Le fameux chevalier Gaspard de Besse
Part 14
Gaspard ouvrit, et s’arrêta sur le seuil, plus gêné, au fond, qu’il n’avait été quelques instants auparavant, en présence de Thérèse.
Assis dans un fauteuil endommagé, son bréviaire sur les genoux, le prélat examinait curieusement le bandit; et, sincère, il ne put s’empêcher d’admirer sa bonne mine. Il sentait que cet homme embarrassé avait, à l’ordinaire, plus d’aisance, mais non pas plus de grâce. A ces signes, il ne put douter qu’il avait sous les yeux le célèbre Gaspard de Besse. Il souriait à lui voir cet air d’embarras; et, la main sur sa croix pastorale:
--Ainsi, vous arrêtez votre évêque--ou plutôt vous avez cru arrêter votre évêque? car je ne le suis pas; mais je me rendais chez lui en visiteur, monsieur.
--Votre Grandeur m’excusera, dit Gaspard; mes gens ont agi sans en avoir reçu l’ordre.
--En ce cas, je suis libre? dit l’évêque un peu trop vivement.
--Hélas! Monseigneur, pas encore; et je vous en demande pardon.
--Et, qu’est-ce qui s’y oppose?
--Hélas! Monseigneur, pardonnez-moi; l’obstacle serait dans ma volonté si vous repoussiez une demande que je viens vous présenter.
Le prélat releva la tête dans un mouvement de fierté outragée:
--Monsieur, dit-il, vous n’espérez pas que j’entrerai en composition avec un brigand?
--Monseigneur, dit Gaspard souriant, je sais pourquoi, en l’an 1357 ou 58 de J.-C., le pape Innocent IV fit construire, autour d’Avignon, des murailles à créneaux qui sont aujourd’hui encore l’orgueil de cette cité; vous ne pouvez l’ignorer: ce fut pour la défendre contre de simples brigands. Ces brigands, qui couraient le royaume, avaient juré qu’ils auraient de l’argent des Cardinaux[11] ou qu’ils leur «en feraient voir de dures», si bien que le pape dut en venir, bien malgré lui, et malgré ses remparts, à composer avec le chef de ces brigands, un certain Arnaud de Servole, dont je me réclame comme d’un ancêtre assez illustre. Innocent IV, sans se déshonorer, lui donna quarante mille écus... Je ne vous imposerai point pareille taxe, n’étant point un aussi vaillant capitaine qu’Arnaud; et vous n’aurez point, Monseigneur, à faire un aussi grand sacrifice que ce pape... Je ne vous demande pas un trésor matériel, mais seulement une grâce...
[11] Froissard.
L’évêque se radoucit. Ce singulier bandit voulait peut-être se confesser?... lui demander l’absolution!...
--Une grâce?... Et... qui est de mon ministère, monsieur?
--Assurément, Monseigneur; je n’en saurais exiger d’autre.
--Exiger? Oh!... Et de quoi s’agit-il?
--J’ai ici un frère d’adoption, fiancé à la plus honnête des jeunes filles... J’ose vous demander de bénir leurs accordailles.
--Monsieur Gaspard, dit l’évêque avec un grand calme, j’ai lu Voltaire, j’ai lu Rousseau, et j’ai souri. Je ne suis donc pas, vous le voyez, un prêtre sans indulgence à l’erreur; mais tout a sa limite, et je suis un bon chrétien, qui sait ce qu’il doit à sa dignité. Nous parlerons, si vous le voulez bien, de ma rançon.
--Vous refuseriez, à ces deux enfants qui l’implorent, votre bénédiction?
Avec la plus nette énergie, le prêtre répondit:
--Oui, si elle m’est demandée par vous, l’homme du crime.
Gaspard se redressa:
--Et mon crime, selon vous, Monseigneur, quel est-il?
--Rebelle aux lois.
Ainsi frappé, l’ami secret de Mme de Lizerolles retrouva toute son assurance. L’écolier de Lizerolles avait appris à mieux formuler des pensées naguère imprécises en lui. Il avait extrait de plus d’un livre et retenu des expressions, des formules complètes. Et, de ces livres, il avait pénétré tout le sens. Il mesurait toute l’importance de cette entrevue avec un personnage tel que l’évêque. Il avait toujours espéré qu’une occasion se présenterait de se révéler dans ses hauts projets à quelque puissant, capable de lui rendre témoignage. C’est pourquoi il répondit avec une certaine solennité:
--Malheur aux temps, Monseigneur, où les revendications des peuples ne peuvent se faire entendre que par la bouche des révoltés! Malheur aux régnants qui sont sourds aux justes plaintes des peuples! Si j’avais connu, pour faire entendre le gémissement des malheureux qui demandent justice, un autre appel qu’un cri de guerre, je l’aurais jeté; mais sans doute le temps est loin encore dans l’avenir, où les peuples seront les ouvriers de leurs lois, et n’auront qu’à leur obéir avec fierté, puisqu’elles seront leurs propres commandements de justice; temps heureux où ils auront en main le moyen d’approfondir les lois, pour les améliorer. C’est l’entêtement et la dureté de cœur des puissants qui crée la révolte des peuples. L’homme qui vous parle n’est point parmi les responsables, puisqu’il est parmi les victimes! Compression et déni de justice amènent révolte fatale... Le Christ est venu au secours des petits, qu’oppriment les grands. La torture, inscrite dans les lois, est contraire aux commandements du Christ...
--Oh! Oh! dit le prélat impressionné.
Il se leva, comme pour on ne sait quel involontaire hommage, mouvement qu’il regretta aussitôt.
Et, feignant de s’être levé pour arranger un pli de sa robe, il se rassit en s’occupant de ce soin, et tout en disant:
--Je ne puis vous céler, monsieur, que je trouve à vos paroles quelque chose de touchant. Elles semblent indiquer que vous seriez mieux à votre place ailleurs que sur une grand’route. Ainsi donc, vous vous plaignez du siècle? Eh! monsieur, vous n’êtes pas le seul, ni à vous plaindre, ni... pardonnez-moi l’expression qui est trop juste... à mériter la corde... Les mauvais exemples, je l’avoue, viennent souvent de haut. Le siècle n’est pas très sage.
Il releva la tête:
--... Et si vous aimez, comme on dit, le populaire..., ce n’est pas à nous que cela peut déplaire, monsieur, car nous sommes au Christ... qui naquit charpentier.
--Vous m’excuseriez donc?
--Peut-être... un jour... si vous changiez... de profession!
--Monseigneur, dit Gaspard, puisque vous n’êtes pas l’évêque d’Aix, vous ne pouvez être, je le devine à votre langage, que l’évêque de Castries, pour lequel nos populations ont un pieux respect, et mérité.
--Je suis, en effet, celui que vous dites.
--Ne craignez donc rien de nous. Nous savons, Monseigneur, que vous êtes resté bienfaisant, au faîte des honneurs, et que vous savez étendre sur les pauvres une main digne de l’anneau pastoral...
Et regardant la main du prélat, appuyée et pendante sur le bras du fauteuil:
--Une main de race! ajouta Gaspard avec finesse. Elle ne voudra pas refuser à deux enfants la bénédiction que je persiste à lui demander.
--Monsieur, dit l’évêque, la violence, même sous le masque de l’urbanité parfaite, n’obtiendra rien de votre captif. Obéir à la menace me serait une honte ineffaçable. Je ne relève que de Dieu... Ah! çà, quelle idée vous faites-vous donc du prêtre?
--La plus noble du monde, Monseigneur, surtout sachant à qui je parle; mais s’il y a de bons prêtres, j’en ai vu de mauvais; il en est des prêtres comme des magistrats; et l’apostolat, comme la magistrature, obtiendrait partout un respect comparable à celui que vous inspirez, Monseigneur, si l’un et l’autre avaient moins de défaillances, et publiques. Nous ne voulons, avec vous, que justice et bienveillance. Et si je suis un réprouvé, c’est qu’il y a, selon moi, deux Églises: l’une qui s’éloigne du Christ, l’autre qui le cherche... Ma mémoire a enregistré naguère, et pour toujours, certaine phrase d’une bulle publiée, en 1318, par Jean XXII, qui fut pape chez nous, en Avignon, après avoir été évêque chez nous, à Fréjus. Sa bulle déclarait ceci: «Il y a deux Églises, une charnelle, accablée de richesses, perdue de délices, souillée de crimes; l’autre spirituelle et libre dans sa pauvreté.» Je suis, Monseigneur, le fidèle de celle-ci,--l’Église du cœur, celle de François d’Assise.
Un trait de lumière douce traversa l’âme du bon évêque. Ses paupières battaient; elles se fermèrent un instant; il porta la main sur ses yeux; on ne sait s’il n’essuya pas une larme; il n’oubliait point cependant qu’il avait devant lui--l’adversaire:
--La date de 1318 ne prouve rien contre l’Église éternelle, monsieur; mais vous êtes un homme singulier et un plus singulier bandit... Je ne désespère pas de vous voir finir en ermite, ajouta-t-il en souriant... Suis-je libre enfin?
Gaspard crut comprendre que le vaillant prélat ferait, s’il était libre, ce qu’il refusait à la menace.
--Oui, Monseigneur. Et sans doute me rendrez-vous témoignage quelque jour.
--Je déplore, monsieur, qu’on puisse trouver de si bons sentiments chez un bandit.
--Il serait plus logique et plus juste de vous en réjouir, Monseigneur... Au rebours peut-être de ce que vous pensez, je dis que le bandit a peut-être plus de mérite, en tous cas plus de difficulté que le saint, à garder de bons sentiments.
--Monsieur Gaspard, dit l’évêque avec beaucoup de simplicité, puisque me voici libre et que vous n’exigez plus rien de moi, je vous prie de faire amener ici les deux enfants dont vous m’avez parlé. Vous avez raison: même aux égarés, surtout aux égarés, Christ accorde sa bénédiction. Il a pardonné, sur la croix, au bon larron. En son nom, et n’obéissant qu’à Lui, je bénirai... pour que cette bénédiction devienne votre rachat.
* * * * *
Gaspard avait donné des ordres à Sanplan. Bernard et Thérèse, près de la porte, attendaient, anxieux.
Ils entrèrent, muets d’étonnement, et se jetèrent aux pieds de l’évêque.
Alors Gaspard, avec noblesse:
--Je jure, Monseigneur, de n’employer désormais le zèle de ce jeune homme à aucune œuvre que puisse me reprocher votre conscience.
* * * * *
Les deux fiancés s’inclinaient; et le prêtre fit sur eux le geste auguste de la bénédiction.
CHAPITRE XVI
La mémorable entrevue de l’évêque de Castries et du faux moine dom Pablo.
Les fiancés s’étaient retirés.
--Monseigneur, dit Gaspard, votre carrosse sera, dans quelques minutes, avancé devant le perron. Je viendrai vous en prévenir.
L’évêque n’entendit pas. Debout devant une des fenêtres grand’ouvertes, il s’était pris à regarder le vaste ciel, comme s’il y cherchait une réponse divine aux questions humaines qui se pressaient en lui. Ne pouvait-il rien de plus pour les égarés au milieu desquels il se trouvait et qu’il ne rencontrerait plus jamais? N’avait-il pas encore une parole à prononcer? Laquelle? Dans l’espoir d’un grand bien, ces gens-là vivaient dans le mal. Ce Gaspard était un chef redoutable. N’y avait-il aucun moyen de le déterminer à abandonner une existence coupable? Ne pourrait-on le faire entrer au service du roi? Par quel détour? «Avant de quitter Vaulabelle, ne devrais-je pas du moins tenter, moi, apôtre, de ramener à une politique moins chimérique, un bandit doué de bon sens et capable d’enthousiasme?»
Gaspard, respectant la méditation du prêtre, se taisait, immobile derrière lui, songeant: «M’a-t-il compris? Qui sait? Il portera peut-être jusqu’au pied du trône l’explication de nos révoltes; et peut-être obtiendra-t-il, en même temps que notre grâce, justice pour nous contre le Parlement. Que Teisseire soit vengé, ses assassins punis,--quel triomphe suffisant!...»
Les regards de l’évêque, errant sur l’horizon, au fond des grands espaces muets, revinrent sur la terre; et il tressaillit. Il venait d’apercevoir, dans la grande allée, devant le château, un religieux, en robe de bure, qui faisait mine de lire un bréviaire. C’était Pablo.
Depuis qu’il s’était confessé à Gaspard, et depuis qu’il avait édifié les bandits, Pablo, en apparence toujours le même, était bien changé aux yeux de Gaspard qui, lorsqu’ils étaient seuls tous deux, le traitait de tout autre façon qu’autrefois.
Parmi les volumes dépareillés, dans la bibliothèque ruinée de Vaulabelle, il restait assez de bons livres pour que Pablo se fût amusé à les classer, à les relire, à en entretenir Gaspard. Le passé studieux du faux ermite le ressaisissait. Il retrouvait une intime fierté à s’apercevoir que sa mémoire, enfouie dans l’inconscience, y parlait encore tout bas, le remettait en présence des indignations très nobles qui pourtant l’avaient poussé, par impuissance, à se laisser déchoir... Une régénération intérieure, que rien ne révélait à personne, sinon à Gaspard, était commencée en lui. Bien des fois, Gaspard lui avait exprimé le désir qu’il avait d’être mis en présence d’un prince de la terre, qu’il ferait juge de ses sentiments et qui pourrait porter aux maîtres du peuple, aux ministres, au Roi peut-être, le vœu populaire qu’il prétendait, lui, Gaspard, représenter.
Et Pablo venait de se dire tout à coup que l’évêque de Castries, vénéré de tous, en Provence, pourrait être ce médiateur. Il s’était mis en quête de Gaspard et, ne le trouvant pas, il s’était informé; et il était venu rôder sous les fenêtres de la salle où il le savait en conciliabule avec le prélat.
Il pensait qu’il pourrait, avec l’aide de Gaspard, faire entendre à ce noble personnage la vérité déjà comprise du peuple.
L’évêque, ayant aperçu Pablo, se tourna vers Gaspard:
--On dit, Monsieur, que vous avez attaché à votre troupe, une sorte d’aumônier? Ne serait-ce point cet ermite que je vois passer là-bas?... Avec votre agrément, je voudrais lui parler...
Gaspard s’approcha de la fenêtre vers laquelle Pablo leva les yeux. D’un signe, Gaspard l’appela.
* * * * *
Les bras en croix sur sa poitrine, debout dans sa robe de religieux, déchirée par endroits et assez malpropre, Pablo regardait le prélat d’un air narquois à la fois et déférent.
--Comment se fait-il, dit l’évêque, qu’il y ait parmi ces égarés un homme vêtu de cette robe?
Pablo avait cherché cette entrevue; et voilà qu’en présence de l’évêque, il se sentit intérieurement décontenancé et tout à fait incapable, parce qu’indigne, de formuler la requête qu’il avait méditée. Alors, irrité contre le respect même qui s’imposait à lui, il répondit, avec une rageuse irrévérence:
--Monseigneur, je suis l’aumônier du régiment.
L’évêque regardait fixement ce moine lamentable et audacieux.
Pablo se roidit dans son rôle de bravade. Gaspard regretta de l’avoir appelé sans lui avoir, au préalable, ordonné de prendre une attitude révérencieuse. Il eût voulu lui faire un signe d’intelligence; mais Pablo, le devinant, ne le regardait pas et continuait:
--Au nom de nos braves, je distribue à des pauvres les biens mortels et nécessaires, le pain et le vin, sous les espèces d’écus bien trébuchants. Et quand je n’en ai plus, j’attends que nos voleurs s’en procurent encore. Ma bonne volonté est grande. Cela suffit. Dieu ne demande pas davantage. Il ne juge que l’intention.
--Cette jonglerie doit cesser; vos réponses sont une parodie maligne des doctrines saintes, et un manque de respect pour mon caractère sacré; vous copiez un hérésiarque qui a mérité le feu éternel. Vous renoncerez à cette parodie!
--Monseigneur a raison, dit fermement Gaspard; obéissez-lui.
--J’ai pu causer avec votre chef, poursuivit l’évêque; j’ai vu dans son cœur quelque chose de pur et d’honnête... mais vous, qui êtes-vous?
Le démon d’orgueil s’était emparé de Pablo. Il répondit, avec un mauvais sourire:
--Je suis un honorable coquin.
--Fûtes-vous prêtre? malheureux!
--J’ai étudié pour le devenir.
--Comment êtes-vous tombé à ce degré d’abjection?
Pablo tressaillit, sous l’injure méritée; il répliqua, moqueur:
--Rien n’arrive que par la volonté de Dieu.
--Encore! ces paroles dans votre bouche sont d’abominables blasphèmes!
--Excusez-le, Monseigneur, dit Gaspard; cet homme a souffert, et beaucoup.
Le prélat réfléchit un instant, en silence; puis:
--Je voudrais trouver le chemin de votre cœur. Je vous adjure, si quelque chose d’honnête demeure en vous, et il ne saurait en être autrement, de me parler en homme, en chrétien. Pourquoi répondriez-vous à l’amour par la haine? Un homme qui a étudié pour atteindre au sacerdoce doit avoir bien souffert, en effet, pour être devenu ce que vous êtes.
La voix du prélat s’était faite insinuante, douce comme une main de femme qui toucherait une plaie. La parole de pitié pénétra le cœur de Pablo, dont la figure narquoise changea tout à coup. Elle devint douloureuse:
--C’est ma confession que vous demandez, Monseigneur? dit-il lentement. De grâce ne frappez pas à une porte que j’ai pu entr’ouvrir une fois, mais que je n’ai jamais ouverte toute grande à personne. N’y frappez pas... par pitié pour vous. Le secret de mon âme est trop affreux.
--Parlez, mon fils.
Ce mot acheva de fondre la dureté de cœur du faux ermite. Son visage s’illumina.
A son tour, il parut réfléchir profondément. Après tout, pourquoi ne répondrait-il pas à l’appel évangélique? Dans un entraînement presque involontaire, il avait bravé un prince de l’Église; maintenant le prélat lui parlait le langage de la bienveillance chrétienne. Pourquoi ne déchargerait-il pas son âme du fardeau qui l’oppressait? de toute la colère accumulée en lui depuis tant d’années? Au lieu de s’entêter dans la raillerie coutumière qui le faisait mépriser, pourquoi ne dirait-il pas, à ce représentant de l’Église reniée, les raisons de son reniement? Et, au lieu de lui laisser le souvenir d’un bouffon injurieux, pourquoi n’élèverait-il pas sérieusement en sa présence la protestation qui inspira les réformateurs? A cette idée, son passé de croyant revint en lui, et l’anima. N’avait-il pas naguère, à Solliès, parlé dans une église, du haut d’une chaire, avec une émotion intime qu’il avait pu dissimuler à tous les yeux, mais qu’il n’avait pu se nier à lui-même? Et voilà qu’aujourd’hui, dans cette salle en ruine où, sur les murailles nues, on ne voyait rien qu’un crucifix, il retrouvait, grâce à la présence de l’évêque, quelque chose de la pieuse atmosphère qu’il avait respirée enfant, quelque chose aussi de la solennité de ces églises où il avait jadis ambitieusement rêvé d’être un orateur écouté... Il y rencontrait un auditeur capable de comprendre ce qu’il y avait en lui d’éloquence inutilisée... Toutes ces réflexions bourdonnaient pêle-mêle sous son crâne; et peu à peu il s’attendrissait sur lui-même, sur sa chute, sur ses souvenirs d’enfant et de lévite innocent:
--Puisque vous avez su rendre justice aux sentiments de notre chef, Monseigneur, et puisque vous ne me jugez pas indigne de toute pitié, je parlerai...
Il se recueillit et commença d’un ton très doux:
--Avec la foule innombrable des chrétiens, avec ceux qui travaillent pour gagner le pain quotidien, avec les laboureurs et les artisans, avec tous les humbles, avec tous les pauvres, j’ai, tout petit, tourné les yeux vers la crèche, et j’ai aimé Dieu-enfant de toute mon âme.
Déjà Pablo oubliait l’évêque. Le son de sa propre voix lui paraissait celui d’une voix étrangère qui le subjuguait lui-même. Les crèches provençales que, étant petit, au jour de Noël, il avait construites sous les yeux et avec les conseils de sa mère, il les revit avec émotion, seulement parce qu’il venait d’entendre ce mot: «Amour», si souvent profané par les lèvres humaines et auquel la pitié avait rendu tout son sens divin. Et Pablo, comme en un songe, retrouva dans sa mémoire un vieux chant latin; et il murmura, en extase, comme un moine des siècles lointains:
«_Stabat mater speciosa, Juxta fænum graciosa, Dum jacebat parvulus..._»
L’évêque, confondu, crut assister à un miracle, à une transfiguration, lorsque Pablo reprit d’une voix douce de mère en deuil et visionnaire:
--«Marie, Dame de courtoisie, que ressentais-tu, quand le Dieu ton fils suçait ton lait? Comment ne mourais-tu pas de joie en l’embrassant?...» Je grandissais, Monseigneur, dans ces extases; et, avec tout le petit peuple, j’attendais la réalisation des promesses évangéliques... Et ce qui m’arriva à ce moment-là, je n’en ai jamais fait confidence à personne (il regarda Gaspard), à personne.
«C’est à ce moment-là que je reçus, par la malignité monstrueuse d’un prêtre, la révélation du démoniaque. Ce prêtre m’instruisait, et il avait tous les dehors d’un clerc respectable. Il savait que ma mère, en mourant, deux ans après la mort de mon père, m’avait laissé la garde d’une petite sœur moins âgée que moi de six années. Quand j’approchai de mes vingt ans, elle n’était encore qu’une enfant; et tout ce que la paternité a de plus secourable, de plus protecteur, je l’éprouvais pour elle. Le prêtre indigne me pria de lui confier son éducation religieuse... Il put passer avec elle de longues heures dans la solitude; et il abusa de son ignorance. Il ne fut pas puni. On me déclara qu’il fallait «étouffer le scandale»!
--On eut tort, dit l’évêque sévèrement. Proclamation du scandale et punition des coupables, c’est le moyen unique d’inspirer la foi dans l’équité et d’assurer le respect de notre ordre comme celui de toute justice.
Pablo poursuivit:
--Elle mourut dans l’épouvante; et en moi, alors, brusquement, s’engouffrèrent la rage, l’incrédulité et la haine... Je me détournai avec horreur de la cléricature; et, avec des yeux tout nouveaux, jetant mes regards sur le monde, je n’y vis plus qu’abomination,... un océan d’iniquités débordantes.
L’évêque leva les yeux vers le crucifix:
--C’est à ce moment, dit-il, que le démon, profitant du mal accompli par un infâme, troubla la netteté de votre intelligence. Il ne fallait pas conclure à l’infamie de tous d’après celle d’un seul. Mon fils, le prêtre est un homme, guetté par les passions. L’héroïsme de l’entier renoncement n’est pas facile à tous. Les saints ne sont pas innombrables. Mais il ne faut jamais oublier que, même lorsque, à l’autel, elle est élevée par des mains indignes, l’hostie reste toute blanche.
Pablo n’écoutait plus. Ses rages l’avaient ressaisi; il jeta un regard haineux sur le prêtre qui le blâmait; et, s’exaltant dans une sorte de fureur sacrée, il rappela, en apôtre accusateur, les périodes les plus douloureuses dans l’histoire des peuples trahis par de mauvais bergers.
Ses récentes lectures lui fournirent, contre l’iniquité du monde, les éléments précis d’une diatribe qui, de parole en parole, s’enflait du souffle de sa colère passionnée; ainsi la vague appelle la vague sous le fouet de l’orage. Sa voix grondait; son esprit fulminait. Un Savonarole n’eût pas désavoué cette éloquence inattendue et vraiment formidable... Voici qu’il s’écriait: «N’invoquez pas l’ignorance des siècles lointains;--les maîtres d’alors avaient, aussi bien que nous et plus près d’eux, le Christ tout entier, c’est-à-dire toute la vraie science des cœurs... et ils la foulaient aux pieds!» Il dit, et, pour conclure, rassembla, comme en un faisceau, de grandes invectives qui s’achevèrent en malédictions...
Tout à coup il s’arrêta, vraiment épuisé par tant de violence; et, sa voix retombant à de calmes notes plaintives qui inspiraient la pitié, il murmura, comme l’apôtre lorsqu’il trouva vide le Tombeau: «J’avais un Dieu... voici que je ne l’ai plus... qu’en avez-vous fait?... où l’avez-vous mis?»
Le visage du moine n’exprimait plus que de la tristesse. Il se tut.
Après avoir respecté un moment son douloureux silence, l’évêque lui dit avec bonté:
--Mon fils, la force de vos indignations et de vos regrets, est terrible. Vos repentirs ne pourraient-ils l’égaler? Vous demandez la justice aux hommes? Peut-être n’est-elle pas de la terre!... Vous avez fait de votre beau désir la pire des damnations. Que cela vous soit compté! Mais, croyez-moi, quittez votre genre de vie, fuyez les cavernes; combattez en vous la rage stérile; rappelez-vous vos prières d’enfant... Vous les murmuriez tout à l’heure...
Il ajouta: