Part 7
--Un joli nom, dit le poëte en s'inclinant avec politesse: Ko-Li-Tsin.
--Où es-tu né?
--Ah! j'étais fort jeune alors! et, comme je n'ai jamais vu mes parents, je ne sais pas où je suis né. La première fois que je me suis rencontré j'avais huit ans; c'était sur la place d'une belle cité, dans la province de Ho-Nan.
--Quels sont tes parents?
--Une rou-li sans doute et un immortel, dit Ko-Li-Tsin en riant.
--Impudent! s'écria l'interrogateur, ne te moque pas de la justice.
--Qu'elle ne me fournisse pas de sujets de moquerie. Je dis que je n'ai jamais vu mes parents, et elle me demande: quels sont tes parents?
Lorsqu'on a réuni les œufs dans une corbeille on ne saurait dire quelle poule a pondu cet œuf-ci ou celui-là;
Et quand les poulets, éclos dans le four de briques, se promènent dans la campagne, ils ne savent pas quels sont leurs parents.
--On ne te demande pas des vers, dit le juge en fronçant les sourcils.
--C'est une largesse que je vous fais.
--D'ailleurs, peu importent tes parents et ta naissance. Es-tu depuis longtemps dans la Capitale du Nord?
--Depuis deux jours.
--Et d'où viens-tu?
--Des champs, où l'air est pur et le vent doux.
--Avec qui es-tu venu?
--Avec l'empereur.
--Tais-toi, misérable! cria le juge.
Ko-Li-Tsin continua:
--Pour quelques-uns, Kang-Si est le Fils du Ciel; pour moi, le Fils du Ciel, c'est un autre.
--Ne blasphème pas, infâme, ou mille supplices vont déchirer ton corps. Mais, parle, pourquoi t'es-tu livré? Plusieurs affirment que ce n'est pas toi qui as porté le coup criminel.
--Ceux qui disent cela regardaient sans doute, au moment où j'ai frappé, si les troupes de cigognes n'arrivaient pas du septentrion.
--Tu as des complices: où sont-ils?
Le poëte se mit à balancer la tête en chantonnant.
--Ko-Li-Tsin ne le dira pas.
--Avoue, ou la torture saura t'arracher ton secret.
--Voici, dit Ko-Li-Tsin, en comptant sur ses doigts:
Lorsqu'on aura dépecé mon corps en cent morceaux et ouvert chacun de mes membres,
On ne découvrira pas dans quel lambeau de ma chair est caché le secret;
Et quand je ne serai plus qu'une boue sanglante, les lâches oreilles penchées vers mes débris fumants n'entendront aucun souffle traître.
Ainsi, juge vénérable, prépare tes instruments, remplace dans les sentences des Sages Compassion par Cruauté,
Et que tes rêves soient sereins.
--Nous allons voir, dit le juge en faisant un signe.
Deux bourreaux s'emparèrent de Ko-Li-Tsin et le dépouillèrent de ses vêtements; puis on le lia au tabouret de marbre. Un homme qui tenait un pinceau et un rouleau de papier s'assit à quelques pas.
--Tu peux jeter tout cela, dit le poëte.
Les bourreaux lui saisirent les mains et introduisirent sous chacun de ses ongles une lame aiguë de bambou.
--Remarquez, dit Ko-Li-Tsin, que mes ongles sont aussi beaux et aussi longs que ceux d'un prince. Vous allez les briser et les rendre semblables à ceux d'un homme vulgaire qui s'occupe de vils travaux. N'importe, faites.
Les bourreaux frappèrent avec de petits maillets sur les lames de bambou, qui s'enfoncèrent cruellement dans les doigts du poëte.
Il crispa ses orteils, ouvrit sa bouche, mais il lisait les sentences des philosophes en or sur le mur noir.
Lorsque de chacun de ses doigts s'élança un jet de sang vermeil, les bourreaux s'écartèrent. Ko-Li-Tsin, pâle, regarda ses mains, puis les étendit vers le juge.
--On parle beaucoup d'une fontaine qui se trouve dans les jardins de Yu-Min-Ué, dit-il. Elle est construite d'après un modèle étranger; c'est un grand cerf qui s'effraie au milieu d'un large bassin d'albâtre; des mille branches de ses hautes cornes sortent des jets d'eau limpide, et des chiens furieux l'entourent, crachant sur lui des hurlements liquides. Mais ne trouves-tu pas qu'une fontaine vivante, pleurant du sang, a des charmes plus nouveaux?
--Veux-tu parler? dit le magistrat qui froissait dans sa main sa barbe blanche et pointue.
--Je suis très-bavard de ma nature, dit Ko-Li-Tsin, et tout disposé à te soumettre les ingénieuses observations que j'ai faites sur la culture du riz pendant mon séjour dans les champs de Chi-Tsé-Po. Cela ne manquera pas de t'intéresser.
--Tu avoueras pourtant, dit le juge irrité.
--Non! dit Ko-Li-Tsin.
Les deux tortionnaires se rapprochèrent de lui; l'un portait de la poix enflammée dans un bassin de cuivre, l'autre tenait un poignard aigu.
--Maudits cuisiniers, dit le poëte, que préparez-vous là? C'est au moins le repas du mandarin des enfers; car je ne vis jamais pareil aliment.
--Tu vas en goûter, dit le juge.
--Tant mieux! lorsque j'aurai la bouche calcinée et la langue réduite en cendres, tu n'espéreras plus me faire trahir mes amis.
--Tu n'en mangeras pas, sois tranquille. Il importe qu'il ne soit rien fait à ta langue.
Le malheureux poëte sut bientôt de quoi il s'agissait. Un des bourreaux lui fit rapidement des ouvertures par tout le corps du bout de son poignard, et dans les blessures vives l'autre versa de la poix toute flambante. La douleur fut insupportable. Le visage de Ko-Li-Tsin se contracta horriblement. Il mit ses mains sanglantes sur sa bouche pour ne pas crier, et ses yeux étaient pleins de larmes.
Un silence profond régnait parmi les gardes: ils semblaient impassibles, mais tous retenaient leur souffle, et dans les poitrines immobiles les cœurs se serraient.
--Pauvre Yo-Men-Li! murmura Ko-Li-Tsin, elle serait morte.
--Veux-tu parler enfin? cria le juge.
--Attends, dit le poëte d'une voix railleuse. Je ne voudrais pas mourir sans avoir composé un poëme philosophique des plus importants; car, lorsqu'elle l'aura lu, la jeune fille adorable que j'aime se croira veuve et ne se mariera pas; ce qui rendra mon âme heureuse dans les pays d'en haut. Donne-moi donc de quoi écrire et laisse-moi songer.
--Cette fois ma patience est lassée! s'écria le juge en se levant.
Et il jeta sur le sol dix petites lamelles de fer. Les bourreaux, les ayant ramassées, se dirigèrent vers un brasier que deux eunuques activaient en soufflant.
--Ah! ah! dit Ko-Li-Tsin, tu dédaignes la poésie; cela augmente le mépris que j'avais pour toi. Ton maître Kang-Si, lui-même, a quelque estime pour les poëtes.
Quand les tortionnaires revinrent, chacun d'eux tenait à la main un martinet dont les longues lamelles d'acier flexible avaient été rougies au feu. On fit se lever Ko-Li-Tsin. Un homme s'approcha pour compter les coups. L'un des affreux instruments s'éleva, jetant des étincelles, puis retomba sur les reins du poëte. Les lames brûlantes s'enfoncèrent si avant dans la chair que le bourreau dut faire un effort pour les retirer, et arracha avec elles des lambeaux informes, grésillants. Ko-Li-Tsin était à bout de forces. Le second martinet se leva, puis retomba dans l'horrible blessure. Cette fois le poëte crut qu'il allait mourir, et il poussa un long cri.
--Grand empereur, venge-moi! hurla-t-il, en s'affaissant, évanoui.
Le juge leva le bras, les bourreaux se tinrent immobiles.
--Celui-ci est invincible, dit-il. Remettez-lui ses vêtements, poussez-le dans un coin, et introduisez le mandarin Koueng-Tchou.
On remit ses vêtements à Ko-Li-Tsin insensible, puis on le poussa dans un coin obscur.
Tous les regards se tournèrent vers la porte où apparut le grand dignitaire. Il avait une corde au cou; un soldat le tirait violemment. Sa large face était d'une lividité terreuse; ses yeux obliques et bridés laissaient filtrer des éclairs de rage haineuse; sa bouche épaisse se crispait de dédain sous sa moustache noire et tombante. Il portait encore la magnifique robe jaune et le manteau de cérémonie. Il jeta un regard rapide sur le tabouret sanglant et sur le sol jonché de lambeaux de chair. Bien qu'il demeurât impassible en apparence, il sentait l'effroi faire pâlir son cœur.
--Tu déshonores le Dragon à Cinq Griffes qui ouvre sans méfiance ses ailes sur ta poitrine, dit le juge dès que le mandarin fut devant lui; tu souilles la couleur impériale et tu rends odieux le globule de rubis rose. Arrachez-lui ses insignes d'honneur, ajouta-t-il.
Deux gardes s'approchèrent de Koueng-Tchou et portèrent leurs mains sur l'agrafe de sa robe. Mais, avec un grincement de dents, le mandarin les saisit à la gorge, chacun d'une main, si violemment que ces hommes, la face soudainement empourprée, chancelèrent. Koueng-Tchou les lâcha alors en les poussant rudement. Les yeux sanglants, les bras étendus, ils tombèrent en arrière, et leurs crânes éclatèrent sur les dalles avec un bruit atroce.
Les gardes, poussant un cri d'horreur, se précipitèrent vers leurs compagnons expirants, et s'agenouillèrent près d'eux. Le juge était devenu blême sur son trône de laque.
--Monstre, cria-t-il, sacrilége, que le Ciel me pardonne d'avoir vu cela! L'empereur est outragé, et le Dragon Auguste devient complice d'un assassin. Garrottez cet homme. Arrachez-lui ses vêtements; il est impossible que la robe glorieuse reste plus longtemps sur le dos de ce meurtrier infâme.
Tous se ruèrent vers Koueng-Tchou, qui se débattit furieusement. Le manteau de satin jaune s'empourprait dans le noble sang de Ko-Li-Tsin. Enfin le mandarin, dépouillé de sa splendeur, apparut dans une robe de dessous, étroite, qui se tendait sur son ventre puissant.
--Faites-lui subir la torture, et qu'il dénonce ses complices, dit le juge. Aucun supplice ne sera assez dur pour lui.
Koueng-Tchou regarda avec mépris celui qui était son inférieur quelques instants auparavant.
--Tu n'auras pas la joie de me faire souffrir, dit-il, car je hais mes amis presque autant que je hais leurs ennemis. Pour échapper bientôt à votre odieuse compagnie, je les trahirai sans attendre la torture.
--Parle donc, lâche! s'écria le magistrat.
--Voici, dit Koueng-Tchou. Il s'est formé une société révolutionnaire dont le but est de renverser la dynastie des Tsings. Elle se nomme la secte du Lys Bleu. De puissants bonzes en sont les chefs; ils ont élu un empereur sous le nom de Ta-Kiang au règne aimé du ciel. Un laboureur! ajouta le mandarin d'une voix ironique. Celui qui a frappé Kang-Si ne porte pas son vrai costume; c'est une femme, une concubine de Ta-Kiang. Comment a-t-elle disparu de la Salle du Repas Auguste? Je l'ignore. Celui qui s'est fait prendre pour elle se dit poëte; il est tout dévoué au laboureur. Le cœur de la révolte est à Pey-Tsin et réside, sous le regard des Pou-Sahs, dans la Pagode de Kouan-Chi-In. Vous savez tout.
Le juge médita pendant quelques instants afin de graver dans sa mémoire les paroles du traître.
--Je vais rapporter ces aveux, dit-il, au Chef des mandarins guerriers; et il enverra dans la Pagode de Kouan-Chi-In un Pa-Tsong suivi de deux soldats. Vous, ajouta le juge, parlant aux gardes, enfermez dans un cachot l'homme qui n'a point parlé. Quant à Koueng-Tchou, qu'il subisse sans retard le supplice de la Mort Lente, selon la volonté miséricordieuse de l'empereur.
Koueng-Tchou fut emporté, et quelques gardes se penchèrent vers le coin où on avait poussé Ko-Li-Tsin. Ko-Li-Tsin n'était plus là.
CHAPITRE X
LES PIEDS DU PENDU
Son âme, chassée à grand'peine de son corps, s'exhale autour de lui en une atmosphère pestilentielle;
Et lorsqu'il sera dans la terre, entre les pierres de sa tombe pousseront des herbes empoisonnées.
Les gardes poussèrent Koueng-Tchou dans un lieu entièrement obscur. Craignant de tomber dans quelque embûche, le traître demeura immobile.
Un homme, qui était un bourreau, entra, portant quatre lanternes. Il les suspendit aux quatre coins de la salle, qui se révéla tout entière.
Elle était de marbre noir, carrée, peu vaste, mais au plafond élevé. A son centre se dressait une très-haute échelle double, surmontée d'une planchette assez longue pour qu'un homme s'y pût coucher. Du plafond pendait un anneau noir.
Le bourreau demanda à Koueng-Tchou s'il comptait faire quelque résistance.
--Non, dit le mandarin.
--N'importe! dit l'autre. Et à l'improviste il lança circulairement une corde assez longue qui fit trois fois le tour de Koueng-Tchou; il avait retenu une extrémité de la corde, il saisit l'autre au passage, tira et noua: le mandarin était bien garrotté.
--Monte à cette échelle et assieds-toi sur la petite table, en attendant.
--Je ne puis monter, ayant les bras liés.
--C'est juste.
D'une seule main il empoigna Koueng-Tchou, monta vingt degrés de l'échelle et le posa sur la planchette. Cela fait, il ferma un œil, visa de l'autre le milieu du plafond, lança un fort lacet de soie qui passa dans l'anneau et retomba, en joignit les deux bouts, fit un nœud coulant, le mit au cou du patient, descendit de l'échelle, la retira vivement, et dit: Tu es pendu!
Puis il s'assit à terre, leva les yeux et reprit:
--Tu sais que ton complice s'est envolé? Oui, oui. Pour ma part, je crois que c'est une rou-li malicieuse. La corde te gêne? tu t'y habitueras. Si tu avais fait comme lui, tu ne serais pas ballotté entre le plancher et le plafond. Mais ton ventre majestueux ne pouvait pas te servir d'ailes. A propos de ton ventre, réjouis-toi, car il enflera singulièrement tout à l'heure. Ne te remues pas tant; tu forces le lacet à pénétrer plus avant dans ta peau. Tu vois que je suis aimable; si l'on apprenait que je t'ai donné un conseil je perdrais ma place. Tiens, tu es déjà bien rouge! D'ordinaire, tu dois avoir l'haleine courte. Attends, n'étouffe pas; voici ton lit.
Le bourreau replaça l'échelle sous le mandarin, monta, desserra le nœud et dit:--Repose-toi, honnête Koueng-Tchou. Si tu as un liang dans ta poche, je t'apporterai une tasse d'eau. Tu ne veux pas boire? Je comprends, tu es de mauvaise humeur. Il faut croire qu'un lacet de soie change beaucoup le caractère, car tous ceux que je pends sont comme toi. Mais, dit le bourreau, tu t'es assez reposé, je crois.
Il descendit de l'échelle et la retira en disant:
--Te voilà encore pendu.
Puis, s'étant assis à terre, il continua:
--Cependant, je ne crois pas que la mort par la pendaison soit plus désagréable qu'une autre, Je ne veux parler que des morts violentes, n'étant pas médecin, mais bourreau. Eh bien! je suis persuadé que la strangulation est pénible. Le pouce, longuement appliqué sur la gorge, doit faire du mal. Quant au supplice qui consiste à être coupé en dix mille petits morceaux, je te conseille, si tu t'échappes de mes mains (ce qui est infiniment peu probable), je te conseille de ne pas t'y faire condamner. Les Sages l'évitent; ils préfèrent la simple décollation, qui est rapide, étincelante et rouge. Tu aurais dû te borner aux méfaits qui s'expient par la décollation. Allons, tu deviens jaune maintenant? Je n'ai jamais vu d'homme aussi sensible à la pendaison. Quand tu étais mandarin, tu devais tirer la langue en montant l'escalier des terrasses. Me voilà, me voilà.
Il replaça l'échelle, monta et desserra le nœud.
--Écoute, vénérable Koueng-Tchou. J'ai une femme qui a été mère plusieurs fois. Je comprends qu'on chérisse ses enfants, les garçons bien entendu; les filles, on les vend. Le père le plus heureux en filles est celui qui n'a que des garçons. Eh bien! donne-moi quelques liangs, et j'irai, dès que tu seras mort, porter ton dernier salut à ton illustre épouse et à tes glorieux enfants. Tu ne veux pas? Tu as le foie bien dur. Quoi! tu ne désires pas que tes fils puissent un jour se dire avec mélancolie: «Notre père pensait à nous le jour où il a été pendu?» Tu as tort. Cependant, fais comme il te plaira. Ah! ah! tu respires un peu plus librement et ta langue rentre derrière tes dents?
Le bourreau descendit vivement et renversa l'échelle, en disant: «Descends au pays d'en bas, impérial Koueng-Tchou!»
Puis il alla décrocher les lanternes, regarda autour de lui s'il n'oubliait rien, et se dirigea vers la porte en passant sous le pendu, qui s'agitait; mais il rencontra l'échelle renversée, et, pour ne pas faire un petit détour, mit le pied dessus.
Alors il dut se passer quelque chose d'assez inattendu, car deux heures plus tard, lorsque des gardes entrèrent dans la salle, étonnés de la longue absence du bourreau, ils virent deux hommes aux faces horribles, aux langues longues, osciller l'un sous l'autre dans la nuit, le premier ayant le cou dans un nœud coulant, le second ayant la gorge entre les deux pieds du premier. Le pendu avait étranglé le bourreau.
CHAPITRE XI
LES AILES DU DRAGON
Sans doute une grand renversement a eu lieu, car ceux qui priaient combattent et les Sages se sont armés de glaives.
«Oh! oh I disent les Pou-Sahs des nuages, depuis quand les terrasses des pagodes sont-elles des champs de bataille?
»Et quels sont ces hommes qui renversent les statues d'or des Dieux vénérés?»
Ko-Li-Tsin, demi-mort dans un angle obscur de la Salle de la Sincérité, avait bientôt repris ses sens, pour souffrir de cruelles douleurs. Il entendit un vague murmure de paroles; c'était la voix du traître mandarin. Au nom de Ta-Kiang, Ko-Li-Tsin tressaillit et essaya de se soulever. A travers la haie des soldats il vit Koueng-Tchou qui parlait d'un air fier.
--Le misérable! le lâche! et je n'ai pas la force de me traîner jusqu'à lui pour l'étrangler et lui faire rentrer sa trahison dans la gorge. Tout est perdu. On va envoyer des soldats vers l'empereur. Que faire? Il faudrait que Ta-Kiang fût prévenu. Hélas! je suis prisonnier et mourant.
Il sentit une main se poser légèrement sur son épaule, tourna la tête et, dans la pénombre, aperçut une femme qu'il lui sembla avoir entrevue déjà.
--Tu es courageux comme un Sage céleste, murmura-t-elle; tu as souffert plus que la mort pour ne pas me compromettre en disant la vérité. Je veux te sauver. Traîne-toi jusqu'à cette porte pendant que les gardes contemplent la méditation du juge et suis-moi.
--Ah! se dit Ko-Li-Tsin, c'est la femme qui m'a fait entrer dans le coffre.
Il se traîna sur les coudes, car ses mains étaient horriblement douloureuses,
--Se pourrait-il qu'elle me sauvât? pensait-il.
Le poëte s'était considérablement rapproché de la porte. Yu-Tchin le soutenait en tremblant.
--Encore un effort! disait-elle; les soldats ne regardent pas, tu vas être sauvé. Viens, pauvre meurtri! viens, je baiserai tes blessures!
Enfin ils se trouvèrent hors de la salle. Ko-Li-Tsin essaya de se lever; il ressentait d'atroces douleurs; des sanglots lui montaient à la gorge; mais on avait omis de lui rompre les jambes: il se tint debout.
--Courage, cher malheureux! dit Yu-Tchin à voix basse. Atteignons vite l'extrémité de ce couloir: on ne te cherchera pas d'abord sous cette voûte, car on croit qu'elle n'a pas d'issue. La porte de la prison où elle conduisait a été murée il y a longtemps sur un homme condamné à mourir de faim.
Ko-Li-Tsin s'appuyait aux murailles et faisait des efforts surhumains pour ne pas défaillir. Ils étaient dans une obscurité profonde, parce que Yu-Tchin avait refermé la porte de la Salle de la Sincérité; elle avait même prudemment poussé un verrou.
--Mais comment sortirons-nous, s'il n'y a pas d'issue? demanda Ko-Li-Tsin à voix basse.
--Il y a une ouverture carrée qui donne sur un des lacs du palais, dit-elle; c'est par là que je suis entrée. Un petit bateau attend sous cette fenêtre.
--Comment ferai-je pour me cramponner aux murailles, avec les nerfs douloureux de mes mains mutilées?
--La fenêtre est basse, tu n'auras qu'à te laisser glisser. Je passerai d'abord, et puis je te soutiendrai; car je veux te sauver. Quand nous serons hors d'ici je te soignerai, et quand tu seras guéri nous nous marierons, et nous serons heureux loin des palais.
--Oui, oui, bonne créature.
Ils arrivèrent devant la fenêtre. C'était en effet une ouverture carrée, percée très-bas dans la muraille. Elle apparaissait clairement dans l'obscurité.
--Laisse-moi passer la première, dit Yu-Tchin. Je te tendrai les bras afin que tu tombes doucement dans le bateau.
Elle se courba pour passer par l'ouverture, puis sauta sans hésiter.
Ko-Li-Tsin à son tour, se baissa, et, après avoir difficilement rampé, parvint à s'asseoir sur le rebord extérieur de la fenêtre.
--Laisse-toi glisser lentement, dit Yu-Tchin.
Ko-Li-Tsin essaya un mouvement.
--Oh! non, dit-il, le mur frôlerait trop rudement la plaie cruelle de mes reins.
--Comment faire? dit-elle avec désespoir.
--Attends.
Le poëte, s'aidant de ses coudes, se retourna et se mit sur le ventre, puis il s'efforça de descendre. La manœuvre d'abord fut aisée; mais lorsqu'il ne se tint plus à la fenêtre que par les coudes, il hésita; une sorte de vertige le prenait; il sentait qu'il lui faudrait se cramponner avec ses mains horribles, avec ses mains incapables de saisir, et qu'il sentait, si lourdes et si douloureuses, se crisper malgré lui.
--Tombe, disait Yu-Tchin, je te retiendrai. Ko-Li-Tsin ferma les yeux. Il lui semblait que tout tourbillonnait autour de lui. Il se laissa tomber, étourdi, effaré.
Au moment où son poids l'entraînait dans le lac, elle le saisit, et il se trouva assis sur la petite banquette d'un bateau qui faisait mille soubresauts, comme s'il eût été sur les vagues orageuses de la mer.
Yu-Tchin prit les rames et se hâta d'éloigner l'embarcation.
--Tu es sauvé! dit-elle en sanglotant de joie. Kouen-Chi-In m'a protégée. Vois-tu, je voulais savoir ce que tu étais devenu dans le coffre de laque, et je suis entrée dans le palais. Tout le monde était en émoi sur les terrasses et dans les galeries; j'appris qu'on avait voulu tuer le Fils du Ciel. Je me jetai la face contre terre en entendant cette nouvelle. On disait aussi que le jeune homme arrêté n'était pas celui qui avait porté le coup sacrilége; je m'informai de son visage et de son costume; je reconnus qu'il s'agissait de toi, et j'appris que tu étais dans la Salle de la Sincérité. Sans être vue, je me glissai dans cette salle. Là j'ai souffert autant que toi, pauvre innocent! je voulais me jeter aux pieds du juge pour lui demander grâce; mais on ne m'aurait pas écoutée. J'aurais été emprisonnée peut-être et, par suite, incapable de rien faire pour toi. Lorsque je vis qu'on te jetait dans l'angle de la salle, à quelques pas de la porte du couloir condamné, je conçus un vague espoir de te sauver, et, toute tremblante, je courus détacher un bateau; je ramai vigoureusement vers cette ouverture que je connaissais; je te rejoignis; et tu sais le reste.
--Tu es une bonne et charmante femme, dit Ko-Li-Tsin. Je ferai des vers à ta louange. Mais hâtons-nous de fuir, car je mourrais de chagrin si on me séparait de toi. Peut-on sortir de la Ville Rouge?
--Il est plus aisé d'en sortir que d'y entrer, dit-elle.
Le bateau toucha le bord du lac à un point très-éloigné du palais, et les fugitifs descendirent sur l'herbe épaisse, étoilée de fleurs. Yu-Tchin se dirigea à travers les jardins impériaux, en soutenant Ko-Li-Tsin; ensuite elle lui fit traverser des cours qu'il ne connaissait pas, et ils sortirent de la ville par la porte de l'Ouest, qui est celle des serviteurs. Ils avaient à peine franchi le pont qui saute le fossé qu'un murmure confus leur arriva de l'Enceinte Sacrée.
--Entends-tu? dit la femme effrayée, on te cherche. Le gong vibre; la cloche sonne, tout le palais est en rumeur. Fuyons! fuyons vite!
--Si je pouvais courir! dit le poëte. D'ordinaire je vais plus vite qu'un cheval furieux.
Par un hasard favorable, une chaise à porteurs de louage passait à trente pas devant eux.
--Par ici! par ici! cria Yu-Tchin. On a besoin de vous.
Les porteurs tournèrent la tête.
--La journée est finie, dirent-ils.
--Vous aurez un liang d'or, répliqua Ko-Li-Tsin.
Les porteurs s'approchèrent rapidement.
--Portez-moi vite à la pagode de Kouan-Chi-In, dit Ko-Li-Tsin en s'asseyant sur le petit banc couvert d'une étoffe de coton bleu.
Les porteurs se mirent en route.