Le droit à la force

Part 17

Chapter 172,057 wordsPublic domain

—«Ce que tu as fait cette nuit-là, Jacques, je vais te le rappeler. Lorsque je t’eus parlé comme j’ai cru devoir le faire, tu es rentré ici, dans la maison. Tu as cherché une arme. Tu l’as choisie sûre, silencieuse, insoupçonnable ... Tu avais cette lucidité, cette présence d’esprit, cette préméditation. Dans mon atelier, tu as ouvert une boîte, tu as pris le grand compas à quart de cercle ...»

Il y eut un léger mouvement, près de la table. Un rayon de soleil, plus délié qu’un fil de la vierge, mais qui se multipliait dans les facettes d’un verre à bière, rendait plus sombre la place où Jacques était assis. La tache pâle que faisait son visage disparut dans une autre tache pâle, que formèrent ses deux mains.

Clément, qui marchait de long en large, poursuivit:

—«Tu t’es fait conduire à la station, où tu as sauté dans le train pour Paris. Mais tu en es descendu presque aussitôt, à l’un des nombreux arrêts ou ralentissements dans la traversée des villages. Tu as rebroussé chemin vers le pays. Tu es allé au moulin. Tu es entré dans la cour par le portillon, vers le bois. Tu t’es fait reconnaître du chien, qui commençait à aboyer, puis de Louisette Barbery, qui, sans doute, a ouvert une fenêtre. Quel prétexte lui as-tu donné?... Elle t’a introduit dans la maison. Et alors tu l’as tuée, pour voler son argent. Tu l’as poignardée avec le compas, qui, fermé, faisait dague, mais dont une pointe presque imperceptible, se brisant contre une côte, est restée dans la blessure. Tu as pris les dix mille francs sous son oreiller, en ayant soin de jeter à terre l’enveloppe qui les contenait. Puis tu es sorti, tirant après toi la porte extérieure, et la fermant à clef. Cette clef, tu t’en es débarrassé adroitement, car on ne l’a pas retrouvée. Mais, sur la porte, il y avait l’empreinte de tes doigts.

—C’est faux!...

—L’empreinte de tes doigts,—que l’instruction n’a pu identifier, parce que tu portais des gants,—au moins un, à la main droite. Ce gant était en peau jaunâtre, assez claire. Il n’était pas neuf. Il avait été nettoyé, et gardait la marque du dégraisseur. Tu l’as enterré tout en haut du bois, non loin de la brèche par laquelle tu as pénétré ensuite dans le parc des dames Ausserand.»

Une sorte de grondement,—stupeur?... protestation?... blasphème?...—Puis un éclaboussis de lumière. Une des mains pâles, en s’agitant, venait d’éparpiller des gouttes de soleil. Mais, aussitôt, le calme, les demi-ténèbres se refirent attentifs.

—«Pourquoi te réfugiais-tu dans le parc du Manoir?... Pour te créer un alibi. Tu as déchiré ton veston aux épines d’un rosier sous la fenêtre de ... Ne parlons pas de cela. Remontant la vallée, tu es allé prendre, à une station supérieure, le premier train du matin pour Paris. Sans doute préférais-tu qu’on ne te vît pas. Mais qu’importait?... N’y avait-il pas cette chambre de jeune fille—une jeune fille sans père, sans frère ... sans défenseur ... Vainement, elle aurait nié ... Le lendemain, avant de replacer le compas, tu as fait égaliser les pointes par Garuche. Chose toute simple. Tu n’imaginais pas qu’on retrouverait l’infime parcelle d’acier. Qui pouvait songer à une arme de ce genre?... Mais les résultats de l’autopsie, publiés, inquiétèrent pour toi ... l’homme.... Il accourut ici. Et, par des mots ambigus, en même temps qu’il te mettait sur tes gardes, il te prévenait de ne pas te couper, de ne pas te livrer, que, par lui, jamais on ne saurait rien ...

—Non ... oh! non, ... il ne supposait pas ... Il a eu confiance en moi, lui.

—Allons donc!... Un complice digne de toi ... Ou plutôt, toi, fils digne d’un tel père ...

—Eh bien ... mon père ... soit!» fit la voix tremblante de Jacques. «Je finirai par trouver qu’il vaut mieux que ceux dont je porte le nom. Lui!... même initié à cette malheureuse coïncidence, il n’a pas voulu me croire un meurtrier.

—Il n’avait pas les autres preuves. Je les possède.

—Comme tu me hais, Clément!»

L’aîné ne répondit pas. A quoi bon protester de son aveuglement désespéré, du parti pris en faveur de l’innocence fraternelle qui bâillonna en lui, si longtemps, les soupçons, de l’écrasement de son amour, et de l’effroyable douleur dont le déchira l’explosion de la vérité?

Il reprit:

—«Tu sais, n’est-ce pas, ce qui te reste à faire, Jacques?»

Une sourde exclamation de surprise. Une hésitation ... Et alors le cadet prononça:

—«Quoi!.. M’aiderais-tu?.. Me faciliterais-tu les moyens d’aller refaire ma vie à l’étranger?..»

C’était l’aveu. Un espoir soudain y incitait le misérable garçon. D’ailleurs, au point où il en était ...

—«Non, Jacques. Un Fontès ne refait pas sa vie là où tu en es de la tienne. Pense à l’homme qui t’a donné ce nom ... Et fais ce que tu dois faire.

—Que veux-tu dire?..»

Clément posa quelque chose sur la table. Les yeux de Jacques, accoutumés au demi-jour, distinguèrent immédiatement l’objet terrible. Ils l’eussent deviné dans les ténèbres. C’était un revolver.

—«Lâche!..» murmura le jeune homme.

—«Je ne suis pas lâche,» dit Clément. «Écoute ...»

Il fit deux pas, et vint s’appuyer à la table, tout près de l’autre. Face à face, il regarda celui qu’il avait aimé pendant tant d’années comme un frère. Le visage blême du plus jeune se leva. Leurs prunelles, à travers le mystère de l’ombre, se rencontrèrent tragiquement. Dans les unes, il y avait, sous le défi affecté, une imploration éperdue. Dans les autres, un abîme de tristesse.

La mollesse assoupie de l’été baignait cette scène, comme l’atmosphère d’un rêve suffocant dont on ne parvient pas à s’éveiller.

—«Je ne suis pas lâche,» répéta Clément, «car je suis prêt à payer ma conviction de ma vie. Ma conviction est que tu dois mourir. Mais, si tu préfères me tuer, tu le peux. Voilà ce revolver. Il est à ta portée, tiens ... Mets-moi une balle dans la tête. Puis place le revolver dans ma main ... et fuis. On croira que je me suis tué. Fais cela si bon te semble ...»

Il se rejeta en arrière, les bras croisés, et attendit.

—«Pourquoi cette comédie?» hasarda Jacques.

—«Ce n’est pas une comédie ... C’est un duel, mettons.

—Si je te comprends bien, tu me donnes le choix: ou te tuer, ou être tué par toi ... Tu me proposes le suicide ... C’est trop commode ... Te débarrasser de moi sans risques!.. Voilà!.. Et malgré tes grands mots, je le répète, tu n’es qu’un lâche.

—Jacques, le mari de Louisette sait tout. C’est lui qui t’abattra comme un gibier que sa vengeance traque ... quand je ne retiendrai plus son bras. Et je ne pourrai plus le retenir ... Je n’ai plus les motifs ... Il verra ...»

Un cri étouffé,—un cri qui essaya de se formuler en juron, mais qui était bien le halètement de la terreur, échappa aux lèvres de Jacques. Aussitôt, par un effort, il essaya de reprendre contenance:

—«Allons, Clément ... J’en conviens ... Je suis un malheureux ... Mais laisse-moi partir ... Que je gagne seulement la frontière ... Voyons ... Si je te jurais de devenir un autre homme ... Je suis trop jeune pour mourir ...

—Tu n’étais pas trop jeune pour tuer. C’est toi qui as choisi. L’assassin se condamne par son acte. Aucun tribunal n’a le droit d’abroger cette condamnation-là.

—Mais toi?... Qu’es-tu?... Tu es donc le bourreau?...»

Clément tourna sur lui-même, comme ivre d’horreur.. Ses doigts se crispèrent dans ses cheveux. Et ses ongles, sans qu’il les sentît, lui labourèrent le crâne. Un gémissement souleva sa poitrine. Le calme qu’il s’imposait, l’abandonna.

—«Le bourreau!...» s’écria-t-il. «Oui ... Et je dois l’être ... Car, du moins ... j’assume la responsabilité ... Je cours les risques ... Je vais jusqu’au bout du devoir ... C’est ... le devoir ... Et cependant, je ne puis pas!... Je préfère ... Tiens, toi qui oses ... délivre-m’en, de cet horrible devoir ... Tue-moi!...»

Il avait pris le revolver, il l’enfonçait dans la main de Jacques.—Un spasme d’angoisse l’étrangla. Il s’abattit sur une chaise, avec un râle d’inexprimable souffrance.

Cette fois, un éclair d’émotion, de repentir, perça le cœur du misérable assassin de Louisette. Il comprit ... Il entrevit la sincérité de celui dont il usurpait et déshonorait le nom, et qui, ayant proclamé toute sa vie la beauté réparatrice de la mort, devait, même par une généreuse logique, la lui imposer, cette mort. Clément pouvait-il le livrer à l’ignominie de la cour d’assises?... l’abandonner à la brutalité d’une vendetta, qui serait une condamnation indirecte, sans risques, sans grandeur?... Clément voulait, et devait, exécuter le frère indigne, comme il le lui avait déclaré presque prophétiquement un soir ... le soir ...

Toutefois, au moment d’agir, sa main défaillait ... Il était là, lui, l’homme intransigeant, rigide, invoquant la mort pour lui-même avec un déchirant sanglot ...

—«Pardon, Clément!...» cria Jacques, «Pardon!... Je me souviendrai de ta pitié ... Adieu!..»

Il étreignait le revolver, que, malgré l’objurgation de l’aîné, il ne dirigea pas vers celui-ci. Un bond ... une porte ouverte ... un flot de soleil ... dans lequel s’élança la svelte silhouette de Jacques ... Clément n’avait pas eu le temps de se redresser, de déterminer s’il courrait sus au fugitif, lorsqu’il entendit un aboiement, suivi d’une exclamation furieuse:

—«Arrière!... veux-tu me lâcher, sale bête!...»

Alors ce fut le vertige, où l’homme n’agit plus que par la poussée des forces obscures, le passage foudroyant de la fatalité.

Clément ne surgit dehors que pour trébucher dans l’inévitable et dans l’irrésistible.

Une seconde, il vit Jacques aux prises avec Fiston. Puis l’air claqua d’un petit choc d’acier. Le chien roula à terre. Un jet de sang fusait de sa toison sur la blancheur du pavé. Des convulsions secouaient le corps sombre et velu, tandis qu’à travers la broussaille de poils ressemblant aux gros sourcils d’un grognard, deux yeux qui, déjà, se révulsaient, cherchaient les yeux de Clément, dans un regard indiciblement doux d’adieu et d’agonie.

Fontès eut un élan d’indignation farouche.

—«Misérable!...» grinça-t-il en saisissant son frère au collet. «Assassin de la pauvre Louisette!... Il faut encore que tu massacres son chien!...»

Affolé, arrêté dans sa fuite, perdant la tête, n’obéissant plus qu’à l’instinct, Jacques, pour se dégager, tira encore. Un vague discernement dirigea son revolver vers le bras de Fontès. Car il ne voulait pas tuer, mais seulement desserrer l’étreinte.

Effectivement la main qui le tenait le lâcha, retomba, pendant que Fontès chancelant, reculait.

Mais, en même temps, une aveuglante douleur effaça l’univers devant les yeux, soudain obscurcis, du jeune homme. La pomme en cuivre du _makhila_ de Garuche venait de s’abattre sur la tempe de Jacques, avec une force frénétique.

Le braconnier, accouru dès la première détonation du revolver, avait vu la mort de Fiston, puis le coup de feu contre Clément, qu’il crut menacé d’une autre balle. Au mot de celui-ci: «Assassin de Louisette!» il avait levé sa redoutable canne.

Maintenant, il s’adressait au jeune cadavre qu’il venait de faire, et qui, étendu sur le sol, y gisait avec la grâce pitoyable d’un être chez lequel la mort ne peut effacer la fleur de la vie.

—«Tu l’as voulu,» disait Garuche. «Voilà donc le sacripant que tu étais!... Je ne regrette rien ... T’étais pas de mon sang ... Un Garuche n’assassine pas une femme pour la voler ...»

Clément s’avança. Sa main gauche pendait, inerte. La balle du pistolet lui avait traversé le bras. De la main droite, il congédia l’homme:

—«Allez ...» dit-il.

Sa voix n’exprimait rien, que la volonté d’être obéi. Garuche essaya encore de parler, de l’invoquer, lui, pour se rassurer sur son action. Sous le regard de Fontès, il n’osa pas ... et partit.

Le maître de la maison referma la grille. Puis, seul avec la Mort et avec sa pensée, il écouta ce que leurs voix lui disaient.

Sur le front ensanglanté de Jacques, le soleil tombait, brutal. Clément glissa son bras valide sous les épaules du corps souple et léger, et le traîna à l’abri du marronnier, dans l’ombre. Alors il lui abaissa les paupières, les larges paupières, fraîches et fines comme celles d’un enfant, sur les yeux, qui devenaient vitreux.

Ayant accompli ces soins, il s’approcha de l’autre cadavre, de cette forme humble et velue, aux pattes raidies, où un cœur aussi avait battu ...—un cœur fidèle.

* * * * *

Lorsque le docteur, appelé par Gervais, et les villageois, ameutés par Garuche, pénétrèrent dans la cour, ils trouvèrent Clément, effondré contre une saillie des racines gigantesques. L’hémorragie du bras l’avait fait s’évanouir.

Sa tête, abattue sur sa poitrine, s’appuyait de la joue contre la tête de Fiston. En un effort, qu’il croyait le dernier, il avait attiré le chien à lui.

FIN

PARIS.—TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET C^{ie}, 8, RUE GARANCIÈRE.—12698.