Part 17
Richard dévorerait certainement Mme Giry si Moncharmin n'était pas là! Mais Moncharmin la protège. Il précipite l'interrogatoire.
--Quelle sorte d'enveloppe mettiez-vous donc dans la poche de M. Richard? Ce n'était point celle que nous vous donnions, celle que vous portiez, devant nous, dans la loge n°5, et cependant, celle-là seule, contenait les vingt mille francs.
--Pardon! C'était bien celle que me donnait M. le directeur que je glissais dans la poche de monsieur le directeur, explique la mère Giry. Quant à celle que je déposais dans la loge du fantôme, c'était une autre enveloppe exactement pareille, et que j'avais, toute préparée, dans ma manche, et qui m'était donnée par le fantôme!
Ce disant, mame Giry sort de sa manche une enveloppe toute préparée et identique avec sa suscription à celle qui contient les vingt mille francs. MM. les directeurs s'en emparent. Ils l'examinent, ils constatent que des cachets cachetés de leur propre cachet directorial, la ferment. Ils l'ouvrent... Elle contient vingt billets de la Sainte Farce, comme ceux qui les ont tant stupéfiés un mois auparavant.
--Comme c'est simple! fait Richard.
--Comme c'est simple! répète plus solennel que jamais Moncharmin.
--Les tours les plus illustres, répond Richard, ont toujours été les plus simples. Il suffit d'un compère...
--Ou d'une commère! ajoute de sa voix blanche, Moncharmin.
Et il continue, les yeux fixés sur Mme Giry, comme s'il voulait l'hypnotiser:
--C'était bien le fantôme qui vous faisait parvenir cette enveloppe, et c'était bien lui qui vous disait de la substituer à celle que nous vous remettions? C'était bien lui qui vous disait de mettre cette dernière dans la poche de M. Richard?
--Oh! c'était bien lui!
--Alors, pourriez-vous nous montrer, madame, un échantillon de vos petits talents?... Voici l'enveloppe. Faites comme si nous ne savions rien.
--À votre service, messieurs!
La mère Giry a repris l'enveloppe chargée de ses vingt billets et se dirige vers la porte. Elle s'apprête à sortir.
Les deux directeurs sont déjà sur elle.
--Ah! non! Ah! non! On ne nous «la fait plus»! Nous en avons assez! Nous n'allons pas recommencer!
--Pardon, messieurs, s'excuse la vieille, pardon... Vous me dites de faire comme si vous ne saviez rien!... Eh bien, si vous ne saviez rien, je m'en irais avec vôtre enveloppe!
--Et alors, comment la glisseriez-vous dans ma poche? argumente Richard que Moncharmin ne quitte pas de l'œil gauche, cependant que son œil droit est fort occupé par Mme Giry,--position difficile pour le regard; mais Moncharmin est décidé à tout pour découvrir la vérité.
--Je dois la glisser dans votre poche au moment où vous vous y attendez le moins, monsieur le directeur. Vous savez que je viens toujours, dans le courant de la soirée, faire un petit tour dans les coulisses, et souvent j'accompagne, comme c'est mon droit de mère, ma fille au foyer de la danse; je lui porte ses chaussons, au moment du divertissement, et même son petit arrosoir... Bref, je vais et je viens à mon aise... Messieurs les abonnés s'en viennent aussi... Vous aussi, monsieur le directeur... Il y a du monde... Je passe derrière vous, et, je glisse l'enveloppe dans la poche de derrière de votre habit... Ça n'est pas sorcier!
--Ça n'est pas sorcier, gronde Richard en roulant des yeux de Jupiter tonnant, ça n'est pas sorcier! Mais je vous prends en flagrant délit de mensonge, vieille sorcière!
L'insulte frappe moins l'honorable dame que le coup que l'on veut porter à sa bonne foi. Elle se redresse, hirsute, les trois dents dehors.
--À cause?
--À cause que ce soir-là je l'ai passé dans la salle à surveiller la loge n° 5 et la fausse enveloppe que vous y aviez déposée. Je ne suis pas descendu au foyer de la danse une seconde...
--Aussi, monsieur le directeur, ce n'est point ce soir-là que je vous ai remis l'enveloppe!... Mais à la représentation suivante... Tenez, c'était le soir où M. le sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts...
À ces mots, M. Richard arrête brusquement Mme Giry...
--Eh! c'est vrai, dit-il, songeur, je me rappelle... je me rappelle maintenant! M. le sous-secrétaire d'État est venu dans les coulisses. Il m'a fait demander. Je suis descendu un instant au foyer de la danse. J'étais sur les marches du foyer... M. le sous-secrétaire d'État et son chef de cabinet étaient dans le foyer même... Tout à coup je me suis retourné... C'était vous qui passiez derrière moi... madame Giry... Il me semblait que vous m'aviez frôlé... Il n'y avait que vous derrière moi... Oh! je vous vois encore... je vous vois encore!
--Eh bien, oui, c'est ça, monsieur le directeur! c'est bien ça! Je venais de terminer ma petite affaire dans votre poche! Cette poche-là, monsieur le directeur est bien commode!
Et Mme Giry joint une fois de plus le geste à la parole. Elle passe derrière M. Richard et si prestement, que Moncharmin lui-même, qui regarde de ses deux yeux, cette fois, en reste impressionné, elle dépose l'enveloppe dans la poche de l'une des basques de l'habit de M. le directeur.
--Évidemment! s'exclame Richard, un peu pâle... C'est très fort de la part de F. de l'O. Le problème, pour lui, se posait ainsi: supprimer tout intermédiaire dangereux entre celui qui donne les vingt mille francs et celui qui les prend! Il ne pouvait mieux trouver que de venir me les prendre dans ma poche sans que je m'en aperçoive, puisque je ne savais même pas qu'ils s'y trouvaient... C'est admirable?
--Oh! admirable! sans doute, surenchérit Moncharmin... seulement, tu oublies, Richard, que j'ai donné dix mille francs sur ces vingt mille et qu'on n'a rien mis dans ma poche, à moi!
XVIII
SUITE DE LA CURIEUSE ATTITUDE d'une épingle DE NOURRICE
La dernière phrase de Moncharmin exprimait d'une façon trop évidente le soupçon dans lequel il tenait désormais son collaborateur pour qu'il n'en résultât point sur-le-champ une explication orageuse, au bout de laquelle il fut entendu que Richard allait se plier à toutes les volontés de Moncharmin, dans le but de l'aider à découvrir le misérable qui se jouait d'eux.
Ainsi arrivons-nous à «l'entr'acte du jardin» pendant lequel M. le secrétaire Rémy, à qui rien n'échappe, a si curieusement observé l'étrange conduite de ses directeurs, et dès lors rien ne nous sera plus facile que de trouver une raison à des attitudes aussi exceptionnellement baroques et surtout si peu conformes à l'idée que l'on doit se faire de la dignité directoriale.
La conduite de Richard et Moncharmin était toute tracée par la révélation qui venait de leur être faite: 1° Richard devait répéter exactement, ce soir-là, les gestes qu'il avait accomplis lors de la disparition des premiers vingt mille francs; 2° Moncharmin ne devait pas perdre de vue une seconde la poche de derrière de Richard dans laquelle Mme Giry aurait glissé les seconds vingt mille.
À la place exacte où il s'était trouvé lorsqu'il saluait M. le sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts, vint se placer M. Richard avec, à quelques pas de là, dans son dos, M. Moncharmin.
Mme Giry passe, frôle M. Richard, se débarrasse des vingt mille dans la poche de la basque de son directeur et disparaît...
Ou plutôt on la fait disparaître. Exécutant l'ordre que Moncharmin lui a donné quelques instants auparavant, avant la reconstitution de la scène, Mercier va enfermer la brave dame dans le bureau de l'administration. Ainsi, il sera impossible à la vieille de communiquer avec son fantôme. Et elle se laissa faire, car mame Giry n'est plus qu'une pauvre figure déplumée, effarée d'épouvante, ouvrant des yeux de volaille ahurie sous une crête en désordre, entendant déjà dans le corridor sonore le bruit des pas du commissaire dont elle est menacée, et poussant des soupirs à fendre les colonnes du grand escalier.
Pendant ce temps, M. Richard se courbe, fait la révérence, salue, marche à reculons comme s'il avait devant lui ce haut et tout-puissant fonctionnaire qu'est M. le sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts.
Seulement, si de pareilles marques de politesse n'eussent soulevé aucun étonnement dans le cas où devant M. le directeur se fût trouvé M. le sous-secrétaire d'État, elles causèrent aux spectateurs de cette scène si naturelle, mais si inexplicable, une stupéfaction bien compréhensible alors que devant M. le directeur il n y avait personne.
M. Richard saluait dans le vide... se courbait devant le néant... et reculait--marchait à reculons--devant rien...
... Enfin, à quelques pas de là, M. Moncharmin faisait la même chose que lui.
... Et repoussant M. Rémy, suppliait M. l'ambassadeur de Le Borderie et M. le directeur du Crédit central de ne point «toucher à M. le directeur».
Moncharmin, qui avait son idée, ne tenait point à ce que, tout à l'heure, Richard vînt lui dire, les vingt mille francs disparus: «C'est peut-être M. l'ambassadeur ou M. le directeur du Crédit central, ou même M. le secrétaire Rémy.»
D'autant plus que, lors de la première scène, de l'aveu même de Richard, Richard n'avait, après avoir été frôlé par Mme Giry, rencontré personne dans cette partie du théâtre... Pourquoi donc, je vous le demande, puisqu'on devait exactement répéter les mêmes gestes, rencontrerait-il quelqu'un aujourd'hui?
Ayant d'abord marché à reculons pour saluer, Richard continua de marcher de cette façon par prudence... jusqu'au couloir de l'administration... Ainsi, il était toujours surveillé par derrière par Moncharmin et lui-même surveillait «ses approches» par devant.
Encore une fois, cette façon toute nouvelle de se promener dans les coulisses qu'avaient adoptée MM. les directeurs de l'Académie nationale de musique ne devait évidemment point passer inaperçue.
On la remarqua.
Heureusement pour MM. Richard et Moncharmin qu'au moment de cette tant curieuse scène, les «petits rats» se trouvaient à peu près tous dans les greniers.
Car MM. les directeurs auraient eu du succès auprès des jeunes filles.
... Mais ils ne pensaient qu'à leurs vingt mille francs.
Arrivé dans le couloir mi-obscur de l'administration, Richard dit à voix basse à Moncharmin:
--Je suis sûr que personne ne m'a touché... maintenant, tu vas te tenir assez loin de moi et me surveiller dans l'ombre jusqu'à la porte de mon cabinet... il ne faut donner l'éveil à personne et nous verrons bien ce qui va se passer.
Mais Moncharmin réplique:
--Non, Richard! Non!... Marche devant... je marche _immédiatement_ derrière! Je ne te quitte pas d'un pas!
--Mais, s'écrie Richard, jamais comme cela on ne pourra nous voler nos vingt mille francs!
--Je l'espère bien! déclare Moncharmin.
--Alors, ce que nous faisons est absurde!
--Nous faisons exactement ce que nous avons fait la dernière fois... La dernière fois, je t'ai rejoint à ta sortie du plateau, au coin de ce couloir... et je t'ai suivi _dans le dos._
--C'est pourtant exact! soupire Richard en secouant la tête et en obéissant passivement à Moncharmin.
Deux minutes plus tard les deux directeurs s'enfermaient dans le cabinet directorial.
Ce fut Moncharmin lui-même qui mit la clef dans sa poche.
--Nous sommes restés ainsi enfermés tous deux la dernière fois, fit-il, jusqu'au moment ou tu as quitté l'Opéra pour rentrer chez toi.
--C'est vrai! Et personne n'est venu nous déranger?
--Personne.
--Alors, interrogea Richard qui s'efforçait de rassembler ses souvenirs, alors j'aurai été sûrement volé dans le trajet de l'Opéra à mon domicile...
--Non! fit sur un ton plus sec que jamais Moncharmin... non... ça n'est pas possible... C'est moi qui t'ai reconduit chez toi dans ma voiture. Les vingt mille francs _ont disparu chez toi_, cela ne fait plus pour moi l'ombre d'un doute.
C'était là l'idée qu'avait maintenant Moncharmin.
--Cela est incroyable! protesta Richard... je suis sûr de mes domestiques!... et si l'un d'eux avait fait ce coup-là, il aurait disparu depuis.
Moncharmin haussa les épaules, semblant dire qu'il n'entrait pas dans ces détails.
Sur quoi Richard commence à trouver que Moncharmin le prend avec lui sur un ton bien insupportable.
--Moncharmin, en voilà assez!
--Richard, en voilà trop!
--Tu oses me soupçonner?
--Oui, d'une déplorable plaisanterie!
--On ne plaisante pas avec vingt mille francs!
--C'est bien mon avis! déclare Moncharmin, déployant un journal dans la lecture duquel il se plonge avec ostentation.
--Qu'est-ce que tu vas Faire? demande Richard. Tu vas lire le journal maintenant!
--Oui, Richard, jusqu'à l'heure où je te reconduirai chez toi.
--Comme la dernière fois?
--Comme la dernière fois.
Richard arrache le journal des mains de Moncharmin. Moncharmin se dresse, plus irrité que jamais. Il trouve devant lui un Richard exaspéré qui lui dit, en se croisant les bras sur la poitrine,--geste d'insolent défi depuis le commencement du monde:
--Voilà, fait Richard, je pense à ceci. _Je pense à ce que je pourrais penser_, si, comme la dernière fois, après avoir passé la soirée en tête-à-tête avec toi, tu me reconduisais chez moi, et si, au moment de nous quitter, je constatais que les vingt mille francs avaient disparu de la poche de mon habit... comme la dernière fois.
--Et que pourrais-tu penser? s'exclama Moncharmin cramoisi.
--Je pourrais penser que, puisque tu ne m'as pas quitté d'une semelle, et que, selon ton désir, tu as été le seul à approcher de moi comme la dernière fois, je pourrais penser que si ces vingt mille francs ne sont plus dans ma poche, ils ont bien des chances d'être dans la tienne!
Moncharmin bondit sous l'hypothèse.
--_Oh!_ s'écria-t-il, _une épingle de nourrice!_
--Que veux-tu faire d'une épingle de nourrice?
--T'attacher!... Une épingle de nourrice!... une épingle de nourrice!
--Tu veux m'attacher avec une épingle de nourrice?
--Oui, t'attacher avec les vingt mille francs!... Comme cela, que ce soit ici, ou dans le trajet d'ici à ton domicile ou chez toi, tu sentiras bien la main qui tirera ta poche... et tu verras si c'est la mienne, Richard!... Ah! c'est toi qui me soupçonnes maintenant... Une épingle de nourrice!
Et c'est dans ce moment que Moncharmin ouvrit la porte du couloir en criant:
--Une épingle de nourrice! qui me donnera une épingle de nourrice?
Et nous savons aussi comment, dans le même instant, le secrétaire Rémy, qui n'avait pas d'épingle de nourrice, fut reçu par le directeur Moncharmin, cependant qu'un garçon de bureau procurait à celui-ci l'épingle tant désirée.
Et voici ce qu'il advint:
Moncharmin, après avoir refermé la porte, s'agenouilla dans le dos de Richard.
--J'espère, dit-il, que les vingt mille francs sont toujours là?
--Moi aussi, fit Richard.
--Les vrais? demanda Moncharmin, qui était bien décidé cette fois à ne pas se laisser «rouler».
--Regarde! Moi je ne veux pas les toucher, déclara Richard.
Moncharmin retira l'enveloppe de la poche de Richard et en tira les billets en tremblant car, cette fois, pour pouvoir constater fréquemment la présence des billets, ils n'avaient ni cacheté l'enveloppe ni même collé celle-ci. Il se rassura en constatant qu'ils étaient tous là, fort authentiques. Il les réunit dans la poche de la basque et les épingla avec grand soin.
Après quoi il s'assit derrière la basque qu'il ne quitta plus du regard, pendant que Richard, assis à son bureau, ne faisait pas un mouvement.
--Un peu de patience, Richard, commanda Moncharmin, nous n'en avons plus que pour quelques minutes... La pendule va bientôt sonner les douze coups de minuit. C'est aux douze coups de minuit que la dernière fois nous sommes partis.
--Oh! j'aurai toute la patience qu'il faudra!
L'heure passait, lente, lourde, mystérieuse, étouffante. Richard essaya de rire.
--Je finirai par croire, fit-il, à la toute-puissance du fantôme. Et en ce moment, particulièrement, ne trouves-tu pas qu'il y a dans l'atmosphère de cette pièce un je ne sais quoi qui inquiète, qui indispose, qui effraie?
--C'est vrai, avoua Moncharmin, qui était réellement impressionné.
--Le fantôme! reprit Richard à voix basse et comme s'il craignait d'être entendu par d'invisibles oreilles... le fantôme! Si tout de même c'était un fantôme qui frappait naguère sur cette table les trois coups secs que nous avons fort bien entendus... qui y dépose les enveloppes magiques... qui parle dans la loge n° 5... qui tue Joseph Buquet... qui décroche le lustre... et qui nous vole! car enfin! car enfin! car enfin! Il n'y a que toi ici et moi!... et si les billets disparaissent sans que nous y soyons pour rien, ni toi, ni moi... il va bien falloir croire au fantôme... au fantôme...
À ce moment, la pendule, sur la cheminée, fit entendre son déclenchement et le premier coup de minuit sonna.
Les deux directeurs frissonnèrent. Une angoisse les étreignait, dont ils n'eussent pu dire la cause et qu'ils essayaient en vain de combattre. La sueur coulait sur leurs fronts. Et le douzième coup résonna singulièrement à leurs oreilles.
Quand la pendule se fut tue, ils poussèrent un soupir et se levèrent.
--Je crois que nous pouvons nous en aller, fit Moncharmin.
--Je le crois, obtempéra Richard.
--Avant de partir, tu permets que je regarde dans ta poche?
--Mais comment donc! Moncharmin! il le faut!
--Eh bien? demanda Richard à Moncharmin, qui tâtait.
--Eh bien! je sens toujours l'épingle.
--Évidemment, comme tu le disais fort bien, on ne peut plus nous voler sans que je m'en aperçoive.
Mais Moncharmin, dont les mains étaient toujours occupées autour de la poche, hurla:
--_Je sens toujours l'épingle, mais je ne sens plus les billets._
--Non! ne plaisante pas, Moncharmin!... Ça n'est pas le moment.
--Mais, tâte toi-même.
D'un geste, Richard s'est défait de son habit. Les deux directeurs s'arrachent la poche!... _La poche est vide._
Le plus curieux est que l'épingle est restée piquée à la même place.
Richard et Moncharmin pâlissaient. Il n'y avait plus à douter du sortilège.
--Le fantôme, murmure Moncharmin.
Mais Richard bondit soudain sur son collègue.
--Il n'y a que toi qui as touché à ma poche!... Rends-moi mes vingt mille francs!... Rends-moi mes vingt mille francs!...
--Sur mon âme, soupire Moncharmin qui semble prêt à se pâmer... je te jure que je ne les ai pas...
Et comme on frappait encore à la porte, il alla l'ouvrir, marchant d'un pas quasi-automatique, semblant à peine reconnaître l'administrateur Mercier, échangeant avec lui des propos quelconques, ne comprenant rien à ce que l'autre lui disait; et déposant, d'un geste inconscient, dans la main de ce fidèle serviteur complètement ahuri, l'épingle de nourrice qui ne pouvait plus lui servir de rien...
XIX
LE COMMISSAIRE DE POLICE, LE VICOMTE ET LE PERSAN
La première parole de M. le commissaire de police, en pénétrant dans le bureau directorial, fut pour demander des nouvelles de la chanteuse.
--Christine Daaé n'est pas ici?
Il était suivi, comme je l'ai dit, d'une foule compacte.
--Christine Daaé? Non, répondit Richard, pourquoi?
Quant à Moncharmin, il n'a plus la force de prononcer un mot... Son état d'esprit est beaucoup plus grave que celui de Richard, car Richard peut encore soupçonner Moncharmin, mais Moncharmin, lui, se trouve en face du grand mystère... celui qui fait frissonner l'humanité depuis sa naissance: l'Inconnu.
Richard reprit, car la foule autour des directeurs et du commissaire observait un impressionnant silence:
--Pourquoi me demandez-vous, monsieur le commissaire, si Christine Daaé n'est pas ici?
--Parce qu'il faut qu'on la retrouve, messieurs les directeurs de l'Académie nationale de musique, déclare solennellement M. le commissaire de police.
--Comment! il faut qu'on la retrouve! Elle a donc disparu?
--En pleine représentation!
--En pleine représentation! C'est extraordinaire!
--N'est-ce pas? Et, ce qui est tout aussi extraordinaire que cette disparition, c'est que ce soit moi qui vous l'apprenne!
--En effet... acquiesce Richard, qui se prend la tête dans les mains et murmure: Quelle est cette nouvelle histoire? Oh! décidément, il y a de quoi donner sa démission!...
Et il s'arrache quelques poils de sa moustache sans même s'en apercevoir:
--Alors, fait-il comme en un rêve..., elle a disparu en pleine représentation.
--Oui, elle a été enlevée à l'acte de la prison, dans le moment où elle invoquait l'aide du ciel, mais je doute qu'elle ait été enlevée par les anges.
--Et moi j'en suis sûr!
Tout le monde se retourne. Un jeune homme, pâle et tremblant d'émotion, répète:
--J'en suis sûr!
--Vous êtes sûr de quoi? interroge, Mifroid.
--Que Christine Daaé a été enlevée par un ange, monsieur le commissaire, et je pourrais vous dire son nom...
--Ah! ah! monsieur le vicomte de Chagny, vous prétendez que Mlle Christine Daaé a été enlevée par un ange, par un ange de l'Opéra sans doute?
Raoul regarde autour de lui. Évidemment, il cherche quelqu'un. À cette minute où il lui semble si nécessaire d'appeler à l'aide de sa fiancée le secours de la police, il ne serait pas fâché de revoir ce mystérieux inconnu qui, tout à l'heure, lui recommandait la discrétion. Mais il ne le découvre nulle part. Allons! il faut qu'il parle!... Il ne saurait toutefois s'expliquer devant cette foule qui le dévisage avec une curiosité indiscrète.
--Oui, monsieur, par un ange de l'Opéra, répondit-il à M. Mifroid, et je vous dirai où il habite quand nous serons seuls...
--Vous avez raison, monsieur.
Et le commissaire de police, faisant asseoir Raoul près de lui, met fout le monde à la porte, excepté naturellement les directeurs, qui, cependant, n'eussent point protesté, tant ils paraissaient au-dessus de toutes les contingences.
Alors Raoul se décide:
--Monsieur le commissaire, cet ange s'appelle Erik, il habite l'Opéra et c'est _l'Ange de la musique!_
--_L'Ange de la musique!_ En vérité! Voilà qui est fort curieux!... _L'Ange de la musique!_
Et, tourné vers les directeurs, M. le commissaire de police Mifroid demande:
--Messieurs, avez-vous cet ange-là chez vous?
MM. Richard et Moncharmin secouèrent la tête sans même sourire.
--Oh! fit le vicomte, ces messieurs ont bien entendu parler du Fantôme de l'Opéra. Eh bien! je puis leur affirmer que le Fantôme de l'Opéra et l'Ange de la musique, c'est la même chose. Et son vrai nom est Erik.
M. Mifroid s'était levé et regardait Raoul avec attention.
--Pardon, monsieur, est-ce que vous avez l'intention de vous moquer de la justice?
--Moi! protesta Raoul, qui pensa douloureusement: «Encore un qui ne va pas vouloir m'entendre».
--Alors, qu'est-ce que vous me chantez avec votre Fantôme de l'Opéra?
--Je dis que ces messieurs en ont entendu parler.
--Messieurs, il paraît que vous connaissez le Fantôme de l'Opéra?
Richard se leva, les derniers poils de sa moustache dans la main.
--Non! monsieur le commissaire, non, nous ne le connaissons pas! mais nous voudrions bien le connaître! car, pas plus tard que ce soir, il nous a volé vingt mille francs!...
Et Richard tourna vers Moncharmin un regard terrible qui semblait dire: «Rends-moi les vingt mille francs ou je dis tout.» Moncharmin le comprit si bien qu'il fit un geste éperdu: «Ah! dis tout! dis tout!...
Quant à Mifroid, il regardait tour à tour les directeurs et Raoul et se demandait s'il ne s'était point égaré dans un asile d'aliénés. Il se passa la main dans les cheveux:
--Un fantôme, dit-il, qui, le même soir, enlève une chanteuse et vole vingt mille francs, est un fantôme bien occupé! Si vous le voulez bien, nous allons sérier les questions. La chanteuse d'abord, les vingt mille francs ensuite! Voyons, monsieur de Chagny, tâchons de parler sérieusement. Vous croyez que Mlle Christine Daaé a été enlevée par un individu nommé Erik. Vous le connaissez donc, cet individu? Vous l'avez vu?
--Oui, monsieur le commissaire.
--Où cela?
--Dans un cimetière.
M. Mifroid sursauta, se reprit à contempler Raoul et dit:
--Évidemment!... c'est ordinairement là que l'on rencontre les fantômes. Et que faisiez-vous dans ce cimetière?