Le Fantôme de l'Opéra

Part 2

Chapter 23,711 wordsPublic domain

--Et Gabriel aussi l'a vu! fit Jammes... pas plus tard qu'hier! hier dans l'après-midi... en plein jour...

--Gabriel, le maître de chant?

--Mais oui... Comment! vous ne savez pas ça?

--Et il avait son habit, en plein jour?

--Qui ça? Gabriel?

--Mais non! Le fantôme?

--Bien sûr, qu'il avait son habit! affirma Jammes. C'est Gabriel lui-même qui me l'a dit... C'est même à ça qu'il l'a reconnu. Et voici comment ça s'est passé. Gabriel se trouvait dans le bureau du régisseur. Tout à coup, la porte s'est ouverte. C'était le Persan qui entrait. Vous savez si le Persan a le «mauvais œil».

--Oh! oui! répondirent en chœur les petites danseuses qui, aussitôt qu'elles eurent évoqué l'image du Persan, firent des cornes au Destin avec leur index et leur auriculaire allongés, cependant que le médium et l'annulaire étaient repliés sur la paume et retenus par le pouce.

--... Et si Gabriel est superstitieux! continua Jammes, cependant il est toujours poli et quand il voit le Persan, il se contente de mettre tranquillement sa main dans sa poche et de toucher ses clefs... Eh bien! aussitôt que la porte s'est ouverte devant le Persan, Gabriel ne fit qu'un bond du fauteuil où il était assis jusqu'à la serrure de l'armoire, pour toucher du fer! Dans ce mouvement, il déchira à un clou tout un pan de son paletot. En se pressant pour sortir, il alla donner du front contre une patère et se fit une bosse énorme; puis, en reculant brusquement, il s'écorcha le bras au paravent, près du piano; il voulut s'appuyer au piano, mais si malheureusement que le couvercle lui retomba sur les mains et lui écrasa les doigts; il bondit comme un fou hors du bureau et enfin prit si mal son temps en descendant l'escalier qu'il dégringola sur les reins toutes les marches du premier étage. Je passais justement à ce moment-là avec maman. Nous nous sommes précipitées pour le relever. Il était tout meurtri et avait du sang plein la figure, que ça nous en faisait peur. Mais tout de suite il s'est mis à nous sourire et à s'écrier: «Merci, mon Dieu! d'en être quitte pour si peu!» Alors, nous l'avons interrogé et il nous a raconté toute sa peur. Elle lui était venue de ce qu'il avait aperçu, derrière le Persan, le fantôme! _le fantôme avec la tête de mort_, comme l'a décrit Joseph Buquet.

Un murmure effaré salua la fin de cette histoire au bout de laquelle Jammes arriva tout essoufflée, tant elle l'avait narrée vite, vite, comme si elle était poursuivie par le fantôme. Et puis, il y eut encore un silence qu'interrompit, à mi-voix, la petite Giry, pendant que, très émue, la Sorelli se polissait les ongles.

--Joseph Buquet ferait mieux de se taire, énonça le pruneau.

--Pourquoi donc qu'il se tairait? lui demanda-t-on.

--C'est l'avis de m'man... répliqua Meg, tout à fait à voix basse, cette fois-ci, et en regardant autour d'elle comme si elle avait peur d'être entendue d'autres oreilles que de celles qui se trouvaient là.

--Et pourquoi que c'est l'avis de ta mère?

--Chut! M'man dit que le fantôme n'aime pas qu'on l'ennuie!

--Et pourquoi qu'elle dit ça, ta mère?

--Parce que... Parce que... rien...

Cette réticence savante eut le don d'exaspérer la curiosité de ces demoiselles, qui se pressèrent autour de la petite Giry et la supplièrent de s'expliquer. Elles étaient là, coude à coude, penchées dans un même mouvement de prière et d'effroi. Elles se communiquaient leur peur, y prenant un plaisir aigu qui les glaçait.

--J'ai juré de ne rien dire! fit encore Meg, dans un souffle.

Mais elles ne lui laissèrent point de repos et elles promirent si bien le secret que Meg, qui brûlait de désir de raconter ce qu'elle savait, commença, les yeux fixés sur la porte:

--Voilà... c'est à cause de la loge...

--Quelle loge?

--La loge du fantôme!

--Le fantôme a une loge?

À cette idée que le fantôme avait sa loge, les danseuses ne purent contenir la joie funeste de leur stupéfaction. Elles poussèrent de petits soupirs. Elles dirent:

--Oh! mon Dieu! raconte... raconte...

--Plus bas! commanda Meg. C'est la première loge, numéro 5, vous savez bien, la première loge à côté de l'avant-scène de gauche.

--Pas possible!

--C'est comme je vous le dis... C'est m'man qui en est l'ouvreuse... Mais vous me jurez bien de ne rien raconter?

--Mais oui, va!...

--Eh bien! c'est la loge du fantôme... Personne n'y est venu depuis plus d'un mois, excepté le fantôme, bien entendu, et on a donné l'ordre à l'administration de ne plus jamais la louer...

--Et c'est vrai que le fantôme y vient?

--Mais oui...

--Il y vient donc quelqu'un?

--Mais non!... _Le fantôme y vient et il n'y a personne._

Les petites danseuses se regardèrent. Si le fantôme venait dans la loge, on devait le voir, puisqu'il avait un habit noir et une tête de mort. C'est ce qu'elles firent comprendre à Meg, mais celle-ci leur répliqua:

--Justement! On ne voit pas le fantôme! Et il n'a ni habit ni tête!... Tout ce qu'on a raconté sur sa tête de mort et sur sa tête de feu, c'est des blagues! Il n'a rien du tout... On l'entend seulement quand il est dans la loge. M'man ne l'a jamais vu, mais elle l'a entendu. M'man le sait bien, puisque c'est elle qui lui donne le programme!

La Sorelli crut devoir intervenir:

--Petite Giry, tu te moques de nous.

Alors, la petite Giry se prit à pleurer.

--J'aurais mieux fait de me taire... si m'man savait jamais ça!... mais pour sûr que Joseph Buquet a tort de s'occuper de choses qui ne le regardent pas... ça lui portera malheur... m'man le disait encore hier soir...

À ce moment, on entendit des pas puissants et pressés dans le couloir et une voix essoufflée qui criait:

--Cécile! Cécile! es-tu là?

--C'est la voix de maman! fit Jammes. Qu'y a-t-il?

Et elle ouvrit la porte. Une honorable dame, taillée comme un grenadier poméranien, s'engouffra dans la loge et se laissa tomber en gémissant dans un fauteuil. Ses yeux roulaient, affolés, éclairant lugubrement sa face de brique cuite.

--Quel malheur! fit-elle!... Quel malheur!

--Quoi? Quoi?

--Joseph Buquet...

--Eh bien! Joseph Buquet...

--Joseph Buquet est mort!

La loge s'emplit d'exclamations, de protestations étonnées, de demandes d'explications effarées...

--Oui... on vient de le trouver pendu dans le troisième dessous!... _Mais le plus terrible, continua haletante, la pauvre honorable dame, le plus terrible est que les machinistes qui ont trouvé son corps, prétendent que l'on entendait autour du cadavre comme un bruit qui ressemblait au chant des morts!_

--C'est le fantôme! laissa échapper, comme malgré elle, la petite Giry, mais elle se reprit immédiatement, ses poings à la bouche: non!... non!... je n'ai rien dit!... je n'ai rien dit!...

Autour d'elle, toutes ses compagnes, terrorisées, répétaient à voix basse:

--Pour sûr! C'est le fantôme!...

La Sorelli était pâle...

--Jamais je ne pourrai dire mon compliment, fit-elle.

La maman de Jammes donna son avis en vidant un petit verre de liqueur qui traînait sur une table: il devait y avoir du fantôme là-dessous...

La vérité est qu'on n'a jamais bien su comment était mort Joseph Buquet. L'enquête, sommaire, ne donna aucun résultat, en dehors du _suicide naturel._ Dans les _Mémoires d'un Directeur_, M. Moncharmin, qui était l'un des deux directeurs, succédant à MM. Debienne et Poligny, rapporte ainsi l'incident du pendu:

«Un fâcheux accident vint troubler la petite fête que MM. Debienne et Poligny se donnaient pour célébrer leur départ. J'étais dans le bureau de la direction quand je vis entrer tout à coup Mercier--l'administrateur.--Il était affolé en m'apprenant qu'on venait de découvrir, pendu dans le troisième dessous de la scène, entre une ferme et un décor du _Roi de Lahore_, le corps d'un machiniste. Je m'écriai: Allons le décrocher! Le temps que je mis à dégringoler l'escalier et à descendre l'échelle du portant, le pendu n'avait déjà plus sa corde!»

Voilà donc un événement que M. Moncharmin trouve naturel. Un homme est pendu au bout d'une corde, on va le décrocher, la corde a disparu. Oh! M. Moncharmin a trouvé une explication bien simple. Écoutez-le: _C'était l'heure de la danse, et coryphées et rats avaient bien vite pris leurs précautions contre le mauvais œil._ Un point, c'est tout. Vous voyez d'ici le corps de ballet descendant l'échelle du portant et se partageant la corde de pendu en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire. Ce n'est pas sérieux. Quand je songe, au contraire, à l'endroit exact où le corps a été retrouvé--dans le troisième dessous de la scène--j'imagine qu'il pouvait y avoir _quelque part_ un intérêt à ce que cette corde disparût après qu'elle eut fait sa besogne et nous verrons plus tard si j'ai tort d'avoir cette imagination-là.

La sinistre nouvelle s'était vite répandue du haut en bas de l'Opéra, où Joseph Buquet était très aimé. Les loges se vidèrent, et les petites danseuses, groupées autour de la Sorelli comme des moutons peureux autour du pâtre, prirent le chemin du foyer, à travers les corridors et les escaliers mal éclairés, trottinant de toute la hâte de leurs petites pattes roses.

[Note 2: Je tiens l'anecdote très authentique également, de M. Pedro Gailliard lui-même, ancien directeur de l'Opéra.]

II

LA MARGUERITE NOUVELLE

Au premier palier, la Sorelli se heurta au comte de Chagny qui montait. Le comte, ordinairement si calme, montrait une grande exaltation.

--J'allais chez vous, fit le comte en saluant la jeune femme de façon fort galante. Ah! Sorelli, quelle belle soirée! Et Christine Daaé: quel triomphe!

--Pas possible! protesta Meg Giry. Il y a six mois, elle chantait comme un clou! Mais laissez-nous passer _mon cher comte_, fit la gamine avec une révérence mutine, nous allons aux nouvelles d'un pauvre homme que l'on a trouvé pendu.

À ce moment passait, affairé, l'administrateur, qui s'arrêta brusquement en entendant le propos.

--Comment! Vous savez déjà cela, mesdemoiselles? fit-il d'un ton assez rude... Eh bien! n'en parlez point... et surtout que MM. Debienne et Poligny n'en soient pas informés! ça leur ferait trop de peine pour leur dernier jour.

Tout le monde s'en fut vers le foyer de la danse, qui était déjà envahi.

Le comte de Chagny avait raison; jamais gala ne fut comparable à celui-là; les privilégiés qui y assistèrent en parlent encore à leurs enfants et petits-enfants avec un souvenir ému. Songez donc que Gounod, Reyer, Saint-Saëns, Massenet, Guiraud, Delibes, montèrent à tour de rôle au pupitre du chef d'orchestre et dirigèrent eux-mêmes l'exécution de leurs œuvres. Ils eurent, entre autres interprètes, Faure et la Krauss, et c'est ce soir-là que se révéla au Tout-Paris stupéfait et enivré cette Christine Daaé dont je veux, dans cet ouvrage, faire connaître le mystérieux destin.

Gounod avait fait exécuter _La marche funèbre d'une Marionnette_; Reyer, sa belle ouverture de _Sigurd_; Saint-Saëns, _La Danse macabre_ et une _Rêverie orientale_; Massenet, une _Marche hongroise_ inédite; Guiraud, son _Carnaval_; Delibes, _La valse lente de Sylvia_ et des _pyzzicati_ de _Coppélia._ Mlles Krauss et Denise Bloch avaient chanté: la première, le boléro des _Vêpres siciliennes_; la seconde, le brindisi de _Lucrèce Borgia._

Mais tout le triomphe avait été pour Christine Daaé, qui s'était fait entendre d'abord dans quelques passages de _Roméo et Juliette._ C'était la première fois que la jeune artiste chantait cette œuvre de Gounod, qui, du reste, n'avait pas encore été transportée à l'Opéra et que l'Opéra-Comique venait de reprendre longtemps après qu'elle eut été créée à l'ancien Théâtre-Lyrique par Mine Carvalho. Ah! il faut plaindre ceux qui n'ont point entendu Christine Daaé dans ce rôle de Juliette, qui n'ont point connu sa grâce naïve, qui n'ont point tressailli aux accents de sa voix séraphique, qui n'ont point senti s'envoler leur âme avec son âme au-dessus des tombeaux des amants de Vérone: «_Seigneur! Seigneur! Seigneur! pardonnez-nous!_»

Eh bien, tout cela n'était encore rien à côté des accents surhumains qu'elle fit entendre dans l'acte de la prison et le trio final de Faust, qu'elle chanta en remplacement de la Carlotta, indisposée. On n'avait jamais entendu, jamais vu ça!

Ça, c'était «la Marguerite nouvelle» que révélait la Daaé, une Marguerite d'une splendeur, d'un rayonnement encore insoupçonnés.

La salle tout entière, avait salué des mille clameurs de son inénarrable émoi, Christine qui sanglotait et qui défaillait entre les bras de ses camarades. On dut la transporter dans sa loge. Elle semblait avoir rendu l'âme. Le grand critique P. de St-V. fixa le souvenir inoubliable de cette minute merveilleuse, dans une chronique qu'il intitula justement _La Marguerite nouvelle._ Comme un grand artiste qu'il était, il découvrait simplement que cette belle et douce enfant avait apporté ce soir-là, sur les planches de l'Opéra, un peu plus que son art, c'est-à-dire son cœur. Aucun des amis de l'Opéra n'ignorait que le cœur de Christine était resté pur comme à quinze ans, et P. de St-V. déclarait «que pour comprendre ce qui venait d'arriver à Daaé, _il était dans la nécessité d'imaginer qu'elle venait d'aimer pour la première fois!_» Je suis peut-être indiscret, ajoutait-il, mais l'amour seul est capable d'accomplir un pareil miracle, une aussi foudroyante transformation. Nous avons entendu, il y a deux ans, Christine Daaé dans son concours du Conservatoire, et elle nous avait donné un espoir charmant. _D'où vient le sublime d'aujourd'hui? S'il ne descend point du ciel sur les ailes de l'amour, il me faudra penser qu'il monte de l'enfer et que Christine, comme le maître chanteur Ofterdingen, a passé un pacte avec le Diable!_ Qui n'a pas entendu Christine chanter le trio final de _Faust_ ne connaît pas _Faust_: l'exaltation de la voix et l'ivresse sacrée d'une âme pure ne sauraient aller au delà!»

Cependant, quelques abonnés protestaient. Comment avait-on pu leur dissimuler si longtemps un pareil trésor? Christine Daaé avait été jusqu'alors un Siebel convenable auprès, de cette Marguerite un peu trop splendidement matérielle qu'était la Carlotta. Et il avait fallu l'absence incompréhensible et inexcusable de la Carlotta, à cette soirée de gala, pour qu'au pied levé la petite Daaé pût donner toute sa mesure dans une partie du programme réservé à la diva espagnole! Enfin, comment, privés de Carlotta, MM. Debienne et Poligny s'étaient-ils adressés à la Daaé? Ils connaissaient donc son génie caché? Et s'ils le connaissaient, pourquoi le cachaient-ils? Et elle, pourquoi le cachait-elle? Chose bizarre, on ne lui connaissait point de professeur actuel. Elle avait déclaré à plusieurs reprises que, désormais elle travaillerait toute seule. Tout cela était bien inexplicable.

Le comte de Chagny avait assisté, debout dans sa loge, à ce délire et s'y était mêlé par ses bravos éclatants.

Le comte de Chagny (Philippe-Georges-Marie) avait alors exactement quarante et un ans. C'était un grand seigneur et un bel homme. D'une taille au-dessus de la moyenne, d'un visage agréable, malgré le front dur et des yeux un peu froids, il était d'une politesse raffinée avec les femmes et un peu hautain avec les hommes, qui ne lui pardonnaient pas toujours ses succès dans le monde. Il avait un cœur excellent et une honnête conscience. Par la mort du vieux comte Philibert, il était devenu le chef d'une des plus illustres et des plus antiques familles de France, dont les quartiers de noblesse remontaient à Louis le Hutin. La fortune des Chagny était considérable, et quand le vieux comte, qui était veuf, mourut, ce ne fut point une mince besogne pour Philippe, que celle qu'il dut accepter de gérer un aussi lourd patrimoine. Ses deux sœurs et son frère Raoul ne voulurent point entendre parler de partage, et ils restèrent dans l'indivision, s'en remettant de tout à Philippe, comme si le droit d'aînesse n'avait point cessé d'exister. Quand les deux sœurs se marièrent,--le même jour,--elles reprirent leurs parts des mains de leur frère, non point comme une chose leur appartenant, mais comme une dot dont, elles lui exprimèrent leur reconnaissance.

La comtesse de Chagny--née de Moerogis de la Martynière--était morte en donnant le jour à Raoul, né vingt ans après son frère aîné. Quand le vieux comte était mort, Raoul avait douze ans. Philippe s'occupa activement de l'éducation de l'enfant. Il fut admirablement secondé dans cette tâche par ses sœurs d'abord et puis par une vieille tante, veuve du marin, qui habitait Brest, et qui donna au jeune Raoul le goût des choses de la mer. Le jeune homme entra au _Borda_, en sortit dans les premiers numéros et accomplit tranquillement son tour du monde. Grâce à de puissants appuis, il venait d'être désigné pour faire partie de l'expédition officielle du _Requin_, qui avait mission de rechercher dans les glaces du pôle les survivants de l'expédition du _d'Artois_, dont on n'avait pas de nouvelles depuis trois ans. En attendant, il jouissait d'un long congé qui ne devait prendre fin que dans six mois, et les douairières du noble faubourg, en voyant cet enfant joli, qui paraissait si fragile, le plaignaient déjà des rudes travaux qui l'attendaient.

La timidité de ce marin, je serais presque tenté de dire, son innocence, était remarquable. Il semblait être sorti la veille de la main des femmes. De fait, choyé par ses deux sœurs et par sa vieille tante, il avait gardé de cette éducation purement féminine des manières presque candides, empreintes d'un charme que rien, jusqu'alors, n'avait pu ternir. À cette époque, il avait un peu plus de vingt et un ans et en paraissait dix-huit. Il avait une petite moustache blonde, de beaux yeux bleus et un teint de fille.

Philippe gâtait beaucoup Raoul. D'abord, il en était très fier et prévoyait avec joie une carrière glorieuse pour son cadet dans cette marine où l'un de leurs ancêtres, le fameux Chagny de La Roche, avait tenu rang d'amiral. Il profitait du congé du jeune homme pour lui montrer Paris, que celui-ci ignorait à peu près dans ce qu'il peut offrir de joie luxueuse et de plaisir artistique.

Le comte estimait qu'à l'âge de Raoul trop de sagesse n'est plus tout à fait sage. C'était un caractère fort bien équilibré, que celui de Philippe, pondéré dans ses travaux, comme dans ses plaisirs, toujours d'une tenue parfaite, incapable de montrer à son frère un méchant exemple. Il l'emmena partout avec lui. Il lui fit même connaître le foyer de la danse. Je sais bien que l'on racontait que le comte était du «dernier bien» avec la Sorelli. Mais quoi! pouvait-on faire un crime à ce gentilhomme, resté célibataire, et qui, par conséquent, avait bien des loisirs devant lui, surtout depuis que ses sœurs étaient établies, de venir passer une heure ou deux, après son dîner, dans la compagnie d'une danseuse qui, évidemment, n'était point très, très spirituelle, mais qui avait les plus jolis yeux du monde? Et puis, il y a des endroits où un vrai Parisien, quand il tient le rang du comte de Chagny, doit se montrer, et, à cette époque, le foyer de la danse de l'Opéra était un de ces endroits-là.

Enfin, peut-être Philippe n'eût-il pas conduit son frère dans les coulisses de l'Académie nationale de musique, si celui-ci n'avait été le premier, à plusieurs reprises, à le lui demander avec une douce obstination dont le comte devait se soutenir plus tard.

Philippe, après avoir applaudi ce soir-là la Daaé, s'était tourné du côté de Raoul, et l'avait vu si pâle qu'il en avait été effrayé.

--Vous ne voyez donc point, avait dit Raoul, que cette femme se trouve mal?

En effet, sur la scène, on devait soutenir Christine Daaé.

--C'est toi qui vas défaillir..., fit le comte en se penchant vers Raoul. Qu'as-tu donc?

Mais Raoul était déjà debout.

--Allons, dit-il, la voix frémissante.

--Où veux-tu aller, Raoul? interrogea le comte, étonné de l'émotion dans laquelle il trouvait son cadet.

--Mais allons voir! C'est la première fois qu'elle chante comme ça!

Le comte fixa curieusement son frère et un léger sourire vint s'inscrire au coin de sa lèvre amusée.

--Bah!... Et il ajouta tout de suite: Allons! Allons!

Il avait l'air enchanté.

Ils furent bientôt à l'entrée des abandonnés, qui était fort encombrée. En attendant qu'il pût pénétrer sur la scène, Raoul déchirait ses gants d'un geste inconscient. Philippe, qui était bon, ne se moqua point de son impatience. Mais il était renseigné. Il savait maintenant pourquoi Raoul était distrait quand il lui parlait et aussi pourquoi il semblait prendre un si vif plaisir à ramener tous les sujets de conversation sur l'Opéra.

Ils pénétrèrent sur le plateau.

Une foule d'habits noirs se pressaient vers le foyer de la danse ou se dirigeaient vers les loges des artistes. Aux cris des machinistes se mêlaient les allocutions véhémentes des chefs de service. Les figurants du dernier tableau qui s'en vont, les «marcheuses» qui vous bousculent, un portant qui passe, une toile de fond qui descend du cintre, un praticable qu'on assujettit à grands coups de marteau, l'éternel «place au théâtre» qui retentit à vos oreilles comme la menace de quelque catastrophe nouvelle pour votre huit-reflets ou d'un renfoncement solide pour vos reins, tel est l'événement habituel des entr'actes qui ne manque jamais de troubler un novice comme le jeune homme à la petite moustache blonde, aux yeux bleus et au teint de fille qui traversait, aussi vite que l'encombrement le lui permettait, cette scène sur laquelle Christine Daaé venait de triompher et sous laquelle Joseph Buquet venait de mourir.

Ce soir-là, la confusion n'avait jamais été plus complète, mais Raoul n'avait jamais été moins timide. Il écartait d'une épaule solide tout ce qui lui faisait obstacle, ne s'occupant point de ce qui se disait autour de lui, n'essayant point de comprendre les propos effarés des machinistes. Il était uniquement préoccupé du désir de voir celle dont la voix magique lui avait arraché le cœur. Oui, il sentait bien que son pauvre cœur tout neuf ne lui appartenait plus. Il avait bien essayé de le défendre depuis le jour où Christine, qu'il avait connue toute petite, lui était réapparue. Il avait ressenti en face d'elle une émotion très douce qu'il avait voulu chasser, à la réflexion, car il s'était juré, tant il avait le respect de lui-même et de sa foi, de n'aimer que celle qui serait sa femme, et il ne pouvait, une seconde, naturellement, songer à épouser une chanteuse; mais voilà qu'à l'émotion très douce avait succédé une sensation atroce. Sensation? Sentiment? Il y avait là-dedans du physique et du moral. Sa poitrine lui faisait mal, comme, si on la lui avait ouverte pour lui prendre le cœur. Il sentait là un creux affreux, un vide réel qui ne pourrait jamais plus être rempli que par le cœur de l'autre! Ce sont là des événements d'une psychologie particulière qui, paraît-il, ne peuvent être compris que de ceux qui ont été frappés, par l'amour, de ce coup étrange appelé, dans le langage courant, «coup de foudre».

Le comte Philippe avait peine à le suivre. Il continuait de sourire.