Le droit à la force

Part 5

Chapter 53,706 wordsPublic domain

Le procureur de la République regardait Fontès. Et Fontès qui, jusque-là, trouvait ce magistrat d’une naïveté quasi puérile, eut soudain, brusquement, la sensation d’une perspicacité à laquelle n’échapperaient pas les choses obscures que lui-même se refusait à distinguer en soi. Vainement l’absurdité de cette contradiction lui apparut. Rien ne l’empêcha de pâlir, et de sentir qu’il pâlissait.

—«Vous disiez que votre frère Jacques est rentré de Paris, hier, avec vous et la victime?»

C’était le chef de gare qui l’avait dit. Clément expliqua:

—«Nous n’étions pas dans le même wagon que madame Barbery. Nous l’avons rencontrée ici, en arrivant.

—Vous avez causé avec elle?

—Nous l’avons même prise dans notre voiture, jusqu’au moulin.

—Elle a parlé de son argent?

—Oui, c’est comme ça que j’ai su qu’elle rapportait les dix mille francs avec elle. Mais, pardon, monsieur le procureur,» interrompit Fontès avec un sourire un peu forcé, «si c’est un interrogatoire, ayez la bonté de ne pas m’y soumettre devant le personnel de cette gare ... Et si vous m’inculpez,» ajouta-t-il en appuyant assez gauchement sur la plaisanterie, «laissez-moi chercher mon avocat.»

Le magistrat, sans se dérider, emmena l’architecte à l’écart.

—«Il importe, monsieur le maire, que je voie votre frère au plus vite. Son témoignage ...

—Il ne vous dira rien de plus que moi, quant à la soirée d’hier. Nous étions ensemble. Et pour ce qui est de la nuit,—vous avez entendu—il est parti d’ici par le train de dix heures.

—Pour Paris?

—Je suppose.

—Il y possède un domicile?

—Un logement de garçon, oui.

—Où cela?

—Rue Rodier.

—L’avez-vous prévenu?

—Du crime?

—Oui.

—Certes. J’ai télégraphié.

—Lui demandiez-vous de venir?

—Oh! il accourra. C’est certain.

—N’importe,» dit le procureur. «Je vais presser cela. Il doit y avoir le téléphone, à cette station?...

—Mon frère ne l’a pas chez lui.»

Sans répondre, et sans dissimuler une préoccupation très particulière, le magistrat pénétra dans le bureau du chef de gare.

Fontès marcha le long des rails. Sa main se crispa sur une poche de son gilet. D’un doigt, dans cette poche, il touchait le débris d’étoffe rapporté du Manoir. Le montrerait-il? Parlerait-il de l’incident de là-haut? Ce vieux jardinier, ces femmes impressionnables avaient eu la tête tournée de frayeur par l’horrible événement? Une pierre écroulée du mur au passage de quelque bête nocturne, ou détachée de ce mur en ruines par le fait seul du temps,—cela valait-il de distraire l’enquête, de la faire dévier?... Le lambeau de drap ... Était-ce pendant la nuit,—pendant la dernière nuit,—que les fortes épines du vieux rosier l’avaient dérobé à quelque vêtement? Ce rosier, dont les rameaux les plus élevés encadraient la fenêtre de Xavière ...

«Non,» se dit Clément, qui serra le poing. «Je m’occuperai, moi seul, d’assurer la sécurité du Manoir. Je ne dirigerai pas les investigations brutales de la police vers cette maison ...»

Il réfléchit encore. Ses yeux troublés cherchèrent quelque chose dans l’espace. Le voile des peupliers, de l’autre côté de la ligne, ondula doucement. Il s’en échappa des feuilles pâles. Une bande de poules, effrayée par un chien, sautilla sur le ballast.

«Cette chambre ... cette chambre de jeune fille ... Décidément, non!... Mon devoir n’est pas là ... J’ai le droit de garder ceci par devers moi.» (Ses doigts s’enfoncèrent dans l’étroite poche.) «D’ailleurs ...»

Un coup de sifflet déchira l’air. Le poitrail noir de la locomotive surgit à la courbe de la voie. Clément s’écarta, et, rapidement, revint au quai. Son regard courut sur la file des portières. Allait-il voir, souriant, joyeux, le visage de son malheureux frère de lait—ce visage où, d’avance, il imaginait le ravage graduel, de la stupeur au désespoir.

Marcel Barbery n’était pas dans ce train. Le jeune meunier ne devait revenir que le soir. Et toutes les précautions prises par Fontès ne servirent à rien. Le plus féroce des hasards asséna le coup.

Le mari de Louisette, heureux de rentrer pour savourer à l’aise leur joie toute neuve avec celle qu’il aimait, les mains encombrées de friandises et de cadeaux, ivre à la seule idée des rires, des baisers, des œillades veloutées et malicieuses qui allaient l’accueillir, monta, à la gare du Nord, dans un compartiment de troisièmes. A côté de lui, juste sous la lampe, quelqu’un lisait un journal du soir. Lui, Marcel, la tête pleine de choses délectables, se gardait bien de se distraire avec du papier imprimé. Aussi n’avait-il pas acheté son quotidien. Ce fut sans même une velléité de curiosité que ses yeux se portèrent sur la feuille déployée par le voisin. Un nom, un mot, accrochèrent sa vue ... Poussant une sourde exclamation, lâchant ses fragiles paquets, il jeta vers le papier des mains tremblantes. Quelle scène entre ces parois de bois, dans la rumeur de la course, parmi ces quelques êtres inconnus les uns aux autres, et que rapprocha brusquement l’apparition foudroyante d’une telle douleur!

Barbery voulait ouvrir la portière, descendre. Pourquoi? l’infortuné croyait-il courir plus vertigineusement que la vapeur? Il ne savait pas ... Il criait des mots inarticulés. Il demandait aux gens de lire les lignes affreuses, dans l’espoir insensé qu’ils y verraient autre chose, un autre nom ... Parce que ce n’était pas possible que ce fût le nom de sa Louisette! Tous les jours, il y a des histoires pareilles dans les journaux. Tous les jours des créatures humaines meurent sous le couteau qui perce les chairs, sous le marteau qui assomme. Tous les jours des yeux humains se vitrifient dans l’horreur, gardant la vision de l’arme aux mains du meurtrier. Mais quoi!... C’est un fait-divers. On lit cela. Ça n’empêche pas de plaisanter, de faire des projets, d’être gai, de bien dîner ensuite. Tous ces assassinés, ils ont des noms qu’on ne connaît pas. Mais Louisette, voyons!... Louisette Barbery ... Vous savez bien, la jolie meunière de Theuville?... Celle qui rit pour un rien, qui chante comme un oiseau ... Sa femme, à lui, Marcel, sa Louisette ... Allons!... allons!... Impossible ... Un cauchemar abominable ... D’abord les journaux, c’est plein de choses fausses.

Suprême ressource, que renforça la charité des témoins pour apaiser la frénétique torture, pour faire patienter cet homme à demi fou, au long du calvaire que fut ce voyage,—si court et pourtant interminable,—jusqu’à Valmondois. Là, à la gare où attend la correspondance, on savait la vérité, mais personne n’osa la déclarer tout entière.

—«Madame Barbery est blessée,» dit-on vaguement.

Il espéra encore, le malheureux, il espéra vingt minutes de plus.

Puis, le train stoppa dans la paix de la campagne nocturne, à la même heure qu’hier soir, lorsque Louisette avait sauté à terre si gaiement.

Et alors, au bond qu’il fit hors du compartiment, tout de suite saisi dans les bras de son frère de lait, ce fut la fin de l’illusion:

—«On ne l’a pas tuée, Clément?... On ne l’a pas tuée!...

—Mon pauvre Marcel!...» dit Fontès.

IV

Le lendemain, vers onze heures, la petite mairie de Theuville vibrait et bourdonnait comme une ruche. Une convocation de M. le maire, annoncée au précédent couvre-feu par le crieur public, y rassemblait les habitants.

C’est le moment de la journée où les ouvriers des métiers de la terre, à l’œuvre depuis le point du jour, prennent leur premier repos, en cassant une croûte. Voilà pourquoi Fontès l’avait choisi. Et ses administrés arrivaient en nombre. Tous ceux qui ne travaillaient pas trop loin pour revenir, n’avaient eu garde de manquer à l’appel. L’atmosphère de drame oppressant le pays, surexcitait les âmes. L’indifférence paysanne, secouée de curiosité, d’anxiété, cessait d’engourdir les regards, les pas, les voix. Les plus lambins couraient, les plus taciturnes interpellaient leurs voisins, et tous avaient hâte de savoir ce que leur maire—ce M. Fontès, dont ils subissaient l’ascendant sans en convenir—allait leur communiquer.

L’architecte parut et traversa les groupes qui remplissaient la cour, en distribuant des poignées de main, des sourires bienveillants.

Il monta les marches du perron, puis éleva la voix:

—«Mes amis, je ne vous retiendrai pas longtemps. Je vous dirai tout de suite, d’ici, ce que j’ai à vous dire. D’autant que vous n’entreriez pas tous, même dans la grande salle des mariages. Merci d’être venus si nombreux. C’est une preuve de la confiance que vous voulez bien m’accorder.»

Aucune approbation ne souligna cette phrase. Quand un homme doit à la force secrète de son caractère l’empire qu’il exerce sur les autres, il rencontre plutôt les marques extérieures de la résistance. Chacun lui cède comme malgré soi. Ceux qui recueillent des applaudissements faciles ne sont pas les vrais maîtres—ni d’eux-mêmes, ni des troupeaux dont ils se font les bergers. L’enthousiasme des foules est aisément soulevé par des flatteries, par de la faconde, par des formules sonores et creuses, dont la fanfare étourdit et grise, tout en épargnant à l’esprit le dur travail de la réflexion. On entraîne ainsi les masses. Mais on ne les mène pas loin. Au premier choc, les rangs fléchissent, se brisent, se dispersent dans toutes les directions. L’âme d’un chef est d’une autre trempe. Elle fait agir parce qu’elle contient une puissance d’action. Accumulateur humain, qui met en mouvement les mécanismes psychiques par l’expansion de ses effluves mystérieux. L’action, même silencieuse, est un levier plus effectif, et toutefois moins immédiat, que la parole.

En une large mesure, Clément Fontès possédait ce talisman de la volonté énergique. Les gens qui étaient là, et dont beaucoup l’avaient vu grandir, le respectaient pour sa vie remplie et grave, pour la continuité de son effort. Ils disaient de lui, en leur langage populaire, dont la rudesse supplée parfois, non sans saveur, à l’usure du style académique: «C’est un chic type, un gaillard qui ne boude pas à la besogne.» En ce moment, le gars Jobert,—laboureur de six pieds, d’une vigueur célèbre à la ronde, murmurait à son voisin, le père Trapet, maigre savetier, sec et noir comme un cancrelas:

—«En a-t-il un œil, le bougre!... Ça me ferait voir mon chemin dans la nuit, ce quinquet-là. On a envie de courir avant qu’il vous ait dit: «marche!» quand il vous _bigne_ comme ça.»

Fontès, en effet, parcourait d’un regard magnétique ces physionomies fermées. Ce que Jobert chuchotait, et qui était l’impression de tous, nul ne l’eût déclaré tout haut. Encore moins en eussent-ils convenu avec celui-là dont ils subissaient l’ascendant.

Le paysan, même si voisin de Paris, reste l’homme de la glèbe, un être de cachotterie et de méfiance. La sournoiserie des saisons, l’éternel tête-à-tête avec la terre muette et décevante, trop désespérément aimée, lui font ce cœur tout replié dans une inquiétude amère. Sa jeunesse est hardie, ouverte et tapageuse. Puis il se courbe, s’ankylose, de l’âme comme de l’échine, entre le dur vent de l’espace et l’attirance obscure des sillons.

—«Mes amis,» commença le maire de Theuville, «notre commune est frappée par un crime abominable. Nous en sommes tous atteints. Et tous nous devons nous demander quelle est, en cette circonstance, notre responsabilité.»

Le dernier mot souleva une sourde protestation. Mais ce fut comme un remous sitôt effacé. Un geste d’apaisement de l’orateur, la simplicité de son accent, son attitude forte et délibérée, pénétraient les cerveaux de ceci: qu’il avait vraiment quelque chose à dire. On était curieux de savoir quoi. Pas des jérémiades ni des momeries, toujours, car il se gardait de l’attendrissement. Il n’avait seulement pas nommé la pauvre Louisette.

—«Oui, de responsabilité,» reprit-il. «En tant qu’habitants de ce petit pays, mais aussi en tant que citoyens français. Pour moi, je m’accuse. Je n’ai pas eu de méfiance. Vous non plus. Personne ici n’a pensé que nous serions jamais visités, dans notre tranquille coin de campagne, par l’œuvre de sang et de rapine qui fait la honte des grandes villes. Que ceci nous soit une leçon. Le crime, qui révèle l’audace d’un misérable, révèle aussi l’indifférence ou la lâcheté des honnêtes gens. Ne croyez pas que prévenir et châtier le crime soit seulement l’affaire du Gouvernement et de la police. C’est l’affaire de tous. Et comment? Par la vigilance, et par la force. Nous, qui sommes ici, hommes solides, nous devons rougir qu’une femme, respectée et aimée de tous, ait été égorgée chez nous, dans notre Theuville, par un bandit. Nul de nous ne doit reposer tranquille jusqu’à ce que ce bandit ait expié son forfait, de façon à servir d’exemple. Sa vie méprisable ne restituera pas la vie douce et utile qu’il a supprimée. Mais s’il était bien entendu que partout où il y a cent braves gens et un assassin, les cent braves gens s’uniront pour que l’assassin n’échappe pas à la mort qu’il a donnée et qu’il mérite, il y aurait de par le monde moins d’actions infâmes et d’innocents immolés.»

Un tumulte approbateur, fait d’exclamations, de rires sonores, une sorte d’allègre écho venu des consciences épanouies, interrompit Clément. Il continua:

—«Sachez-le, mes amis. La force est belle. La force est sacrée. Vous êtes tous de rudes gaillards, avec des muscles de fer. Vous avez le droit de mettre cela au service de votre défense personnelle, de la protection des faibles, et, au besoin, de la répression du crime. Est-ce parce que vous êtes d’honnêtes gens que vous ignoreriez le maniement d’une arme, l’art de la lutte. La violence n’est pas malsaine par elle-même, mais par l’usage qu’on en fait. La violence aux mains des justes, c’est la sécurité des femmes, des enfants, du foyer. C’est par la suppression violente des bêtes fauves, des monstres—comme disaient les anciens—des monstres à gueule de bêtes et des monstres à face humaine, que les civilisations ont pu naître et se développer—depuis la vieille civilisation grecque (on vous a raconté à l’école la légende d’Hercule?) jusqu’à la jeune civilisation américaine, dégagée d’un brigandage effrayant par la loi de Lynch. Les sociétés, voyez-vous, rétrogradent, elles se livrent aux éléments de désordre et de désorganisation, quand la force honnête désarme—par sentimentalité ou par peur—devant la force criminelle.»

Pour la seconde fois, dans la cour de la mairie, une rumeur satisfaite agita la foule. Les auditeurs ne comprenaient sans doute pas l’argument dans sa plus vaste portée, mais ce qui échappait à leur entendement, s’insinuait en eux par un autre chemin. Ce que la harangue avait de vif, de chaleureux, de hardi, provoquait chez ces simples une exaltation, dont le premier effet était de gonfler leur fierté, ce levier magique des âmes.

—«Ça, c’est tapé!» s’exclama Burotte, un jeune terrassier, en cotte de velours et ceinture de laine rouge, dont le torse musclé se moulait dans un mince tricot de coton où il ne sentait pas la piqûre fraîche de l’air. Ses bras nus montraient leur tatouage, et ses cheveux blonds, d’un blond fin de bébé, s’arrêtaient court sur sa large nuque de bronze rouge.

Un grêle ouvrier de la verrerie—la fabrique installée sur la sablière de Bréançon, où passe le petit chemin de fer—observa dans une quinte de toux:

—«Il est pour la peine de mort, not’ maire. Il a rudement raison. Je l’ai attrapée, moi, la mort, en travaillant. Oui, j’ai sucé la phtisie au tube d’un copain qui se mourait de la poitrine. J’ suis foutu ... Et je le sais. Et j’ai des gosses. _Alorsse_, ils me font rigoler ceux qui ont peur ed’ faire bobo à ces vermines d’apaches.»

Il haussa ses maigres épaules—résigné tout de même, comme ils le sont, ceux-là—résigné à la mort, à l’injustice, à toutes ces «blagues», suivant le mot de son atelier, plein de Parigots.

Une femme, faufilée au premier rang, cria très haut, pour la joie de tous:

—«Bravo, m’sieur le maire! Quand je pense que vot’ Gouvernement s’occupe de l’hygiène des prisons et des bains de ces messieurs les chourineurs. Est-ce qu’ils en ont de l’hygiène et des bains, ceux qui travaillent?»

Elle ajouta plus bas, pour ses voisins immédiats, car les rires couvraient sa voix pointue:

—«C’est vrai, ça!... Encore nous, on est à la campagne. Mais chez ma sœur, qui est mariée, à Belleville, ils sont six pour deux petites chambres, avec un broc et une terrine pour se laver tout le monde. Je t’en ficherais, moi, de l’hygiène, à des crapules. C’est insulter le travailleur!»

On la fit taire. M. Fontès parlait de nouveau. Et il avait conquis l’oreille de ses administrés. «Chouette, le boniment!» résumait l’un deux, exprimant la surprise réjouie, l’assentiment gaillard des rustiques auditeurs.

—«Vous pensez bien,» reprenait l’architecte, «que je ne vous ai pas réunis pour le plaisir de pérorer. Mon temps vaut mieux. Le vôtre aussi.» (_Non, non!... Bravo!... Allez toujours._) «Agissons. Il y a, sur le territoire de notre commune, deux femmes—une malade, une jeune fille—qui vivent seules, loin du groupe de nos habitations, dans une grande maison ouverte, et qui ont peur. Ce sont les dames du Manoir, madame Ausserand, mademoiselle Xavière. Nous allons commencer, avant de venger celle qui est morte, par assurer la sécurité de celles-là, qui vivent.»

Cette proposition, ces noms, jetèrent un froid. Les bouches se cadenassèrent. Les physionomies, tout à l’heure égayées, se rembrunirent. L’hostilité paysanne reparut. Puis, comme le maire attendait, dans un silence, quelqu’un cria:

—«Les dames du Manoir, c’est du monde riche. C’est pas comme la pauvre Louisette.

—Riche?...» répéta Fontès, «cela ne nous regarde pas. Mais, justement, la croyance à leur fortune les met plus en danger.

—Qu’elles réparent leurs murs! Ça donnera du travail aux camarades,» jeta le maître maçon.

—«Elles peuvent bien se payer un garde,» grommela un autre.

Encore une fois la voix de Fontès captiva l’attention.

—«Mes amis, je vous ai signalé le Manoir parce qu’il est là-haut, presque dans les bois, habité par deux femmes seules, avec une petite servante et un vieux jardinier sourd. Mais ne croyez pas, de ma part, à une espèce de solidarité bourgeoise. Ma pensée est d’assurer la sécurité de tous ceux que leur isolement, leur âge, leur faiblesse, exposent à des entreprises criminelles. Vous en avez d’autres que les dames Ausserand. Le vieux ménage Garbière, dont l’homme est paralysé, là-bas sur le chemin de Bréançon, réclame aussi une assistance virile. Leur pauvre masure a été attaquée une fois, rappelez-vous. Si la vaillante maman Garbière n’avait pas tiré un coup de fusil par la lucarne du grenier, qui sait ce qui serait arrivé? Écoutez. Mon projet, le voici, tel que je le soumettrai au conseil municipal: fonder une sorte de milice locale, composée de braves gens de bonne volonté, dont les services seront payés—soit par ceux qui les réclameront, s’ils ont le moyen, soit grâce à un crédit spécial, que la commune trouvera ...»

Des exclamations satisfaites accueillirent ces mots. Si l’on était payé, à la bonne heure! Les centimes additionnels semblaient douteux, lointains, répartis sur tant de monde! Tandis que le bénéfice facile miroitait aux yeux.

—«Plusieurs d’entre vous font partie du corps des pompiers, pour nous défendre contre le feu. Eh bien, plusieurs aussi s’enrôleront volontiers, j’en suis sûr, dans cet autre corps d’élite, que j’organiserai pour garantir notre pays contre la sauvagerie du pillage et de l’assassinat.»

Des applaudissements partirent. La jeunesse de Theuville frémissait. De bonnes figures rondes de garçons, où la moustache pointait à peine, des visages de fraîche virilité, qui gardaient encore l’empreinte militaire, apportée naguère du régiment, approuvaient d’un crâne sourire.

—«Cette milice aura des armes à elle,» annonçait Fontès. «En attendant l’organisation définitive, je m’engage à fournir, moi, à mes frais, un revolver et des cartouches à chacun de ceux qui voudront veiller sur le Manoir, sur la maison des vieux Garbière, partout où il y aura ...

—«C’est permis, ça? les revolvers?» interrompit une voix inquiète.

—«J’en fais mon affaire,» déclara Fontès avec autorité. «Écoutez cette histoire,» ajouta-t-il, sa gravité détendue, souriant à l’avance de l’effet, sûr. «Le 13 juillet dernier, un nommé François Hénaff, ancien soldat du 22^e colonial, fut assassiné par des apaches, à Grenelle. Huit jours avant, des agents lui avaient confisqué son revolver. Et six semaines plus tard, le tribunal correctionnel, à la requête du Parquet—requête qu’on n’avait pas songé à retirer—condamnait par défaut François Hénaff, pour port d’armes prohibé. Or il était mort sous les coups des bandits, désarmé au nom de la loi, qui lui avait ainsi ôté le moyen de se défendre.

—Oh!» fit la foule.

—«Ces revolvers que l’on confisque, sont, d’ailleurs, revendus à la criée par la préfecture de police. Et ces ventes, ignorées du public honnête, fréquentées par les seuls rôdeurs de barrière, fournissent à très bon marché, à des prix dérisoires, des armes excellentes aux assassins professionnels.»

Fontès reprit haleine, pour laisser s’opérer dans les cerveaux la déduction logique. Puis il ajouta:

—«Eh bien, moi, je vous le déclare, ce sont les honnêtes gens qui ont le droit de porter les armes. Et comme ce sont eux qui font les lois—puisqu’ils sont jusqu’à présent la majorité—c’est à vous tous d’exiger que ce droit soit bien établi. En attendant, comme votre vie importe plus qu’une contravention, armez-vous, exercez-vous au maniement des armes, et profitez de chaque démêlé à ce sujet avec la police pour crier très haut votre liberté, votre liberté primordiale, la plus sacrée de toutes, qui est de défendre votre vie, celle de vos femmes, la vie et la pureté de vos enfants, contre l’ignoble armée du vice, que la faiblesse sociale encourage. Elle grossit dans des proportions effrayantes, cette armée du meurtre, du viol et du vol. Un humanitarisme malsain l’entoure de bienveillance, de sophismes indulgents, de sollicitude. Elle est monstrueuse d’adolescence, prenant ses recrues au sortir de l’école. Braves gens de Theuville, elle a mis le pied sur notre sol. Louisette Barbery est morte assassinée. Jurons à nous-mêmes qu’un si honteux malheur ne nous atteindra plus. Soyons, s’il le faut, la seule commune de France qui fasse sa police, et, au besoin, sa justice, elle-même. Moi, votre maire, je prends la responsabilité entière du langage que je vous tiens ici. Notre seule attitude fera hésiter, je vous en réponds, les égorgeurs et les satyres. Mais si l’un d’eux se risque quand même à Theuville, je vous adjure de ne pas l’en laisser sortir vivant!»

Des clameurs ardentes montèrent autour de la mairie, dans cette cour où la population, pressée, tassée, haletante, ne formait plus qu’une masse agglomérée par une seule idée. Les collines toutes proches résonnèrent. Une onde héroïque emplit l’humble vallée. Clément Fontès, étonné de sa propre fièvre, passait un mouchoir sur son front. Qui lui aurait dit, au début, qu’il s’échaufferait ainsi, de cette chaleur concentrée, mais étrangement communicative, émanant des hommes qu’on n’a jamais vus s’émouvoir ni se livrer? Son auditoire avait suivi sur ses traits, dans son accent, dans ses gestes, sobres mais impressionnants, l’emportement accru de sa conviction profonde. Et tous en demeuraient pénétrés.