Part 8
Le secrétaire particulier de M. Richard étant venu prendre des nouvelles de la santé de la diva, s'en retourna avec l'assurance qu'elle se portait à merveille et que, «fût-elle à l'agonie», elle chanterait le soir même le rôle de Marguerite. Comme le secrétaire avait, de la part de son chef, recommandé fortement à la diva de ne commettre aucune imprudence, de ne point sortir de chez elle, et de se garer des courants d'air, la Carlotta ne put s'empêcher, après son départ, de rapprocher ces recommandations exceptionnelles et inattendues des menaces inscrites dans la lettre.
Il était cinq heures, quand elle reçut par le courrier une nouvelle lettre anonyme de la même écriture que la première. Elle était brève. Elle disait simplement: «Vous êtes enrhumée; si vous étiez raisonnable, vous comprendriez que c'est folie de vouloir chanter ce soir.»
La Carlotta ricana, haussa ses épaules, qui étaient magnifiques, et lança deux ou trois notes qui la rassurèrent.
Ses amis furent fidèles à leur promesse. Ils étaient tous, ce soir-là, à l'Opéra, mais c'est en vain qu'ils cherchèrent autour d'eux ces féroces conspirateurs qu'ils avaient mission de combattre. Si l'on en exceptait quelques profanes, quelques honnêtes bourgeois dont la figure placide ne reflétait d'autre dessein que celui de réentendre une musique qui, depuis longtemps déjà, avait conquis leurs suffrages, il n'y avait là que des habitués dont les mœurs élégantes, pacifiques et correctes, écartaient toute idée de manifestation. La seule chose qui paraissait anormale était la présence de MM. Richard et Moncharmin dans la loge n° 5. Les amis de la Carlotta pensèrent que, peut-être, messieurs les directeurs avaient eu, de leur côté, vent du scandale projeté et qu'ils avaient tenu à se rendre dans la salle pour l'arrêter sitôt qu'il éclaterait, mais c'était là une hypothèse injustifiée, comme vous le savez; MM. Richard et Moncharmin ne pensaient qu'à leur fantôme.
Rien?... En vain j'interroge en une ardente veille La Nature et le Créateur. Pas une voix, ne glisse à mon oreille Un mot consolateur!...
Le célèbre baryton Carolus Fonta venait à peine de lancer le premier appel du docteur Faust aux puissances de l'enfer, que M. Firmin Richard, qui s'était assis sur la chaise même du fantôme--la chaise de droite, au premier rang--se penchait, de la meilleure humeur du monde, vers son associé, et lui disait:
--Et toi, est-ce qu'une voix a déjà glissé un mot à ton oreille?
--Attendons! ne soyons pas trop pressés, répondait sur le même ton plaisant M. Armand Moncharmin. La représentation ne fait que commencer et tu sais bien que le fantôme n'arrive ordinairement que vers le milieu du premier acte.
Le premier acte se passa sans incident, ce qui n'étonna point les amis de Carlotta, puisque Marguerite, à cet acte, ne chante point. Quant aux deux directeurs, au baisser du rideau, ils se regardèrent en souriant:
--Et d'un! fit Montcharmin.
--Oui, le fantôme est en retard, déclara Firmin Richard.
Moncharmin, toujours badinant, reprit:
--En somme, la salle n'est pas trop mal composée ce soir _pour une salle maudite._
M. Richard daigna sourire. Il désigna à son collaborateur une bonne grosse dame assez vulgaire vêtue de noir qui était assise dans un fauteuil au milieu de la salle et qui était flanquée de deux hommes, d'allure fruste dans leurs redingotes en drap d'habit.
--Qu'est-ce que c'est que ce «monde-là»? demanda Montcharmin.
--Ce monde-là, mon cher, c'est ma concierge, son frère et son mari.
--Tu leur as donné des billets?
--Ma foi oui... Ma concierge n'était jamais allée à l'Opéra... c'est la première fois... et comme, maintenant, elle doit y venir tous les soirs, j'ai voulu qu'elle fût bien placée avant de passer son temps à placer les autres.
Moncharmin demanda des explications et Richard lui apprit qu'il avait décidé, pour quelque temps, sa concierge, en laquelle il avait la plus grande confiance, à venir prendre la place de mam' Giry.
--À propos de la mère Giry, fit Moncharmin, tu sais qu'elle va porter plainte contre toi.
--Auprès de qui? Auprès du fantôme?
Le fantôme! Moncharmin l'avait presque oublié.
Du reste, le mystérieux personnage ne faisait rien pour se rappeler au souvenir de MM. les directeurs.
Soudain, la porte de leur loge s'ouvrit brusquement devant le régisseur effaré.
--Qu'y a-t-il? demandèrent-ils tous deux, stupéfaits de voir celui-ci en pareil endroit, en ce moment.
--Il y a, dit le régisseur, qu'une cabale est montée par les amis de Christine Daaé contre la Carlotta. Celle-ci est furieuse.
--Qu'est-ce que c'est encore que cette histoire-là? fit Richard en fronçant les sourcils.
Mais le rideau se levait sur la Kermesse et le directeur fit signe au régisseur de se retirer.
Quand le régisseur eut vidé la place, Moncharmin se pencha à l'oreille de Richard:
--Daaé a donc des amis? demanda-t-il.
--Oui, fait Richard, elle en a.
--Qui?
Richard désigna du regard une première loge dans laquelle il n'y avait que deux hommes.
--Le comte de Chagny?
--Oui, il me l'a recommandée... si chaleureusement, que si je ne le savais pas l'ami de la Sorelli...
--Tiens! tiens!... murmura Moncharmin.
Et qui donc est ce jeune homme si pâle, assis à côté de lui?
--C'est son frère, le vicomte.
--Il ferait mieux d'aller se coucher. Il a l'air malade.
La scène résonnait de chants joyeux. L'ivresse en musique. Triomphe du gobelet.
Vin ou bière, Bière ou vin, Que mon verre Soit plein!
Étudiants, bourgeois, soldats, jeunes filles et matrones, le cœur allègre, tourbillonnaient devant le cabaret à l'enseigne du dieu Bacchus. Siebel fit son entrée.
Christine Daaé était charmante en travesti. Sa fraîche jeunesse, sa grâce mélancolique séduisaient à première vue. Aussitôt, les partisans de la Carlotta s'imaginèrent qu'elle allait être saluée d'une ovation qui les renseignerait sur les intentions de ses amis. Cette ovation indiscrète eût été, du reste, d'une maladresse insigne. Elle ne se produisit pas.
Au contraire, quand Marguerite traversa la scène et qu'elle eut chanté les deux seuls vers de son rôle à cet acte deuxième:
Non messieurs, je ne suis demoiselle ni belle, Et je n'ai pas besoin qu'on me donne la main!
des bravos éclatants accueillirent la Carlotta. C'était si imprévu et si inutile que ceux qui n'étaient au courant de rien se regardaient en se demandant ce qui se passait, et l'acte encore s'acheva sans aucun incident. Tout le monde se disait alors: «Ça va être pour l'acte suivant, évidemment.» Quelques-uns, qui étaient, paraît-il, mieux renseignés que les autres, affirmèrent que le «boucan» devait commencer à la «Coupe du roi de Thulé», et ils se précipitèrent vers rentrée des abonnés pour aller avertir la Carlotta.
Les directeurs quittèrent la loge pendant cet entr'acte pour se renseigner sur cette histoire de cabale dont leur avait parlé le régisseur, mais ils revinrent bientôt à leur place en haussant les épaules et en traitant toute cette affaire de niaiserie. La première chose qu'ils virent en entrant fut, sur la tablette de l'appui-main, une boîte de bonbons anglais. Qui l'avait apportée là? Ils questionnèrent les ouvreuses. Mais personne ne put les renseigner. S'étant alors retournés à nouveau du côté de l'appui-main ils aperçurent, cette fois, à côté de la boîte de bonbons anglais, une lorgnette. Ils se regardèrent. Ils n'avaient pas envie de rire. Tout ce que leur avait dit Mme Giry leur revenait à la mémoire... et puis... il leur semblait qu'il y avait autour d'eux comme un étrange courant d'air... Ils s'assirent en silence, réellement impressionnés.
La scène représentait le jardin de Marguerite...
Faites lui mes aveux, Portez mes vœux...
Comme elle chantait ces deux premiers vers, son bouquet de roses et de lilas à la main, Christine, en relevant la tête, aperçut dans sa loge le vicomte de Chagny et dès lors, il sembla à tous que sa voix était moins assurée, moins pure, moins cristalline qu'à l'ordinaire. Quelque chose qu'on ne savait pas, assourdissait, alourdissait son chant... Il y avait, là-dessous, du tremblement et de la crainte.
--Drôle de fille, fit remarquer presque tout haut un ami de la Carlotta placé à l'orchestre... L'autre soir, elle était divine et aujourd'hui, la voilà qui chevrote. Pas d'expérience, pas de méthode!
C'est en vous que j'ai foi, Parlez pour moi.
Le vicomte se mit la tête dans les mains. Il pleurait. Le comte, derrière lui, mordait violemment la pointe de sa moustache, haussait les épaules et fronçait les sourcils. Pour qu'il traduisît par autant de signes extérieurs ses sentiments intimes, le comte ordinairement si correct et si froid, devait être furieux. Il l'était. Il avait vu son frère revenir d'un rapide et mystérieux voyage dans un état de santé alarmant. Les explications qui s'en étaient suivies n'avaient sans doute point eu la vertu de tranquilliser le comte qui, désireux de savoir à quoi s'en tenir, avait demandé un rendez-vous à Christine Daaé. Celle-ci avait eu l'audace de lui répondre qu'elle ne pouvait le recevoir, ni lui, ni son frère. Il crut à un abominable calcul. Il ne pardonnait point à Christine de faire souffrir Raoul, mais surtout il ne pardonnait point à Raoul de souffrir pour Christine. Ah! il avait eu bien tort de s'intéresser un instant à cette petite, dont le triomphe d'un soir restait pour tous incompréhensible.
Que la fleur sur sa bouche Sache au moins déposer Un doux baiser.
--Petite rouée, va, gronda le comte.
Et il se demanda ce qu'elle voulait... ce qu'elle pouvait bien espérer... Elle était pure, oh la disait sans ami, sans protecteur d'aucune sorte... cet ange du Nord devait être roublard!
Raoul, lui, derrière ses mains, rideau qui cachait ses larmes d'enfant, ne songeait qu'à la lettre qu'il avait reçue, dès son retour à Paris où Christine était arrivée avant lui, s'étant sauvée de Perros comme une voleuse: «Mon cher ancien petit ami, il faut avoir le courage de ne plus me revoir, de ne plus me parler... si vous m'aimez un peu, faites cela pour moi, pour moi qui ne vous oublierai jamais... mon cher Raoul. Surtout, ne pénétrez plus jamais dans ma loge. Il y va de ma vie. Il y va de la vôtre. Votre petite Christine.»
Un tonnerre d'applaudissements... C'est la Carlotta qui fait son entrée.
L'acte du jardin se déroulait avec ses péripéties accoutumées.
Quand Marguerite eut finit de chanter l'air du Roi de Thulé, elle fut acclamée; elle le fut encore quand elle eut terminé l'air des bijoux:
Ah! je ris de me voir Si belle en ce miroir...
Désormais, sûre d'elle, sûre de ses amis dans la salle, sûre de sa voix et de son succès, ne craignant plus rien, Carlotta se donna tout entière, avec ardeur, avec enthousiasme, avec ivresse. Son jeu n'eut plus aucune retenue ni aucune pudeur... Ce n'était plus Marguerite, c'était Carmen. On ne l'applaudit que davantage, et son duo avec Faust semblait lui préparer un nouveau succès, quand survint tout à coup... quelque chose d'effroyable.
Faust s'était agenouillé:
Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage Sous la pâle clarté Dont l'astre de la nuit, comme dans un nuage, Caresse ta beauté.
Et Marguerite répondait:
Ô silence! Ô bonheur! ineffable mystère! Enivrante langueur! J'écoute!... Et je comprends cette voix solitaire Qui chante dans mon cœur!
À ce moment donc... à ce moment juste... se produisit quelque chose... j'ai dit quelque chose d'effroyable...
... La salle, d'un seul mouvement, s'est levée... Dans leur loge, les deux directeurs ne peuvent retenir une exclamation d'horreur... Spectateurs et spectatrices se regardent comme pour se demander les uns aux autres l'explication d'un aussi inattendu phénomène... Le visage de la Carlotta exprime la plus atroce douleur, ses yeux semblent hantés par la folie. La pauvre femme s'est redressée, la bouche encore entr'ouverte, ayant fini de laisser passer «cette voix solitaire qui chantait dans son cœur...» Mais cette bouche ne chantait plus... _elle n'osait plus une parole, plus un son_...
Car cette bouche créée pour l'harmonie, cet instrument agile qui n'avait jamais failli, organe magnifique, générateur des plus belles sonorités, des plus difficiles accords, des plus molles modulations, des rythmes les plus ardents, sublime mécanique humaine à laquelle il ne manquait, pour être divine, que le feu du ciel qui, seul, donne la véritable émotion et soulève les âmes... cette bouche avait laissé passer...
De cette bouche s'était échappé...
... _Un crapaud!_
Ah! l'affreux, le hideux, le squameux, venimeux, écumeux, écumant, glapissant crapaud!...
Par où était-il entré? Comment s'était-il accroupi sur la langue? Les pattes de derrière repliées, pour bondir plus haut et plus loin, sournoisement, il était sorti du larynx, et... couac!
Couac! Couac!... Ah! le terrible couac!
Car vous pensez bien qu'il ne faut parler du crapaud qu'au figuré. On ne le voyait pas mais, par l'enfer! on l'entendait. Couac!
La salle en fut comme éclaboussée. Jamais batracien, au bord des mares retentissantes, n'avait déchiré la nuit d'un plus affreux couac.
Et certes, il était bien inattendu de tout le monde. La Carlotta n'en croyait encore ni sa gorge ni ses oreilles. La foudre, en tombant à ses pieds, l'eût moins étonnée que ce crapaud couaquant qui venait de sortir de sa bouche...
Et elle ne l'eût pas déshonorée. Tandis qu'il est bien entendu qu'un crapaud blotti sur la langue, déshonore toujours une chanteuse. Il y en a qui en sont mortes.
Mon Dieu! qui eût cru cela?... Elle chantait si tranquillement: «Et je comprends cette voix solitaire qui chante dans mon cœur!» Elle chantait sans effort, comme toujours, avec la même facilité, que vous, dites: «Bonjour, madame, comment vous portez-vous?
On ne saurait nier qu'il existe des chanteuses présomptueuses, qui ont le grand tort de ne point mesurer leurs forces, et qui, dans leur orgueil, veulent atteindre, avec la faible voix que le ciel leur départit, à des effets exceptionnels et lancer des notes qui leur ont été défendues en venant au monde. C'est alors que le ciel pour les punir, leur envoie, sans qu'elles le sachent, dans la bouche, un crapaud, un crapaud qui fait couac! Tout le monde sait cela. Mais personne ne pouvait admettre qu'une Carlotta, qui avait au moins deux octaves dans la voix, y eût encore un crapaud.
On ne pouvait, avoir oublié ses _contre-fa_ stridents, ses _staccati_ inouïs dans _La flûte enchantée._ On se souvenait de _Don Juan_, où elle était Elvire et où elle remporta le plus retentissant triomphe, certain soir, en donnant elle-même le _si_ bémol que ne pouvait donner sa camarade dona Anna. Alors, vraiment, que signifiait ce couac, au bout de cette tranquille, paisible, toute petite «voix solitaire qui chantait dans son cœur»?
Ça n'était pas naturel. Il y avait là-dessous du sortilège. Ce crapaud sentait le roussi. Pauvre, misérable, désespérée, anéantie Carlotta!...
Dans la salle, la rumeur grandissait. C'eût été une autre que la Carlotta à qui serait survenue semblable aventure, on l'eût huée! Mais avec celle-là, dont on connaissait le parfait instrument, on ne montrait point de colère, mais de la consternation et de l'effroi. Ainsi les hommes ont-ils dû subir cette sorte d'épouvante s'il en est qui ont assisté à la catastrophe qui brisa les bras de la Vénus de Milo!... et encore ont-ils pu voirie coup qui frappait... et comprendre...
Mais là? Ce crapaud était incompréhensible!...
Si bien qu'après quelques secondes passées à se demander si vraiment elle avait entendu elle-même, sortir de sa bouche même, cette note,--était-ce une note, ce son?--pouvait-on appeler cela un son? Un son, c'est encore de la musique--ce bruit infernal, elle voulut se persuader qu'il n'en avait rien été; qu'il y avait eu là, un instant, une illusion de son oreille, et non point une criminelle trahison de l'organe vocal...
Elle jeta, éperdue, les yeux autour d'elle comme pour chercher un refuge, une protection, ou plutôt l'assurance spontanée de l'innocence de sa voix. Ses doigts crispés s'étaient portés à sa gorge en un geste de défense et de protestation. Non! non! ce couac n'était pas à elle! Et il semblait bien que Carolus Fonta lui-même fût de cet avis, qui la regardait avec une expression inénarrable de stupéfaction enfantine et gigantesque. Car enfin, il était près d'elle, lui. Il ne l'avait pas quittée. Peut-être pourrait-il lui dire comment une pareille chose était arrivée! Non, il ne le pouvait pas! Ses yeux étaient stupidement rivés à la bouche de la Carlotta comme les yeux des tout petits considérant le chapeau inépuisable du prestidigitateur. Comment une si petite bouche avait-elle pu contenir un si grand couac?
Tout cela, crapaud, couac, émotion, terreur-rumeur de la salle, confusion de la scène, des coulisses,--quelques comparses montraient des têtes effarées,--tout cela que je vous décris dans le détail dura quelques secondes.
Quelques secondes affreuses qui parurent surtout interminables aux deux directeurs là-haut, dans la loge n° 5. Moncharmin et Richard étaient très pâles. Cet épisode inouï et qui restait inexplicable les remplissait d'une angoisse d'autant plus mystérieuse qu'ils étaient depuis un instant sous l'influence directe du fantôme.
Ils avaient senti son souffle. Quelques cheveux de Moncharmin s'étaient dressés sous ce souffle-là... Et Richard avait passé son mouchoir sur son front en sueur... Oui, il était là... autour d'eux... derrière eux, à côté d'eux, ils le sentaient sans le voir!... Ils entendaient sa respiration... et si près d'eux, si près d'eux!... _On sait quand quelqu'un est présent_... Eh bien, ils savaient maintenant!... _ils étaient sûrs d'être trois dans la loge_... Ils en tremblaient... Ils avaient l'idée de fuir... Ils n'osaient pas... Ils n'osaient pas faire un mouvement, échanger une parole qui eût pu apprendre au fantôme qu'ils savaient qu'il était là!... Qu'allait-il arriver? Qu'allait-il se produire?
Se produisit le couac! Au-dessus de tous les bruits de la salle on entendit leur double exclamation d'horreur. _Ils se sentaient sous les coups du fantôme._ Penchés au-dessus de leur loge, ils regardaient la Carlotta comme s'ils ne la reconnaissaient plus. Cette fille de l'enfer devait avoir donné avec son couac le signal de quelque catastrophe. Ah! la catastrophe, ils l'attendaient! Le fantôme la leur avait promise! La salle était maudite! Leur double poitrine directoriale haletait déjà sous le poids de la catastrophe. On entendit la voix étranglée de Richard qui criait à la Carlotta:
--Eh bien! continuez!
Non! La Carlotta ne continua pas... Elle recommença bravement, héroïquement, le vers fatal au bout duquel était apparu le crapaud.
Un silence effrayant succède à tous les bruits. Seule la voix de la Carlotta emplit à nouveau lie vaisseau sonore.
J'écoute!...
--La salle aussi écoute--
... Et je comprends cette voix solitaire (couac!) Couac!... qui chante dans mon... couac!
Le crapaud lui aussi a recommencé.
La salle éclate en un prodigieux tumulte. Retombés sur leurs sièges, les deux directeurs n'osent même pas se retourner; ils n'en ont pas la force. Le fantôme leur rit dans le cou! Et enfin ils entendent distinctement dans l'oreille droite sa voix, l'impossible voix, la voix sans bouche, la voix qui dit:
--_Elle chante ce soir à décrocher le lustre!_
D'un commun mouvement, ils levèrent la tête au plafond et poussèrent un cri terrible. Le lustre, l'immense masse du lustre glissait, venait à eux, à l'appel de cette voix satanique. Décroché, le lustre plongeait des hauteurs de la salle et s'abîmait au milieu de l'orchestre, parmi mille clameurs. Ce fut une épouvante, un sauve-qui-peut général. Mon dessein n'est point de faire revivre ici une heure historique. Les curieux n'ont qu'à ouvrir les journaux de l'époque. Il y eut de nombreux blessés et une morte.
Le lustre s'était écrasé sur la tête de la malheureuse qui était venue ce soir-là, à l'Opéra, pour la première fois de sa vie, sur celle que M. Richard avait désignée comme devant remplacer dans ses fonctions d'ouvreuse Mame Giry, l'ouvreuse du fantôme! Elle était morte sur le coup et le lendemain, un journal paraissait avec cette manchette: _Deux cent mille kilos sur la tête d'une concierge!_ Ce fut toute son oraison funèbre.
IX
LE MYSTÉRIEUX COUPÉ
Cette soirée tragique fut mauvaise pour tout le monde. La Carlotta était tombée malade. Quant à Christine Daaé, elle avait disparu après la représentation. Quinze jours s'étaient écoulés sans qu'on l'eût revue au théâtre, sans qu'elle se fût montrée hors du théâtre.
Il ne faut pas confondre cette première disparition qui se passa sans scandale, avec le fameux enlèvement qui, à quelque temps de là, devait se produire dans des conditions si inexplicables et si tragiques.
Raoul fut le premier, naturellement, à ne rien comprendre à l'absence de la diva. Il lui avait écrit à l'adresse de Mme Valérius et n'avait pas reçu de réponse. Il n'en avait pas d'abord été autrement étonné, connaissant son état d'esprit et la résolution où elle était de rompre avec lui toute relation sans que, du reste, il en eût pu encore deviner la raison.
Sa douleur n'en avait fait que grandir, et il finit par s'inquiéter de ne voir la chanteuse sur aucun programme. On donna _Faust_ sans elle. Un après-midi, vers cinq heures, il fut s'enquérir auprès de la direction des causes de cette disparition de Christine Daaé. Il trouva des directeurs fort préoccupés. Leurs amis eux-mêmes ne les reconnaissaient plus: ils avaient perdu toute joie et tout entrain. On les voyait traverser le théâtre, tête basse, le front soucieux, et les joues pâles comme s'ils étaient poursuivis par quelque abominable pensée, ou en proie à quelque malice du destin qui vous prend son homme et ne le lâche plus.
La chute du lustre avait entraîné bien des responsabilités, mais il était difficile de faire s'expliquer MM. les directeurs à ce sujet.
L'enquête avait conclu à un accident, survenu pour cause d'usure des moyens de suspension, mais encore aurait-il été du devoir des anciens directeurs ainsi que des nouveaux de constater cette usure et d'y remédier avant qu'elle ne déterminât la catastrophe.
Et il me faut bien dire que MM. Richard et Moncharmin apparurent à cette époque si changés, si lointains... si mystérieux... si incompréhensibles, qu'il y eut beaucoup d'abonnés pour imaginer que quelque événement plus affreux encore que la chute du lustre, avait modifié l'état d'âme de MM. les directeurs.
Dans leurs relations quotidiennes, ils se montraient fort impatients, excepté cependant avec Mme Giry qui avait été réintégrée dans ses fonctions. On se doute de la façon dont ils reçurent le vicomte de Chagny quand celui-ci vint leur demander des nouvelles de Christine. Ils se bornèrent à lui répondre qu'elle était en congé. Il demanda combien de temps devait durer ce congé; il lui fut répliqué assez sèchement qu'il était illimité, Christine Daaé l'ayant demandé pour cause de santé.
--Elle est donc malade! s'écria-t-il, qu'est-ce qu'elle a?
--Nous n'en savons rien!
--Vous ne lui avez donc pas envoyé le médecin du théâtre?
--Non! elle ne l'a point réclamé et, comme nous avons confiance en elle, nous l'avons crue sur parole.