Part 22
--Évidemment; quelque professeur de théologie dogmatique ou de philosophie classique écartera les bras, écarquillera les jambes, et s’écriera en hochant la tête: «Quelle manifestation d’individualisme exacerbé!» Il ne s’agit pas de grands mots, mon cher garçon: la vérité est qu’il n’y a rien au monde de plus réel que les chimères actuelles de quelques esprits d’élite. Rien n’unit plus sûrement les hommes que ces rêves. Oublions que nous sommes des militaires. Nous voici devenus des civils. La rue est obstruée par un monstre, un joyeux monstre à deux têtes, qui se fait un jeu de taper sur les passants. Il ne m’a pas encore touché, mais à la seule pensée qu’il puisse me frapper, insulter la femme que j’aime, attenter à ma liberté, à cette seule pensée, mon orgueil se cabre. Seul, je ne puis le dompter. Mais, apercevant à mes côtés un homme aussi fier, aussi hardi que moi, je lui dis: «A nous deux, empêchons-le de nous frapper l’un et l’autre.» Nous courons sus au monstre. Certes, c’est là un grossier exemple, mais ce monstre à deux têtes symbolise tout ce qui entrave ma pensée, tout ce qui fait violence à ma volonté, tout ce qui humilie le respect que je porte à ma propre personnalité. Et ce n’est pas alors la sotte pitié du prochain, mais bien le divin amour de moi-même qui joint mes efforts à ceux d’autres hommes, mes semblables par l’esprit!
Nazanskiï se tut, évidemment fatigué par cet effort nerveux inaccoutumé. Au bout de quelques minutes, il reprit mollement:
--Oui, mon cher Georges Alexéievitch, à côté de nous bouillonne une vie intense et compliquée, à côté de nous naissent des idées divines et enflammées, à côté de nous tombent en ruines les vieilles idoles dorées, et nous, immobiles dans nos stalles, les poings sur les hanches, nous hennissons: «Tas d’idiots, de pékins! Vous avez besoin d’être rossés!» Voilà ce que la vie ne nous pardonnera jamais!
Il se redressa, s’emmitoufla dans sa capote, et ajouta avec lassitude:
--Il fait froid, rentrons.
Romachov fit sortir la barque des roseaux. Le soleil s’était couché derrière les toits lointains de la ville, qui se découpaient tout noirs sur le ciel empourpré. De-ci, de-là, des reflets de feu se jouaient encore aux vitres des fenêtres. Du côté du couchant, l’eau était lisse et d’un rose joyeux, tandis que, derrière le bateau, elle s’était déjà assombrie et ridée.
Romachov dit tout à coup répondant à ses propres pensées:
--Vous avez raison. Je donnerai ma démission. Je ne sais pas encore ce que je ferai ensuite, mais j’avais déjà eu cette idée.
Nazanskiï, enveloppé dans sa capote, frissonnait.
--Donnez-la, donnez-la votre démission, dit-il. Il y a en vous un je ne sais quoi que je ne saurais définir, une sorte de lumière intérieure. Dans notre tanière on l’éteindrait. On se contenterait de cracher dessus et on l’éteindrait. Le principal, c’est de n’avoir pas peur de vivre. Ne redoutez pas la vie: elle est belle, joyeuse, intéressante. Et admettons même que vous ne réussissiez pas, que vous tombiez jusqu’au vagabondage, jusqu’à l’ivrognerie... Et puis après... Parole d’honneur, mon cher ami, n’importe quel vagabond a une existence dix mille fois plus remplie et plus intéressante que celle d’Adam Ivanytch Zegrjt ou du capitaine Sliva. Le vagabond, du moins, erre par le vaste monde, il voit des villes et des villages, se lie avec des milliers d’êtres originaux, insouciants, délicieux; il observe, écoute, dort sur l’herbe humide, n’est attaché à rien, ne craint personne, adore la liberté de toutes les fibres de son être. Que les hommes sont bornés! N’est-ce pas au fond la même chose que de manger un gardon ou une selle de chevreuil aux truffes, de s’enivrer avec de l’eau-de-vie ou du vin de Champagne, de mourir sous un baldaquin ou au poste de police? Ce sont des détails, de simples commodités, de petites habitudes vite oubliées. Tout cela ne fait qu’assombrir et diminuer le but principal et important de la vie. Je vois souvent des enterrements luxueux. Dans un cercueil en argent, sous d’imbéciles panaches, est couché un singe crevé, et d’autres singes vivants suivent le premier, les mines allongées, la poitrine et le dos couverts de ridicules chamarrures. Et toutes ces visites, ces rapports, ces séances... Non, mon cher, il n’y a qu’une chose qui soit belle, immuable, irremplaçable: c’est une âme libre et indépendante ou la pensée créatrice et la soif joyeuse de la vie. Les truffes peuvent exister ou ne pas exister, c’est un caprice du hasard. Un simple cocher, pourvu qu’il ne soit pas trop bête, apprendra en moins d’un an à régner convenablement et avec une certaine dignité. Mais jamais le singe orgueilleux, gras, important et stupide, qui se prélasse dans la voiture avec un monocle ballottant sur sa grosse panse, ne sera capable de comprendre toute l’orgueilleuse beauté de la liberté; jamais il n’éprouvera les joies de l’inspiration; jamais il ne versera de chaudes larmes d’enthousiasme à l’apparition du premier duvet sur les branches de saule!
Une forte quinte de toux secoua Nazanskiï. Il cracha par-dessus bord et reprit:
--Partez, Romachov. Je vous parle en connaissance de cause, car moi-même j’ai goûté la liberté et, si je suis revenu dans cette infecte cage... la faute en est à... vous me comprenez. Jetez-vous hardiment dans la vie, elle ne vous trompera pas. Elle ressemble à un grand édifice aux milliers de chambres brillamment illuminées, parées de tableaux merveilleux, habitées par des êtres exquis et intelligents, où règnent les rires, les chants, les danses, l’amour, tout ce que l’on offre de beau et de majestueux. Dans ce palais, vous n’avez su voir jusqu’à présent qu’un petit réduit sombre, étroit, plein de poussière et de toiles d’araignée--et vous craignez de le quitter!
Romachov aborda au ponton et aida Nazanskiï à débarquer. Il faisait déjà nuit quand ils arrivèrent au logis de ce dernier. Romachov aida son camarade à se mettre au lit, puis il plaça sur lui une couverture et sa capote.
Nazanskiï grelottait si fort qu’on entendait ses dents claquer. Tout ramassé en boule, la tête enfoncée dans l’oreiller, il disait d’une voix enfantine et pitoyable:
--Oh! comme je crains ma chambre!... Quels songes, quels songes!
--Voulez-vous que je passe la nuit auprès de vous? proposa Romachov.
--Non, non, ne restez pas. Envoyez chercher, je vous prie, un peu de bromure... et... un peu d’eau-de-vie. Je n’ai plus le sou...
Romachov demeura près de lui jusqu’à onze heures du soir. Peu à peu, Nazanskiï cessa de frissonner. Il ouvrit soudain des yeux énormes, tout brillants de fièvre, et dit avec fermeté:
--Maintenant, partez! Adieu.
--Adieu, dit tristement Romachov.
Il voulait dire: «Adieu, maître», mais il s’intimida et ajouta seulement par manière de plaisanterie forcée:
--Pourquoi adieu? Pourquoi pas au revoir?
Nazanskiï eut un ricanement inattendu, sinistre et stupide.
--Et pourquoi pas _au réservoir_? cria-t-il d’une voix démente.
Romachov se sentit tout entier secoué d’un frisson de terreur.
XXII
En approchant de sa demeure, Romachov vit avec étonnement une lumière indécise poindre à la fenêtre, parmi la chaude obscurité de cette nuit d’été. «Qu’y a-t-il donc? se dit-il avec inquiétude et il pressa involontairement le pas. Mes témoins sont peut-être revenus pour m’annoncer les conditions du duel.» Dans l’antichambre, il heurta Gaïnane qu’il n’avait pas aperçu, prit peur, tressaillit, et s’écria, courroucé:
--Ah! diable! C’est toi, Gaïnane? Qui est chez moi?
Malgré l’obscurité, il comprit que Gaïnane, suivant son habitude, sautillait sur place.
--Une dame est venue. Elle t’attend.
Romachov ouvrit la porte. Les dernières flammèches de la lampe, dont le pétrole était consumé, s’éteignaient en pétillant. Il aperçut vaguement, dans la demi-obscurité une silhouette de femme immobile assise sur le lit.
--Chourotchka! dit Romachov oppressé, et doucement, sur la pointe des pieds, il s’approcha du lit.--Chourotchka, c’est vous!
--Chut! Asseyez-vous, répondit-elle dans un chuchotement hâtif. Éteignez la lumière...
Il souffla la lampe. La timide petite flamme bleue mourut: l’obscurité envahit la chambre, et dans le silence, le réveille-matin qui semblait jusqu’alors muet, précipita son tic-tac. Romachov s’assit à côté d’Alexandra Pétrovna sans la regarder. Un étrange sentiment de crainte et d’émotion arrêtait les battements de son cœur et l’empêchait de parler.
--Qu’y a-t-il derrière ce mur? demanda Chourotchka. Peut-on entendre ce qui se passe ici?
--Non, il y a là une chambre vide... de vieux meubles... Mon propriétaire est menuisier. Nous pouvons causer à haute voix.
Cependant, ils continuèrent à parler tout bas; ce chuchotement saccadé et furtif, dans les ténèbres, décelait leur crainte et leur confusion. Ils se touchaient presque l’un l’autre, Romachov sentait le sang affluer à ses tempes en de sourds bourdonnements.
--Pourquoi, pourquoi avez-vous fait cela? commença-t-elle doucement, mais en donnant à sa voix une inflexion de reproche passionné.
Elle lui posa la main sur les genoux. A travers ses vêtements, il en sentit la chaleur nerveuse, soupira longuement et ferma les yeux: l’obscurité ne lui parut pas plus profonde, mais de noirs ovales entourés d’un halo bleu flottèrent, tels des lacs de rêve, devant ses yeux.
--Rappelez-vous, je vous avais pourtant prié de vous contenir. Non, non, je ne vous fais pas de reproches. Vous ne lui avez pas cherché querelle, je le sais. Mais au moment où la bête sauvage s’est éveillée en vous, vous auriez dû au moins penser à moi, ne fût-ce qu’un instant, et vous maîtriser. Vous ne m’avez jamais aimée.
--Je vous aime, fit doucement Romachov, et de ses doigts tremblants, il lui prit la main, timidement.
Chourotchka la retira au bout d’un instant, doucement, doucement, presque à regret et comme si elle eût craint de lui faire de la peine.
--Oui, je sais que ni vous, ni lui ne m’avez nommée, mais votre chevaleresque courtoisie a été bien inutile, les cancans vont leur train.
--Pardonnez-moi, je n’étais plus maître de moi... La jalousie m’aveuglait, dit péniblement Romachov.
Un petit rire sarcastique agita longuement Chourotchka:
--La jalousie? Croyez-vous qu’après votre rixe mon mari ait été assez magnanime pour ne pas se donner le plaisir de me raconter où vous aviez passé votre soirée avant de venir au mess?... Il m’a aussi parlé de Nazanskiï.
--Pardonnez-moi, répétait Romachov. Je n’ai rien fait de mal là-bas. Pardonnez-moi.
Soudain elle éleva la voix, et d’un ton ferme et sévère:
--Écoutez, Georges Alexéievitch. Les minutes me sont précieuses. Je vous ai déjà attendu près d’une heure. Aussi parlons affaires, voulez-vous?... Vous savez ce que Volodia est pour moi. Je ne l’aime pas, mais j’ai usé la moitié de mon être pour lui. J’ai plus d’amour-propre que lui. Il a raté deux fois ses examens d’entrée à l’Académie, et cela m’a causé plus de dépit et de chagrin qu’à lui-même. Tous ces rêves d’état-major n’appartiennent qu’à moi, entièrement à moi. J’ai entraîné mon mari de toutes mes forces, je l’ai aiguillonné, je lui ai seriné toutes les matières de l’examen, j’ai excité son orgueil, je l’ai relevé dans ses moments de découragement. En un mot, c’est mon œuvre de prédilection, mon point faible. Je ne puis arracher ces rêves de mon cœur. Malgré tout, il entrera à l’Académie d’État-Major.
Romachov demeurait silencieux, la tête basse, le menton entre les mains. Il sentit soudain Chourotchka lui caresser doucement les cheveux. Triste, perplexe, il s’enquit:
--Que puis-je faire?
Elle lui jeta ses bras autour du cou et, tendrement, l’attira contre sa poitrine. Elle n’avait pas de corset. Troublé, Romachov sentit sur sa joue le contact de ce corps élastique à l’odeur chaude et voluptueuse. Quand elle parlait, son souffle lui effleurait les cheveux.
--Tu te rappelles... le soir du pique-nique? Je t’ai dit ce jour-là toute la vérité. Je ne l’aime pas. Mais songe! quatre ans, quatre ans entiers d’espérances, de rêves, de projets et de travail acharné et assommant! Tu le sais bien, je déteste jusqu’à en mourir cette vie d’officiers, mesquine et misérable. Je veux être toujours bien habillée, belle, élégante, j’ai soif d’égards, je suis ambitieuse! Et voilà que pour une rixe stupide d’ivrognes, pour un scandale d’officiers--tout est fini, brisé! Oh! mais c’est terrible! Je n’ai jamais été mère, mais j’en ai les sentiments: j’ai un enfant qui grandit--enfant aimé, choyé,--toutes mes espérances reposent sur lui, je lui ai consacré tous mes soucis, mes larmes, mes nuits sans sommeil... et soudain--par une absurdité, un hasard fatal, mon enfant joue près de la fenêtre; sa bonne se détourne et le voilà qui tombe sur les pavés. Oui, cher, ce n’est qu’avec ce désespoir maternel que je puis comparer mon malheur et ma colère. Mais je ne t’accuse pas.
Replié sur lui-même, Romachov était assis dans une position incommode, et craignait que le poids de son corps ne fût par trop lourd pour Chourotchka, mais il serait resté ainsi avec joie des heures entières, heureux d’entendre, dans une sorte d’enivrement, les battements rapides et précis de son petit cœur.
--Tu m’écoutes? demanda-t-elle, penchée sur lui.
--Oui... oui... parle... Si c’est possible, je ferai tout ce que tu voudras...
--Non, non. Écoute-moi jusqu’au bout. Si tu le tues ou si on ne le laisse pas se présenter à l’Académie, tout sera fini. Ce jour-là, je m’en irai n’importe où, à Pétersbourg, à Odessa, à Kiev. Ne crois pas que ce soit là un truc de roman feuilleton. Je ne cherche pas à t’effrayer par des phrases à effet. Mais je sais que je suis jeune, intelligente, instruite. Pas jolie, c’est vrai, mais je saurai être plus attrayante que beaucoup de belles personnes qui, dans les bals publics, reçoivent des prix de beauté sous forme de plateaux en maillechort ou de réveils à musique. Je me consumerai rapidement, mais au moins aurai-je brûlé un instant d’un magnifique éclat, tel un beau feu d’artifice.
Romachov considérait la fenêtre. Ses yeux, habitués maintenant à l’obscurité, discernaient les contours indécis des croisillons.
--Ne parle pas ainsi, cela me fait mal. Si tu veux, je refuserai demain de me battre, je lui ferai toutes les excuses nécessaires. Est-ce cela que tu désires?
Un instant, elle garda le silence. Le réveil emplissait, de son tic-tac métallique, tous les coins de la chambre. Enfin, d’une voix presque imperceptible, elle dit avec une expression que Romachov ne put saisir:
--Je savais bien que tu me proposerais cela.
Il releva brusquement la tête et, bien qu’elle le retînt par le cou, il se redressa:
--Je n’ai pas peur, dit-il d’une voix sourde.
--Non, non, reprit-elle, dans un gémissement suppliant et passionné. Rapproche-toi de moi... comme avant... Viens donc!...
Elle l’enlaça de nouveau de ses bras et lui murmura, tandis que sa fine chevelure lui chatouillait le visage et que son souffle chaud lui caressait la joue:
--Tu ne m’as pas comprise. Mon idée est toute différente. Mais tu m’intimides. Tu es si pur, si bon, je suis toute gênée de te parler de ces choses. Je calcule trop, je suis si mauvaise...
--Non, dis tout. Je t’aime.
--Alors, écoute, balbutia-t-elle, et Romachov devina plutôt qu’il n’entendit ses paroles.--Si tu refuses de te battre, que de hontes et de douleurs retomberont sur toi!... Non, non, ce n’est pas encore ce que je voulais te dire. Ah! mon Dieu! je ne veux pas te mentir en cet instant... Mon chéri, j’ai tout réfléchi, j’ai tout pesé depuis longtemps. Suppose que tu refuses de te battre: mon mari est réhabilité; mais, comprends-moi bien, une réconciliation de cette sorte laisse toujours le champ libre aux malentendus et aux suppositions injurieuses... Me comprends-tu? demanda-t-elle avec une tendresse mélancolique en l’embrassant craintivement sur les cheveux.
--Oui, eh bien?
--Eh bien! Il est presque certain qu’on ne laisserait plus mon mari se présenter à l’examen. La réputation d’un officier d’état-major doit être irréprochable. Tandis que si vous vous battez, c’est différent. Il y a dans le duel un côté héroïque. On pardonne beaucoup, beaucoup, aux hommes qui se comportent bien sur le terrain... Après le duel, tu pourras faire des excuses... si tu veux... mais ceci est ton affaire...
Étroitement enlacés, visage contre visage, haleine contre haleine, ils parlaient à voix très basse, tels des conspirateurs. Mais Romachov sentait se glisser entre eux un invisible mauvais génie, et un souffle mystérieux glacer son âme. Il voulut de nouveau se dégager, mais elle ne le lâchait pas. S’efforçant de cacher sa sourde irritation, il lui dit sèchement:
--De grâce, explique-toi franchement! Je consens à tout.
Alors elle se mit à lui parler impérieusement, tout près de la bouche, et ses paroles semblaient de rapides et palpitants baisers:
--Il faut absolument que vous vous battiez demain. Mais personne ne sera blessé. Comprends, comprends-moi... et ne me condamne pas. Je suis la première à mépriser les poltrons. Je suis femme. Pourtant, fais cela pour moi, Georges. Non, ne me demande rien au sujet de mon mari, il est prévenu. J’ai tout, tout arrangé.
Il était enfin parvenu à dégager sa tête de l’étreinte de ces bras si doux et si forts. Il se leva et dit avec fermeté:
--C’est entendu. J’y consens.
Elle se leva également. L’obscurité cachait ses mouvements à Romachov; pourtant, il devinait qu’elle rajustait ses cheveux.
--Tu pars? demanda-t-il.
--Adieu! soupira-t-elle faiblement. Embrasse-moi pour la dernière fois.
Le cœur de Romachov tressaillit de pitié et d’amour. Il la chercha à tâtons dans l’ombre et, l’ayant trouvée, il couvrit de baisers ses yeux et ses joues baignées de larmes silencieuses. Il en fut tout ému.
--Ma chérie... ne pleure pas... Sacha... chérie... répétait-il tendrement.
Subitement, elle se jeta à son cou; lui pressant la bouche, elle se colla tout contre lui et, de ses lèvres brûlantes, elle balbutia, frissonnante et respirant à peine:
--Je ne puis te quitter ainsi! Nous ne nous reverrons plus. Ne craignons plus rien... Je le veux, je le veux. Une fois au moins... prenons notre bonheur... Chéri, viens donc, viens!
Et tous deux furent pris d’un brûlant, d’un divin délire. Un irrésistible tourbillon les emporta, et avec eux toute la chambre et tout l’univers. Un instant, sur la tache blanche de l’oreiller, Romachov entrevit, comme en un conte, les yeux de Chourotchka rayonnant d’une félicité suprême, et leurs lèvres, avidement, se rencontrèrent...
--Puis-je te reconduire? demanda-t-il en accompagnant Chourotchka jusqu’à la porte de la cour.
--Au nom du ciel, cher... ne fais pas cela! Je ne suis déjà restée que trop longtemps avec toi. Quelle heure est-il?
--Je ne sais pas... attends, je vais allumer.
--Inutile, qu’importe. Adieu!
Elle tardait à partir et restait debout, appuyée contre la porte. De la terre et des pavés montait l’odeur sèche et capiteuse des nuits chaudes. Il faisait sombre, mais, à travers l’obscurité, Romachov s’aperçut, comme naguère dans le bois, qu’une étrange lueur blanche illuminait le visage de Chourotchka et qu’elle devenait semblable à une statue de marbre.
--Allons, adieu, cher, dit-elle enfin d’une voix brisée. Adieu!
Ils s’embrassèrent, mais les lèvres de Chourotchka étaient maintenant froides et immobiles. A pas pressés, elle traversa la cour et disparut aussitôt dans les ténèbres.
Romachov demeura sur le seuil jusqu’au moment où il entendit le guichet se refermer. Alors il revint à sa chambre. Une forte, mais délicieuse fatigue l’accablait: il s’endormit à peine déshabillé, s’enivrant une dernière fois de l’odeur légère et douce qui se dégageait de l’oreiller, l’odeur des cheveux de Chourotchka, de son parfum, de son jeune corps.
XXIII
2 juin 18..
Place de Z...
A Sa Haute Noblesse le colonel commandant le N... régiment, le capitaine Ditz du même régiment.
RAPPORT
J’ai l’honneur de rendre compte à votre Haute Noblesse que le duel entre le lieutenant Nicolaiev et le sous-lieutenant Romachov a eu lieu aujourd’hui 2 juin, conformément aux conditions qui vous avaient été soumises hier, 1er juin. Les adversaires se sont rencontrés à six heures moins dix minutes du matin dans le bois appelé «La Chênaie», situé à trois verstes et demie de la ville.
«Le duel, y compris le temps nécessaire pour les signaux, dura une minute dix secondes. Les places avaient été tirées au sort. Au commandement de: «En avant», les deux adversaires se sont avancés l’un sur l’autre. Le coup de feu du lieutenant Nicolaiev atteignit le lieutenant Romachov à la partie supérieure droite du ventre. Le lieutenant Nicolaiev s’était arrêté pour tirer, et était resté sur place pour attendre le coup de feu de son adversaire. Lorsque le laps de temps prescrit pour la riposte fut écoulé, on constata que le sous-lieutenant Romachov n’était pas en état de la faire. En conséquence, les témoins du sous-lieutenant Romachov proposèrent de considérer le duel comme terminé. Ce qui fut adopté après assentiment général. Pendant qu’on le transportait en voiture à l’hôpital, le sous-lieutenant Romachov tomba dans une profonde syncope et succomba au bout de sept minutes aux suites d’une hémorragie interne.
«Les témoins du lieutenant Nicolaiev étaient le lieutenant Vassine et moi; ceux du sous-lieutenant Romachov: les lieutenants Bek-Agamalov et Vietkine. D’un consentement unanime, la direction du duel m’avait été confiée. Ci-joint le certificat du médecin aide-major Znoïko.
«Le capitaine en second,
«DITZ.»
POSTFACE
Il y a tantôt dix-sept ans que parut la première édition russe de ce livre: énorme laps de temps dans la courte vie humaine; quelques siècles dans l’existence de la malheureuse Russie.
L’auteur avait conçu ce roman bien avant la guerre russo-japonaise; il l’écrivit, le cœur navré, uniquement guidé par son profond amour de la patrie et de l’armée; et, s’il découvrit--peut-être un peu rudement--les plaies dont celles-ci souffraient, ce n’était pas par raillerie mais dans le seul souci de les guérir. Cependant l’amertume qui empoisonna son âme pendant cette guerre inutile, désastreuse et sans gloire l’aveugla et lui enleva cet équilibre entre l’esprit et le cœur, cette calme sérénité indispensables à la création d’une œuvre purement artistique. Toutefois, s’il est vrai que ce livre ait pu exercer, grâce à sa large diffusion, une quelconque influence sur la rénovation de l’armée russe, pendant les dix années qui séparèrent la campagne de Mandchourie de la Grande Guerre, l’auteur estime aujourd’hui encore n’avoir pas fait œuvre vaine.
Pendant cette période en effet l’armée russe a été traitée comme un rucher dont le maître ouvre les ruches vieillies et mal ventilées, pour en retirer les bourdons et les abeilles malades et transporter les bien portantes dans une nouvelle ruche sèche, solide: ce sont toujours les mêmes abeilles, mais déjà la ruche bourdonne d’une fébrile activité!
L’armée qui partit en 1914 contre les Allemands était au-dessus de tout éloge, tant par sa préparation militaire que par ses qualités morales et son enthousiasme inouï. Le cadre des officiers de carrière et le premier contingent de ceux de réserve méritent des louanges éternelles. Quand, à la bataille, un régiment perdait 30 % de son effectif, le nombre des officiers tués et blessés atteignait 75 %; et s’il perdait la moitié de ses hommes, il ne conservait pas un seul chef. L’officier russe a toujours eu pour règle d’entraîner le soldat à l’attaque et non pas de l’y suivre.