Le droit à la force

Part 2

Chapter 23,862 wordsPublic domain

—«Je me suis bien gardé d’y rien changer, à cette salle à manger. Elle a vu le papa Fontès en blouse de compagnon, avant de l’admirer en veston d’entrepreneur.»

Il leva les yeux au plafond, où les ampoules électriques s’enfonçaient entre les solives brunes, avec l’humilité convenable au présent trop lumineux, trop facile, devant le rude et laborieux passé.

Même cet éclairage tout moderne, fourni par un moteur de grande marque, ne transformait pas la simplicité de la pièce, dont les boiseries sans style, les étroites fenêtres, le carrelage noir et blanc, les buffets jaunâtres, surannés, restaient si chers au cœur de Clément Fontès.

Mais, en revanche, il accusait, cet éclairage, et avec la plus vive netteté, les différences d’âge et de physionomie des deux frères.

Clément était un grand gaillard de trente-cinq ans, taillé en force, quoique mince au-dessous des épaules larges, tout en muscles secs, les cheveux châtains et drus, déjà mêlés de quelques fils blancs vers les tempes, malgré la vitalité intense et la jeunesse intacte que marquaient ses traits, son regard, l’agilité de ses mouvements. On disait souvent de lui: «C’est un beau garçon.» Il offrait le type, si français—bien que plutôt français du Nord—qu’on rencontre fréquemment sous le casque à crinière de nos dragons et de nos cuirassiers, fils de la race haute et claire, où dominent les éléments gaulois, normands ou francs: le visage long, mince et finement busqué, la bouche bien dessinée sous la moustache fauve, les yeux couleur de mer ou de nuée. Ceux de Clément, d’un gris changeant, paraissaient maintenant presque noirs, dans l’ombre du front fortement modelé, des sourcils et des cils, sous la lumière tombée de haut. Ils prenaient facilement une expression de dureté. Mais quelle loyauté sur cette figure, qui révélait un atavisme honnête et sain, une sève sincère de l’Ile-de-France, greffée sans doute de quelques scions par sa voisine toute proche, la Normandie.

En face de son frère, Jacques semblait ce personnage mesquin, svelte, prétentieux, et d’ailleurs non dépourvu d’agréments physiques, que, dans un langage passé de mode, on appelait «un freluquet». Le joli petit jeune homme, pétri d’une pâte plus molle, d’une chair presque féminine, et qui, dans l’effort,—d’ailleurs rare—demande à une excitation momentanée et à ses nerfs ce que l’autre puise dans sa volonté tranquille et dans la résistance de ses muscles. Plus brun que son aîné, il ne portait, comme lui, que la moustache—une petite moustache de chat, dont les pointes n’ignoraient point le fer à friser. Ses yeux se trouvaient trop rapprochés de son nez effilé pour que son regard eût la puissance véridique du regard de Clément. Mais le velours câlin des prunelles devait lui valoir plus de succès auprès des femmes.

Jusqu’à la tenue de ces deux jeunes hommes les dépareillait singulièrement. Tandis que Clément avait passé, pour être à l’aise, une chemise de flanelle, au col lâche noué d’une lavallière rouge, son cadet haussait le cou sur un carcan de linge empesé de huit à dix centimètres de haut, et étalait entre les revers d’un veston de tennis, l’éclat d’un plastron irréprochable.

—«Tu retournes donc à Paris, ce soir?» demanda Clément, qui s’avisa de cette élégance.

—«Non,» riposta l’autre. «J’aime me sentir dans une chemise propre, voilà tout.» Il ajouta:

—«On ne se soigne pas seulement pour la galerie. Je serais volontiers de l’école des Anglais, dont un seul, au plus profond des jungles, arbore l’habit de soirée pour dîner en tête-à-tête avec lui-même.

—Si les Anglais n’avaient que cela pour s’imposer aux deux tiers du globe!

—C’est quelque chose.

—Non, ce n’est rien,» riposta Clément, «du moins dans le sens que tu lui attribues. Tu prends pour un fait ce qui n’est que le signe d’un fait. Ce geste, insignifiant en lui-même, n’a de portée que parce qu’il traduit l’énergie anglo-saxonne, l’empire sur soi, la discipline, à laquelle cette race, en tout et partout, se soumet.»

Jacques comprit si peu, qu’il aurait riposté: «Eh bien, et moi!... est-ce que je ne m’impose pas la discipline de changer de linge pour m’attabler dans ce désert de Theuville?» ne saisissant pas qu’un détail n’a de valeur que lorsqu’il affirme et consolide un ensemble. S’il se tut, c’est qu’il ne tenait pas à contrarier son frère, ayant quelque chose à lui demander.

—«Je retourne d’autant moins à Paris,» reprit-il, «que j’aimerais te dire deux mots, si tu as le temps de m’écouter après le dîner.»

Une certaine appréhension contracta le sourcil de Clément.

—«Ah! j’ai apporté du travail. J’ai des épures à revoir, Jacques. Ne pourrais-tu maintenant?...»

Le cadet eut un hochement de tête négatif, un coup d’œil vers le domestique, qui rentrait. C’était le petit valet de pied du dog-cart, qui avait échangé sa casquette cirée contre un tablier blanc. Le seul serviteur mâle de la maison, si l’on ne comptait pas le jardinier. Margotte s’occupait de la lingerie, et la cuisinière était un peu de toutes mains dans cet intérieur de célibataires.

Le repas expédié, Clément dit à Jacques:

—«Viens fumer une cigarette dehors, la soirée est admirable. Et dis-moi vite ce que tu as à me dire.»

Ils sortirent par une porte d’arrière, sur le jardin.

C’était une de ces nuits saisissantes, qui étreint les âmes les moins disposées à la rêverie. Une telle féerie de lune transfigurait le contour des choses que les jeunes gens ne reconnaissaient plus les allées familières. Partout des cascades d’argent, des frémissements bleus. Les moindres arbrisseaux scintillaient, irréels, entre des masses profondes, d’un noir tragique, tout à coup percées d’un rayon mystérieux.

Le vieux jardin semblait un séjour surnaturel, disposé pour les fées et les elfes. Et quel silence!

Deux cœurs battirent. Celui de Clément, gonflé de réminiscences confuses, des sentiments simples et profonds qui émurent ses humbles ancêtres, sous des nuits pareilles, doigts enlacés de fiancés, espoirs et angoisses, soupirs des vieux, de qui se détache la beauté de la terre. Peut-être, moins inconsciente, une furtive tendresse ...

Jacques, lui, ne frémit que d’un seul désir, celui que, par une inéluctable association d’idées, surexcitait en lui toute beauté: avoir cette chose sans laquelle on ne jouit de rien, sans laquelle le plus éblouissant clair de lune n’est qu’un décor de gaze et de papier, derrière lequel on trébuchera dans d’immondes ornières: avoir de l’argent.

—«Mon bon Clément, écoute ... Sois gentil ... Je dois t’avouer quelque chose ... Une dette de jeu.

—«Que veux-tu que ça me fasse?» dit durement la voix de l’aîné, dans l’ombre.

—«Cela te ferait si tu me croyais. Mais tu ne me crois pas. J’en étais sûr, parce que ...

—«Parce que tu m’as trop menti,» répéta la même voix.

—«Je le reconnais, j’ai eu tort. Cette fois, c’est vrai.

—Tant pis!

—Tant pis pour toi autant que pour moi, mon pauvre Clément.

—Ça veut dire?...

—Tu le sais bien.

—Je ne m’en doute pas.

—Voyons, me déclarer demain insolvable, après avoir joué sur parole ... C’est presque de l’escroquerie.

—Ça en est tout à fait. On ne joue que ce qu’on possède. Et on n’emprunte que ce qu’on peut rendre. Autrement, on est un escroc.

—Tu es sévère.»

Clément ne répondit pas. Les deux frères marchaient sous une charmille sombre et ne voyaient l’un de l’autre que l’étincelle rouge de leurs cigarettes.

Au bout d’un instant, le cadet reprit:

—«Soit, mais si je passe pour un malhonnête homme ... Si je suis affiché au cercle ... l’architecte Clément Fontès, qui laisserait faire une chose pareille, aurait donc une situation trop mince, ou un honneur trop mince, pour tirer son propre nom de la boue. Tu ne serais pas non plus dans de beaux draps.»

Cette tirade s’acheva par un léger cri—de surprise plus que de douleur.

La nuit avait empêché Jacques de prévoir le geste de son frère, qui lui saisissait rudement le bras.

—«Du chantage!...» grondait sourdement l’aîné. «Tu en es là?... Tu en es là?...

—Ah! les grands mots!...» fit l’autre en se dégageant.

De nouveau, ce fut le silence. Leurs pas inquiétèrent des oiseaux, dont les ailes, maladroites au sortir du sommeil, se froissèrent parmi les branches. Des odeurs déjà automnales flottaient, l’amertume des buis humides, l’arome triste des chrysanthèmes. C’était comme une odeur de souvenirs qui, par les sens, coulait jusqu’au cœur.

—«Tu n’empêcheras pas que je ne sois ton frère,» dit le cadet.

Ils émergèrent de l’ombre sur une terrasse qui, de ce côté, formait l’extrémité du jardin. La propriété s’étendait vers la vallée, au-dessus du Sausseron. En contre-bas, l’étroite rivière, étincelante de lune, serpentait entre les prés, comme une couleuvre à la robe luisante. D’ici, par le sentier, on était tout proche du moulin Barbery. Sa masse obscure barrait l’eau argentée. Sa rumeur arrivait, comme le bourdonnement d’une abeille nocturne. A l’une de ses fenêtres, il y avait encore de la lumière.

Jacques appuya ses deux mains sur la balustrade de pierre, et regarda le moulin.

Comme il s’absorbait dans cette contemplation, Clément lui mit la main sur l’épaule. Le jeune homme tressaillit violemment, et il tourna vers son frère aîné un visage que la clarté de la lune faisait étrangement blême.

—«Clément!... Clément!... viens à mon aide!» balbutia-t-il avec le spasme étouffé d’un noyé que l’eau suffoque.

—«Jacques, je t’ai dit que j’ai à travailler ce soir.

—C’est toute ta réponse?

—C’est toute ma réponse.»

Clément parlait avec froideur. Mais, brusquement, lorsqu’il eut prononcé ces mots, quelque chose d’affreux parut éclater en lui. Il marcha vers son cadet, et, sa cigarette jetée, les bras croisés convulsivement sur sa poitrine, il s’écria, d’un accent où tremblait autant de douleur que de colère:

—«Oui, c’est toute ma réponse. N’aie pas le malheur de m’en demander une autre!»

Il tournait sur ses talons. Jacques bondit et l’arrêta.

—«Eh bien! si!... Je te la demande, cette autre. Je la connais. Tu veux me faire des reproches, me confondre, m’accabler de ta supériorité. «Vas-y donc. Mais vas-y donc!» ajouta-t-il plus violemment. Car il commençait à se griser de sa propre rage, comme un faible et un nerveux qu’il était.

—«Ne me tente pas ... Ne me tente pas!...» murmura l’autre, en essayant de l’écarter.

Le mutisme et la résolution de Clément achevèrent d’affoler le plus jeune.

—«Si je suis le vaurien que tu crois, comment ne crains-tu pas de me pousser à bout? Sais-tu quelle nécessité me harcèle, à quelle résolution tu me pousserais? Et si c’était pire qu’une dette de jeu?...

—«Aurais-tu volé ... ou fait un faux?... Bandit!...»

Et Clément, de sa poigne de fer, l’agrippait à la cravate. Tout à coup, l’étreinte mollit. Il le secoua et le lâcha.

—«Allons, j’ai tort de donner dans le piège. Tu essaies de tous les moyens pour m’extorquer de l’argent. Tu n’en auras pas. Tu n’en auras plus. Tu en as trop mangé, et d’une trop sale façon.»

Il se tut. Aussitôt, la paix de la nuit se glissa autour de ces deux êtres, qui n’en sentaient plus le charme. C’était fini. Les gouttes de lune palpitaient et coulaient vainement parmi le crible noir des feuillages. L’immensité calme du ciel ne pouvait rien contre l’horreur qui était en eux, qui allait en jaillir. Eux, si petits dans l’espace miraculeux, et leur détresse plus infinie que l’espace!...

—«L’argent!» reprit l’aîné. «Cet argent, que mon père a gagné avec tant d’efforts ... Cet argent, amassé par lui pour que nous fussions meilleurs que lui, plus hauts que lui, croyait-il ... Cet argent, qui représentait son long travail, sa vie, sa pensée, ses muscles, son sang ... Tu l’as fait couler sur les tapis des tripots et dans les cuvettes des filles!... Ta part en était dissipée avant sa mort même, et ton héritage n’a servi qu’à payer tes dettes. Toi!... Mais regarde-toi,» fit-il en le poussant sous la face de la lune comme devant un miroir. «A ton âge, mon père, l’admirable ouvrier, n’était pas encore compagnon.

—Pourquoi m’a-t-il trop gâté?» riposta Jacques.

—«Misérable!» cria Clément. «Il t’a gâté, il t’a aimé ... Tu le lui reproches! Rends-lui grâce. Car, à cause de cela, je ne t’écraserai pas comme un parasite malfaisant. Il t’a aimé ... jusqu’au bout. Et tu n’étais pas son fils!... Et il l’a su. Il avait oublié ma mère pour la tienne, par une faiblesse de vieillard. Ta mère ... Enfin!... la malheureuse!... Mais tu n’es pas son fils, à lui ... Tu n’es pas mon frère ... Tu es le fils de ce Garuche, de ce braconnier ivrogne, de ce rebut humain, qui roulait sous notre cheval tout à l’heure. Et tu ne l’ignores pas. Car autrement, si coupable que tu sois, je n’aurais pas le courage de te l’apprendre.»

Clément Fontès avait lancé ces phrases avec un déchirement visible, comme si elles s’arrachaient de lui en le laissant saignant d’une blessure plus atroce que celle qu’il voulait faire. Devant cette angoisse, Jacques reprenait son sang-froid. Ce qu’il entendait ne devait pas être une foudroyante surprise. Ou comment aurait-il gardé une maîtrise de soi telle qu’il put répondre en ricanant:

—«Ah! il est fameux, le truc! Tu en as de bonnes, toi, quand tu ne veux pas délier les cordons de ta bourse!»

Ce fut pour Clément un coup d’assommoir. L’abjecte réponse doucha sa fièvre, l’apaisa lugubrement. Il n’eut plus qu’une pitié méprisante:

—«Pauvre enfant! Pauvre dégénéré!

—Décidément, tu tiens à ce mot. Mais tu auras beau dire et beau faire, je suis un dégénéré qui porte ton nom. Mon état civil est en règle,» déclara le plus jeune avec une soudaine arrogance. «Donc, ou tu me tireras d’affaire, ou tu subiras les conséquences de ce que je ferai. Après tout, je n’ai que vingt-deux ans, tu en as trente-cinq. Tu n’as pas d’autre famille que moi. Tu n’aurais pas le beau rôle, toi si fier du nom de Fontès, si tu le laissais dans le grabuge. Et puis, mon vieux, si ce nom n’est le mien que par hasard, pourquoi veux-tu que je le respecte plus que toi-même?»

Nouveau silence. Nouvelle respiration suave de la nuit. Puis les voix humaines s’élevèrent encore. Celle qui parlait eut un accent très doux pour formuler des mots terribles.

—«Écoute-moi bien, mon petit Jacques. Agis comme bon te semble. Mais sache une chose. Si tu déshonores le nom de mon père, je te tue.

—Diable!» essaya de plaisanter le mauvais garçon, «tu as des gentillesses!...

—Je te tue!» répéta Clément, en l’arrêtant sous la clarté blanche pour le regarder au fond des yeux.

—«Charmant!» s’écria l’autre en éclatant de rire. «Pour qu’un Fontès ne soit pas accusé d’une peccadille, tu feras d’un autre Fontès un assassin. Logique de Grib ...»

Il n’acheva pas. Clément répétait pour la troisième fois:

—«Je te tue!» d’une telle manière que les lèvres du railleur se refermèrent, tremblantes. Puis l’aîné ajouta:—«Et je ne serai pas un assassin.

—Naturellement ... un justicier, sans doute,» balbutia Jacques dans une dernière tentative de gouaillerie.

L’aîné ne releva pas le mot tout de suite. Une songerie puissante lui courbait le front. Cependant il parla encore, mais d’un accent changé. Ce qu’il dit passa dans la nuit, avec une gravité extraordinaire.

—«Non, pas un justicier non plus. Il n’y a pas de justice pour les êtres humains. C’est quelque chose de trop haut pour eux. Jacques, je n’espère pas être compris de toi. Nous sommes de deux races trop différentes. Pourtant, si de te révéler ma pensée peut te pénétrer de sa force, t’arrêter sur la pente du mal, je vais essayer de te la présenter clairement. La justice, dis-tu? J’y ai réfléchi. Nous n’y pouvons pas atteindre. C’est par la folle présomption de l’exercer, et de l’exercer sans erreur, que les hommes en robe noire ou rouge, et que les jurés, ne sont plus à la hauteur de leur rôle social. Ils n’ont plus conscience de leur devoir—qui n’est pas d’être des dieux et de doser les responsabilités des âmes—mais simplement de protéger les honnêtes gens par une vigoureuse répression des crimes. Par crainte d’une erreur judiciaire, ils laissent pourrir la société. Comme si les pharmaciens laissaient les malades sans remèdes, parce que l’un d’eux, tel jour, sans le faire exprès, a fourni du poison au lieu d’une purge. Pas d’erreurs ..., et ils sont des hommes!... Mais il n’y a pas de justice humaine sans erreurs judiciaires, pas plus qu’il n’y a de médecine sans erreurs de diagnostic. Cependant on ne renonce pas à la médecine. Et on renonce de plus en plus à la justice possible. A l’individu d’établir son droit par la violence, si bon lui semble. Nos juges ne tuent plus le criminel, mais ils acquittent ceux qui le tuent—et, plus souvent encore, ceux qui tuent l’innocent. Crime passionnel, disent-ils. Comme si l’impulsivité de la passion n’était pas la tare contagieuse du détraquement final. Non, Jacques, je ne serai pas un justicier. La justice n’est pas de ce monde. Ce qui est de ce monde, c’est la vie, qui doit être bien vécue. Et c’est la mort—la mort qu’on ne doit pas craindre, ni pour soi, ni pour les autres. La mort sans laquelle la société ne vivrait pas, puisque tout effort humain, tout travail, tout progrès, toute lutte généreuse, comporte le péril de mort. Tu ne veux pas travailler, toi, Jacques. Tu ne veux pas être de ces hommes qui exposent leur vie pour le devoir. Sache donc de moi que ta paresse, ta débauche, la mauvaise voie où tu te plais, ne vont pas non plus sans péril de mort. La sentence que je suspens sur ta tête n’est pas une menace d’assassin, ni une rodomontade de justicier. C’est le mot d’un homme résolu, qui comprend les choses à sa façon, et qui agira suivant sa conscience, en assumant toutes les conséquences de ses actes. Sur ce, bonsoir, Jacques. Conduis-toi comme un Fontès, et tu trouveras en moi un frère. Mais le fils de l’alcoolique Garuche ne promènera pas ses vices par le monde sous notre nom. Tu peux te le tenir pour dit.»

II

A grands pas, sans regarder derrière lui, sans attendre de réponse, Clément Fontès avait regagné la maison.

Maintenant il venait de tourner les boutons électriques de son cabinet de travail, et il était seul, dans la vive lumière, enveloppé par le silence profond de la campagne nocturne. Sur une vaste table, des plans, des épures, des devis d’entrepreneurs, tout son travail du soir, l’attendait.

Il fixait, sans rien voir, sur les grandes feuilles blanches couvertes de figures ou de chiffres, deux yeux chargés d’un dur souci. Son cœur battait encore de la fièvre indignée qui avait fait jaillir de lui les paroles de tout à l’heure. Et sa forte conscience, cette chose secrète pour laquelle il n’est pas d’autre nom, cette personnalité intérieure, chez lui exigeante et passionnément préoccupée de bien agir, l’assaillait de questions anxieuses: «N’as-tu pas été trop loin? Ta résolution avait-elle l’énergie de tes paroles? Est-ce cela que tu devais dire? Autant qu’à ton orgueil, pensais-tu à ce malheureux enfant?»

Debout, Clément, réfléchissait. Ses bras croisés comprimaient sa poitrine tumultueuse. Peu à peu, tout s’apaisa. Il s’assit, prononça tout haut:

—«J’ai bien fait.»

Cependant, il essaya en vain d’appliquer son attention aux problèmes de métier qui la sollicitaient. Il eut un geste las, ouvrit un tiroir, et en tira une image, qu’il se prit à contempler.

C’était une carte postale. Elle reproduisait une scène mi-officielle, mi-rustique. Au cours de l’été précédent, un ministre était venu présider l’inauguration d’un buste dans une commune voisine. Clément, qui était maire de la sienne, s’était rendu à cette petite fête. Et il se revoyait, sur le léger carton, offrant la main à une jeune fille, qu’il faisait placer à la tribune d’honneur,—un tréteau de bois, garni de feuillages et de guirlandes en papiers tricolores,—au moment où le membre du Gouvernement commençait son discours. Des ombrelles, dominant la foule, semblaient une couche de champignons. Les casques des pompiers émergeaient en taches claires des ombres violemment noires. Et la mauvaise reproduction photographique transformait les assistants en une peuplade de nègres. Une seule créature n’était pas,—ne pouvait pas être—enlaidie. C’était la svelte fillette,—dix-sept ... dix-huit ans peut-être—à qui Fontès faisait faire place. Comme le mouvement de sa robe blanche était gracieux! Du minuscule visage, l’architecte devinait, plutôt qu’il ne distinguait, les traits suaves, l’expression timide, le regard,—_son_ regard, d’un bleu d’eau et de ciel—et le charme de ses cheveux, d’un blond-roux admirable, mousseux comme une écume de soie. Il l’entendit murmurer: «Merci, monsieur Clément ... Oh! pas au premier rang, je vous en prie!...» Et il se demandait encore si ce recul effarouché venait de la confusion d’être en vue, ou du désir, inconscient ou non, de s’asseoir à côté de Jacques.

Car la carte postale lui montrait aussi son frère, tout ricanant et dédaigneux parmi la naïve emphase de cette cérémonie.

Les yeux de Clément s’attachèrent à ces deux personnages de la vignette, petites figures d’à peine un centimètre de haut ... Jacques Fontès, Xavière Ausserand. A quoi songeait-il? Sans doute, il ne s’en rendait pas bien compte, car il eut trois exclamations, entre lesquelles lui-même eût difficilement établi l’enchaînement d’une pensée suivie.

D’abord cette réflexion:

«Si c’était le salut pour Jacques?»

Puis, un instant après:

«Merveilleuse jeunesse! A eux deux, ils n’ont pas quarante ans.»

Enfin, plus tard, un long soupir:

«Pauvre petite!»

Alors, avec une décision brusque, Fontès rejeta la carte postale au fond du tiroir et se plongea dans son travail. Il s’y acharna, d’une farouche ardeur. Rien n’exista pour lui que ce qui pouvait se représenter en plan, coupe et élévation.

Une de ses croisées s’entr’ouvrait sur la nuit.

Vers dix heures, il entendit la voix de Jacques, appelant Gervais. Puis, presque aussitôt, le dog-cart roulant sur les pavés de la cour.

Allons! cet écervelé retournait à Paris. Tenter la chance au jeu, sans doute. Quel malheur! Lui était-il donc impossible, à ce garçon, de dormir, même pour une fois, sa nuit normale dans le bon air et la paix des champs? Mais il s’avisait bien tard de partir. Jamais il n’aurait le dernier train,—de 10 h. 15—à Épiais-Rhus.

Clément se dit que Djinn, le cob, mesurerait encore ce soir la traite d’ici Valmondois et retour, car Jacques ne se gênait pas, en pareille circonstance, pour faire trotter ferme le petit cheval, afin de rejoindre la ligne principale, où il y a des départs jusqu’après minuit.

Mais le régulateur de son cabinet de travail devait avancer, car un quart d’heure après, il perçut le retour de la voiture.

—«Gervais!» appela Clément, se penchant à la croisée.

Bien que celle-ci s’ouvrît à l’angle arrière de la maison, la voix porta dans le silence nocturne.

—«Monsieur?» dit le jeune valet, se précipitant vers les marches, pour gagner le jardin au-dessous du cabinet de son maître.

—«Tu as conduit monsieur Jacques à la station?

—Oui, monsieur.

—Il a eu le train?

—Tout juste ... Oui, monsieur. Il s’est jeté dedans à contre-voie. Même que l’employé l’eng ... lui criait des sottises, avant de l’avoir reconnu.

—C’est bon. Dételle Djinn et va te coucher.»

Clément revint à sa table de travail. Mais il avait laissé la fenêtre ouverte. De sa place, quand il levait les yeux, il apercevait le moulin, tout baigné de lune. Souvent, il regarda maintenant de ce côté. N’était-ce pas comme s’il veillait un peu sur la femme de son frère de lait? Louisette, à cette heure, dormait, rêvant de sa petite fortune. L’architecte sourit en pensant que l’enfantine créature avait dû serrer son trésor sous l’oreiller, près de sa joue.

—«Il y a de braves gens dans le monde,» dit-il joyeusement, tout à coup.