Le Dragon Impérial

Part 8

Chapter 83,566 wordsPublic domain

--Pourquoi vas-tu à la pagode? demanda Yu-Tchin, qui marchait à côté de la chaise. Viens chez ma sœur qui est mariée; nous te soignerons toutes deux.

--Il faut avant tout remercier le Ciel, dit le poëte.

--La pagode est fermée à cette heure.

--Je saurai me faire ouvrir, dit Ko-Li-Tsin. Mais dès que j'aurai adressé quelques paroles à Kouan-Chi-In, qui t'a protégée, j'irai où tu voudras.

--Oh! oui, dit-elle; tu viendras. Le bonheur ne nous quittera plus. Tu es riche? Je ne suis pas pauvre; nous achèterons une maison loin de la ville, avec un jardin et un lac. Nous nous aimerons toujours; jamais nous ne resterons l'un sans l'autre; nous serons semblables aux tendres sarcelles.

--Oui! oui! dit Ko-Li-Tsin en souriant.

L'oiseau youen et l'oiseau youan seront jaloux de notre union.

Les Sages immortels se pencheront du haut des nuages pour nous voir,

Et la postérité nous offrira comme exemple aux époux.

Les porteurs s'arrêtèrent.

--Prends un liang d'or dans ma ceinture et jette-le à ces hommes, dit le poëte en sortant péniblement de la chaise; maintenant soulève le marteau de la porte que tu vois sous cette voûte, et frappe trois coups, puis deux, puis un seul coup.

Yu-Tchin obéit. La porte s'ouvrit aussitôt.

--En haut les Mings! chuchota Ko-Li-Tsin au jeune bonze gardien de la porte.

--En bas les Tsings! répondit celui-ci. Entrez.

Ko-Li-Tsin, suivi de Yu-Tchin, entra et dit rapidement:

--Ferme les portes. Donne l'alarme. Qu'on emplisse d'eau les fossés; les Tigres de guerre nous suivent.

Le jeune bonze ferma la porte à triple tour et courut vers la pagode, les bras levés.

La bonne Yu-Tchin, stupéfaite, considérait Ko-Li-Tsin qui marchait lentement dans l'allée de marbre.

Bientôt sur l'escalier d'albâtre de la pagode parurent des Tao-Sées portant des lanternes. Ils descendaient rapidement, puis couraient en criant. Le Grand Bonze lui-même sortit et marcha au-devant de Ko-Li-Tsin.

--Que s'est-il passé? demanda-t-il.

--Le sabre est sorti du fourreau, dit Ko-Li-Tsin, mais il n'est point entré dans la poitrine. L'enfant avait la main faible. Je me suis fait prendre à sa place, craignant que son cœur ne fût faible aussi devant la torture.

--On t'a torturé? dit le bonze. Tu n'as rien avoué?

--Rien, dit Ko-Li-Tsin; mais le mandarin a trahi. Des soldats vont venir s'emparer de la pagode. Il faut donc que Ta-Kiang parte. Le Dragon a des ailes, qu'il les ouvre.

--Tu parles bien, dit le Grand Bonze, le Fils du Ciel fuira. Nous avions prévu tous les résultats possibles de notre tentative; il y a des chevaux à la porte du pavillon impérial. Toi, viens vers Ta-Kiang.

Ko-Li-Tsin fit un effort pour se hâter.

--Oh! qu'as-tu, malheureux? dit le Grand Bonze. On t'a meurtri à ce point? Il faut avant tout panser tes plaies et te rendre la vie.

--Yu-Tchin se chargera de ce soin, dit le poëte; allons d'abord vers l'empereur.

--Quelle est cette femme? dit le bonze.

--Celle qui m'a sauvé et nous a sauvés tous.

--Qu'elle soit la bienvenue!

Et le Grand Bonze, aidant Yu-Tchin à soutenir le poëte, gravit l'escalier d'albâtre. Ils arrivèrent en peu de temps au pavillon qu'habitait l'empereur, et entrèrent dans une belle salle peu éclairée de quelques lanternes obscures.

--Approche, dit Ta-Kiang, après que le Grand Bonze l'eut à voix basse prévenu de la nécessité où le Dragon se trouvait de fuir sans perdre un moment.

Ko-Li-Tsin s'avança.

--Permets-lui de ne pas s'agenouiller, dit le Tao-Sée; il s'est fait presque tuer pour ne pas te trahir, et il est couvert de blessures.

--Tu as fait ton devoir en serviteur dévoué, dit l'empereur; je te récompenserai. Mais à présent écoute mes dernières paroles. Je pars, je vais, traversant les villes et les villages sur un cheval de bataille, soulever des peuples, entraîner des troupes à ma suite, et, grossissant mon armée à chaque pas, je reviendrai formidable. Toi, reste à Pey-Tsin, et sèmes-y la révolte. Donne des armes à tous les hommes robustes. Je te nomme général de l'armée que tu auras conquise. Aujourd'hui nous avons fait une faute. Si le sabre n'a pas atteint le cœur de l'ennemi, c'est que le sabre avait été confié à une main faible et indigne. Désormais que les femmes ne soient plus mêlées aux graves travaux. J'ai parlé.

--Maître, dit Ko-Li-Tsin, si tes ordres ne sont pas exécutés, c'est que je serai mort ou prisonnier.

Une musique guerrière se fit entendre dans le lointain.

--Voici les Tigres de guerre! s'écria le poëte; il n'est plus temps de fuir; nous sommes perdus.

Ta-Kiang lui lança un regard courroucé.

--Ne dis jamais devant moi qu'il n'est plus temps.

--J'ai tort, répondit Ko-Li-Tsin en baissant la tête. Le Dragon est invincible.

--Le Dragon peut être vaincu par le Dragon, dit le bonze; hâte-toi, Ta-Kiang! je te suivrai; car à ma voix les couvents et les pagodes se lèveront. Les soldats viennent du côté de l'Est, ajouta le Tao-Sée; fuyons par la porte occidentale. Toi, Ko-Li-Tsin, détends la pagode, occupe les soldats afin qu'ils ne nous poursuivent pas.

--Oui, dit le poëte.

--A présent, au revoir! Tu verras bientôt flotter la bannière du Lys Bleu.

L'empereur et le Grand Bonze descendirent les trente-deux marches d'un étroit escalier, montèrent à cheval et s'éloignèrent au galop, suivis d'une petite troupe de cavaliers armés qui portaient des lanternes.

--Puissent-ils bientôt revenir sous les longs plis glorieux de l'étendard des Mings! dit Ko-Li-Tsin.

Cependant la musique guerrière, qui s'était tue un instant, éclata soudain à peu de distance. On entendait aussi un bruit de pas réguliers et nombreux.

--Allons! dit le poëte à Yu-Tchin, qui le suivait toujours, inquiète et étonnée, allons, bonne créature, aide-moi à marcher, afin que je puisse donner des ordres et préparer la défense.

--Mais, dit Yu-Tchin, tu n'es donc pas un marchand de sabres?

--Non.

--Ah! dit Yu-Tchin. Qu'es-tu donc?

--Poëte et conspirateur, dit Ko-Li-Tsin en riant.

--Ah! dit Yu-Tchin.

Puis, elle ajouta:

--Veux-tu me permettre de panser tes plaies?

--Non, les nouvelles blessures guériront les anciennes.

Yu-Tchin se mit à pleurer.

--C'était bien la peine de te sauver de la mort, dit-elle, si tu veux encore t'exposer à mourir!

--Sois tranquille, Ko-Li-Tsin a la vie dure.

--S'il ne meurt pas, reprit Yu-Tchin, il sera tellement mutilé qu'il emploiera des siècles à se guérir et ne m'épousera jamais!

--Mort ou vif, Ko-Li-Tsin tiendra sa promesse.

Yu-Tchin essuya ses larmes. Ils étaient revenus sur la terrasse.

--Frappe ce gong de toute ta force, dit le poëte.

Yu-Tchin obéit: les bonzes accoururent.

--Voici mes soldats, dit Ko-Li-Tsin. Avez-vous exécuté mes ordres?

--Les fossés sont pleins d'eau, répondirent les Tao-Sées; les portes de fer sont bien closes, et chacun de nous est armé d'une hache et d'un sabre.

--Combien d'hommes êtes-vous?

--Nous étions trente; dix d'entre nous sont partis avec l'empereur.

--La victoire est impossible; mais que la résistance soit longue. Toi, Yu-Tchin, monte sur la plus haute terrasse de la pagode et suis des yeux la fuite des lanternes qui accompagnent l'empereur. Quand tu les verras courir dans la plaine, tu viendras me prévenir.

Yu-Tchin, résignée, s'éloigna.

--Les soldats franchiront le fossé en un bond, continua Ko-Li-Tsin, pâle et s'appuyant au mur; allez donc enlacer aux troncs des cèdres de traîtresses cordes habilement emmêlées, afin que nos ennemis s'y embarrassent les jambes et se prennent comme des mouches en des toiles d'araignées.

Un coup de marteau retentit sur la porte de bronze.

--Bien! ils attaqueront d'abord la porte de l'Est. A votre besogne! qu'un seul reste près de moi pour m'empêcher de tomber, et hâtez-vous pendant que je parlementerai avec les soldats.

Ko-Li-Tsin se fit porter devant la porte, qu'un second coup de marteau ébranla.

--Qui frappe ici après les heures prescrites? Qui vient troubler d'un bruit sacrilége le repos glorieux de la miséricordieuse Kouan-Chi-In?

--Ouvrez! cria le Pa-Tsong, c'est le Dragon à Cinq Griffes qui heurte.

--Le Dragon est-il blessé? le Ciel a-t-il besoin du secours du Ciel? En ce cas, je vais tirer de leur pur sommeil les Tao-Sées rigides, et ils se mettront en prières.

--Le Dragon se porte bien, malgré vos criminelles tentatives, et il vient faire sentir ses griffes aiguës à la chair des coupables.

--Ne cherche pas les coupables parmi les Sages qui servent Kuan-Chi-In; tu ne les trouverais pas.

--Ouvre donc, en ce cas. Si les coupables ne sont pas dans la pagode, pourquoi hésites-tu à ouvrir?

--Parce qu'un Tao-Sée doit du respect à la Mère de la Sagesse.

--Ta-Kiang, le rebelle, est ici! cria le Pa-Tsong; livre-le et je te laisserai la vie, bien que j'aie ordre de vous exterminer tous.

--Tu offenses les Pou-Sahs; je ne veux pas m'associer à ton crime, dit Ko-Li-Tsin en se retirant.

Les Tigres de guerre poussèrent des cris sauvages et trépignèrent sur les dalles.

--Cernez la pagode, dit le chef, et entrez tous malgré portes et fossés.

--Cerne, cerne, il n'est plus temps, murmura Ko-Li-Tsin.

Il revint sur la première terrasse; les bonzes se réunirent autour de lui.

--Que faut-il faire, maître?

--Montez sur la seconde terrasse, répondit Ko-Li-Tsin, car il est impossible de défendre la première. L'escalier d'albâtre est si large que nous tous, sur une même ligne, n'en fermerions pas l'entrée. Celui qui mène à la plate-forme que nous allons occuper est intérieur et étroit; nous en fermerons la porte et nous pourrons résister pendant quelques instants.

Ko-Li-Tsin et les bonzes envahirent la deuxième plate-forme.

Les soldats avaient franchi le fossé; mais ils s'embarrassèrent dans les cordes tendues entre les cèdres, et Ton entendait monter de toutes parts leur cri rauque et bestial.

--Démolissez les balustrades, dit Ko-Li-Tsin, et entassez leurs débris de distance en distance.

Les bonzes levèrent leurs haches et frappèrent les délicates sculptures. Une blanche poussière de marbre neigea autour d'eux.

Les assaillants s'étaient dégagés à coups de sabre des liens de soie qui avaient entravé leur marche; ils s'avançaient avec précaution, craignant quelque nouvelle embûche.

Un Tao-Sée, plus âgé que les autres, s'approcha de Ko-Li-Tsin.

--Maître, dit-il, je vais sans doute mourir ici; il faut que je t'apprenne où se cache le précieux trésor de la pagode. Les richesses qu'il enferme appartiennent maintenant à Ta-Kiang. Pendant son absence, tu peux les employer à le servir. Écoute donc: dans le socle de la statue de Kouan-Chi-In une porte s'ouvre sur l'escalier d'un souterrain....

Une flèche siffla à l'oreille de Ko-Li-Tsin. Le Tao-Sée, frappé à la tempe, tomba en arrière et mourut sans un cri. Son bras déjà roide tendait à Ko-Li-Tsin deux clefs d'or.

Le poëte se baissa, prit les clefs de ses mains sanglantes et les cacha dans sa ceinture.

Les Tigres de guerre avaient gravi l'escalier d'albâtre et hurlaient au pied de la pagode. Une nuée de flèches s'envola de leurs arcs bien tendus et vint égratigner les murs de porcelaine, par-dessus la tête des assiégés. Au même moment, la lune éclaira une avalanche tumultueuse de pierres et de marbre, dont la blancheur s'ensanglantait dans les épaules brisées et dans des crânes rompus.

--Bien! dit Ko-Li-Tsin; ils détériorent nos murailles, mais nous cassons leurs têtes.

Des gémissements se mêlaient aux cris de rage des assaillants.

--Jetez ce qui vous reste de projectiles avant qu'ils soient revenus de leur frayeur! cria Ko-Li-Tsin.

Une seconde avalanche tomba sur le dos des soldats, inclinés vers leurs compagnons blessés. Plusieurs ne se relevèrent pas.

Ko-Li-Tsin se pencha et regarda joyeusement le champ de bataille.

--Les Tigres de guerre ont les griffes coupées, dit-il.

Une flèche vint le piquer à l'épaule.

--Et ils mordent mal, ajouta-t-il en arrachant avec ses dents la flèche, qu'il cracha aux soldats.

--Femelle d'âne! cria le Pa-Tsong à celui qui avait lancé la flèche; ne tire pas sur celui-là; nous avons ordre de le prendre vivant. Le bourreau se chargera de lui. Mais enfonçons les portes et escaladons les murs.

Les Tigres de guerre se ruèrent sur la pagode; des coups de hache ébranlèrent les portes en bois de fer, et les parois du monument se couvrirent de corps agiles qui, s'accrochant aux saillies des colonnes, montaient rapidement.

Ko-Li-Tsin était anxieux.

--Nous n'avons plus rien à leur jeter, disait-il.

Il regarda autour de lui: il ne vit que les colossales statues dorées des Dieux, immobiles, de loin en loin, sur des piédestaux incrustés de turquoises.

Les portes craquaient lugubrement. On entendait la respiration haletante des soldats qui approchaient. Le poëte regarda les Dieux tranquilles: il semblait leur demander conseil. Tout à coup il s'élança vers l'un d'eux, et, oubliant ses blessures, le poussa violemment des mains et des genoux. Le Dieu s'inclina vers l'ennemi, lui montrant sa large face souriante, puis, bloc terrible détaché de son piédestal, s'abattit pesamment, et les corps qu'il rencontra furent aplatis sur les dalles de marbre.

--Ah! ah! cria Ko-Li-Tsin aux bonzes, le Ciel nous vient en aide! Suivez mon exemple. Vous n'avez plus de pierres? jetez des Dieux aux soldats de l'empereur.

Les bonzes s'arc-boutèrent aux socles des statues et bientôt de mainte partie de l'édifice descendit une masse énorme et brillante.

Les soldats restaient atterrés sous cette pluie formidable de Dieux d'or. Le plus profond silence régnait parmi eux. Aucun gémissement ne s'élevait, car ceux qui étaient atteints ne criaient plus.

Cependant, après quelques instants d'effroi, les Tigres de guerre reprirent courage, recommencèrent l'ascension, et bientôt des mains s'accrochèrent aux rebords de la terrasse. Les premières furent abattues à coup de haches; mais un soldat mit le pied sur la plate-forme. Un bonze, s'élançant vers lui, l'enlaça; ils luttèrent quelques minutes au bord de la terrasse; puis, s'entraînant mutuellement, roulèrent ensemble sur les piques aiguës des Tigres de guerre. D'autres soldats succédèrent au premier, et Ko-Li-Tsin, appuyé à la muraille, se disait: «Je suis à bout.» Ses blessures, aggravées par la fatigue, saignaient. Il sentait ses forces et sa vie s'en aller avec son sang; ses yeux troublés ne distinguaient plus les bonzes des guerriers impériaux. Alors une voix tremblante, la voix de Yu-Tchin, dit à son oreille: «Tes amis sont sauvés; ils courent dans la plaine.»

--Ah! dit Ko-Li-Tsin en fermant les yeux.

Il entendit encore les cris de triomphe des Tigres de guerre et les soupirs des bonzes égorgés. Puis il s'évanouit entre les bras des soldats qui le chargeaient de chaînes.

CHAPITRE XII

L'HÉRITIER DU CIEL

La lune monte vers le cœur du ciel nocturne et s'y repose amoureusement.

Sur le lac lentement remué, la brise du soir passe, passe, repasse en baisant l'eau heureuse.

Oh! quel accord serein résulte de l'union des choses qui sont faites pour s'unir!

Mais les choses qui sont faites pour s'unir s'unissent rarement.

La nuit emplissait la Salle du Repas Auguste lorsque Yo-Men-Li, cachée dans les longs plis de la nappe de satin, se réveilla de son évanouissement.

--Où suis-je? dit elle en regardant avec effroi l'obscurité. Dans un affreux cachot, sans doute.

Elle tâta le sol, en craignant de poser la main sur une boue humide ou sur quelque reptile flasque. Elle sentit la fraîcheur lisse des dalles d'albâtre et de la soyeuse étoffe qui traînait à terre.

--Que s'est-il passé? dit-elle. L'empereur était sur son trône de bronze. Calme, il rêvait. Moi, je l'ai frappé d'un sabre aigu. J'avais du sang dans les yeux; j'avais peine à voir clair. Le Fils du Ciel s'est levé avec un effroyable fracas d'orage; j'ai pensé que le tonnerre venait défendre l'empereur. Mais ensuite je ne me souviens pas. Pourquoi ne m'a-t-on pas enchaînée? Pourquoi ne m'a-t-on pas tuée? Ah! s'écria-t-elle en se levant brusquement, j'ai entendu le mandarin demander grâce. Le mandarin nous a sans doute trahis. Il faut que j'avertisse Ta-Kiang. Il faut qu'il fuie.

Elle fit quelques pas, les bras étendus.

--Hélas! dit-elle, comment se diriger, aveugle, dans un lieu inconnu?

Tout à coup elle poussa un cri étouffé, se rejeta en arrière, puis demeura immobile; les rapides battements de son sang faisaient à ses oreilles comme un bruit de pas lointains. Qu'avait-elle donc vu? Sur le sol, une chose informe, phosphorescente, brillait sans éclairer. Et Yo-Men-Li fixait sur cette chose un regard plein d'épouvante.

--Me voilà redevenue une enfant sans courage, dit-elle. J'ai peur, je n'ai plus mon cœur de jeune garçon, je suis une femme qui tremble pour sa vie inutile, et j'oublie Ta-Kiang. Au lieu de courir le prévenir du péril, je reste ici sans souffle. Peut-être dans ce moment des soldats se dirigent vers sa retraite; ils vont l'arrêter, le tuer. Oh! quand je devrais mourir, je vaincrai cet effroi qui me glace.

Yo-Men-Li se précipita sur la chose luisante et y posa les mains; elle faillit s'évanouir en sentant des écailles humides et froides; cependant elle ne retira pas ses doigts.

--Si c'est un monstre venu de l'empire des Ye-Tioums, qu'il me dévore tout de suite, pensa-t-elle.

Mais soudain elle s'écria:

--C'est le poisson coupable, le complice de mon crime!

Et elle se recula vivement; mais le plat d'or que son pied heurta rebondit sur les dalles et un bruit métallique éclata dans l'obscurité.

Yo-Men-Li s'enfuit, égarée.

--Je veux sortir de cette salle, soupira-t-elle, car toutes les terreurs y habitent.

Elle atteignit la muraille et chercha frénétiquement une issue; un lourd rideau s'écarta sous sa main; palpitante, elle se précipita hors de la Salle du Repas Auguste.

Une clarté presque insensible emplissait la chambre où Yo-Men-Li venait d'entrer; c'était une lumière vague, indécise, n'éclairant rien, mais blanchissant doucement l'obscurité; on eût dit de la neige sous une nuit noire: la lune s'était levée et caressait faiblement les fenêtres où s'enchâssaient entre des nervures d'or des coquillages nacrés aux pâles transparences.

Yo-Men-Li avança d'un pas ferme; mais le claquement de ses semelles sur le sol lui fit peur.

--S'il y avait des hommes dans cette chambre, pensa-t-elle, des hommes endormis qui s'éveilleraient brusquement! oh! combien leur effroi serait moins violent que le mien!

Elle retint son souffle et marcha lentement. Parfois elle frôlait le ventre rebondi d'un grand vase de porcelaine ou le rebord d'une balustrade de laque. Soudain le bruit de ses pas s'éteignit; elle foulait un épais tapis de fourrures: sans s'en apercevoir elle avait pénétré dans une autre salle. Elle s'arrêta, épouvantée: elle voyait de toutes parts, dans les murailles, des yeux flamboyants qui la regardaient avec courroux; on eût dit d'une troupe innombrable d'affreux oiseaux aux prunelles lumineuses, perchés sur des buissons noirs.

Yo-Men-Li cacha son visage dans sa main.

--J'ai versé le sang du Ciel, murmura-t-elle; j'ai vu sur la poitrine auguste une larme rouge au milieu des pierreries; voici les Pou-Sahs terribles qui demandent vengeance. Oh! Ta-Kiang! Ta-Kiang!

Pour calmer son cœur elle pensa au fier regard et au front superbe de celui qu'elle adorait.

Elle releva la tête; les yeux dans les murailles brillaient toujours. Cependant elle vit un large espace complètement noir. Baissant les paupières et étendant les mains, Yo-Men-Li se dirigea rapidement vers lui. C'était une porte. La jeune fille en écarta les draperies moelleuses, puis elle resta immobile sur le seuil.

La lune éclatait, bleue et claire, de l'autre côté du rideau; mais ce n'était pas une chambre qu'elle éclairait; c'était un lac. Yo-Men-Li vit distinctement des roseaux et des bambous se refléter dans l'eau pure, des saules fins y tremper leurs branches, et des nénuphars entr'ouvrir leurs coupes blanches à sa surface. Plus loin elle vit un pont léger qui se courbait; et, auprès des rives, des cormorans dormaient, un pied dans l'eau.

--Il me faudra donc revenir en arrière et traverser de nouveau ces salles effrayantes, dit Yo-Men-Li avec désespoir.

Elle tourna la tête et vit les yeux farouches qui brillaient comme des étoiles rouges.

--Oh! non; j'aime mieux mourir tout de suite.

Laissant retomber la draperie, elle descendit la pente de la berge et avança sa tête, qui se refléta dans l'eau.

--Ta-Kiang! soupira-t-elle.

Et, prise de vertige, elle s'élança, faisant fléchir les roseaux et tomber de clairs diamants qui roulèrent sur le lac. Mais son pied rencontra une surface solide. Le lac n'était qu'un vaste miroir, fait d'acier lumineux.

--Quoi! dit Yo-Men-Li, l'eau elle-même me repousse et la mort ne veut pas de moi!

Tout affolée par le miracle, elle courait en sanglotant parmi les roseaux et les bambous de satin.

--Il faut pourtant que je sorte du palais! s'écria-t elle en s'arrêtant subitement; il s'agit bien de mourir inutile et criminelle! Il faut sauver Ta-Kiang: ma vie n'est pas à moi.

Elle se dirigea, haletante, vers le petit pont d'albâtre découpé et monta quelques marches où se tordaient des branchages de corail aux fleurs de topaze.

--J'arriverai peut-être dans le jardin impérial, dit-elle.

Elle marcha sans hésitation. Mais, de l'autre côté du pont, elle se retrouva dans l'obscurité. Elle entendit un mugissement sourd, pareil au murmure d'une cascade lente ou aux vibrations lointaines d'un gong.

--Où suis-je? Hélas! dans le palais encore, et les soldats sont en marche sans doute, et je n'arriverai pas avant eux, et Ta-Kiang sera perdu!

Elle se mit à pleurer silencieusement, puis une autre terreur l'envahit.

--Je suis peut-être dans la chambre du Fils du Ciel! Si j'allais le voir apparaître avec sa poitrine sanglante et son visage terrible! Oh! je mourrais d'épouvante. Je ne veux pas le voir, l'empereur courroucé.

Elle marcha rapidement devant elle. Ses pas légers éveillaient un bruit lourd et profond. Yo-Men-Li crut que toute une armée de guerriers aux cuirasses de bronze s'était levée derrière elle. Elle poussa un cri d'agonie et se mit à courir, éperdue, au milieu du tumulte qui grossissait formidablement.

Soudain, en face d'elle, un rideau s'écarta, laissant passer un flot de clarté. Éblouie, la jeune fille chancela. Elle allait tomber sur le rude sol, lorsqu'un bras rapide la saisit et l'emporta.

Quelques instants après, le front baigné d'eau parfumée, le corps enveloppé de fourrures et enfoncé dans des coussins, Yo-Men-Li ouvrit ses yeux encore voilés de larmes et les promena lentement autour d'elle.