Le droit à la force

Part 9

Chapter 93,721 wordsPublic domain

—«Vous ignoriez cette façon d’exécuter un supérieur devenu odieux?... Ça se pratique parfois dans le bâtiment ... Un lourd outil dégringole de haut, sans que jamais on découvre quelle main l’a maladroitement laissé échapper ... Une planche, formant bascule sur le vide, d’aplomb d’un côté, touche à peine de l’autre, et cède sous le pied ...

—Non!...» s’exclama Crapart.

—«Vraiment, cher monsieur ... vous ne saviez pas?...

—Aucune idée!... C’est fréquent?...

—Ça arrive.»

Clément vit une pâleur couvrir la face de l’homme enrichi. Celui-ci pensait: «Alors ... moi ... qui vais souvent sur le chantier ...» Ferdinand Crapart, sorti du peuple, se sentait loin de l’ouvrier, de toute la distance de sa propre vanité ajoutée à l’envie d’en bas. Distance agréable à mesurer du haut de ses millions ... Mais, brusquement, à cette minute, fumante de haine.

—«Diable!... ce Baraudier ... un butor ... On me croit peut-être derrière lui ... Moi, je suis juste ...

—Oui, monsieur, on vous croit derrière lui. Ne l’êtes-vous pas? Ne gardez-vous pas cet entrepreneur à cause des bas prix qu’il obtient?... Vous ne vous inquiétez pas de quelle manière?...

—Parbleu! suis-je architecte?... Cela vous regarde.

—Aussi je viens vous rendre compte.

—Ce soir ... comme cela ... en cabinet particulier?...» ricana l’inventeur du «Glaçon».

—«Vous pouviez avoir la fantaisie d’aller demain matin voir les travaux ...

—Enfin, que s’est-il passé?»

Clément raconta, de sa manière nette et simple:

—«Je soupçonnais le sabotage. De fait, je l’avais constaté,—mais seulement le sabotage de temps, rien encore de criminel. C’étaient surtout les limousinants, les garçons, qui, pour contraindre les compagnons à donner moins de travail, leur portaient les matériaux avec une lenteur, une parcimonie savantes ... Le mortier n’était pas fait ... la meulière qu’on montait était terreuse, ne convenait pas ... Il fallait la redescendre ... Et comme nous sommes très haut ...

—A coups de trique ...» murmura le marquis de Theuville ... «Mes aïeux menaient ça à coups de trique ...

—Il leur en a coûté la tête,» observa Fontès. «Sans compter leurs biens ...

—Ah! leurs biens,» fit le vieillard, «pour ce qu’ils m’en ont laissé ...»

Chopette lui rit au nez, en humant l’eau de mer d’une coquille.

—«Pauvr’ Chacal! V’là ce que c’est. Moi, je suis pour le peuple. Est-ce qu’un maçon, même qui sabote, fait pas plus de besogne que vous, vieux noctambule, vieux papillon de nuit, qui battez la flemme le jour ... et cartonnez du soir au matin?...»

Une méchanceté luisait dans les yeux en velours noir, sifflait sur la pourpre vive des lèvres. Chopette écoutait, en ayant l’air absorbée par sa gourmandise. Une solidarité de caste la dressait contre ce qu’elle estimait, à part soi, «ce poseur d’architecte, ce gros sac à thunes de Ninand, et cette vieille chiffe de Chacal». Bravo pour les zigues du chantier, là-bas, s’ils faisaient des sales blagues aux _borgeois_. Sournoise en sa rigolade intérieure, elle ne perdait pas une syllabe. Fontès, pourtant, baissait la voix, tête contre tête avec Crapart, en reprenant son récit:

—«Je me méfiais pour le mur de la façade, en haut, celui qui soutient la corniche. Et d’autant qu’à plusieurs reprises, je sentis qu’on voulait m’empêcher de monter. Ils ne m’attendaient pas si matin. C’était Baraudier qui, dans l’ordre des choses, devait faire l’ascension. N’importe, je m’engageai dans l’échafaudage, grimpai les échelles ... Un maître-compagnon me suivait, avec son souffleur. Je les entendis chuchoter ... Mais tout à l’idée du mur, je ne sais ... pour une fois ... ma prudence immédiate se trouvait en défaut. Enfin, comme j’arrivais au cinquième étage, et que j’allais mettre le pied sur la planche, entre le dernier boulin et la maçonnerie, je sentis comme un courant magnétique ... je ne sais quoi ... Je me tournai ... Les deux ouvriers étaient en lutte muette. L’un étreignait le bras de l’autre, qui faisait le geste de me toucher. Ils s’immobilisèrent, hagards ... Leurs yeux allèrent à la planche. Enfin, ce qui se passa exactement, je n’en sais rien. Mais ça y était.

—Quoi?» demanda Crapart, blême.

—«Eh bien, la planche posait sur le boulin, vous savez ... le boulin ... la traverse entre les échasses ... Mais, du côté de la construction, elle ne tenait que par une saillie de mortier grosse comme une noix ... rien.»

Crapart jura.

—«Qu’est-ce que vous avez fait?

—J’ai prié le maître-compagnon de passer devant.

—Alors?...

—Alors, il a d’abord assujetti la planche. Puis il a traversé. Je l’ai suivi.

—Qu’a-t-il dit?

—Pas un mot.

—Mais ils allaient vous retenir?... au moment où vous vous êtes retourné?

—Peut-être ...

—Leur mouvement?...

—Sans doute ... Enfin ... il ne s’agit pas de moi ... Je crois que j’aurais écopé pour un autre. Ça n’est pas tout. Savez-vous ce que j’ai constaté ensuite?

—Quoi encore?

—Le sabotage ... le vrai, cette fois ... le sabotage meurtrier. Le mur creux ... On n’avait fait que le parement ... La corniche aurait porté sur le vide ...

—Et se serait écroulée?...

—Tôt ou tard.

—Ah! les brigands!... cria l’inventeur du «Glaçon», en frappant sur la table. Les bandits!... Il faut les dénoncer ... les envoyer au bagne!...»

De vert qu’il était tout à l’heure, Crapart devenait cramoisi. Ses yeux, naturellement saillants, semblaient sortir des orbites. Le genre d’énergie dont il était doué ne pouvant le servir dans des circonstances imprévues, dont les données lui échappaient, il éprouvait, lui qui avait tant renversé d’obstacles, l’exaspération d’une soudaine impuissance.

—«Ce sont des gredins!» clamait-il. «Qu’est-ce qu’on leur a fait pour qu’ils nous massacrent? On les paie. On paie leurs journées ... Baraudier est dur ... Mais avec ces sales bougres ... Si on ne les tenait pas!...»

Fontès le regardait, profondément. Chopette, les coudes sur la nappe, s’intéressait, narquoise, une ombre de mystère—joie secrète peut-être—sous ses longs cils. Le marquis endossait son par-dessus, avec une mimique vers Mlle Miroir, qu’il en avait assez, qu’il filait. Il allait à son cercle, gagner un louis ou deux, qu’il décrochait sûrement quand il ne s’emballait pas. Il voulait aussi savoir ce qu’on disait de Jacques, et si vraiment le malheureux garçon était compromis.

Cependant, Crapart prenait son architecte à partie:

—«Qu’avez-vous fait, Fontès? Et qu’allez-vous faire? Car enfin, c’est à vous ...

—Non, monsieur, non ... Il y a votre entrepreneur. Je vous avais prévenu.

—Mais, ce matin, en son absence, quelle a été votre attitude immédiate?

—J’ai cherché le commis de chantier. Il n’était pas là. Il avait eu peur. Alors, j’ai réuni les ouvriers, les mauvaises têtes. Je leur ai parlé ...

—Sévèrement?...»

Clément haussa les épaules.

—«Qu’ont-ils dit?» interrogea Crapart.

—«Rien. Que voulez-vous qu’ils disent?... qu’ils _me_ disent ... C’est comme si un officier interrogeait une patrouille aux confins d’un immense territoire ennemi ... Et encore, sans parler la même langue.

—Vous prétendez qu’ils ne s’en prennent pas à vous, personnellement?

—Non ... Ils me l’ont donné à entendre. Deux ou trois même ont montré une certaine émotion.»

Crapart affecta un air déconcerté, abasourdi.

—«Je ne comprends pas, monsieur Fontès. Je ne comprends pas!...

—Qu’est-ce que vous ne comprenez pas, monsieur Crapart?

—Votre calme ... vos énigmes ... Pour qui êtes-vous? Pour moi?... qui vous associe à une grosse affaire ... qui vous emploie ... qui ai confiance en vous, en votre talent, qui vous ferai gagner la forte somme?... Ou pour ces gaillards-là, qui ont failli vous tuer?

—Je ne suis pour personne. J’accomplis ma tâche, de mon mieux. Seulement, je raisonne, je vois.

—Que voyez-vous?

—Deux choses en présence. L’erreur humanitaire d’une société bourgeoise, qui, distribuant des outres gonflées de mots vides, essaie d’imposer cette illusion que son bon vouloir—apparent ou sincère—va renverser les dures lois éternelles du monde: l’effort, la concurrence, la lutte, l’inégalité, tout ce qui détermine l’incessante évolution. Et, d’autre part, la brutalité d’une classe populaire, qui, elle, ne méconnaît ni la force, ni la haine, comme éléments de conquête, et qui commence à s’en servir ouvertement.

—La haine!...» cria Crapart. «C’est du propre!... Nous haïr, nous, les bourgeois ... Méditer notre ruine, la destruction de notre société parlementaire, qui est, avant tout, démocratique ... Car le parlementarisme, depuis qu’il existe, n’a cherché qu’à éduquer le peuple, à améliorer son sort.

—Voilà son vice,» dit Fontès. «On n’éduque pas les autres. On ne dispense pas aux autres leur sort. L’ouvrier se formait suivant les nécessités de sa vie. Il faisait son propre apprentissage, dans son milieu, par ses moyens. Depuis que nous remplaçons l’apprentissage par des écoles professionnelles, suivant des méthodes bourgeoises, l’habileté industrielle de la France baisse. Ces écoles, qui coûtent au budget des sommes folles, donnent les plus piteux résultats. C’est comme le bonheur. Depuis que l’État bourgeois a l’entreprise du bonheur du peuple, le peuple ne connaît plus l’insouciance ni la joie. Aussi, vous voyez ... il reprend en sous-œuvre l’organisation de son bonheur, à lui. Il entend le créer comme tout bonheur se crée: par la conquête. Il revient aux lois éternelles et terribles qui sont les conditions mêmes de la vie, et que l’humanité ne rejettera jamais. Il est dans le vrai, et nous sommes dans le faux. Nos sophismes n’ont plus de prise sur lui. Nous n’y croyons plus nous-mêmes. Alors nous tremblons ... Et lui commence à rire, car il sent notre peur. Nous lui crions hypocritement: «La paix ... la paix ... l’amour ... la fraternité.» Et il répond, avec la grandeur de la vérité sauvage: «Allons donc!... La haine!... la guerre!... la lutte!... Avec cela, vous avez fait la société d’hier. Avec cela, nous ferons la société de demain!...

—Elle sera jolie, la société de demain!» observa Crapart.

—«Pourquoi vous, les bourgeois, ne défendez-vous pas la société bourgeoise, si vous la croyez bonne, ou seulement si elle vous convient?

—La défendre?... Comment?... A coups de fusil?

—Vous l’avez bien fondée à coups de guillotine. Vous avez décapité l’aristocratie, devenue inutile. Vous vous êtes glorieusement rués avec tous vos moyens de progrès: la science, le crédit, le génie, l’art. Vous avez fait à la France un dix-neuvième siècle éblouissant. Vous avez le droit de défendre votre œuvre,—qui est aujourd’hui toute la patrie. Mais voilà ... Vous ne croyez pas à votre droit ... Vous l’avez trop aliéné, renié ... Vous vous êtes embarqués dans des mensonges ... Vous en mourez ... Vous n’osez plus dire que la force est nécessaire, qu’elle est saine, et qu’elle est belle ... D’autant plus belle qu’on ne l’emploie jamais sans risques. Et puis, vous êtes affaiblis, énervés ... Vous avez peur.

—De quoi?

—De tout.

—Elle est bonne!...» s’écria Crapart. «Je suis là ... moi ... je vous écoute. Mais, mon pauvre ami, je ne suis pas un bourgeois, moi ... Je suis un enfant du peuple ... Mon père était cordonnier ... Pas même ... savetier ... oui ... dans une échoppe. Et vous, Fontès, vous, un architecte, vous êtes un bourgeois ... plus que moi.

—Mais il n’y a pas de mal à être un bourgeois, monsieur Crapart. Seulement, si on veut le rester, il faut être un bourgeois fort, matériellement et moralement fort, qui ose proclamer son droit à la force, conquis par la lente ascension de ses ancêtres, ou la rapide ascension de sa propre énergie aux bénéfices sociaux réservés à l’élite. Il ne faut pas s’offrir des soupers de cent francs dans des cabinets particuliers, en disant: «Le peuple est sacré, le peuple est souverain. Nous ne vivons que pour le peuple.» Autrement le peuple fait ce qu’il a fait ce matin sur votre chantier ... En attendant qu’il fasse autre chose. Le peuple est comme tous les autres despotes, monsieur Crapart. Il sait très bien pourquoi on le flatte. Un jour il se lasse d’entretenir ses courtisans.

—Le peuple ...» murmura Crapart. Voulez-vous que je vous dise?...»

Le fils de l’ancien savetier s’interrompit. D’un regard circonspect, il explora la pièce, pourtant exiguë, et où ils étaient seuls. Chopette, malgré ses velléités combatives, n’avait pu suivre la causerie jusqu’au bout. Elle sommeillait, sa belle jeune tête renversée contre la peluche vieil or du divan.

—«... Le peuple,» reprit celui qui, à l’instant, revendiquait une humble origine, «il nous fera le quatre-vingt-neuf de l’alcoolisme et de la tuberculose. Le Tiers Etat se développait depuis mille ans quand il a établi son régime. Il apportait ce que vous avez dit tout à l’heure ... Vous avez même bien dit ça ... Comment donc?... Le génie, la science, le progrès, les inventions, les machines ... Qu’est-ce que nous apporteront les gaillards de la C. G. T. et de la grève générale? Quel sera leur droit de rénover l’ordre social?

—Le droit à la force,» dit Clément Fontès.

Il se leva là-dessus, d’une détente soudaine. Que dire après cela? Comment expliquer?... Cette beauté de la force ... il ne la voyait pas seulement comme sa brève réponse l’évoquait pour un Ferdinand Crapart: dans l’oppression, les coups, le sang. Certes, quand toute autre force manque, celle de la lutte hardie est encore la plus saine, la moins mensongère, la plus conforme aux exigences mystérieuses de la sélection. Mais le droit à cette force-là, le droit à la force du glaive, si la bourgeoisie n’osait y recourir, c’est que toutes les autres formes superbes de l’énergie défaillaient en elle. Force sur soi-même,—se passer du luxe, par quoi la caste jouisseuse devient l’esclave et l’ennemie de la caste laborieuse. Force de ne pas mentir, de ne pas leurrer le prolétaire pour lui extorquer un bulletin de vote, unique brebis du pauvre, convoitée, sollicitée, enlevée par celui qui veut être riche. Force du travail, force de la discipline, force de la hiérarchie, force des symboles,—contraintes et jougs, tout ce qui arrache rudement à l’être humain le maximum de son effort.

«Le jeu de ces forces-là se rétablit toujours.» Telle était la pensée de Fontès. Essentielle condition de la vie sociale,—de toute vie: les énergies en mouvement. Le droit sacré d’être fort, d’agir en fort. Quand la décadence d’une société la rend lâche, timorée, l’incite aux complaisances peureuses, par lesquelles elle croit sauvegarder son bien-être, sa paix, c’est par une éruption de force brutale, violente, que l’édifice pourri croule, que l’air s’assainit, que les sèves neuves circulent ... Le règne inéluctable et magnifique de l’énergie recommence.

—«Ah! vous en avez jaboté,» bâilla Mlle Miroir. «Et on dit que les femmes sont bavardes! Non!... mais croyez-vous que toutes vos parlottes changeront le monde de l’épaisseur d’une queue de puce?

—Mademoiselle Chopette,» fit Clément, «vous venez de prononcer la parole la plus profonde ...

—C’était bien la peine d’en dire tant d’autres!» cria-t-elle avec son rire de nacre et de pourpre. «Quel coup de rasoir!... Toi qui parles de tes ouvriers, Ninand ... Voilà ce que j’appelle une soirée sabotée!»

VII

—«Mademoiselle Xavière, pourrais-je vous parler en particulier?» demanda Clément Fontès.

Il arrivait au Manoir, où le vieux jardinier, qui lui avait ouvert la grille, jugeait inutile de l’introduire et de l’annoncer. Alors, entrant au hasard dans le grand vestibule, frappant à une porte, puis à une autre, dirigé enfin par un son de voix, il venait de pénétrer, avec force excuses, dans une des pièces.

—«Ah! vous me trouvez très occupée,» déclara Mlle Ausserand.

Elle plaisantait, non sans une nuance de gravité, d’orgueil.

Un petit garçon était là, un enfant d’une dizaine d’années. Assis sur une chaise basse, et se servant d’une chaise plus haute en guise de table, il feuilletait un livre d’images. Des béquilles pendaient au dossier. Fontès, du premier coup d’œil, ne vit qu’une jambe entre les barreaux des sièges. Et aussitôt il s’avisa de ce qui absorbait l’attention de Xavière.

—«Oh!...» s’exclama-t-il involontairement, comme dans la surprise d’un spectacle pénible.

De fait, c’était un peu douloureux, quoique si simple, de voir la jeune fille manier, avec ses gestes de grâce, de ses mains jolies comme deux fleurs, l’objet lugubre qu’est une jambe de bois,—une pauvre petite jambe de bois d’enfant, aux courroies fatiguées, au pilon usé.

—«Voyez,» dit-elle, «monsieur Clément. Je vais peut-être me rendre un peu utile. Et c’est vous qui aurez fait ce miracle.»

Il tressaillit au pur regard, dont le rayon bleu, brusquement, lui surprit le cœur. Quelle fraîcheur de jeunesse, d’expression! Ce visage, tourné vers lui, offrait une beauté si délicate qu’elle eût déconcerté un peintre, par cette absence d’humanité qui, en art, fait condamner le parfait à l’égal du monstrueux. «Elle est trop jolie ... On ne peut faire que du Bouguereau avec ... C’est dégoûtant!» avait dit de la petite Xavière encore vêtue de court, un rapin génial, camarade en noctambulisme du marquis de Theuville, qui lui demandait une étude de la fillette.

Quand c’est la Nature qui se permet cette exagération délicieuse, on ne peut l’accuser d’irréalisme, et il n’y a plus que la jalousie féminine pour taxer de fadeur le chef-d’œuvre.

Avec cette ingénuité de physionomie, que Fontès observait presque trop âprement pour suivre les paroles, Xavière expliquait, montrant le gamin estropié:

—«Le petit frère de Burotte ... Vous savez bien, le terrassier?—un de vos miliciens ...

—Miliciens?...» répéta l’architecte, machinalement.

—«Oui, ils s’appellent déjà comme cela, les jeunes gens qui s’organisent pour la garde du pays. Ça les amuse!... Ils sont gentils!... Ils jurent bien que jamais un apache ne mettra plus les pieds dans la commune. Maman est tranquille ... Elle ne veut plus partir, à présent. Quelle bonne idée vous avez eue, monsieur Clément!...»

La jeune fille s’arrêta. Un enthousiasme lui montait du cœur. Elle cherchait mieux à dire. Mais elle le vit si froid, comme impatient ... Alors, bien vite:

—«Burotte, pour monter sa garde au Manoir, avait apporté avec lui son petit frère ... Croyez-vous?... grimper la côte avec ce bonhomme sur l’épaule! J’ai retenu aujourd’hui le pauvre mignon. Sa jambe de bois le blesse. A l’hospice, ils disent qu’elle est trop courte,—l’enfant a grandi,—qu’il en faut une autre. En attendant, j’essaie ... avec des rembourrages ...

—Sa mère ne s’occupe donc pas?...

—Il n’en a plus. C’est son grand frère qui fait la maman.

—Ah!» dit Fontès, dont la propre angoisse s’attendrit soudain sur cette enfantine misère. «Et comment s’est-il arrangé ainsi, le pauvre gosse?

—Une voiture ... figurez-vous ... Et il n’en passe pas quatre par an dans le pays!

—Elle l’a renversé? écrasé?... à quel âge?

—Six ans.

—Il a une pension, j’espère ... du propriétaire, ou de la Compagnie?

—Rien.

—Les parents ont touché une indemnité?

—Pas un centime. La Compagnie d’assurances à laquelle le loueur était abonné, a fait témoigner que c’était la faute de l’enfant.

—La faute d’un enfant de six ans!

—Il avait grimpé derrière.

—Alors ... Comment?...

—Ses camarades lui ont crié: «Voilà ton père!...» Il a eu peur ... En sa précipitation de descendre, il a mis sa jambe dans la roue, qui a continué de tourner ... Un massacre ... Il a été quatre mois à l’hôpital ... Et voilà comme il en est sorti. D’ailleurs, ce fut tout de même la faute du cocher, à qui on hurlait d’arrêter, et qui n’en a rien fait, malgré les cris de ses voyageurs. Quelqu’un s’est jeté à la tête du cheval.

—Et ... dans ces conditions ... les Burotte n’ont rien obtenu de la Compagnie?

—Rien. Ces pauvres gens ... ils n’osaient pas ... ils ne savaient pas. Vous n’étiez pas le maire encore ... monsieur Clément.

—La faute d’un enfant de six ans ... ainsi châtiée!» méditait Fontès, hochant la tête. «Toute une existence perdue!... Et on parle d’égalité, de droit au bonheur ...»

Il se raidit, comme pour secouer des pensées trop lourdes. Ses yeux, où cette vision de tristesse semblait fondre dans une autre tristesse sans bornes, se détournèrent du petit estropié. Celui-ci, sagement, regardait les images du volume, sans paraître entendre les propos échangés à mi-voix.

—«Pouvez-vous, mademoiselle Xavière, quitter un instant votre protégé? Il faut que je vous parle, à vous seule, et pas même en présence de votre mère.

—Pourquoi?... pas en présence de ma mère?» s’exclama-t-elle, frémissant comme un oiseau effarouché.

—«Vous le saurez ... Consentez-y ... Il le faut.»

Elle s’étonna de sa dureté soudaine ... comme si la naïve perplexité qu’elle montrait eût réveillé en lui une colère. De tout autre, la jeune fille n’eût pas toléré de si bizarres façons ... ce mystère. Mais Clément Fontès ... Nul mal, nul danger ne pouvait venir de lui ... N’était-il pas, au contraire, celui vers qui l’on souhaiterait de se réfugier? Comment ne pas lui obéir? Il portait dans son regard, dans sa voix, dans toute sa personne, une autorité douce et un peu redoutable, qui courbait l’âme délicieusement. Jamais, depuis qu’elle était au monde, Xavière n’avait entendu un mot qui n’eût fortifié sa confiance en cet être de solitude, d’exception, de loyauté. Il lui apparaissait un peu lointain, tellement supérieur à la petite fille ignorante qu’elle était. Elle le regardait avec ces yeux de ferveur, de crainte, d’extase, que la femme adolescente aime à lever vers un maître, mais vers un maître dont elle pressent la tendresse possible, immense, cachée,—l’homme fort qui la dominera, l’éblouira, la fera trembler peut-être, mais dont toute la force pourra fondre un jour, près d’elle et contre son cœur, en larmes de ravissement.

Cet attrait vers l’homme ayant dépassé la première jeunesse et qui possède un caractère, qui exerce autour de lui un rayonnement d’intelligence, de volonté, est la plus forte séduction de l’amour dans le cœur d’une vierge sage,—non pas d’une «oie blanche» ni d’une «demi-vierge»,—mais de ces filles pures et profondes, comme elles sont souvent autour de la vingtième année,—assez chimériques, assez hautes, pour n’avoir pas encore vu la vie, assez ardentes et pleines d’espérance pour préférer la fierté de leur rêve secret, la longue attente de l’idéal, à la saisie hâtive des médiocres réalités.

Les natures féminines les plus complètes sont celles qui, dans l’amour, souhaitent l’abdication. Et c’est l’erreur masculine de croire que la femme supérieure perd les dons essentiels de son sexe: le goût de se soumettre à l’élu et le besoin de l’admirer. La psychologie générale démontre que le sens de l’admiration est en raison directe de l’intelligence et de la culture. Une créature stupide osera seule tenir en laisse un grand homme. La sotte compagne d’un génie lui fera peut-être une existence douce, mais en y mettant un secret dédain,—surtout si la renommée ne la contraint pas à quelque considération.

Xavière Ausserand, sans le savoir, avait en elle-même la flamme sacrée, la prédestination des vraies amoureuses. Mais la vivacité de son esprit, la chaleur de son cœur, l’élan de ses rêves, les impulsions de son jeune sang, tout ce qui la portait vers la révélation grandiose, contenu par une éducation chaste, solitaire, l’emplissait seulement d’un immense espoir indécis. Espoir qui se changeait en une joie souveraine, inexpliquée, lorsque survenait Clément Fontès.

Ce matin, l’ivresse confuse l’avait éblouie à l’arrivée de l’architecte, dans cette salle d’en bas où elle arrangeait la jambe du petit Léon Burotte. Et c’était encore une douceur du hasard d’être surprise en cette occupation qui, indirectement, la faisait participer à l’activité bienfaisante du maire de Theuville. Mais, quand il lui proposa de l’entretenir à l’écart, et même en cachette de sa mère, un émoi la bouleversa,—frayeur ou plaisir?...—un émoi dont elle tremblait de la tête aux pieds, et qui pourtant prêtait soudain à l’existence une saveur jamais éprouvée.