Part 5
--Mais, répliqua le soldat, tu es un gueux; par conséquent tu n'entreras pas.
Et il abaissa sa pique devant l'homme.
--Soit, dit celui-ci. Le Fils du Ciel sera privé de poisson à son repas du soir, et toi demain tu seras mis à la cangue.
Là-dessus il fit mine de s'en retourner.
--Où donc allais-tu avec ton poisson? demanda la sentinelle avec un commencement d'inquiétude.
--Que t'importe, puisque je m'en vais?
--Explique-toi. Si tes raisons sont bonnes, je te laisserai passer.
--Oh! moi, je ne tiens pas beaucoup à passer; mon poisson m'a été payé d'avance par le Chef de la Table Auguste, qui m'attend en ce moment; et je ne risque rien, puisque je dirai que c'est toi qui m'as empêché de remplir mon devoir.
L'homme était déjà au milieu du pont; le soldat courut après lui.
--Mais entre donc, queue de mulet, groin de porc, misérable, qui veux me faire mettre à la cangue par méchanceté; tu vois bien que je ne t'empêche pas d'entrer, gueux fétide!
Et il le poussa brusquement dans la Cité Jaune.
Le marchand de poisson traversa de grandes places aux dalles grises, suivit de larges rues tranquilles, longea le rempart de brique sanglante qui enferme la Ville Rouge; puis, arrivé à la Montagne de Charbon, il la gravit et s'arrêta près d'un palais superbe, au toit couleur d'émeraude. Là il frappa de son poing fermé le gong placé devant la porte principale; deux domestiques vêtus de robes bleues et coiffés de bonnets de fourrure se présentèrent sans retard.
--Ai-je vu l'honorable palais du glorieux mandarin Koueng-Tchou, membre du Conseil Impérial et Chef de la Table Auguste? demanda l'homme.
--Tu as vu son palais, répondirent les serviteurs; que veux-tu?
--J'ai péché un Poisson Jaune, le plus magnifique qu'on puisse voir. Il est de l'espèce de ceux qu'il est interdit à tout homme de manger, et qui sont réservés à la bouche vénérable du Fils du Ciel; je viens l'offrir à votre noble maître pour le repas de l'empereur.
--Ce serait en effet un plat très-somptueux. Entre dans la cour; nous appellerons les cuisiniers.
Le pêcheur passa entre les deux grands lions de bronze de la porte et pénétra dans la première cour, pendant que les serviteurs s'éloignaient du côté des cuisines, en lui faisant signe d'attendre. Il déposa lentement son fardeau à ses pieds et ôta sa calotte pour s'essuyer le front avec sa manche; puis il promena ses yeux sur les beaux bâtiments qui entouraient la cour et sur la gracieuse galerie aux treillis dorés qui circulait, peinte et fleurie, devant les appartements du premier étage.
Les cuisiniers arrivèrent, ayant leurs nattes roulées autour de la tête, vêtus de robes de coton bleu que recouvraient des tabliers carrés de même étoffe. L'un d'eux, qui ne portait pas de tablier, s'avança, les bras croisés.
--Il y a huit jours que tu as péché ce poisson, dit-il d'un air dédaigneux.
--Il vit encore, dit le marchand en poussant la bête du pied.
Le poisson bâilla et se tordit faiblement.
--Soit, reprit le cuisinier; mais il aura peut-être un goût trop prononcé de vase.
Le pêcheur se mit à rire.
--Tu sais bien que le ouan-yu se tient toujours au milieu des lacs; je ne l'ai donc pas ramassé dans les fanges du rivage.
--Allons, il vaut un liang d'or.
--C'est-à-dire qu'il coûterait à ton maître trois liangs d'or; tu m'en donnerais un et tu en garderais deux. Le marché ne me convient pas.
Le pêcheur fit mine de ramasser son poisson. Le cuisinier tourna le dos et s'éloigna; mais il revint.
--Je te donnerai un liang d'argent avec le liang d'or.
Le marchand secoua la tête, plaça résolument le poisson entre ses deux épaules, et se dirigea vers la porte.
Or, depuis un moment, un personnage d'aspect illustre, ayant à son côté un jeune serviteur, était venu s'accouder au rebord de la galerie. Il avait regardé la scène qui se passait dans la cour; il avait écouté les propos du cuisinier déloyal. C'était Koueng-Tchou lui-même, le Chef de la Table Auguste. Il médita pendant quelques instants; puis un sourire cruel, conforme sans doute à quelque féroce pensée, crispa sa bouche.
--Voleurs! drôles! cria-t-il, rentrez dans les cuisines!
Les cuisiniers, épouvantés, disparurent comme des Rou-lis.
--Pêcheur, reprit le mandarin, je t'achète ton poisson.
Le pêcheur salua profondément.
--Toi, continua Koueng-Tchou en s'adressant au jeune serviteur qui l'accompagnait, va donner seize liangs d'or à cet homme. Je te charge de garder ce poisson; s'il tombe une seule écaille de son dos je te ferai couper la tête.
Le maître rentra dans son appartement. Le serviteur descendit avec rapidité, s'approcha du marchand, et en le regardant fit un geste de surprise:
--Ko-Li-Tsin! cria-t-il.
--Yo-Men-Li! dit Ko-Li-Tsin en écarquillant ses yeux.
--Comment en une nuit es-tu devenu pêcheur?
--Et toi, comment es-tu devenue le serviteur préféré du mandarin Koueng-Tchou? Mais, ajouta Ko-Li-Tsin d'un air inquiet, Ta-Kiang?
--Il est en sûreté, dit Yo-Men-Li avec un sourire plein de fière joie.
--Gloire aux Pou-Sahs! Moi, j'ai été poursuivi. On voulait me battre. J'ai volé comme une hirondelle. Je suis tombé dans une barque. Ce matin je mourais de faim, et je n'avais pas un tsin. J'ai trouvé des filets dans la barque. J'ai péché. Par bonheur, j'ai pris un Poisson Jaune. On m'a indiqué la demeure du mandarin Chef de la Table Auguste. Le Pou-Sah des rencontres m'a bien servi, et je t'ai revue. Voilà mon histoire, raconte-moi la tienne.
--D'abord il faut que tu manges, dit Yo-Men-Li. Viens avec moi; mais n'oublions pas le poisson.
Ko-Li-Tsin le prit dans ses bras et suivit la jeune fille. Ils entrèrent dans une vaste salle affectée aux repas des domestiques. Tandis que le poëte déposait son fardeau sur une étagère, Yo-Men-Li trouva dans une armoire des pistaches, du riz, des viandes, des noisettes, un vase plein de vin, disposa le tout sur une petite table et dit à Ko-Li-Tsin: «Assieds-toi et mange.» Il obéit avec un empressement peu conforme aux rites, mais qu'excusait un long jeûne.
--Maintenant écoute, dit Yo-Men-Li. Tu te souviens que tu nous as quittés devant une pagode? Tu étais parti depuis quelques instants à peine, quand des hommes, sortis d'un mur, entourèrent nos chevaux, puis, brusquement, nous saisirent, nous lièrent et nous emportèrent.
Ko-Li-Tsin, qui avait déjà mangé toutes les pistaches hormis une, laissa tomber la dernière, et ouvrit démesurément la bouche.
Yo-Men-Li, en souriant, poussa vers lui un plat de poulet haché; il se remit à manger. Elle continua:
--Ta-Kiang insultait ces hommes et leur crachait au visage. Moi, toute tremblante, je regardais autour de moi avec terreur. On nous avait fait franchir plusieurs portes. Nous étions entre deux balustrades de marbre, dans une allée pavée de marbre. De chaque côté des cèdres immobiles formaient un grand mur noir. Au loin je voyais deux lions sculptés qui regardaient en arrière. On nous forçait d'avancer plus vite. Les allées se croisaient, toutes semblables. J'aperçus enfin, élevé sur une terrasse, un monument rond dont les six toits se superposaient en se rétrécissant.
--C'était la pagode de Kouan-Chin-In, dit Ko-Li-Tsin la bouche pleine.
--On nous obligea de monter les degrés innombrables d'un escalier d'albâtre; puis on nous entraîna par des galeries obscures, et longtemps nous roulâmes dans l'ombre, et enfin on nous poussa dans une salle rayonnante, et j'entendis crier: «Voici des espions que nous avons surpris rôdant autour de la pagode!»
Ko-Li-Tsin, qui portait à sa bouche une tasse de vin de riz, la replaça sur la table sans y tremper les lèvres, et ouvrit infiniment les yeux.
--Un Grand Bonze, majestueux et blanc, parlait à une assemblée nombreuse. A notre arrivée il se tut et tous les assistants levèrent les bras avec épouvante. Puis, tandis que nous nous débattions, trois jeunes Lao-Tsés nous emmenèrent dans une chapelle voisine, et le Grand Bonze lui-même vint nous interroger. Je répondis simplement que je venais du champ de Chi-Tsé-Po à la suite d'un laboureur en qui j'avais foi et dont l'ambition était immense. Mais Ta-Kiang refusa de parler. Alors le Grand Bonze dit aux Lao-Tsés: «Levez vos lanternes vers le visage de cet homme, afin que je voie s'il porte le front d'un traître.» Et les Lao-Tsés levèrent lentement leurs lanternes.
Yo-Men-Li cessa de parler, et feignit de chercher sous la table un petit bâton qui n'était pas tombé.
--Bien! bien! très-bien! dit Ko-Li-Tsin, non moins embarrassé qu'elle. Ils levèrent leurs lanternes. Ah! ah! ils firent très-bien.
Et, craignant de hasarder la moindre allusion à l'ombre miraculeuse qu'avait dû produire Ta-Kiang ainsi éclairé, le poëte se mit à contempler avec une profonde attention le paysage peint sur la tasse qu'il n'avait pas vidée.
--Enfin, reprit Yo-Men-Li, qui détournait la tête de crainte de rencontrer le regard de Ko-Li-Tsin, je ne me souviens plus de ce qui se passa alors; mais le Grand Bonze se retira bientôt avec les Lao-Tsés en témoignant pour notre maître du respect le plus humble et le plus agenouillé.
Pour se donner une contenance, Ko-Li-Tsin avait imaginé de se mettre dans la bouche tant de noisettes à la fois qu'il faillit étouffer. Yo-Men-Li poursuivit:
--Une heure plus tard, les Lao-Tsés revinrent; ils emmenèrent Ta-Kiang, et je demeurai seule dans la chapelle. Mais on ne m'y laissa que peu de temps. Un bonze vint me demander si je voulais le suivre et me conduisit avec beaucoup de politesse dans la grande salle où nous avions été introduits d'abord. L'assemblée était beaucoup moins nombreuse qu'auparavant; je vis environ trente Lao-Tsés, et à côté du Grand Bonze un somptueux personnage qui portait le Dragon à Cinq Griffes brodé sur sa robe couleur d'or. Ta-Kiang aussi était là. Dans le coin le plus obscur du temple, sur un trône élevé, il était assis; il portait un manteau de satin jaune qui resplendissait, et avait dans la main droite un sceptre de jade vert. L'un après l'autre les assistants, agenouillés, lui rendaient hommage, et le nommaient: Houang-Ti! Je crus que j'allais mourir de joie, car je compris que nous étions tombés au milieu d'une réunion de conspirateurs, qui, n'ayant pas de chef, avaient choisi notre maître pour empereur!
--Remercions les pieds de Kouan-Chi-In! dit Ko-Li-Tsin en battant des mains, et il ajouta, enthousiaste:
Ta-Kiang marche? Devant lui les obstacles s'évanouissent et les murailles s'écroulent.
Ta-Kiang montre sa face superbe? Tous les hommes s'agenouillent dans la poussière de ses souliers.
Déjà le laboureur de Chi-Tsé-Po est l'égal du Fils du Ciel; bientôt il aura conquis Pey-Tsin,
Bientôt l'empire, bientôt le monde! Sa gloire fera tressaillir tous les peuples.
Et le Dragon Ailé l'ira proclamer aux immortels dans les nuages!
Ko-Li-Tsin se leva tout ému; ses petits yeux brillants s'ouvraient et se fermaient avec rapidité, et il étendait les bras comme un guerrier victorieux. Yo-Men-Li, accoudée à la table, cachait son visage dans ses mains; elle sanglotait tout en riant.
--Mais toi, petite, reprit le poëte, comment et pourquoi es-tu ici?
--Tu le sauras, dit la jeune fille en relevant la tête. Le Grand Bonze m'a dit: «Jeune homme, es-tu capable d'accomplir une action terrible pour concourir aux victoires de Ta-Kiang, ton maître?» J'ai dit: «Oui;» et le Grand Bonze a ajouté: «Suis donc le mandarin Koueng-Tchou, Chef de la Table Auguste, et ce qu'il t'ordonnera, fais-le.» J'ai suivi le mandarin. Je ne sais pas encore ce qu'il me faudra taire, mais ce qui sera ordonné sera accompli. Toi, cependant, va vers l'empereur et dis-lui que Yo-Men-Li lui dit: «Je sais que je dois peut-être mourir pour toi, mais je t'aime, et, en mourant, je glorifierai ton nom sacré.»
--Je lui rapporterai tes paroles, dit Ko-Li-Tsin, qui, ayant fini de manger, s'était levé. Mais pourquoi ton cœur est-il plein de funèbres pensées?
--Je ne sais, dit Yo-Men-Li. Prends les seize liangs d'or, et hâte-toi de rejoindre le maître.
Le poëte quitta la salle du repas inférieur et traversa la cour. Yo-Men-Li, qui le suivait, ouvrit la grande porte.
--Frère, dit-elle, souviens-toi du nom de ta sœur.
Ko-Li-Tsin la considéra d'un œil attendri.
--Sœur fidèle, à bientôt, dit-il.
Et pendant qu'il s'éloignait la porte se referma assez lentement pour qu'il pût entendre la voix impérieuse du mandarin Chef de la Table Auguste appeler Yo-Men-Li du haut de la galerie et lui dire:
--Que mon cortége soit prêt à me suivre avant la quatrième heure; et toi, va revêtir des habits somptueux, car tu m'accompagneras dans la Ville Rouge.
Mais Ko-Li-Tsin n'entendit pas le mandarin ajouter d'une voix plus sourde:
--«Monte d'abord vers la salle supérieure où sont entassées mes armes précieuses, et choisis, parmi toutes, un sabre bien effilé dont la longueur égale celle du Poisson Jaune.»
CHAPITRE VII
LA VILLE ROUGE
Un homme s'endormit, et, dans un rêve, il vit la Ville Rouge.
«Par tous les Sages! dit-il, qu'est-ce que cette pivoine plus rayonnante que le soleil? »
Et l'homme s'éveilla, et il ne vit ni sa maison ni sa femme, et maintenant c'est lui qu'on nomme
L'aveugle aux yeux rouges.
L'immense mur quadrangulaire, rouge, aux créneaux d'or, qui dérobe la Clarté Impériale à l'admiration populaire s'élève à trente coudées du sol. L'eau limpide d'un fossé le reflète et le prolonge jusqu'au cœur de la terre. On voit étinceler des piques à son faîte, et, à ses pieds, près des portes closes, rôder des sentinelles graves. La strangulation serait leur partage si quelque audacieux pénétrait par fraude dans l'Enceinte Sacrée. Donc, les murailles sont formidables et les gardes sont féroces.
Au delà du rempart, en trois demeures qui sont la Force, la Splendeur, la Sérénité, séjournent impérissablement les Pieds, le Foie et le Front du Ciel. Que les hommes sont heureux, qui contemplent la Triple Unité! Mais les quatre portes de la Ville Rouge s'ouvrent à peu de mortels. Celle de l'Est consent à laisser passer les pieux Lao-Tsés et les philosophes honorables; par celle de l'Ouest, étroite et peu magnifique, vont et viennent des serviteurs; l'ouverture du Nord, porche immense, livre passage à des armées; l'ouverture du Sud, qui est le portail principal, se compose de trois voûtes surmontées chacune d'une tour à quatre étages; à droite passent les parents de l'empereur; à gauche, les grands fonctionnaires de l'empire; la voûte centrale, plus élevée que ses voisines, s'ouvre au seul Fils du Ciel qui sort au bruit d'une cloche d'argent et rentre au bruit d'un gong d'or.
Ce triple portail s'achève en un double escalier de marbre rose qui a la forme d'un croissant nouveau et descend vers la première place, au sol de brique, de la mystérieuse Ville Rouge. Cette place est si vaste que cinquante mille hommes peuvent à l'aise y brandir leurs armes formidables et s'exercer au combat. A gauche et à droite elle projette une avenue magnifiquement large, qui suit les faces intérieures du rempart. C'est le Boulevard de la Force, où habite l'armée d'élite qui a la gloire de protéger le Ciel: une montée, douce assez pour que des canons puissent la gravir, gagnent le terre-plein des murailles; et parallèlement aux fortifications, de l'autre côté de l'avenue, s'alignent des pavillons affectés au logement des guerriers inférieurs. Ils sont symétriquement construits et joints l'un à l'autre par des palissades de laque; sur leurs toits dorés flottent d'innombrables banderoles, et parmi eux les palais des chefs, hauts, superbes, brillants, se dressent comme des tsien-tiouns au milieu d'une armée.
Devant chacune des trois autres entrées de la ville, comme devant le Portail du Sud, le boulevard s'épanouit en une immense place qu'entourent des arsenaux, des poudrières, des magasins de costumes guerriers; et le Quartier de la Force contient cinquante mille soldats, les meilleurs de l'empire.
Mais, par quelque porte qu'on entre, si l'on pénètre dans les larges rues dallées de gris et de rose qui partent du boulevard, bientôt on ne voit plus marcher avec fierté les soldats aux visages farouches. On ne rencontre que des mandarins suivis de leurs pompeux cortéges, des savants ou des glorieux poëtes; la ville change de caractère; on approche de la Cour de la Splendeur. Les avenues et les places sont traversées tantôt par des canaux pleins de poissons rares, que franchissent de gracieux ponts en pierre multicolore, tantôt par des portes triomphales en marbre blanc, où un sculpteur habile a creusé d'ingénieux paysages: fleuves ondoyants avec leurs rivages fleuris d'où se penchent des saules au feuillage symétrique, horizons de montagnes traversés par de féroces guerriers qui chevauchent des lynx. On voit s'élever le Nui-Ko, grand palais du Conseil; l'enceinte des Gloires Intellectuelles, où Kon-Fou-Tsé est honoré; le Monument de la Paix Parfaite, qui enferme la table généalogique des ancêtres de l'empereur et les instruments de labourage employés dans les cérémonies religieuses; la Salle de la Tranquillité Certaine, où, le premier jour de chaque année, les lettrés viennent en grande cérémonie présenter au Fils du Ciel une biographie de son père; le Palais des Livres, plusieurs somptueuses pagodes et le pavillon où sont contenus, précieux et redoutés, les vingt-cinq sceaux impériaux. Enfin, par un portique d'albâtre rouge, on entre dans la Cour de la Splendeur. Là monte vers le Ciel la Tour de la Souveraine Concorde. Elle a l'aspect somptueux et serein. Carrée, à pans coupés, elle se compose de cinq terrasses qui se superposent en se rétrécissant, A chaque étage une toiture couverte d'émail bleu et garnie de clochettes en porcelaine protége une plate-forme de marbre blanc où brûlent sans cesse des parfums doux dans des cassolettes de bronze; les parois des murs extérieurs, revêtues de carreaux de faïence aux couleurs vives et brillantes, imitent les innombrables facettes d'une pierre précieuse, et tout l'édifice scintille merveilleusement. C'est au faîte de la plus haute des cinq terrasses que repose la grande Salle de la Souveraine Concorde, où le trésor impérial sommeille dans un large coffre de laque placé sur une estrade et sanctifié par ce caractère: TCHIN. Une immense galerie suit les quatre façades de la cour qu'on peut traverser à l'abri du grand soleil; et derrière de fins treillis de laque rouge de longues salles s'appuient sur la galerie. Elles sont closes de grands cadres d'ébène doré, où s'enchâssent des plaques de corne transparente, et protégées par un large toit verni d'or. Dans ces salles s'amoncèlent depuis mille siècles les richesses des empereurs. Surchargeant de hautes tables d'albâtre adossées aux murailles, des coffrets de jade vert, merveilles de sculpture, s'entr'ouvrent et laissent déborder des perles de Tartarie qui se répandent sur des nappes de satin pourpre, comme de grosses gouttes de lait; dans des tasses d'or mat, ainsi qu'une liqueur lumineuse, ont été versés à pleins bords les plus purs diamants; les rubis saignent dans des coupes d'ivoire; les sombres saphirs luisent sourdement au fond de jonques en cristal clair; l'ambre fauve jette ses rayons chauds; les pâles améthystes se mirent dans la limpidité des larges émeraudes, tandis que les colliers de rubis rose ondulent comme de gracieuses couleuvres, que les bracelets s'entrelacent, pareils à de longues chaînes, que les agrafes de topaze bouclent des ceintures en plumes de faisan, et que les aigrettes d'opale tremblent sur des calottes de brocart. Ces salles se suivent, interminables et encombrées de miracles. Aux dieux d'or accroupis dans leurs niches pavées de turquoises succèdent les fantastiques idoles sculptées dans des blocs de jade pur. On voit Ouan-Chen, le Pou-Sah des poëtes, à côté de Loui-Kon, le roi du Tonnerre, Tian-Non, qui donne le ciel pur et la mer calme, entre Kuan-Te, le furieux guerrier, et la douce Miao-Chen, déesse miséricordieuse qui fit pleuvoir des lotus sur les ténébreux enfers, brisa les instruments de torture, et laissa les criminels s'élever vers les Célestes Nuages. Non loin de monstres renversés, qui sont les Ye-Tioums, Génies du Mal, apparaissent des symboles sacrés. Un globe d'or et un globe de cristal sur un rocher d'ébène représentent Yen et Yang, les deux principes générateurs sortant du chaos primitif: l'eau émane du Yen, et la lune est la pure essence de l'eau; le soleil, qui est le feu, naît du Yang; et tous les astres sont issus du soleil et de la lune. Sur un tableau de jade que porte le dragon Lon-Ma on lit les huit kouas qui sont les signes des éléments. Puis s'alignent, taillés dans des pierres dures, les philosophes, les poëtes, les guerriers célèbres. Voici Pan-Kou, l'homme primordial: produit sublime du Yang et du Yen, géant merveilleux composé de force, de génie, de fécondité, il sculpte le monde durant dix-huit mille ans; des animaux fabuleux l'assistent dans sa rude tâche; le phénix Fon-Huang, pareil au cygne sauvage, ayant la gorge d'une hirondelle, la queue d'un poisson et la tête couronnée d'une aigrette de cinq couleurs, le console et l'encourage; l'unicorne Ki-Lin, au corps de cerf, l'aide de sa force, le Dragon de sa splendeur, la tortue vénérée, de sa patience; et chaque jour Pan-Kou grandit de plusieurs coudées. Quand il meurt sa substance transformée complète son œuvre; son souffle devient le vent, sa voix le tonnerre; ses veines, fleuves purs, courent dans sa chair, champ fécond; sa tête est la plus haute montagne; sa barbe flamboie en rayons; les poils de son corps sont les chênes et les cèdres; sa sueur forme la pluie; ses dents se font métaux, ses os rochers; et les insectes qui pullulent sur son cadavre, ce sont les hommes voraces. Après la statue d'onyx qui figure le Géant Créateur se dressent les trois souverains, le Céleste, le Terrestre et l'Humain, qui enseignèrent aux mortels les fonctions de la vie, et dont les glorieuses actions furent écrites sur la carapace de la tortue divine. Puis apparaissent, éclatants d'or ou de cuivre, You-Tcho, l'homme au nid, qui le premier construisit une maison, et le grand Fou-Si, inventeur de la musique, de la chasse, de la pêche, et Kon-Fou-Tsé et Lao-Kiun et Meng-Tsé, et vingt poëtes et cent empereurs. D'autres salles contiennent des monstres de bronze et des animaux en marbres rares, des dents de lamantins finement sculptées, des tours d'ivoire, des coupes faites d'une corne de rhinocéros ou de buffle, et qui neutralisent la méchanceté des poissons, des émaux superbes et d'antiques porcelaines étoilant et fleurissant les plafonds ou les murs. Des costumes lourds de pierreries, écrasés de ramages d'or, s'entassent en de larges coffres de bois de fer aux poignées d'argent sculpté. Dans des armoires parfumées de musc et de camphre sont suspendues de splendides fourrures; des peaux de renard noir, de renard bleu, de lynx, de cerf, de pélican, d'astrakan, de rat de Chine et de dragon de mer, ce velours vivant, doublent les vestes miroitantes, les robes somptueuses et les manteaux augustes, ornent les bonnets de cérémonie, ou se déroulent en tapis profonds dans des chambres où sont glorieusement amassés des trophées, des chariots aux roues massives, des sabres ciselés, des arcs de laque, des lances, des piques et des canons pris à l'ennemi.
De la Cour de la Splendeur, par le Portail du Ciel Serein, on pénètre dans le Jardin de la Sérénité, où se déroulent des confusions adorables de collines, de labyrinthes, de rochers artificiels, de ponts légers, de lacs étoiles de nénuphars roses; et l'on y voit l'Arbre Coupable, qui, mort et sec depuis longtemps, porte encore de lourdes chaînes; car il n'a pas refusé ses branches au suicide d'un empereur.
Au centre du jardin, entre deux lacs limpides, sur la plus haute de huit terrasses échelonnées, se dresse, monstrueux et resplendissant, le Palais du Fils du Ciel.