Part 9
Elle se trouvait dans une chambre somptueuse, qu'éclairaient quatre lampes de porphyre posées sur des trépieds de bronze. Les murs, jusqu'à la moitié de leur hauteur, étaient revêtus d'une épaisse couche de laque noire où mille réseaux d'or formaient des cadres irréguliers, et, dans ces cadres, des tortues à la carapace couleur d'azur traînaient de longues queues en fils d'argent, des grues aux pieds grêles poursuivaient des mouches d'émeraude, des oisillons aux ailes écartâtes serraient dans leurs griffes d'or des branches transversales. Et des jonques passaient sur des lacs bleus, et des guerriers grimaçaient devant des tigres furibonds. La partie supérieure des murailles était voilée d'un satin pur où des broderies éclataient. Au plafond s'entre-croisaient bizarrement des poutres rouges, vertes, dorées. Yo-Men-Li vit encore, sur un socle de jade vert, deux chiens monstrueux en cuivre jaune; debout sur leurs pattes de devant, la tête entre les pattes, montrant deux gros yeux de porcelaine, la queue hérissée en un fantastique panache, ils soutenaient sur leurs pattes de derrière une large étagère où bruissaient lumineusement de grandes coupes d'or pleines de pierreries. Entre des portes fermées de lourdes draperies, d'immenses vases de porcelaine renflaient leurs flancs polis; enfin, au milieu de la chambre, une table de laque rouge déroulait ses formes rares. Elle semblait une ceinture de brocart écarlate qui, laissant à terre un de ses bouts ployé, se lèverait comme un serpent, puis, formant un angle brusque, s'étendrait horizontalement pour redescendre bientôt, et enfin remonter en deux degrés d'escalier dont le dernier, restant suspendu, se terminerait par l'enroulement de l'autre bout de la ceinture. Sur le plus haut degré était posé un vase où trempaient de larges pivoines, sur l'autre un plat chargé de fruits mûrs; la tablette horizontale portait une pierre à broyer, un bâton d'encre, les Quatre Livres et un porte-pinceau taillé dans une pierre fine.
Yo-Men-Li regardait vaguement, sans se rendre compte de ce qu'elle voyait. L'atmosphère doucement tiède de la chambre l'engourdissait. Elle était couchée sur le banc d'honneur; près d'elle une grande cigogne d'argent laissait pendre de son bec deux lanternes de verre dépoli. La jeune fille, toujours effrayée, considérait ce grand oiseau.
--Es-tu bien ou mal, pauvre petite? dit une voix à ses pieds. Tu étais si froide tout à l'heure que je t'ai crue morte pour toujours.
Yo-Men-Li tressaillit et baissa la tête vers un jeune homme accroupi non loin d'elle et qui lui souriait.
--Qui es-tu? dit-elle, tremblante.
--Est-ce que je te fais peur? dit le jeune homme d'une voix douce. Je suis le prince Ling, quatrième fils du grand Kang-Si, et je n'ai pas le cœur cruel.
--Le fils de Kang-Si! s'écria Yo-Men-Li, en mettant ses mains sur ses yeux.
--Tu ne veux pas me voir? dit le prince en se dressant. Kang-Si est un empereur glorieux et bon. Pourquoi ne veux-tu pas voir le fils de Kang-Si?
La jeune fille leva sur lui ses beaux yeux sauvages et humides. Le prince Ling paraissait n'avoir pas plus de dix-sept ans. Son visage à l'ovale pur était olivâtre et limpide. Ses longs yeux, pleins de passion, étincelaient fièrement. Sa bouche ressemblait aux pêches d'automne. Il portait une robe de satin jaune brodée d'or, et le Dragon Impérial ouvrait ses ailes sur sa poitrine.
--Mais toi-même, qui es-tu, cher petit frère? reprit le prince, qui regardait en souriant les vêtements menteurs de Yo-Men-Li. Dis-moi pourquoi tu es ainsi vêtue, et pourquoi tu étais à cette heure dans la Salle d'Airain, faisant un tapage si épouvantable? Ne voulais-tu pas me tuer, comme on a voulu tuer aujourd'hui mon père bien-aimé?
La jeune fille frissonna; mais le prince lui riait si doucement qu'un peu rassurée, elle pensa: «Il faut cacher l'émoi de mon cœur et user d'artifice. Ce jeune homme me fera sortir du Palais.»
--Laisse-moi, dit-elle, m'agenouiller devant toi et te rendre l'hommage qui t'est dû.
--Regarde-moi avec des yeux moins sombres: ainsi tu caresseras mon cœur plus agréablement que par un salut.
Yo-Men-Li s'était levée, écartant les fourrures qui l'enveloppaient.
--Je dois m'humilier devant l'Héritier du Ciel, dit-elle, devant le maître futur de l'Empire.
Le jeune homme s'assit sur le banc d'honneur, et, prenant les mains de Yo-Men-Li, il l'attira près de lui.
--Laisse-moi tenir tes petites mains et parle-moi avec ta douce voix d'oiseau. Je serai plus honoré que si tu frappais le sol de ton front.
Yo-Men-Li, frémissante, n'osait pas retirer ses mains.
--Tu ne sais donc pas, adorable amie, continua le prince Ling, que si tu étais entrée ailleurs que chez moi on t'aurait emprisonnée et torturée pour savoir ce que tu faisais la nuit dans le Palais Sacré? Je suis bien heureux que le Pou-Sah des rencontres t'ait conduite vers moi. Dis-moi qui tu es, et je serai plus glorieux qu'un immortel.
La jeune fille essaya de se dégager.
--Grand Prince, dit-elle, je ne dois te parler qu'à genoux.
--Oh! non, dit-il; si tu te mettais à genoux devant moi j'aurais envie de pleurer, comme si je voyais la claire lune tombée sur la terre. Dis ton nom, je l'écouterai avec recueillement.
Yo-Men-Li était émue et confuse; jamais on ne lui avait parlé ainsi.
Si Ta-Kiang me disait cela, pensa-t-elle, je mourrais de délices.
L'héritier du Ciel attendait, la regardant tendrement.
--Je suis coupable, dit Yo-Men-Li. J'ai voulu, curieuse et sacrilége, voir la Ville Mystérieuse. J'ai revêtu les habits de mon jeune frère; je me suis introduite dans le Palais à la suite d'un cortége; mais, juste châtiment de mon crime, je me suis égarée dans la nuit effrayante.
--Chère criminelle! dit le prince Ling, en caressant doucement le cou de Yo-Men-Li, si un autre que moi savait cela, on ferait bien mal à ce joli cou, pareil au jade laiteux; moi, pour le punir, je vais le charger d'une lourde chaîne.
Le jeune homme retira de son cou un collier en perles de Tartarie, et le plaça sur les épaules de Yo-Men-Li. Le collier retombait trois fois vers la poitrine de l'enfant. Elle était adorable au milieu de ces fourrures éparses et de ces lueurs de perles, avec son beau visage inquiet et fier.
Le prince la regardait, stupéfait et ravi.
--Comme tu es belle! disait-il. Je ne peux pas croire que tu sois une femme. Tu es une rou-li. Tu vas disparaître, te changer en oiseau, t'envoler et me laisser seul, pour toujours désespéré. Écoute: Mon père veut que je choisisse des épouses, car j'ai dix-sept ans. Chaque matin on conduit vers moi des jeunes filles choisies parmi les plus nobles et les plus belles de l'Empire. Je les regarde avec indifférence. Mon cœur reste froid, et mon père bien-aimé me réprimande. Je n'ai jamais aimé aucune femme; mais, ce soir, j'ai choisi mon épouse, et demain, à son réveil, mon père sera heureux.
--Non! dit Yo-Men-Li avec terreur, non, magnanime prince, je ne puis être ton épouse: je suis fiancée depuis longtemps.
--A qui? à qui? s'écria le jeune homme en pâlissant. Tu ne peux être fiancée; tu ne l'es plus, puisque je t'aime! Personne ne viendra te disputer à moi. Quel est celui qui t'aime? continua-t-il en fronçant les sourcils, je le tuerai; si tu neveux pas dire son nom, j'exterminerai tous les jeunes hommes de l'Empire, et quand nous serons seuls, enfin tu seras libre!
--Je suis fiancée, mais je ne me marierai pas, dit Yo-Men-Li avec un soupir où il y avait des larmes.
Le prince se méprit sur le sens de cette parole.
--Pardon, dit-il avec un regard plein de soumission suppliante. Je t'ai parlé durement, à toi! Mais tu me disais des choses cruelles. Tu seras mon épouse, la seule, entends-tu bien, et, plus tard, je te ferai impératrice rayonnante, et je t'adorerai sans fin.
--Ta-Kiang, pensait Yo-Men-Li, pourquoi n'as-tu pas le cœur de ce jeune homme?
Le prince avait les yeux humides et souriait.
--Tu ne souffres plus, au moins? dit-il. Tu es si pâle! Comme tu as eu peur, pauvre petite, toute seule dans la nuit. Si j'avais su que tu étais dans le palais! Mais, dis, veux-tu que je te fasse voir les merveilles de la Ville Rouge? Viens, tu prendras tout ce que tu trouveras beau. Non, tu ne veux pas. Tu es lasse, veux-tu dormir? Je mettrai mon bras sous ta tête, et je ne bougerai pas.
--Je veux partir, s'écria Yo-Men-Li en se levant brusquement. Grand prince, tu es bon; indique-moi la route; fais-moi sortir d'ici!
--Oh! non, dit le prince avec inquiétude; tu ne partiras pas. Ta seule présence a bouleversé mon âme. Je suis transformé, comme un ciel noir où se lève la lune. Ne me replonge pas dans l'ombre; je ne pourrai plus y vivre. Je veux rester éternellement lié à toi, comme la lumière au soleil.
--Laisse-moi partir, dit Yo-Men-Li, fiévreuse; ma mère mourrait d'inquiétude en ne me voyant pas revenir; mon père me tuerait à mon retour, et ma mémoire serait déshonorée!
--Non; car demain des envoyés glorieux iront dire à tes parents que tu vas être l'épouse du prince Ling.
--Nous ne nous sommes pas rencontrés selon les rites, dit la jeune fille; le Fils du Ciel ne consentira pas à notre mariage.
--Si, méchante enfant! Mon père ne me laissera pas souffrir; car il m'aime. Mais toi, tu ne m'aimes pas, tu me détestes; tes regards tombent sur moi froids et courroucés.
--Je t'aimerai si tu me laisses partir.
--M'aimer? Tu ne m'as même pas appris ton cher nom.
--Mon nom de famille est Yo; mon nom de mère, Men-Li.
--Yo-Men-Li! dit le prince en fermant les yeux.
--Montre-moi la route, dit la jeune fille.
--Oh! mauvaise! mauvaise! Tu dis que tu m'aimeras? dis-tu vrai? Je ferai ta volonté pour que tes yeux deviennent doux en me regardant. Mais tu ne m'aimeras pas, tu t'enfuiras, tu te cacheras; je ne te verrai plus et je mourrai de douleur.
Le prince posa son visage dans ses mains; des larmes coulaient entre ses doigts.
--Non, dit Yo-Men-Li; je reviendrai, je ferai ce que tu voudras, je t'aimerai, je serai ton esclave.
--Vraiment? s'écria le prince, tu m'aimeras et tu reviendras vers moi?
Il la saisit dans ses bras et l'étreignit contre sa poitrine à l'étouffer; mais Yo-Men-Li se déroba vivement. Le prince s'appuya à la muraille, défaillant.
--Partons, dit la jeune fille.
--Jure-moi que tu reviendras? soupira-t-il.
--Tu me reverras demain à la dixième heure; je le jure sur les cercueils de mes ancêtres. D'abord, pensait-elle, il faut sauver Ta-Kiang.
--Attends, dit le prince, mets cette robe d'hermine sur tes épaules, car la nuit est froide; puis je t'obéirai. Le cœur pâle de tristesse, je te conduirai où tu voudras.
Le prince fit entrer les petites mains de Yo-Men-Li dans les larges manches de la robe d'hermine, et boucla l'agrafe d'or sur la poitrine de l'enfant; puis il alla dans une chambre voisine, qui était la Salle du Sommeil. Une ouverture ronde percée dans la muraille laissait apercevoir cette chambre, éclairée d'un jour bleuâtre. Le prince Ling reparut bientôt, suivi d'un eunuque vêtu de rouge.
--Ne crains rien, dit-il à Yo-Men-Li, cet homme est moins qu'un chien, car il est muet.
L'eunuque prit les lanternes au bec de la cigogne et ouvrit dans le mur de laque une petite porte invisible.
--Allons, dit Yo-Men-Li.
--Appuie-toi sur moi, dit doucement le prince, je t'en supplie.
Elle posa sa main sur l'épaule du jeune homme. L'eunuque éleva les lanternes et passa devant. Ils s'engagèrent dans une longue galerie contournée, qui déboucha dans un vestibule où se hérissaient des lions et des monstres sculptés.
--Demain, disait le prince, je donnerai une grande fête. Je conduirai vers mon père la belle Yo-Men-Li, et mon père lui sourira.
--Revoir Kang-Si! pensait Yo-Men-Li en tremblant.
Ils arrivèrent sur les terrasses, dont la lune changeait l'albâtre en neige. Ils descendirent un grand escalier, sous la clarté douce de la nuit. Le prince tournait la tête pour voir Yo-Men-Li, et appuyait sa joue à la petite main posée sur son épaule. Après avoir franchi la porte du Ciel Serein, ils traversèrent de longues cours, suivirent de longues rues, et arrivèrent au rempart. L'eunuque réveilla les soldats, la grande porte fut ouverte, le pont fut abaissé.
--A la dixième heure, demain, dit le prince, tu viendras et tu m'aimeras, n'est-ce pas, Yo-Men-Li?
--Tu as mon serment, dit-elle.
Le prince l'attira dans ses bras, et, penchant son visage vers le front parfumé de la jeune fille, il le respira longuement comme une fleur précieuse.
--A présent je suis mort, dit-il, tu emportes ma vie. Va, l'eunuque t'éclairera jusqu'à ta maison. Où est-elle?
--Dans l'Avenue de l'Est.
Le prince fit un signe. L'eunuque lui donna une des lanternes et se mit à marcher devant Yo-Men-Li.
--Je suis fou, disait le prince en les regardant s'éloigner: je laisse partir mon bonheur.
CHAPITRE XIII
ROSES, PERLES, PLEURS
Il avait naguère autant de rêves qu'il y a de fleurs de pêcher sur la colline orientale;
Mais maintenant son front n'a plus qu'une pensée,
Comme une porcelaine blanche où trempe une pivoine.
Le prince Ling suivit Yo-Men-Li des yeux aussi longtemps qu'il put la voir. Lorsqu'elle eut disparu avec l'eunuque il rentra lentement, rêveur.
--J'étais un guerrier dans une plaine brûlante, écrasé sous le poids de son armure en corne noire; mais soudain un serviteur inconnu m'enlève ma lourde cuirasse, un vent parfumé souffle de l'est, et je pense qu'à l'été lourd succède le tiède printemps.
Il remonta les escaliers des terrasses. Le regard levé vers la lune, il souriait et murmurait:
--Yo-Men-Li! Yo-Men-Li!
Revenu dans sa chambre, où brûlaient les quatre lampes odorantes, il jeta les yeux sur le poëme qu'il composait avant l'arrivée de la jeune tille.
--Ah! ah! Voilà ce que j'écrivais avant de l'avoir vue. Il n'y a pas une heure que je la connais, et pourtant je n'écrirai plus jamais rien de semblable; je ne saurais même pas finir le vers commencé. Celui qui me verra désormais ne reconnaîtra pas le prince Ling; comme le voyageur qui trouve au retour son champ inondé par le fleuve se dit: «Ce lac brillant sous le ciel peut-il bien être la plaine féconde où se dressaient autrefois les grands épis?» Ainsi mes amis s'étonneront devant moi.
Le prince froissa le papier où s'alignaient ses vers anciens.
--Aux Ye-Tioums l'étude, la morale et les sages maximes! Grands philosophes que je vénérais, je vous quitte; vous n'êtes plus mes conseillers ni mes maîtres; mon cœur ne peut contenir désormais que la joie ou le désespoir.
Le prince trempa un pinceau dans l'encrier et écrivit sur une page blanche:
J'étais pareil à un pavillon inhabité au milieu d'un lac glacé par l'hiver.
Sous le ciel noir, lourd de pluie, dans les arbres grêles et dépouillés, les oiseaux, gonflant leurs plumes, dormaient tristement, croyant que c'était la nuit.
Mais soudain le grand soleil s'épanouit; le toit d'or du pavillon s'éclaire, et sur le lac fondu fleurissent les tulipes d'eau;
Et les fenêtres s'ouvrent joyeusement, et une femme penche vers les fleurs son visage plus beau que la lune, pendant que les oiseaux en fête chantent pour elle avec tendresse.
Le prince Ling s'éloigna de la table et alla s'asseoir sur le banc d'honneur, regardant la place vide où était naguère Yo-Men-Li; et il baisa les fourrures qui l'avaient enveloppée.
--Pourquoi l'ai-je laissée partir? soupira-t-il.
Et pendant très-longtemps il rêva, triste et heureux.
L'eunuque rentra dans l'appartement.
--Eh bien! t'a-t-elle répété sa promesse? Parle-moi d'elle. Où l'as-tu conduite?
L'eunuque traça en l'air des caractères avec son éventail.
--Elle m'a dit: «A demain!» décrivit-il. Je l'ai conduite à l'extrémité septentrionale de l'Avenue de l'Est.
--Et tu n'as pas vu dans quelle maison elle est entrée?
--Non, glorieux maître; elle m'a ordonné de m'éloigner sans retourner la tête.
--Tu crois qu'elle viendra?
--Certes! traça l'eunuque.
--Allons, dit le prince, viens me mettre au lit; si le sommeil pouvait me prendre et me conduire à demain! Il me semble que je vais mourir d'impatience.
Le prince se coucha, mais il ne put dormir. Appuyé sur un coude, les yeux ouverts, il vit pâlir la lune, la dernière étoile s'éteindre, et avant que l'aurore fût levée, il se leva.
Il courut au jardin, une petite jonque de laque au bras. Il voulait choisir pour sa bien-aimée les fleurs nouvellement écloses. Il prit des touffes de roses pourpres et les roses pâles qui ont l'arôme du thé; il cueillit le yeng-yeng, cette fleur d'amour dont le parfum trouble le cœur, la fleur de lune, le lys d'or et la pervenche humide; il se penchait sur les lacs pour saisir les nélumbos et les nénuphars jaunes, il se haussait sur la pointe des pieds pour atteindre les camélias grimpants et les claires hydrangées qui faisaient pleuvoir sur lui leur rosée odorante.
Il disposa son bouquet dans la jonque de laque et se dirigea vers les longues galeries où sont entassées les richesses des empereurs. Il parcourut lentement les salles, remuant du bout de ses grands ongles les diamants et les saphirs au fond des coupes d'or.
--Quelle est la pierre assez belle pour Yo-Men-Li? Quel est le diamant digne de son regard? Où sont les perles qui valent son sourire?
Il ôta sa calotte de satin et l'emplit jusqu'aux bords des pierreries les plus rares.
--Lorsqu'elle sera assise près de moi je les verserai sur sa robe, et elle se divertira un instant de les voir, entre ses genoux, briller comme des fleurs de feu; puis, se levant et secouant sa robe, elle rira peut-être du bruit joyeux qu'elles feront en roulant sur le sol.
Il continua à fureter, ouvrant les coffrets, renversant les tasses d'or mat.
--Je lui poserai moi-même cette aigrette de rubis sur le front; je pourrai ainsi toucher un instant ses cheveux lisses. Et ce bracelet d'escarboucles? peut-être aimera-t-elle son éclat de soleil et me donnera-t-elle, en échange du bijou, son bras de jade à baiser.
Il prit encore des colliers d'émeraudes, des agrafes de corail, des bagues de topaze, puis remonta vers le Palais, écoutant, le cœur gonflé de joie, la huitième heure du matin qui tintait sur le gong du Portail Serein.
En rentrant dans sa chambre, le prince s'arrêta devant un large miroir d'acier poli, semblable à la lune sur les roseaux; il se vit, les joues empourprées par la fraîcheur du matin, les mains ensanglantées par les épines, les vêtements ruisselants de rosée, les bras enlacés de colliers flamboyants, les cheveux étoiles de fleurs et de lueurs, et les yeux pleins d'amour.
--Ah! s'écria-t-il en souriant, m'aimerait-elle si elle me voyait ainsi, outragé par les ronces et chargé comme un paysan qui se rend au marché?
Il versa tous les bijoux dans une grande corbeille de porcelaine et plaça sur la table de laque la jonque pleine de fleurs.
--Allons, reprit-il en frappant sur un petit gong d'argent, qu'on apporte les parfums les plus purs, les plus superbes costumes, et qu'on m'habille! Si ma bien-aimée me surprenait ainsi, elle me prendrait pour un homme vil.
Des serviteurs entrèrent. Les uns portaient de larges coffres de laque fleuris d'or, d'où ruisselaient à demi déployées des étoffes resplendissantes; les autres des plateaux d'or débordant de plumes multicolores, d'aigrettes, de calottes brodées, des boîtes précieuses renfermant les globules honorifiques, et des vases de jade où fumaient des parfums.
Le prince, impatient, plongea ses bras dans les coffres et retira les vêtements l'un après l'autre. Il dispersait à terre ceux qui ne lui plaisaient pas. Lorsqu'il eut préféré une robe qui lui sembla digne de plaire à Yo-Men-Li, il se livra aux serviteurs qui le lavèrent avec du lait odorant, l'inondèrent de parfums, mêlèrent à sa longue natte des brindilles de soie, puis le revêtirent du costume choisi. C'étaient une robe de damas, couleur de saphir, ramagée de broderies d'or et bordée d'une haute bande de satin dont les couleurs alternées formaient un triple arc-en-ciel ondoyant, un manteau court, aux larges manches, en satin jaune, qui portait sur la poitrine et sur les épaules le Dragon à Cinq Griffes, et une calotte de brocart jaune surmontée d'une petite couronne finement découpée. Couvert de ces splendeurs, il mit à son pouce une bague d'or au chaton formé d'un gros rubis conique et lisse, dont la douce caresse rafraîchit les paupières, puis, ayant fait appeler l'eunuque muet, il lui dit:
--Vas attendre ma bien-aimée à la porte de la Ville Rouge; il est temps.
L'eunuque s'éloigna.
--Comme la fièvre palpite dans mes tempes, disait le prince, à demi couché sur le banc d'honneur; comme l'attente oppresse mon cœur et fait trembler mes membres!
L'homme de bronze qui est assis au sommet du Portail Serein commença de frapper la dixième heure sur le gong.
Le prince devint pâle et se leva brusquement.
--Elle vient! elle est à présent près des murailles; dans un instant elle sera ici; je vais mourir de joie. Il faut dix minutes pour venir des murailles à cette chambre. Oh! longues minutes!
Elles s'écoulèrent. Le prince souriait.
--La voilà, disait-il.
Cinq minutes encore se passèrent.
--Elle marche lentement; elle se repose de moment en moment, pendant qu'elle monte les degrés des terrasses.
Il écarta le store bleu de sa fenêtre et regarda.
L'eunuque revenait seul.
--Misérable! cria le prince, que fais-tu là?
--Elle ne vient pas, traça l'eunuque.
--Je te ferai mettre à la cangue! elle est à la Porte du Sud, elle t'attend, chien, pendant que tu te promènes!
L'eunuque tourna les talons et se mit à courir vers les murailles.
Le prince attendit longtemps.
--Si elle ne venait pas! se dit-il tout à coup.
Une douloureuse terreur l'envahit.
--Pourquoi ne viendrait-elle pas? Pourquoi cette enfant voudrait-elle me faire mourir?
La onzième heure retentit. Le prince Ling n'essaya point de se contenir plus longtemps. Oubliant toute étiquette, il se précipita hors de la chambre, descendit l'escalier des terrasses et alla rejoindre l'eunuque.
Celui-ci était seul.
Le prince, mortellement triste, n'osa point lui parler; il tourna des yeux pleins de larmes vers l'Avenue de l'Est, demeura immobile et attendit.
La douzième heure tinta; le prince frémit.
--Elle ne viendra pas! dit-il avec désespoir.
L'eunuque secoua la tête.
--Viens! gémit le prince. Conduis-moi où tu l'as laissée; puisqu'elle ne veut pas venir, allons la chercher.
Le jeune homme se mit à marcher rapidement; il traversa la Ville Jaune et entra dans la Ville Tartare, accompagné longtemps par le regard des passants étonnés de voir l'Héritier du Ciel courir les rues sans cortége et suivi d'un seul eunuque. Il arriva à l'extrémité de l'Avenue de l'Est.
--C'est ici que tu l'as laissée? dit-il.
L'eunuque décrivit:
--Oui.
Le prince regarda autour de lui; puis il alla frapper à une maison; mais lorsque le portier vint ouvrir il ne sut que demander. Il tourna la tête vers l'eunuque; celui-ci traça en l'air des caractères avec son éventail.
--Demande, voulait-il dire, si l'homme qui habite la maison a une fille.
Le prince répéta la question au portier.
--Il en a trois, répondit le portier; la plus âgée a huit ans.
Le prince s'excusa et se dirigea vers une autre porte. Aux portiers de vingt maisons il fit la même demande; aucun ne connaissait la jeune fille qu'il cherchait. Il arriva devant la pagode de Kouan-Chi-In; et il errait, plein de tristesse, jetant aux murailles muettes des regards désespérés.
Un vieillard, de la terrasse de sa maison, appela le prince.
--Jeune seigneur, dit-il, que cherches-tu?
Le prince leva la tête.
--As-tu vu une jeune fille rentrer seule chez elle, cette nuit? demanda-t-il.