Le Fantôme de l'Opéra

Part 14

Chapter 143,929 wordsPublic domain

Penché sur moi: «--Regarde, s'écriait-il! Tu as voulu voir! Vois! Repais tes yeux, soûle ton âme de ma laideur maudite! Regarde le visage d'Erik! Maintenant, tu connais le visage de la Voix! Cela ne te suffisait pas, dis, de m'entendre? Tu as voulu savoir comment j'étais fait. Vous êtes si curieuses, vous autres, les femmes!»

Et il se prenait à rire en répétant: «Vous êtes si curieuses, vous autres, les femmes!...» d'un rire grondant, rauque, écumant, formidable... Il disait encore des choses comme celles-ci:

--Es-tu satisfaite? Je suis beau, hein?... Quand une femme m'a vu, comme toi, elle est à moi. Elle m'aime pour toujours! Moi, je suis un type dans le genre de don Juan.

Et, se dressant de toute sa taille, le poing sur la hanche, dandinant sur ses épaules la chose hideuse qui était sa tête, il tonnait:

--Regarde-moi! _Je suis Don Juan triomphant!_

Et comme je détournais la tête en demandant grâce, il me la ramena à lui, ma tête, brutalement, par mes cheveux, dans lesquels ses doigts de mort étaient entrés.

--Assez! Assez! interrompit Raoul! je le tuerai! je le tuerai! Au nom du ciel, Christine, dis-moi où se trouve la _salle à manger du lac!_ Il faut que je le tue!

--Eh! tais-toi donc, Raoul, si tu veux savoir!

--Ah! oui, je veux savoir comment et pourquoi tu y retournais! C'est cela, le secret, Christine, prends garde! il n'y en a pas d'autre! Mais, de toute façon, je le tuerai!

--Oh! mon Raoul! écoute donc! puisque tu veux savoir, écoute! Il me traînait par les cheveux, et alors... et alors... Oh! cela est plus horrible encore!

--Eh bien, dis, maintenant!... s'exclama Raoul, farouche! Dis vite!

--Alors, il me siffla: «Quoi? je te fais peur? C'est possible!... Tu crois peut-être que j'ai encore un masque, hein? et que ça... ça! ma tête, c'est un masque? Eh bien, mais! se prit-il à hurler. Arrache-le comme l'autre! Allons! allons! encore! encore! je le veux! Tes mains! Tes mains!... Donne tes mains!... si elles ne te suffisent pas, je te prêterai les miennes... et nous nous y mettrons à deux pour arracher le masque.» Je me roulai à ses pieds, mais il me saisit les mains, Raoul... et il les enfonça dans l'horreur de sa face... Avec mes ongles, il se laboura les chairs, ses horribles chairs mortes!

--Apprends! apprends! clamait-il au fond de sa gorge qui soufflait comme une forge... apprends que je suis fait entièrement avec de la mort!... de la tête aux pieds!... et que c'est un cadavre qui t'aime, qui t'adore et qui ne te quittera plus jamais! jamais!... Je vais faire agrandir le cercueil, Christine, pour plus tard, quand nous serons au bout de nos amours!... Tiens! je ne ris plus, tu vois, je pleure... je pleure sur toi, Christine, qui m'as arraché le masque, et qui, à cause de cela, ne pourra plus me quitter jamais!... Tant que tu pouvais me croire beau, Christine, tu pouvais revenir!... je sais que tu serais revenue... mais maintenant que tu connais ma hideur, tu t'enfuirais pour toujours... Je te garde!!! Aussi, pourquoi as-tu voulu me voir? Insensée! folle Christine, qui as voulu me voir!... quand mon père, lui, ne m'a jamais vu, et quand ma mère, pour ne plus me voir, m'a fait cadeau en pleurant, de mon premier masque!

Il m'avait enfin lâchée et il se traînait maintenant sur le parquet avec des hoquets affreux. Et puis, comme un reptile, il rampa, se traîna hors de la pièce, pénétra dans sa chambre, dont la porte se referma, et je restai seule, livrée à mon horreur et à mes réflexions, mais débarrassée de la vision de la chose. Un prodigieux silence, le silence de la tombe, avait succédé à cette tempête et je pus réfléchir aux conséquences terribles du geste qui avait arraché le masque. Les dernières paroles du Monstre m'avaient suffisamment renseignée. Je m'étais moi-même emprisonnée pour toujours et ma curiosité allait être la cause de tous mes malheurs. Il m'avait suffisamment avertie... Il m'avait répété que je ne courais aucun danger tant que je ne toucherais pas au masque, et j'y avais touché. Je maudis mon imprudence, mais je constatai en frissonnant que le raisonnement du monstre était logique. Oui, je serais revenue si je n'avais pas vu son visage... Déjà il m'avait suffisamment touchée, intéressée, apitoyée même par ses larmes masquées, pour que je ne restasse point insensible à sa prière. Enfin je n'étais pas une ingrate, et son impossibilité ne pouvait me faire oublier qu'il était la voix et qu'il m'avait réchauffée de son génie. Je serais revenue! Et maintenant, sortie de ces catacombes, je ne reviendrais certes pas! On ne revient pas s'enfermer dans un tombeau avec un cadavre qui vous aime!

À certaines façons forcenées qu'il avait eues, pendant la scène, de me regarder ou plutôt d'approcher de moi les deux trous noirs de son regard invisible, j'avais pu mesurer la sauvagerie de sa passion. Pour ne m'avoir point prise dans ses bras, alors que je ne pouvais lui offrir aucune résistance, il avait fallu que ce monstre fût doublé d'un ange et peut-être, après tout, l'était-il un peu, l'Ange de la musique, et peut-être l'eût-il été tout à fait si Dieu l'avait vêtu de beauté au lieu de l'habiller de pourriture!

Déjà, égarée à la pensée du sort qui m'était réservé, en proie à la terreur de voir se rouvrir la porte de la chambre au cercueil, et de revoir la figure du monstre sans masque, je m'étais glissée dans mon propre appartement et je m'étais emparée des ciseaux, qui pouvaient mettre un terme à mon épouvantable destinée... quand les sons de l'orgue se firent entendre...

C'est alors, mon ami, que je commençai de comprendre les paroles d'Erik sur ce qu'il appelait, avec un mépris qui m'avait stupéfié: la musique d'opéra. Ce que j'entendais n'avait plus rien à faire avec ce qui m'avait charmé jusqu'à ce jour. Son _Don Juan triomphant_, (car il ne faisait point de doute pour moi qu'il ne se fût rué à son chef-d'œuvre pour oublier l'horreur de la minute présente), son _Don Juan triomphant_ ne me parut d'abord qu'un long, affreux et magnifique sanglot où le pauvre Erik avait mis toute sa misère maudite.

Je revoyais le cahier aux notes rouges et j'imaginais facilement que cette musique avait été écrite avec du sang. Elle me promenait dans tout le détail du martyre; elle me faisait entrer dans tous les coins de l'abîme, l'abîme habité par _l'homme laid_; elle me montrait Erik heurtant atrocement sa pauvre hideuse tête aux parois funèbres de cet enfer, et y fuyant, pour ne les point épouvanter, les regards des hommes. J'assistai, anéantie, pantelante, pitoyable et vaincue à l'éclosion de ces accords gigantesques où était divinisée la _Douleur_ et puis les sons qui montaient de l'abîme se groupèrent tout à coup en un vol prodigieux et menaçant, leur troupe tournoyante sembla escalader le ciel comme l'aigle monte au soleil, et une telle symphonie triomphale parut embraser le monde que je compris que l'œuvre était enfin accomplie et que la Laideur, soulevée sur les ailes de l'Amour, avait osé regarder en face la Beauté! J'étais comme ivre; la porte qui me séparait d'Erik céda sous mes efforts. Il s'était levé en m'entendant, _mais il n'osa se retourner._

«Erik, m'écriai-je, montrez-moi votre visage, sans terreur. Je vous jure que vous êtes le plus douloureux et le plus sublime des hommes, et si Christine Daaé frissonne désormais en vous regardant, c'est qu'elle songera à la splendeur de votre génie!»

Alors Erik se retourna, car il me crut, et moi aussi, hélas!... j'avais foi en moi... Il leva vers le Destin ses mains déchaînées, et tomba à mes genoux avec des mots d'amour...

... Avec des mots d'amour dans sa bouche de mort... et la musique s'était tue...

Il embrassait le bas de ma robe; il ne vit point que je fermais les yeux.

Que vous dirai-je encore, mon ami? Vous connaissez maintenant le drame... Pendant quinze jours, il se renouvela... quinze jours pendant lesquels je lui mentis. Mon mensonge fut aussi affreux que le monstre qui me l'inspirait, et à ce prix j'ai pu acquérir ma liberté. Je brûlai son masque. Et je fis si bien que, même lorsqu'il ne chantait plus, il osait quêter un de mes regards, comme un chien timide qui rôde autour de son maître. Il était ainsi, autour de moi, comme un esclave fidèle, et m'entourait de mille soins. Peu à peu, je lui inspirai une telle confiance, qu'il osa me promener aux rives du _Lac Averne_ et me conduire en barque sur ses eaux de plomb; dans les derniers jours de ma captivité, il me faisait, de nuit, franchir des grilles qui ferment les souterrains de la rue Scribe. Là, un équipage nous attendait, et nous emportait vers les solitudes du Bois.

La nuit où nous vous rencontrâmes faillit m'être tragique, car il a une jalousie terrible de vous, que je n'ai combattue qu'en lui affirmant votre prochain départ... Enfin, après quinze jours de cette abominable captivité où je fus tour à tour brûlée de pitié, d'enthousiasme, de désespoir et d'horreur, il me crut quand je lui dis: _je reviendrai!_

--Et vous êtes revenue, Christine, gémit Raoul.

--C'est vrai, ami, et je dois dire que ce ne sont point les épouvantables menaces dont il accompagna ma mise en liberté qui m'aidèrent à tenir ma parole; mais le sanglot déchirant qu'il poussa sur le seuil de son tombeau!

Oui, ce sanglot-là, répéta Christine, en secouant douloureusement la tête, m'enchaîna au malheureux plus que je ne le supposai moi-même dans le moment des adieux. Pauvre Erik! Pauvre Erik!

--Christine, fit Raoul en se levant, vous dites que vous m'aimez, mais quelques heures à peine s'étaient écoulées, depuis que vous aviez recouvré votre liberté, que déjà vous retourniez auprès d'Erik!... Rappelez-vous le bal masqué!

--Les choses étaient entendues ainsi... rappelez-vous aussi que ces quelques heures-là je les ai passées avec vous, Raoul... pour notre grand péril à tous les deux...

--Pendant ces quelques heures-là, j'ai douté que vous m'aimiez.

--En doutez-vous encore, Raoul?... Apprenez alors que chacun de mes voyages auprès d'Erik a augmenté mon horreur pour lui, car chacun de ces voyages, au lieu de l'apaiser comme je l'espérais, l'a rendu fou d'amour!... et j'ai peur! et j'ai peur!... j'ai peur!...

--Vous avez peur... mais m'aimez-vous?... Si Erik était beau, m'aimeriez-vous, Christine?

--Malheureux! pourquoi tenter le destin?... Pourquoi me demander des choses que je cache au fond de ma conscience comme on cache le péché?

Elle se leva à son tour, entoura la tête du jeune homme de ses beaux bras tremblants et lui dit:

--Ô mon fiancé d'un jour, si je ne vous aimais pas, je ne vous donnerais pas mes lèvres. Pour la première et la dernière fois, les voici.

Il les prit, mais la nuit qui les entourait eut un tel déchirement, qu'ils s'enfuirent comme à l'approche d'une tempête, et leurs yeux, où habitait l'épouvante d'Erik, leur montra, avant qu'ils ne disparussent dans la forêt des combles, tout là-haut, au-dessus d'eux, un immense oiseau de nuit qui les regardait de ses yeux de braise, et qui semblait accroché aux cordes de la lyre d'Apollon!

XIV

UN COUP DE MAITRE DE L'AMATEUR DE TRAPPES

Raoul et Christine coururent, coururent. Maintenant, ils fuyaient le toit où il y avait les yeux de braise que l'on n'aperçoit que dans la nuit profonde; et ils ne s'arrêtèrent qu'au huitième étage en descendant vers la terre. Ce soir-là il n'y avait pas représentation, et les couloirs de l'Opéra étaient déserts.

Soudain une silhouette bizarre se dressa devant les jeunes gens, leur barrant le chemin:

--Non! pas par ici!

Et la silhouette leur indiqua un autre couloir par lequel ils devaient gagner les coulisses.

Raoul voulait s'arrêter, demander des explications.

--Allez! allez vite!... commanda cette forme vague, dissimulée dans une sorte de houppelande et coiffée d'un bonnet pointu.

Christine entraînait déjà Raoul, le forçait à courir encore:

--Mais qui est-ce? Mais qui est-ce, celui-ci? demandait le jeune homme.

Et Christine répondait:

--C'est _Le Persan!_...

--Qu'est-ce qu'il fait là...

--On n'en sait rien!... Il est toujours dans l'Opéra!

--Ce que vous me faites faire là est lâche, Christine, dit Raoul, qui était fort ému. Vous me faites fuir, c'est la première fois de ma vie.

--Bah! répondit Christine, qui commençait à se calmer, je crois bien que nous avons fui l'ombre de notre imagination!

--Si vraiment nous avons aperçu Erik j'aurais dû le clouer sur la lyre d'Apollon, comme on cloue la chouette sur les murs dans nos fermes bretonnes, et il n'en n'aurait plus été question.

--Mon bon Raoul, il vous aurait fallu monter d'abord jusqu'à la lyre d'Apollon; ce n'est pas une ascension facile.

--Les yeux de braise y étaient bien.

--Eh! vous voilà maintenant comme moi, prêt à le voir partout, mais on réfléchit après et l'on se dit: ce que j'ai pris pour les yeux de braise n'étaient sans doute que les clous d'or de deux étoiles qui regardaient la ville à travers les cordes de la lyre.

Et Christine descendit encore un étage. Raoul suivait. Il dit:

--Puisque vous êtes tout à fait décidée à partir, Christine, je vous assure encore qu'il vaudrait mieux fuir tout de suite. Pourquoi attendre demain? Il nous a peut-être entendus ce soir!...

--Mais non! mais non! Il travaille, je vous le répète à son _Don Juan triomphant_, et il ne s'occupe pas de nous.

--Vous en êtes si peu sûre que vous ne cessez de regarder derrière vous.

--Allons dans ma loge.

--Prenons plutôt rendez-vous hors de l'Opéra.

--Jamais, jusqu'à la minute de notre fuite! Cela nous porterait malheur de ne point tenir ma parole. Je lui ai promis de ne nous voir qu'ici.

--C'est encore heureux pour moi qu'il vous ait encore permis cela. Savez-vous, fit amèrement Raoul, que vous avez été tout à fait audacieuse en nous permettant le jeu des fiançailles.

--Mais, mon cher, il est au courant. Il m'a dit: «J'ai confiance en vous, Christine. M. Raoul de Chagny est amoureux de vous et doit partir. Avant de partir, qu'il soit aussi malheureux que moi!...»

--Et qu'est-ce que cela signifie, s'il vous plaît?

--C'est moi qui devrais vous le demander, mon ami. On est donc malheureux, quand on aimé?

--Oui, Christine, quand on aime et quand on n'est point sûr d'être aimé.

--C'est pour Erik que vous dites cela?

--Pour Erik et pour moi, fit le jeune homme en secouant la tête d'un air pensif et désolé.

Ils arrivèrent à la loge de Christine.

--Comment vous croyez-vous plus en sûreté dans cette loge que dans le théâtre? demanda Raoul. Puisque vous l'entendiez à travers les murs, il peut nous entendre.

--Non! Il m'a donné sa parole de n'être plus derrière les murs de ma loge et je crois à la parole d'Erik. Ma loge et ma chambre, dans l'_appartement du lac_, sont à moi, exclusivement à moi, et sacrées pour lui.

--Comment avez-vous pu quitter cette loge pour être transportée dans le couloir obscur, Christine? Si nous essayions de répéter vos gestes, voulez-vous?

--C'est dangereux, mon ami, car la glace pourrait encore m'emporter et, au lieu de fuir, je serais obligée d'aller au bout du passage secret qui conduit aux rives du lac et là d'appeler Erik.

--Il vous entendrait?

--Partout où j'appellerai Erik, partout Erik m'entendra... C'est lui qui me l'a dit, c'est un très curieux génie. Il ne faut pas croire, Raoul, que c'est simplement un homme qui s'est amusé à habiter sous la terre. Il fait des choses qu'aucun autre homme ne pourrait faire; il sait des choses que le monde vivant ignore.

--Prenez garde, Christine, vous allez en refaire un fantôme.

--Non ce n'est pas un fantôme; c'est un homme du ciel et de la terre, voilà tout.

--Un homme du ciel et de la terre... voilà tout!... Comme vous en parlez!... Et vous êtes décidée toujours à le fuir?

--Oui demain.

--Voulez-vous que je vous dise pourquoi je voudrais vous voir fuir ce soir?

--Dites, mon ami.

--Parce que, demain, vous ne serez, plus décidée à rien du tout!

--Alors, Raoul, vous m'emporterez malgré moi!... n'est-ce pas entendu?

--Ici donc, demain soir! à minuit je serai dans votre loge, fit le jeune homme d'un air sombre; quoi qu'il arrive, je tiendrai ma promesse. Vous dites qu'après avoir assisté à la représentation, il doit aller vous attendre dans _la salle à manger du lac?_

--C'est en effet là qu'il m'a donné rendez-vous.

--Et comment deviez-vous vous rendre chez lui, Christine, si vous ne savez pas sortir de votre loge «par la glace»?

--Mais en me rendant directement sur le bord du lac.

--À travers tous les dessous? Par les escaliers et les couloirs où passent les machinistes et les gens de service? Comment auriez-vous conservé le secret d'une pareille démarche? Tout le monde aurait suivi Christine Daaé et elle serait arrivée avec une foule sur les bords du lac.

Christine sortit d'un coffret une énorme clef et la montra à Raoul.

--Qu'est ceci? fit celui-ci.

--C'est la clef de la grille du souterrain de la rue Scribe.

--Je comprends, Christine. Il conduit directement au lac. Donnez-moi cette clef, voulez-vous?

--Jamais! répondit-elle avec énergie. Ce serait une trahison!

Soudain, Raoul vit Christine changer de couleur. Une pâleur mortelle se répandit sur ses traits.

--Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle... Erik! Erik! ayez pitié de moi!

--Taisez-vous! ordonna le jeune homme... Ne m'avez-vous pas dit qu'il pouvait vous entendre?

Mais l'attitude de la chanteuse devenait de plus en plus inexplicable. Elle se glissait les doigts les uns sur les autres, en répétant d'un air égaré:

--Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu!

--Mais, qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? implora Raoul.

--L'anneau.

--Quoi l'anneau? Je vous en prie, Christine, revenez à vous!

--L'anneau d'or qu'il m'avait donné...

--Ah? c'est Erik qui vous avait donné, l'anneau d'or!

--Vous le savez bien, Raoul! Mais ce que vous ne savez pas, c'est ce qu'il m'a dit en me le donnant: «Je vous rends votre liberté, Christine, mais c'est à la condition que cet anneau sera toujours à votre doigt. Tant que vous le garderez, vous serez préservée de tout danger et Erik restera votre ami. Mais si vous vous en séparez jamais, malheur à vous, Christine, car Erik se vengera!.... Mon ami, mon ami! L'anneau n'est plus à mon doigt!... malheur sur nous!

C'est en vain qu'ils cherchèrent l'anneau autour d'eux. Ils ne le retrouvèrent point. La jeune fille ne se calmait pas.

--C'est pendant que je vous ai accordé ce baiser, là-haut, sous la lyre d'Apollon, tenta-t-elle d'expliquer en tremblant; l'anneau aura glissé de mon doigt et aura glissé sur la ville! Comment le retrouver maintenant? Et de quel malheur, Raoul, sommes-nous menacés! Ah! fuir! fuir! Fuir tout de suite, insista une fois encore Raoul.

Elle hésita. Il crut qu'elle allait dire oui... Et puis ses claires prunelles se troublèrent et elle dit: Non! Demain!

Et elle le quitta précipitamment, dans un désarroi complet, continuant à se glisser les doigts les uns sur les autres, sans doute dans l'espérance que l'anneau allait réapparaître comme cela.

Quant à Raoul, il rentra chez lui, très préoccupé de tout ce qu'il avait entendu.

--Si je ne la sauve point des mains de ce charlatan, dit-il, tout haut dans sa chambre, en se couchant, elle est perdue; mais je la sauverai!

Il éteignit sa lampe, et il éprouva dans les ténèbres, le besoin d'injurier Erik. Il cria par trois fois à haute voix: «Charlatan!... Charlatan!... Charlatan!...»

Mais, tout à coup, il se leva sur un coude; une sueur froide lui coula aux tempes. Deux yeux, brûlants comme des brasiers, venaient de s'allumer au pied de son lit. Ils le regardaient fixement, terriblement, dans la nuit noire.

Raoul était brave, et cependant il tremblait. Il avança la main, tâtonnante, hésitante, incertaine, sur la table de nuit. Ayant trouvé la boîte d'allumettes, il fit de la lumière. Les yeux disparurent.

Il pensa, nullement rassuré:

--Elle m'a dit que _ses_ yeux ne se voyaient que dans l'obscurité. Ses yeux ont disparu avec la lumière, mais _lui_, il est peut-être encore là.

Et il se leva, chercha, fit prudemment le tour des choses. Il regarda sous son lit, comme un enfant. Alors, il se trouva ridicule. Il dit tout haut:

--Que croire? Que ne pas croire avec un pareil conte de fées? Où finit le réel, où commence le fantastique? Qu'a-t-elle vu? Qu'a-t-elle cru voir?

Il ajouta, frémissant:

--Et moi-même, qu'ai-je vu? Ai-je bien vu les yeux de braise tout à l'heure? N'ont-ils brillé que dans mon imagination? Voilà que je ne suis plus sûr de rien! Et je ne prêterais point serment sur ces yeux-là.

Il se recoucha. De nouveau, il fit l'obscurité.

Les yeux réapparurent.

--Oh! soupira Raoul.

Dressé sur son séant, il les fixait à son tour aussi bravement qu'il pouvait. Après un silence qu'il occupa à ressaisir tout son courage, il cria tout à coup:

--Est-ce toi, Erik? Homme! génie ou fantôme! Est-ce toi?

Il réfléchit:

--Si c'est lui... il est sur le balcon!

Alors il courut en chemise, à un petit meuble dans lequel il saisit à tâtons, un revolver. Armé, il ouvrit la porte-fenêtre. La nuit était alors extrêmement fraîche. Raoul ne prit que le temps de jeter un coup d'œil sur le balcon désert et il rentra, refermant la porte. Il se recoucha en frissonnant, le revolver sur la table de nuit, à sa portée.

Une fois encore il souffla la bougie.

Les yeux étaient toujours là, au bout du lit. Étaient-ils entre le lit et la glace de la fenêtre, ou derrière la glace de la fenêtre, c'est-à-dire sur le balcon?

Voilà ce que Raoul voulait savoir. Il voulait savoir aussi si ces yeux-là appartenaient à un être humain... il voulait tout savoir...

Alors, patiemment, froidement, _sans déranger_ la nuit qui l'entourait, le jeune homme reprit son revolver et visa.

Il visa les deux étoiles d'or qui le regardaient toujours avec un si singulier éclat immobile.

Il visa un peu au-dessus des deux étoiles. Certes! si ces étoiles étaient des yeux, et si au-dessus de ces yeux, il y avait un front, et si Raoul n'était point trop maladroit...

La détonation roula avec un fracas terrible dans la paix de la maison endormie... Et pendant que, dans les corridors, des pas se précipitaient, Raoul, sur son séant, le bras tendu, prêt à tirer encore, regardait...

Les deux étoiles, cette fois, avaient disparu.

De la lumière, des gens, le comte Philippe, affreusement anxieux.

--Qu'y a-t-il, Raoul?

--Il y a, que je crois bien que j'ai rêvé, répondit le jeune homme. J'ai tiré sur deux étoiles qui m'empêchaient de dormir.

--Tu divagues?... Tu es souffrant!... je t'en prie, Raoul, que s'est-il passé?... et le comte s'empara du revolver.

--Non, non, je ne divague pas!... du reste, nous allons bien savoir...

Il se releva, passa une robe de chambre, chaussa ses pantoufles, prit des mains d'un domestique une lumière, et ouvrant la porte-fenêtre, retourna sur le balcon.

Le comte avait constaté que la fenêtre avait été traversée d'une balle à hauteur d'homme. Raoul était penché sur le balcon avec sa bougie.

--Oh! oh! fit-il... du sang!... du sang!... Ici... là... encore du sang! Tant mieux!... Un fantôme qui saigne... c'est moins dangereux! ricana-t-il.

--Raoul! Raoul! Raoul!

Le comte le secouait comme s'il eût voulu faire sortir un somnambule de son dangereux sommeil.

--Mais, mon frère, je ne dors pas! protesta Raoul impatienté. Vous pouvez voir ce sang comme tout le monde. J'avais cru rêver et tirer sur deux étoiles. C'étaient les yeux d'Erik... et voici son sang!...

Il ajouta, subitement inquiet:

--Après tout, j'ai peut-être eu tort de tirer, et Christine est bien capable de ne me le point pardonner!... Tout ceci ne serait point arrivé si j'avais eu la précaution de laisser retomber les rideaux de la fenêtre en me couchant.

--Raoul! es-tu devenu subitement fou! Réveille-toi!

--Encore! Vous feriez mieux, mon frère, de m'aider à chercher Erik... car, enfin, un fantôme qui saigne, ça doit pouvoir se retrouver...

Le valet de chambre du comte dit:

--C'est vrai, monsieur, qu'il y a du sang sur le balcon.