Le droit à la force

Part 16

Chapter 163,738 wordsPublic domain

—«Mais ton devoir, Jacques ... ton devoir envers cette jeune fille?...

—Mon devoir?...»

Il riait.

—«Oui ... Ne l’as-tu pas séduite?

—Moi!...

—N’as-tu pas abusé de sa faiblesse?... de son amour?...

—Voilà ce que j’attendais!» s’écria le jeune viveur. «Eh bien, écoute ... j’en ai assez. On n’est pas aveugle comme toi, borné comme toi, Clément. C’est la dernière fois, tu entends bien, la dernière fois, que je subirai tes rengaines. Tu t’es ôté le droit de me prêcher en refusant de m’aider. Laisse-moi mener l’existence qui me plaît. Ça ne regarde personne. Pas même toi, qui ne te crois seulement pas mon frère. Et encore moins Xavière, qui ne m’a jamais appartenu, et qui me hait.

—Elle ne t’a jamais appartenu!...»

Le cri de Clément fut assourdi par la contrainte du lieu, par une espèce de respect sacré. Mais de quelle émotion pathétique il vibra! Jacques lui-même en frémit.

—«Cependant, elle t’aime ... Elle t’aime ...» haleta l’aîné.

—«Je te répète qu’elle me hait. Et je le lui rends bien. Ces odieuses fiançailles ... Quelle comédie!... Ce parc du Manoir ... Ah! j’en connaîtrai les cailloux ... Et tout cela, pourquoi? Parce qu’une coïncidence ... fatale ... a voulu que j’y fisse une escapade la nuit où on assassinait quelqu’un dans le pays. Dire que la petite sotte ne s’en doutait même pas, de ma promenade sentimentale ... Eh bien, maintenant, j’en suis écœuré, de ce roman stupide. Je le vomis ... Advienne que pourra!... On ne prouvera pas, n’est-ce pas? que j’étais au moulin quand je déchirais mon vêtement aux rosiers de cette fleur-de-vertu?... Mais j’aimerais mieux cela que de l’épouser, tiens! Quitter une fille admirable comme Chopette, et l’aventure, le hasard, toute la joie de vivre, pour crever d’ennui, de pauvreté, et appeler «belle-maman» la vieille névrosée du Manoir ... Non, mon pauvre Clément, non ... Tu ne m’as pas regardé.»

Cette expression boulevardière perdait, en l’espèce, tout sens exact. Car Clément Fontès, au contraire, ne détachait pas ses yeux de celui qui parlait avec cette rageuse exubérance, et qui marchait nerveusement d’une muraille à l’autre de la pièce exiguë.

Quand s’arrêta le flot des paroles imprudentes, l’aîné prononça, la voix changée:

—«Mais alors, elle se sacrifiait donc à toi?»

Le cadet ricana. Dans cette phrase, il crut voir un autre argument pour l’enchaîner à Xavière, par la reconnaissance.

—«Quelle blague!» protesta-t-il. «Se sacrifier ... Xavière ... à moi?

—Et à qui donc?

—A toi, sans doute!»

Il jeta le mot de sa façon insolente, narquoise. Un choc de riposte, comme une balle qu’on relance. Puis, lui-même en resta saisi. Alors ce fut, de sa part, une explosion d’hilarité. L’idée lui apparut comme vraisemblable, et comique.

—«Au fond, tu sais, Clément ... Cette gosse-là ... Ça se pourrait qu’elle eût pour toi un formidable béguin.»

L’aîné se dressait.

—«Tais-toi!...»

Puis, aussitôt, l’ivresse indicible qui lui inondait le cœur, le soulevant aussi d’une sourde pitié pour ce malheureux, désormais livré à son destin, Clément murmura—en un avertissement suprême:

—«Ne ris pas ... Tu ne sais pas ce que tu fais!... Ne ris pas de son amour.

—Son amour, je m’en f ...!»

Le mot lui retomba au fond de l’âme, lourdement, malgré la gaieté factice. Clément s’était enfui. Jacques restait seul.

XIII

—«Toi, mon gaillard?... Bravo! Comme te voilà leste!»

Fontès interpellait le petit estropié, le jeune frère du terrassier Burotte. Ce gamin venait de lui causer un saisissement, en bondissant hors du taillis, sur la route. Il était retombé sur le seul pied qu’il eût encore, puis, ramenant prestement sa jambe de bois, il se mettait au port d’armes et saluait militairement «m’sieu le maire.»

—«Ma foi!... on ne dirait jamais que tu n’as qu’une jambe.

—Mais j’en ai deux, m’sieu Fontès. Regardez la belle, toute neuve, que mademoiselle Xavière a fait faire exprès pour moi. Elle ne me blesse pas comme l’ancienne. Aussi je suis solide. On ne me blague plus à l’école. Gare à ceux qui m’appellent «bancroche»!

Il serrait ses petits poings, dardait des yeux intrépides. Clément posa une main sur sa tête.

—«Tu as raison, mon enfant, d’exercer ta vigueur, d’être agile et brave, malgré ta mauvaise part. Ceux qui t’appellent «bancroche» sont des lâches. Tout être a droit à la force contre la lâcheté, la méchanceté, la bassesse.

—Bien sûr, monsieur ... C’est des lâches. C’est les mêmes qui tourmentent les petits ... Pas quand je suis là, pourtant. Mais dites, m’sieu, est-ce que vous allez au Manoir?...»

S’il y allait!... Où serait-il allé, Clément Fontès, par ce chemin du coteau, tout parfumé en ce moment d’aubépine, et dont le proche tournant s’arrêtait comme coupé sur le plus beau ciel bleu qu’il eût jamais vu? Pourtant il tressaillit à la question de l’enfant.

—«Parce que,» continua celui-ci, avec cet air distrait que prennent les mioches quand ils disent quelque chose dont leur timidité se trouble, (et il commençait à tailler un brin de bois avec son mauvais couteau)—«si vous y alliez plus souvent, mademoiselle Xavière ne pleurerait peut-être plus.

—Tu l’as vue pleurer?» demanda Clément, dont le cœur sauta.

—«Oh! elle se cache,» fit le garçonnet, évasivement.

—«Pourquoi penses-tu que je l’en empêcherais?

—Dame, ... y a que vous ... Elle dit comme ça: «Faut imiter monsieur Clément ... sois bon comme monsieur Clément ... Ah! si on écoutait monsieur Clément ... Elle ne se doute pas, qu’elle le dit autant de fois,» ajouta le petit, avec un regard en dessous, de gentillesse fûtée.

—«Tu lui es reconnaissant ... tu l’aimes bien?» interrogea Fontès, d’une voix qui s’altérait un peu.

—«Pour ça, oui! Je viens encore de lui porter des fleurs, que j’ai cueillies,» s’écria le petit homme avec importance. «Maintenant, faut que je coure, parce que je manquerais l’école. Adieu, m’sieu.»

Il partit, dévalant la pente, à grands bonds inégaux, mais adroits, prenant des élans extraordinaires sur sa jambe de bois, en s’aidant d’un bâton. Evidemment, il voulait étonner «m’sieu le maire», qui sourit, dans un attendrissement profond.

Puis Clément tourna la tête en haut, monta, par la route familière,—et si différente!—vers le rêve qu’il ne pouvait croire encore près de se transformer en réalité, et dont il s’approchait avec une espèce de religieuse angoisse.

Tout, déjà, participait de ce rêve ... les formes, les odeurs, les couleurs du jour d’été, les lignes onduleuses du vallon, et ces étranges collines, roussies, dorées, par le calcaire qui affleure, sur lesquelles, çà et là, des cyprès mettent leur long cône sombre, et qui ressemblent si fort, par cette teinte chaude, par ces arbres, à quelques petites collines brûlées et mélancoliques de l’Ombrie.

Comme toutes ces choses prenaient une âme imprévue pour l’homme qui leur prêtait sans le savoir le frémissement de son émotion! Elles entraient en lui comme par des fenêtres soudain ouvertes. Et elles se précipitaient vers les miroirs les plus sensibles de son souvenir, pour y laisser, impérissable, le reflet de l’heure décisive, alors qu’il croyait à peine les voir.

Xavière était dehors, dans le parc. Il l’aperçut dès qu’il eut franchi la grille et tourné le premier massif.

La jeune fille tenait encore à la main la touffe des fleurettes sauvages que lui avait offertes son petit protégé. Assise sur un banc de pierre, à l’ombre d’un acacia chargé de grappes rosées, elle regardait fixement la façade muette, à demi-close, de la maison où elle était née, où elle avait vécu son enfance pleine d’espoirs confus, d’intuitions mystérieuses, d’attente,—enfance dominée, d’aussi loin qu’elle se rappelait, par la figure d’un homme jeune, au regard grave, qu’elle admirait plus que tout au monde, et qui la faisait un peu trembler.

Cette figure de Clément Fontès, elle l’avait prêtée à tous les héros de l’histoire ou de la légende, dont elle ne se lassait pas de lire les aventures durant les loisirs inépuisables, les jours si longs, si lents, qui nous font une existence infinie jusque vers la quinzième année. Est-il possible que ces jours-là, dont chacun nous offrait des perspectives plus vastes, plus imprévues qu’une année entière de notre âge mûr, aient eu la même pauvre mesure de ces pauvres vingt-quatre heures, glissant maintenant de nos doigts en une chute si rapide que nous ne pouvons plus en arrêter une seule au passage et la goûter pleinement, comme nous les goûtions toutes alors?

Enfance de Xavière, aux jours plus longs, plus lents encore que toute autre, par l’isolement, et plus multipliée de chimères, à cause du parc sauvage,—tous les voyages fabuleux du monde, tous les décors passionnés des poèmes, dans ses retraites!—à cause de la vieille maison,—trop grande,—recoins interdits, portes condamnées, sonorités impressionnantes, rayons assoupis de l’été filtrant aux persiennes dans le vide des chambres ...—angoisse délicieuse du mystère, espoir des infortunes magnifiques, des sacrifices silencieux, qui se terminent en apothéoses d’amour et de joie ...

Hélas! elle était venue, la réalité du sacrifice et du silence. Combien amère!... Aujourd’hui, c’était le deuil de tout, avec cette épaisseur de crêpe dont on s’enveloppe à vingt ans pour ne plus rien voir, cette farouche foi dans la douleur, cette incrédulité irréductible à la guérison, à la reprise de la vie, au recommencement, qui mettent tant d’absolu dans les désespoirs de la jeunesse.

Xavière regardait la maison de son enfance, qu’on allait vendre, qu’elle quitterait bientôt ... et dans quelle détresse!... avec quelle brûlante blessure, quelle peur et quelle aversion de la vie!...

Son jeune corps las s’affaissait, ses yeux meurtris se brouillaient dans leur fixité pénible, ses mains retenaient machinalement les pauvres fleurs ... Et la contraction affreuse de son cœur lui faisait plus mal encore, à cause de l’éclat du jour de juin, qui lui rappelait les ravissements d’autrefois.

Un pas dans l’allée ... La jeune fille se tourna, redressée, en un soudain rappel d’énergie. Clément s’approchait. Avec un léger cri, elle voulut fuir.

—«Xavière!... restez ... Xavière ... je sais ... je sais ... tout!»

Elle s’arrêta, l’attendit, ne comprenant pas, mais déjà bouleversée d’une espérance tumultueuse.

Fontès accourut, s’empara de ses mains, la regarda,—de quel regard!...

Comme il lui parut jeune!... Quelque chose de radieux le transfigurait. Ses larges yeux gris brillaient d’une flamme splendide. Et quelle douceur sur sa bouche, où la moustache se roulait—cela plaisait tant à Xavière!—avec une petite ondulation rebelle si charmante. Visage d’enivrant prestige ... Visage tendre et dominateur ... Un trouble jamais éprouvé brisa l’enfant amoureuse. Comment ferait-elle si, tout à l’heure, son devoir était de se dérober encore?

Eperdue, à peine saisissait-elle le sens de ce qu’il disait. Ne s’accusait-il pas? Voilà qu’il lui demandait pardon.

—«Clément, qu’ai-je à vous pardonner?

—Comment ai-je pu croire votre mensonge héroïque?

—Mon mensonge?...

—La dernière fois surtout ... quand j’ai osé vous offrir, à vous ... petite sainte ... une réparation!...»

Elle ferma les yeux, avec un retrait de toute sa personne, comme si le mot seul la heurtait cruellement.

—«Refuserez-vous encore d’être ma femme, si je vois en vous la plus pure, la plus chaste des jeunes filles?

—Vous dites cela parce que vous m’aimez.

—Non, ma chérie. Mon amour ne vous vaut pas, mon amour a été inférieur à mon atroce jalousie. J’ai tant souffert! Vous me pardonnerez ... Maintenant, je sais ... je sais.»

Il répéta le mot avec une force qui lui donnait son entière signification. Xavière pâlit.

—«Que savez-vous?

—Tout. Vous vous êtes sacrifiée. Et vous vous êtes sacrifiée moins à ... lui, qu’à moi-même. Xavière, vous m’aimez ... vous m’aimez ... Cela aussi, je le sais.»

Elle ne répondit que par un regard, par le soupir de sa jeune poitrine haletante. Il murmura:

—«Depuis quand m’aimez-vous?

—Depuis toujours.»

Il en fut certain. Il en fut ébloui. Il découvrit soudain tout le secret de cette enfance sauvage, qui fleurissait pour lui seul, tandis qu’il en regardait de loin, comme un délice interdit, la grâce énigmatique.

—«Chère ... chère petite adorée!...» dit-il en la prenant sur son cœur.

—«Oh! Clément ... Clément ...»

Elle s’abattit contre son épaule. Refuge viril ... où elle avait désespéré de se blottir. C’était à elle ... vraiment!... toute cette force, et cette protection souveraine, et la faiblesse aussi de cet être d’énergie, qui, pour elle seule, aurait les puérilités, les pusillanimités, les abdications délicieuses de l’amour!... Des sanglots d’extase gonflaient sa gorge. Et, pour la première fois, par les doigts frêles dont, timidement, elle enserrait le bras robuste, les liens passionnés s’attachaient à ses fibres, en frissons inconnus, dont sa chair innocente se troublait.

La pudeur d’une émotion si nouvelle la fit se dégager de l’étreinte. Alors elle posa une question—plutôt par contenance que par un intérêt véritable, car les circonstances ne lui importaient plus:

—«Comment avez-vous appris la vérité?

—Jacques me l’a dite.

—Jacques!...»

Les couleurs, qui étaient revenues à ses joues, s’en allèrent. Elle eut un regard d’effarement, aussitôt détourné, tandis qu’elle ajoutait:

—«Lui seul, en effet, pouvait la dire.»

Un silence tomba entre eux. L’ombre tragique, inévitable, passa sur leur bonheur. Clément comprit que la jeune fille n’avait pu se défendre de soupçonner Jacques. Et cependant, avec quelle habileté,—non pressentie par l’aîné,—le misérable garçon avait mis en œuvre l’ingénuité de Xavière, essayant de persuader à celle-ci qu’il était venu dans le parc, qu’il avait déchiré son veston au rosier, par un subterfuge d’amour, pour la compromettre et la forcer à l’épouser. La ruse monstrueuse de l’alibi créé aux dépens de cette innocente, devait échapper à Mlle Ausserand, surtout en l’absence de tout autre indice. Tant que la victime se crut contrainte au mariage, elle se débattit contre l’horreur d’une pensée vraiment intolérable. Mais cette pensée s’imposa lorsque, par sa désertion, le comédien ruina son argument. Toute illusion sur la passion de Jacques devenant impossible, il ne resta que l’hypothèse du crime, et celle d’une machination tellement odieuse qu’elle dépassait toute perspicacité, et même celle des magistrats. Ceux-ci ayant classé l’affaire, le bandit pouvait abandonner son rôle. Que lui importait l’opinion de Xavière, celle de Clément? Outre que leur générosité garantissait leur discrétion, comment, sans preuves,—et où en trouver?—obtiendraient-ils qu’on rouvrît l’instruction dans le seul but, semblerait-il au public, de restituer à Mlle Ausserand sa réputation compromise?

De tels raisonnements, la forfanterie de son caractère, et l’espèce de délire qui pousse les criminels aux pires imprudences, lorsqu’une sécurité exagérée succède à leurs transes des débuts, expliqueraient les bravades récentes de Jacques, si, dans les impulsions humaines, tout devait nécessairement être explicable.

Entre Clément et Xavière, une convention de doute subsistait encore. Quand elle détourna ses yeux des yeux qu’elle ne pouvait se lasser de voir, c’était pour ne pas y lire la chose d’effroi, de honte, de douleur, et aussi pour ne pas laisser les siens ajouter un soupçon à ce qui, dans l’âme fraternelle, n’avait pas encore peut-être une consistance décisive.

Mais elle ne fut pas étonnée du changement survenu dans la voix tout à l’heure si chaude et si tendre, ni de la solennité terrible des mots, lorsque Fontès lui dit:

—«Xavière, j’ai un effrayant devoir à remplir. Votre conscience ne le comprendra peut-être pas comme la mienne. S’il allait nous séparer!...

—Rien ne nous séparera.

—Vous ne savez pas, mon enfant. Vous ne pouvez pas prévoir ...

—Je suis à vous.

—Mais je n’ai pas le droit d’accepter, avant que vous sachiez ce que peut résoudre ce cœur, ce que peut exécuter cette main. Pour un peu de temps, restez libre ...

—Je ne suis pas libre ... Je suis votre fiancée, Clément ... votre femme.

—Nous aurons de sombres fiançailles.

—Je les ferai douces pour vous, fût-ce en enfer!»

Déjà, dans ce cri, éclatait tout le suave emportement de l’amante. Comment, sous la virginale pureté, la passion ne se serait-elle pas épanouie, magnifique de violence, par l’intuition du sacrifice, la contrainte de l’épreuve, les affres du renoncement? Xavière avait trop bien cru perdre l’amour rêvé, pour ne pas s’exalter dans cet amour jusqu’à une puissance de sentiments qui rarement précède la révélation de la volupté. Clément, ivre, ébloui, mesura le prix du trésor qu’il serrait sur son cœur, lorsque Xavière balbutia, près de ses lèvres:

—«Oui ... fût-ce en enfer ... N’est-ce pas un enfer que, moi, j’ai traversé pour vous? Et cependant ... j’y étais seule!...»

XIV

—«Je sais que je peux compter sur vous, Garuche.

—Comme sur votre père,» déclara le vagabond, en regardant Jacques d’un œil papillotant, bordé de paupières vineuses, mais où pétillait une significative malice.

Celui qu’on surnommait, à Theuville «le Parisien», eut un léger haut-le-corps. Puis il prit son parti, et se mit à rire. Élégant, fringant dans son complet gris clair, gilet blanc, haut col empesé, d’où descendait une régate cramoisie, piquée d’une perle fine, panama souple, cabossé avec art, il ne se persuadait pas que son corps, à la chair nette, soignée, massée, parfumée, fût pétri de la même substance que celui du rustre crasseux, puant l’alcool, qui revendiquait cyniquement sa paternité.

Que le lien existât entre eux, il n’en doutait guère. Et il se disposait à en profiter, comme il profitait sans scrupule de toutes les chances, ignobles ou hautes, mises à sa portée par la vie. Mais la notion d’identité, la rigueur des transmissions héréditaires, ne pénétrait pas dans son esprit. Loin d’en rougir, il se divertissait de cette parenté cocasse, qui l’eût humilié seulement dans la mesure où elle aurait été connue.

—«Eh bien, _père_ Garuche,» dit-il, avec une gaieté tout de même un peu nerveuse, «voilà ce que vous allez faire. Vous emboîterez le pas derrière moi. Et, quand je serai entré dans la souricière, vous vous tiendrez non loin de la grille, prêt à accourir si je vous appelle. A cette heure-ci, le portillon n’est jamais fermé à clef.

—Il y a le chien,» observa Garuche, «ce sacré Fiston.

—Non. Il reste toujours à la chaîne quand je dois venir. Il ne peut pas me sentir, la brute. Alors, comme il me sauterait dessus, jamais on ne le détache, tant que je suis dans la maison.

—Je ne comprends pas ce que vous pouvez craindre de votre frère ... Mais je ferai ce que vous voudrez.

—Craindre?...» répéta le jeune Fontès. «Vous ne connaissez pas Clément. Il m’a menacé un jour de me tuer si je vivais à ma guise. Et depuis que je refuse de réparer certains accrocs à la réputation de la petite Ausserand ... Ah! il n’y va pas de main morte, mon cher frangin.

—Fichez-vous de lui,» conseilla Garuche, qui employa un terme plus énergique. «Pourquoi répondre à l’appel?... Qu’est-ce que vous allez faire dans la boîte, là-haut?

—Il m’a écrit,» murmura Jacques. «Il évoquait des souvenirs. Ça m’a remué. Et puis, les questions d’intérêt ... Enfin, nous aurons une explication. Mais je prévois qu’elle sera chaude.»

Sa voix flanchait par instants. Certaines syllabes lui restaient dans le gosier. Malgré la désinvolture, l’affectation de bravade, Garuche le sentit glacé d’appréhension, et le vit d’une pâleur telle que ses oreilles mêmes, un peu détachées de la tête, prenaient des tons de cire, des transparences jaunes, dans le grand jour ensoleillé.

—«Vous tracassez pas,» dit-il. «Vot’ père Garuche sera là, fidèle au poste. Chez vous, un mot plus haut que l’autre, on l’entend du chemin. Si ça tourne à l’aigre, j’entrerai, comme par hasard.»

Tout en parlant, il fit sonner sur le sol battu de sa baraque une canne qu’il venait de décrocher d’un clou. C’était un _makhila_ basque, un bâton, ferré au bout d’une pointe triangulaire, et dont la poignée de cuivre, aisément dévissée, cachait un épieu d’acier,—arme redoutable, échouée là on ne sait par quel hasard. Tout le village connaissait le _makhila_ de Garuche. Un lacet de cuir passé dans un anneau, permettait de suspendre au bras cette canne.

—«Allez ... Je vous suis ... mais à distance. Il ne faut pas qu’on nous croie trop de mèche,» conclut-il.

Jacques partit sur la route, se dirigeant vers sa maison natale.

S’il y revenait, c’était par suite d’une sommation de son frère,—une inquiétante missive,—qui ne l’avait pas ému, comme il essayait de le faire croire à Garuche, mais qui l’avait terrifié. Et il ne pouvait pas ne pas venir, parce que, après un tel ordre de comparaître, l’abstention lui eût paru plus dangereuse que l’obéissance.

Voilà pourquoi, descendu du train de Paris, en cette chaude fin d’après-midi d’été, Jacques s’était assuré, en passant, du renfort que représentait Garuche.

Une paix silencieuse et dorée remplissait la campagne. C’était l’heure surabondante de l’année, où rien encore n’est cueilli ni fauché de la splendeur terrestre. Les foins épais et fleuris, les moissons encore vertes, animaient l’espace de leur sensibilité frissonnante. Grâce à leur ondoiement, le sol immobile palpitait comme la mer ou comme un sein vivant. Un ramage d’oiseaux remplissait les bois, au long desquels le Sausseron coulait parmi tant d’herbes et de roseaux que, sans le voir, on entendait sa chanson mouillée. Les alouettes montaient au-dessus des champs, et l’air se parsemait de roulades à l’approche du soir. La route, avec son flottement de ruban clair, semblait aller vers du bonheur.

Jacques tourna par un raccourci, traversa les prés pour ne pas paraître dans le village, et, sans avoir regardé du côté du moulin, se trouva devant la maison des Fontès.

Son frère l’attendait dans la salle basse, la vieille salle à manger, au carrelage noir et blanc, avec ses buffets jaunâtres, sur lesquels, dans des vases bleus, séchaient des graminées. Il y faisait une fraîcheur délicieuse.

—«Tu dois avoir soif,» dit Clément.

Il fit servir de la bière, et, quand Gervais l’eut apportée:

—«Maintenant,» commanda l’aîné des Fontès au jeune domestique, «tu peux partir. Va-t’en avec Djinn chez le maréchal. Et fais attention au fer antérieur droit,—la pince un peu renforcée en dehors, comme je te l’ai dit. Va.»

Gervais s’éloigna. Il y eut un silence. On entendit les sabots de Djinn dans la cour. Les fenêtres étaient fermées, et même les volets d’une fenêtre. La maison, dans l’ombre du marronnier énorme et en contre-bas du jardin, avait un recueillement muet de crypte.

—«Où donc est Margotte? Elle n’est pas venue me dire bonjour?» observa Jacques d’une voix blanche.

—«Margotte est malade ... Une attaque. La paralysie est à craindre. Je l’ai fait admettre dans la maison de santé, à l’Isle-Adam.»

Dehors, la grille battit. Puis on l’entendit qui grinçait, rouverte. Une allée et venue, à laquelle, machinalement, les deux frères prêtèrent l’oreille. Une chaîne sonna sur le pavé. Ensuite un aboi joyeux de chien, puis la retombée de la grille, définitivement fermée.

Gervais, en sortant avec Djinn, avait remarqué Garuche, embusqué à l’angle du mur, le visage en attente, le poing crispé sur sa canne basque.

Tous deux tressaillirent en même temps. Le braconnier s’effaça, voulut n’avoir l’air de rien, fit quelques pas pour tourner dans le sentier grimpant, le long de la propriété.

Le domestique, alors, rentra, et, sans que personne le vît, détacha Fiston.

«Comme ça, si ce gredin veut chiper quelque chose, sachant que ni Margotte ni moi ne sommes là....»

Gervais pensa bien à M. Jacques. Mais, avec le patron, rien à craindre. D’ailleurs, Djinn et lui-même seraient revenus du ferrage avant que ces messieurs eussent fini de causer.

Effrayante causerie.

Dans la pénombre fraîche de la salle, une voix disait: