous les deux, M. Lalouette et lui.

--C'est bizarre! fit M. Lalouette, il n'y a personne.

--Non, personne!...

Et tout à coup, le grand cri les secoua à nouveau, leur déchirant le coeur et les entrailles.

Cela les avait comme soulevés de terre: cela venait même de sous la terre.

--On crie dans la terre! murmura M. Lalouette.

Mais M. Patard lui montrait déjà du doigt une trappe ouverte dans le plancher-Ça vient d'ici... fit-il.

Il y courut...

--C'est quelqu'un qui sera tombé par cette trappe et qui se sera brisé les jambes...

M. Patard se pencha au-dessus de la trappe: les gémissements à nouveau s'étaient tus.

--C'est incroyable! dit M. le secrétaire perpétuel... Il y a là une pièce que je ne connaissais pas... comme un second laboratoire sous le premier...

Et il descendit encore des marches, en examinant toutes choses prudemment, autour de lui.

Le laboratoire du dessous, comme celui du dessus, était éclairé par des papillons de gaz. M. Patard descendait avec précaution. M. Lalouette, qui regrettait décidément sa visite au grand Loustalot, arrivait.

Dans ce laboratoire souterrain, il y avait la même disposition que dans la pièce de dessus, pour toutes choses. Seulement toutes ces choses étaient dans un grand désordre, et en plein service, en cours d'expérience...

M. Patard cherchait. M. Lalouette ouvrait de grands yeux...

Ils n'apercevaient toujours personne...

Soudain, comme ils s'étaient retournés vers un coin de muraille, ils reculèrent en poussant un cri d'horreur Ce coin de muraille était ouvert et garni de barreaux. Et derrière ces barreaux, comme une bête fauve enfermée dans sa cage, un homme... oui, un homme aux grands yeux ardents les fixait en silence...

Comme ils ne disaient rien et qu'ils restaient là comme des statues, l'homme, derrière ses barreaux dit:

--Etes-vous venus pour me délivrer?... En ce cas dépêchez-vous... car je les entends qui reviennent... et ils vous tueraient comme des mouches...

Ni Patard ni Lalouette ne remuaient encore. Comprenaient-ils?

L'homme encore hurla:

--Etes-vous sourds?... Je vous dis qu'ils vous tueraient comme des mouches!... s'ils savent jamais que vous m'avez vu!... comme des mouches!... sauvez-vous!... sauvez-vous!... Les voilà!... je les entends!... Le géant fait craquer la terre!... Ah! malheur!... ils vont vous faire manger par les chiens!...

Et on entendit en effet des aboiements furieux, tout là-haut, sur la terre. Les deux visiteurs avaient compris cette fois!...

Ils tournèrent autour d'eux-mêmes comme s'ils étaient ivres... cherchant une issue. Et l'autre dans sa cage répétait en secouant les barreaux comme s'il voulait les arracher:

--Par les chiens!... S'ils savent que vous avez surpris le secret!... le secret du grand Loustalot... Ah! Ah! Ah!... comme des mouches... par les chiens!...

Patard et Lalouette, incapables d'en entendre davantage, affolés d'épouvante, s'étaient rués sur l'escalier qui conduisait à la trappe...

--Pas par là!... hurla l'homme, derrière les barreaux... vous ne les entendez donc pas qui descendent!... Ah! les voilà!... les voilà!... avec les chiens!...

Ajax et Achille avaient dû maintenant pénétrer dans la maison... car celle-ci retentissait de leurs coups de gueule formidables comme un enfer plein de l'aboiement des démons...

Patard et Lalouette étaient retombés au bas de l'escalier, hurlant leur effroi, comme des insensés et criant: «Par où?... par où?... par où?...» tandis que l'autre les couvrait d'injures, en leur ordonnant de se taire...

--Vous allez encore vous faire pincer comme les autres!

Et il vous tuera comme des mouches!... Taisez-vous donc... écoutez!... Ah! si les chiens s'en mêlent, le compte est bon!... Voulez-vous vous taire!...

Patard et Lalouette, croyant déjà voir apparaître les crocs terribles d'Ajax et d'Achille en haut de l'escalier de la trappe, s'étaient rués à l'autre extrémité de cette cave, contre les barreaux mêmes de la cage où l'homme était enfermé; et c'étaient eux maintenant qui suppliaient le malheureux de les sauver Ils l'imploraient avec des mots sans suite, avec des râles... Ah! ils enviaient l'homme dans sa cage...

Mais celui-ci leur avait pris à tous deux ce qui leur restait de cheveux, à travers les barreaux, et leur secouait la tête affreusement pour les faire taire:

--Taisez-vous!... Nous nous sauverons tous les trois!...

Écoutez donc!... Les chiens! La brute les emporte!... Ils les font taire!... Le géant fait craquer la terre, mais il ne se doute de rien! la brute!... Ah! quel idiot!... vous avez de la chance...

Et il les lâcha:

--Tenez! vite!... vite!... dans le tiroir de la table là-bas, une clef...

Lalouette et Patard tiraient le tiroir en même temps et le fouillaient fébrilement de leurs mains tremblantes.

--Une clef, continua l'autre... qui ouvre le passage... les chiens sont enchaînés... Il faut en profiter...

--Mais la clef!... la clef?... réclamaient les deux malheureux qui fouillaient en vain dans le tiroir...

--Eh bien, mais la clef de l'escalier qui monte dans la cour!... vite... cherchez!... Il la met là tous les jours... après m'avoir donné à manger...

--Mais il n'y a pas de clef!...

--Alors, c'est que le géant l'a gardée, la brute!... Silence!... Mais ne remuez donc plus! Ah! les voilà! les voilà!... ils descendent... Maintenant le géant fait craquer l'escalier!...

Lalouette et Patard tournaient... tournaient encore... prêts à se jeter sous les meubles, à se cacher dans les armoires...

--Ah! ne perdez donc pas la tête comme ça! souffla le prisonnier... ou nous sommes fichus!... Tenez, dans le recoin de la cheminée, là... oui, là, bien sûr... de chaque côté!...

Bougez pas!... ou je ne réponds plus de rien!... Tout à l'heure il ira dîner... Mais s'il vous voit... Il vous tuera comme des mouches... mes pauvres chers messieurs... comme des mouches!

XVI. Par les oreilles

Agonisants, MM. Patard et Lalouette s'étaient dissimulés chacun dans un coin de la grande cheminée du laboratoire souterrain. Là, ils étaient dans une nuit profonde. Ils ne voyaient rien. Tout ce qui leur restait de vie s'était réfugié dans les oreilles. En vérité, ils ne vivaient plus que par les oreilles.

Ce fut d'abord le géant Tobie qui, en descendant l'escalier du laboratoire souterrain, fit entendre quelques grognements funestes.

--Vous avez encore laissé la trappe ouverte, maître, dit-il, vous verrez que cela vous portera malheur... à la fin!...

On entendit les pas monstrueux de Tobie qui se rapprochaient de la cage, c'est-à-dire des barreaux derrière lesquels ils avaient découvert l'homme enfermé.

--Dédé a dû en profiter pour crier comme un sourd... T'as crié, Dédé?

--Certainement qu'il a crié... répondit la voix de fausset de M. Loustalot... je l'ai entendu, moi, quand j'étais au gros chêne et que je mettais les mains sur Ajax!... Mais il n'y a personne, à cette heure, dans les environs.

--On ne sait jamais... gronda le géant... vous pouvez recevoir des visites comme l'autre fois... Il faut toujours fermer la trappe... avec elle on est tranquilles... elle est rembourrée de crin... on n'entend rien...

--Si tu n'avais pas laissé la grille du jardin ouverte, vieux fou, et laissé échapper les chiens... Tu sais bien qu'ils ne rentrent qu'à ma voix... Je n'ai pas pensé à la trappe derrière moi...

--Tu as crié, Dédé? interrogea le géant.

Mais il n'obtint pas de réponse... L'homme, derrière ses barreaux, ne bougeait pas plus qu'un mort.

Le géant reprit:

--Les chiens étaient terribles, ce soir Ah! j'ai eu du mal à les enchaîner! Quand ils sont revenus, j'ai cru qu'ils allaient manger la maison... Ils étaient comme le soir où nous avons trouvé ici les trois messieurs en visite devant la cage à Dédé...

C'était un soir comme celui-là, maître, où les chiens s'étaient échappés et où il a fallu «leur courir après»...

--Ne me parle jamais de ce soir-là, Tobie, fit la voix chevrotante de Loustalot.

--C'est ce soir-là, continua le géant, que j'ai bien cru que ça nous porterait malheur!... car Dédé avait crié!... avait bavardé... N'est-ce pas, Dédé, que tu avais bavardé?

Pas de réponse...

--Mais c'est à eux, reprit le géant de sa voix grasse et lente, c'est à eux que ça a porté malheur... Ils sont morts...

--Oui, ils sont morts...

--Tous les trois...

--Tous les trois... répéta comme un écho sinistre la voix cassée du grand Loustalot.

--Ça, ricana lugubrement le géant... ça a été comme un fait exprès.

Loustalot ne lui répondit pas, mais quelque chose comme un soupir un soupir de terreur et d'angoisse passa sur la tête des deux hommes qui devaient, au bruit qu'ils faisaient avec les instruments, être occupés à quelque expérience.

--Tu as entendu? demanda Loustalot.

--C'est toi, Dédé? fit le géant.

--Oui, c'est moi, répondit la voix de l'homme aux barreaux.

--Tu es malade? demanda Loustalot... Regarde donc, Tobie, ce qu'il a. Dédé est peut-être malade? Il a crié tout à l'heure à se casser la poitrine... Il a peut-être faim? As-tu faim, Dédé?

--Tenez, fit la voix de l'homme dans la cage, voilà la «formule»! Elle est complète. Vous pouvez me donner à manger maintenant... J'ai bien gagné mon souper!

--Va lui chercher sa «formule», ordonna Loustalot, et donne-lui sa soupe...

--Regardez d'abord si la formule est bonne, répliqua Dédé... vous m'avez habitué à ne pas voler mon pain...

Il y eut les pas du géant et puis le bruit d'un morceau de papier froissé que le prisonnier devait passer à Tobie à travers les barreaux...

Et un silence pendant lequel certainement le grand Loustalot devait examiner la «formule».

--Oh! ça!... ça c'est épatant! s'exclama-t-il dans un véritable transport... c'est tout à fait épatant, Dédé!... Mais tu ne m'avais pas dit que tu travaillais à ça!...

--Je ne travaille qu'à ça depuis huit jours... nuit et jour... vous entendez?... nuit et jour... mais ce coup-ci, ça y est!...

--Oh! ça y est!...

Il y eut un grand soupir de Loustalot.

--Quel génie!... fit-il...

--Il a encore trouvé quelque chose? demanda Tobie.

--Oui, oui... Il a encore trouvé quelque chose... et ce qu'il a trouvé, il l'a enfermé dans une bien belle formule!...

Loustalot et Tobie se parlèrent alors à voix basse.

Si l'on avait encore eu la force d'écouter dans la cheminée, on n'aurait pu certainement rien entendre de ce qu'ils se disaient là...

Loustalot reprit tout haut:

--Mais c'est de la véritable alchimie, ça, mon garçon!... Ce que tu viens de trouver là, c'est quelque chose comme la transmutation des métaux!... Tu es sûr de l'expérience, Dédé?

--Je l'ai répétée trois fois avec du chlorure de potassium.

Ah! on ne dira plus que la matière est inaltérable!... c'est tout à fait autre chose!... Un véritable potassium nouveau que j'ai obtenu!... un potassium ionisé, sans parenté aucune avec le premier--Et de même pour le chlore? interrogea Loustalot.

--De même pour le chlore...

--Bigre!...

Loustalot et le géant se reparlèrent à voix basse, puis Loustalot encore:

--Qu'est-ce que tu veux pour ta peine, Dédé?

--Je voudrais bien des confitures et un bon verre de vin.

--Oui, ce soir, tu peux lui donner un bon verre de vin, obtempéra le grand Loustalot, ça ne peut pas lui faire de mal.

Mais tout à coup, la paix relative de cette cave profonde fut effroyablement troublée par Dédé. Il y eut comme une tempête souterraine, un déchaînement de fureurs, des cris, des lamentations, des malédictions!... M. Lalouette de son côté, M. Patard du sien, n'eurent que le temps d'arrêter sur les bords de leurs lèvres sèches la clameur suprême de leur épouvante... On sentait que l'homme s'était rué comme un animal féroce derrière les barreaux de sa cage.

--Assassins! hurlait-il... Assassins!... misérables bandits, voleur de Loustalot!... Geôlier immonde, garde-chiourme de mon génie!... monstre à qui je donne la gloire et qui me paie d'un morceau de pain!... Tes crimes seront punis, tu entends, misérable!... Dieu te châtiera!... Ton forfait sera connu de l'univers!... Il faudra bien qu'ils viennent, les hommes qui me délivreront!... Tu ne les tueras pas tous!...

Et je te traînerai comme une charogne infâme avec une pique de boucher, bandit!... Par la peau du cou...

--Assez! fais-le taire, Tobie! râla Loustalot.

On entendit un bruit de grille de fer qui tourna sur ses gonds.

--Je ne me tairai pas!... Par la peau du cou! Par la peau du cou!... Non! non! Pas cela!... Au secours! au secours!...

Oui, je me tais... je me tais!... Par la peau du cou, aux gémonies!... je me tais!...

Et le bruit de la grille de fer recommença sur ses gonds...

Et il n'y eut plus bientôt, dans la cave profonde, qu'un gémissement qui allait s'apaisant, de plus en plus, comme quelqu'un qui s'endort après une grande colère ou qui meurt...

XVII. Quelques inventions de Dédé

Après ce gémissement il y eut encore quelque remue-ménage dans le Laboratoire de la cave du fond et puis peu à peu tout bruit s'éteignit.

Dans leur coin de cheminée, M. Hippolyte Patard et M. Lalouette ne donnaient point signe de vie. Ils étaient collés au mur comme s'ils ne devaient plus s'en détacher jamais.

Cependant la voix de l'homme, derrière les barreaux de la cage, résonna:

--Vous pouvez venir... ils sont partis.

Ce fut encore le silence. Et puis la voix de l'homme reprit:

--Etes-vous morts?