Part 3
Autour de l'Enceinte Sacrée se répandent et scintillent les monuments de la Cité Jaune; les pagodes lèvent leurs triples toits azurés et tordent les spirales de leurs colonnes d'albâtre; partout des globes d'or, des dragons de bronze ou de jade, des corniches à jour et des flèches claires percent le feuillage des cèdres noirs; des tours, des pavillons, des portiques et des kiosques s'étagent; au milieu d'eux reluit la Mer du Centre, grand lac limpide qui frissonne entre des saules penchés, et d'une île verdoyante de robiniers et d'ifs s'élance un pont de marbre sculpté; vu d'en haut, il semble un ruisseau de lait qui coulerait dans l'air.
Plus loin, c'est la Cité Tartare avec ses rues chamarrées et fourmillantes, ses toits brillants, ses dômes couleur d'émeraude et ses gracieuses porte triomphales. A l'est, la grosse tour du Gong, pareille à un géant, se dresse au-dessus des murailles; au nord, près de la pagode de Kouen-Chi-In, brille le Lac des Roseaux, couvert de nymphéas bleus, de bambous à aigrettes, de nélumbos roses, et, plus haut, près du rempart extérieur, entre des monuments somptueux, s'étend la Mer du Nord; à l'ouest, au-dessus des pagodes et des palais déchus, monte l'Observatoire de Kan-Si; du sommet de la tour carrée où les lettrés se réunirent jadis pour admirer les astres, des instruments et des machines astronomiques, depuis longtemps dédaignés, tendent vers le ciel leurs grands bras extravagants; au sud enfin s'élève le pavillon à sept étages de la Porte de l'Aurore.
Plus loin encore rampe la Cité Chinoise, dont les toits bas semblent une troupe de tortues; leur monotone ondulation n'est dépassée de loin en loin que par la potence peinte en rouge d'une balançoire publique ou par quelqu'une de ces minces tours à dix étages destinées, par leur poids immobile, à fixer l'esprit de la Terre, comme un bloc de jade retient des feuilles de papier soyeux, et à faire naître dans leur ombre des poëtes glorieux.
Au delà de la Cité Chinoise apparaissent les formidables remparts avec leurs grands créneaux, leurs lourds bastions et leurs portes de bronze; et derrière eux, quelques faubourgs misérables sont accroupis auprès de la ville superbe, comme des mendiants sur les marches d'un palais.
Dans le lointain, la plaine unie, verte, dorée, sans bornes; puis, vaporeux et vagues, les trente-six palais de Yu-Min-Ué, la résidence d'été; et, au fond de l'horizon, les dentelures bleuâtres des montagnes.
Dôme immense du paysage, le ciel, d'un azur profond, roule un aveuglant soleil, qui verse par les champs une pluie lumineuse, allume dans la ville des blancheurs éclatantes à côté de noires ombres portées, change en diamants les dalles de granit, en brasiers les toits multicolores, en langues de feu les banderoles aux tons intenses, et fait de la grande Capitale du Nord un éblouissement d'or, de pourpre, de flamme.
CHAPITRE III
LA PRUDENCE DE KO-LI-TSIN
Le voyageur qui vient de loin dans la poussière et sous le soleil
Chemine péniblement, et dans son esprit mille projets se construisent;
Il songe à l'auberge pacifique, aux cuisines parfumées et à la table où il s'accoudera
En tournant la face du côté de la route qui s'éloigne vers l'avenir.
--Et moi, dit Ko-Li-Tsin en entrant à la suite de Ta-Kiang dans la Cité Chinoise, je crois voir déjà le Dragon à Cinq Griffes ouvrir ses ailes d'or sur ma robe de mandarin et le globule de saphir rayonner à ma calotte; je suis le Grand Cèdre de la Forêt des Mille Pinceaux, et le Fils du Ciel, la tête dans sa main, écoute avec extase les vers que j'improvise. Un, deux, trois, quatre, cinq, ajouta le poëte en comptant sur ses doigts.
Le jeune homme de Chi-Tse-Po avait des pensées hautaines, mais ses actions étaient inférieures.
Il cultivait le chanvre et le riz; il cultivait aussi l'aloës et le blé.
Mais les Génies immortels avaient semé dans son esprit une graine d'ambition;
Et le jeune homme, laissant se courber les épis et les tiges de chanvre, se dirigea vers d'autres travaux afin de faucher les blés d'or de l'approbation.
L'improvisateur se tourna vers Ta-Kiang dans le but d'apaiser avec modestie les enthousiasmes qu'il prévoyait; mais Ta-Kiang, silencieux et en proie à son rêve hautain, n'avait pas prêté l'oreille. Ko-Li-Tsin, déconcerté, regarda Yo-Men-Li. Celle-ci contemplait Ta-Kiang avec une tendre inquiétude; timide et retenant son souffle, elle suivait sur la face morne du maître le reflet des luttes intérieures. Quand il fronçait les sourcils, elle sentait son cœur battre d'effroi; mais s'il laissait échapper un cruel sourire, elle redevenait joyeuse et pensait: «Maintenant il est victorieux.» Ko-Li-Tsin, plein de dépit, se mit à chantonner d'un air qui voulait paraître indifférent et se fit à part lui la promesse d'être peu prodigue, à l'avenir, des trésors de son esprit.
Les trois aventuriers suivaient la longue Avenue du Centre, cahotés par le pas inégal de leurs montures tasses.
--Oh! oh! dit un barbier ambulant en toisant avec dédain Ko-Li-Tsin, voici un voyageur qui n'a guère de liangs à sa ceinture, car il ne s'est point arrêté dans une auberge pour y changer de costume; avec sa robe somptueuse, noire de boue et grise de poussière, il ressemble au lendemain d'une fête.
--Femelle d'âne! pensa le poëte.
Une vieille femme se dirigea vers Yo-Men-Li et lui dit sans politesse:
--Vous êtes des comédiens, n'est-ce pas? Et c'est toi qui remplis, parce que tu n'a pas de moustaches, le rôle de la belle Siao-Man dans la comédie intitulée _la Servante malicieuse?_ Il faut me dire dans quelle pagode vous donnerez des représentations, afin que j'aille voir si tu ressembles à une femme quand tu as une tunique longue et de très-petits pieds. Au surplus, dit la vieille, tu fais un métier qui n'est pas honorable.
Yo-Men-Li, en rougissant, détourna la tête.
--Des comédiens? cria un marchand de dîners qui haranguait devant sa porte un groupe de mangeurs attablés. Tu te trompes, vénérable mère! Ce sont certainement des voleurs qui, chassés de quelque province, viennent exercer leur métier dans la grande Capitale; et, de leur arrivée, il ne résultera rien de bon ni pour nous ni pour eux. Je me souviens d'un criminel qui est passé devant ma porte, il y a peu de jours, entre quatre bourreaux, et dont la tête, le lendemain, était pendue dans une cage d'osier au-dessus justement du quartier de mouton que vous mangez en ce moment, mes hôtes. Eh bien! celui-ci, ajouta le marchand de dîners en désignant Ta-Kiang, ressemble à l'homme qui a été décapité: avec même visage, il aura même sort.
Ko-Li-Tsin, précipitamment, saisit son encrier, l'ouvrit, y trempa son pinceau, et dans le coin déroulé d'une feuille en fibrine de nélumbo, traça quelques caractères.
--Qu'écris-tu là? demanda Yo-Men-Li.
--L'ordre, dit Ko-Li-Tsin, de faire donner cent coups de bambou à ce bavard lorsque Ta-Kiang, empereur, sera assis dans la salle du Repas Auguste, entre Yo-Men-Li, sa première épouse, et Ko-Li-Tsin, son premier mandarin.
Cependant le soir montait. L'obscurité et le silence s'établissaient dans les rues. Au loin le bourdonnement du gong ordonnait la fermeture des portes. Les veilleurs de nuit commençaient à rôder, portant des lanternes à leurs ceintures et faisant s'entre-choquer de petites plaques de bois pour mettre les voleurs en fuite et tranquilliser les honnêtes gens. Quelques passants attardés regagnaient à la hâte les ruelles transversales, déjà closes de barrières à claire-voie, échangeaient à voix basse deux ou trois paroles avec le Ti-Pao, gardien du quartier, puis longeaient les murs noirs; et l'on entendait leurs semelles claquer sur les dalles.
--Ces gens-là vont souper, dit Ko-Li-Tsin. Mon estomac entre en révolte. Il me rappelle, comme si je ne m'en souvenais pas, que l'heure du repas du soir est depuis longtemps passée. Que puis-je lui répondre? Absolument rien. Ta-Kiang se nourrit d'ambition et Yo-Men-Li d'extase; mais ces régimes sont peu substantiels.
--Toi qui as habité Pey-Tsin, ne pourrais-tu pas nous conduire dans quelque auberge? demanda Yo-Men-Li.
--Et où donc penses-tu que je vous conduise? s'écria le poëte, stupéfait qu'on pût lui attribuer d'autre dessein que d'obtenir un bon gîte après un bon repas. Quand nous aurons franchi la Porte de l'Aurore, qui de la Cité Chinoise donne entrée dans la Cité Tartare, tu ne tarderas pas à voir briller les grandes lanternes dont se décore l'auberge de Toutes les Vertus, où Kong-Pang-Tcha, qui achète cher, vend à bon marché.
Ko-Li-Tsin se tut un instant; puis, les yeux à demi fermés, et caressant par moments de la langue les deux ou trois poils blonds de sa lèvre supérieure:
--Combien de fois, reprit-il en se parlant à lui-même, combien de fois, sous l'auvent de la galerie extérieure, Kong-Pang-Tcha m'a versé dans de petites tasses enveloppées de paille de riz le thé des premières pousses ou le Pi-kao à pointes blanches ou la Rosée d'automne de la dernière récolte! Je connais le portail et la première cour toujours pleine d'une odeur charmante de fricassées et de rôtis, qui souhaite la bienvenue à l'appétit des arrivants; je sais en quel coin de cette cour s'ouvre la citerne où des domestiques viennent incessamment puiser de l'eau dans de grands seaux d'osier, et je me rappelle les auges de bois, accrochées aux murs, que chaque voyageur remplit d'avoine et de paille hachée pour son cheval ou pour sa mule. Mais je me rappelle bien mieux la salle où l'on s'assied devant des tables délicieusement odorantes de viandes et de poissons. Réminiscences savoureuses! quels repas! Les pâtés, les volailles succèdent sans relâche aux confitures, aux gâteaux, aux pistaches, aux noisettes sèches, et le tiède vin de riz frissonne clairement dans les tasses. On boit, on fume, on chante. Toute l'auberge est pleine de joie et de vie. Des coulis entrent, sortent, se culbutent, se querellent, jettent des paquets, réclament de l'argent. Les voyageurs appellent, s'informent et s'irritent. On voit s'engouffrer sous la grande porte des chaises à porteurs que des chariots renversent, des chameaux, des mulets, des ânes. Injures, piétinements, coups de fouet jaillissent et se croisent. Des mendiants qui se sont insinués dans la cour glapissent aigrement leurs infirmités douteuses. Le seigneur Kong-Pang-Tcha, parmi le tumulte, vocifère des ordres que ses serviteurs répètent en hurlant; de jeunes garçons chantent sur un ton aigu le compte des voyageurs prêts à partir; et, en même temps, tous les chiens du voisinage s'imaginent qu'il est de leur devoir d'aboyer à perdre haleine; de sorte que, tout en mangeant, fût-on morose comme les pénitents qui se macèrent dans la Vallée du Daim Blanc, on se sent pris d'un rire inextinguible. Puis, le soir vient, les bruits s'apaisent, les voyageurs se retirent dans les appartements supérieurs. Là des matelas profonds reçoivent les corps fatigués, et l'obscurité des songes est doucement illuminée par la blancheur des lanternes suspendues au plafond des chambres paisibles. Quelquefois, il est vrai, les dormeurs sont éveillés en sursaut par un formidable tapage: toutes les montures, libres la nuit dans la première cour, se battent, se mordent, piaffent, hennissent, braient intolérablement. Mais il est un moyen de réduire au silence la plus bavarde bête: on prend une planchette de bois et une corde, on relève la queue de l'âne ou du cheval criard, on la lie à la planchette, puis on attache solidement celle-ci à la croupe de l'animal; ainsi forcé de tenir sa queue en l'air et privé de la faculté d'accompagner de gestes aimables ses bruyants discours, le plus obstiné tapageur se résigne à se taire et laisse dormir son maître dans l'auberge de Kong-Pang-Tcha. Ah! belle auberge! chère auberge! ne verrai-je pas bientôt luire les douze lanternes en papier peint de ta porte hospitalière! Un, deux, trois, quatre, ajouta Ko-Li-Tsin, obéissant encore à sa manie invétérée,
Comme l'amoureux absent désire entendre la voix délicate de sa bien-aimée, mon oreille aspire à ta voix rauque, ô Kong-Pang-Tcha!
Le cœur de celle qu'on aime ressemble au foyer bien flambant de l'hôtellerie où le voyageur se chauffe et reprend des forces.
Mais la femme perd sa beauté; le feu s'éteint; le voyageur s'égare en des sentiers couverts de neige.
Kong-Pang-Tcha va fermer sa porte; le dîner sèche sur la cendre des fourneaux, et Ko-Li-Tsin, affamé, erre encore par les chemins.
Les trois aventuriers avaient franchi la Porte de l'Aurore; maintenant ils remontaient vers le Nord la longue Avenue de l'Est, et ils allaient dans peu d'instants atteindre la rue transversale où est située l'auberge de Toutes les Vertus. Mais Ko-Li-Tsin, plus prudent qu'affamé, pensa: «Il serait périlleux d'arriver chez Kong-Pang-Tcha avant que les lanternes soient éteintes, car l'ombre miraculeuse qui suit les pas de Ta-Kiang pourrait se montrer à des personnes indiscrètes. Je sais bien que d'ordinaire les Pou-Sahs réservent les visions sacrées aux yeux seuls qui en sont dignes; néanmoins il ne faut pas s'exposer inutilement à un péril, même douteux.» Et Ko-Li-Tsin dit à son cheval: «Là! là! par pitié pour les reins de ton maître, garde une allure modérée.» Mais tout à coup, au moment même où il sacrifiait sa juste impatience d'un repas et d'un lit aux intérêts de son maître, d'éblouissantes lumières éclatèrent, multicolores, à deux ou trois cents pas devant lui.
--Oh! dit Yo-Men-Li, qu'est-ce que cette foule pompeuse et chargée de tant de belles lanternes?
--C'est sans doute, dit Ko-Li-Tsin, le cortége d'un mariage, car je vois des hommes à cheval, de grandes tables où s'amoncèlent de somptueux costumes, des chaises à porteurs et d'innombrables musiciens. Voici des lanternes, ajouta-t-il en soi-même, autrement dangereuses que les deux ou trois lampions fumeux de Kong-Pang-Tcha. Il est vrai que le cortége, sorti d'une petite rue, remonte, comme nous, l'Avenue de l'Est; mais il s'éloigne si lentement que nous ne manquerons pas de le rejoindre, avec quelque prudence que je modère l'allure de nos chevaux. Ceci est grave. Que faire?
Ko-Li-Tsin songea un instant, puis, se tournant vers Ta-Kiang:
--Maître glorieux, dit-il, je crains de m'être égaré; car depuis cinq années je ne suis pas venu dans la Capitale du Nord. Si tu le permets, j'irai seul à la recherche d'une auberge, tandis que tu m'attendras avec Yo-Men-Li sous le portique obscur de ce monument, qui est, je crois, la Pagode de Kouan-Chi-In.
--J'y consens, dit Ta-Kiang en se dirigeant, suivi de Yo-Men-Li, vers l'ouverture qu'avait désignée Ko-Li-Tsin. Et celui-ci, satisfait, s'éloigna vivement en pensant: Quand le cortége aura disparu je reviendrai et je leur dirai: «Allons, j'ai trouvé l'auberge.»
Ta-Kiang et Yo-Men-Li, sous le portique, dans l'ombre, se tenaient immobiles. Le lieu était noir. La jeune fille aurait eu peur si elle avait osé. Elle s'efforça de voir autour d'elle. Elle distingua un grand mur que dépassaient de sombres arbres emplis de frémissements indécis et de bruits éteints. Il lui sembla que ce mur était hostile et plein d'embûches. Si elle n'avait craint de s'exposer à quelque dure réponse, elle aurait dit à Ta-Kiang: «Allons-nous-en!» Tout à coup elle jeta un cri parce qu'un homme était sorti du mur.
--Ah! qui vient là? dit-elle.
--Un chien, je pense, dit Ta-Kiang. Non, ajouta-t-il, c'est un homme, et en voici un autre.
--Un autre encore! cria douloureusement Yo-Men-Li.
Bientôt douze hommes, sortis du mur, les enveloppèrent. Les uns saisirent Ta-Kiang, les autres Yo-Men-Li. Ils les arrachèrent de leurs selles, les lièrent de cordes et les emportèrent dans la nuit, tandis que Yo-Men-Li poussait de grands sanglots, et que Ta-Kiang, farouche, hurlait: «Je ferai pendre ces hommes!»
CHAPITRE IV
LA SECTE DU LYS BLEU
Lorsque les sabres sont couverts de rouille et que les bêches sont brillantes;
Lorsque les greniers sont pleins et que les prisons sont vides;
Lorsque les boulangers vont en chaise à porteurs et les médecins à pied;
Quand les degrés des pagodes sont usés et les cours des tribunaux couvertes d'herbe,
L'empire est bien gouverné.
La quinzième année du glorieux règne de Kang-Si, second empereur de la dynastie tartare des Tsings, la troisième nuit de la dixième lune, il y avait une assemblée mystérieuse dans la Pagode de Kouan-Chi-In.
Ce temple est vaste. Plafond, sol et murs sont de marbre. Sous le miroitement des pierreries incrustées, sous l'éclat pâle des émaux bleus, entre des Pou-Sahs dorés accroupis dans des niches pavées de turquoise, se dressent, gigantesques, sur quatre piédestaux de bronze, les statues de cuivre des quatre gardiens de Fô; celle-ci est armée d'un glaive, celle-là porte une guitare; la troisième s'abrite sous un large parasol; la quatrième serre la gorge d'un serpent; au milieu d'elles, Fô, d'argent, resplendit, avec un soleil sur la poitrine, entre deux Génies de porphyre couchés, l'un sur un lion, l'autre sur un éléphant, et, derrière lui, dominant toutes les statues, en or, s'élève Kouan-Chi-In, la déesse miséricordieuse, qui chevauche un tigre de jade.
Or, cette nuit, de nombreux personnages, en divers groupes, emplissaient la pagode. D'un côté, sous les vives lumières des lanternes, brillaient des hommes aux costumes somptueux, qui étaient de grands dignitaires de l'empire; les uns appartenaient à la Cour des Rites; d'autres semblaient venir de la Forêt des Mille Pinceaux; plusieurs étaient des Chefs de Troupe; un seul faisait partie du Conseil impérial. Il portait le Dragon à Cinq Griffes brodé sur sa robe couleur d'or. A droite se mouvait tumultueusement un flot d'individus se rattachant aux castes inférieures des Cent Familles. Enfin, devant la statue de Fô, trente bonzes, la tête entièrement rasée, enveloppés de robes noires, longues, aux manches pendantes, se tenaient agenouillés, et, parmi eux, le Grand Bonze, très-vieux, aux cheveux longs, le front orné d'un croissant dentelé, le cou chargé d'un grand collier de perles qui tombait jusqu'au ventre, se dressait dans une longue robe blanche, et, levant la face vers Kouan-Chi-In, étendait les bras.
Chacun des assistants, sur sa manche ou sur sa calotte, portait l'image d'un Lys Bleu.
Le Grand Bonze, d'abord, pria, puis frappa les dalles de son front, et, se retournant vers l'assemblée, il dit:
«Honorables assistants, nous nous sommes réunis dans un but grave et saint sous le dôme de la Pagode de Kouan-Chi-In. Pendant qu'il en est temps encore nous voulons guérir le peuple malgré lui, et par tous les moyens permis ou défendus, de la déplorable maladie qui le ronge et l'enveloppe; je veux dire de l'indifférence tranquille que lui communique l'empereur Kang-Si, le plus tolérant et le plus pacifique des maîtres. Sans colère contre les crimes, sans respect pour les institutions, Kang-Si adoucit les lois, recule devant la nécessité des châtiments, excuse la négligence des rites, autorise les insultes aux antiques coutumes, et déjà l'exemple salutaire des supplices a presque entièrement disparu de la Grande Capitale. Les Cent Familles tombent dans un engourdissement funeste et la Patrie du Milieu s'endort dans une paix détestable. D'ailleurs Kang-Si n'est point, comme les empereurs de la dynastie des Mings, le père et la mère de ses sujets: le roi tartare Tien-Tsong, mort au milieu de ses triomphes, légua l'empire conquis à son jeune fils, Choun-Tchi, qui fut le père de Kang-Si; Kang-Si donc est Tartare; l'impératrice a des pieds de servante; et il est impossible que les Chinois soient les fils de Kang-Si. Le peuple, il est vrai, se réjouit de ce que son père n'est pas de sa famille, comme des enfants confiés à la surveillance distraite d'un étranger s'estiment d'abord heureux de n'être plus sous le regard sévère et pénétrant du père; mais nous dirons au peuple: «Tu as tort de te réjouir», et le peuple reconnaîtra qu'il a tort. Cependant si Kang-Si, vil Tartare, s'était borné à laisser tomber en désuétude les règles sublimes de la civilisation chinoise, je me serais borné moi-même à éveiller contre lui la colère des justes Pou-Sahs, et je ne me serais pas mis à la tête de la révolte; mais, parmi les institutions ébranlées, la religion, plus dangereusement que toute autre, est atteinte. Kang-Si ne s'inquiète pas du culte sacré; les dieux sans doute lui paraissent inutiles; il est incrédule aux présages, peu soucieux des prescriptions religieuses; durant la dernière éclipse il s'est dispensé du jeûne et n'a point visité les pagodes. Des prêtres chrétiens, venus du Pays des Plantes sans Fleurs ou de la Reine des Fleurs de l'Ouest, circulent et blasphèment librement dans la Patrie du Milieu; Pey-Tsin leur est ouvert, leurs pagodes s'élèvent à quelques pas de nos pagodes; l'empereur en a même laissé pénétrer quelques-uns dans l'enceinte interdite de la Ville Rouge, et jusque dans les chambres augustes de son palais. L'an dernier, nouvelle et cette fois intolérable insulte aux vrais Pou-Sahs et aux usages immémoriaux de la Nation Unique, un prêtre européen a été attaché avec le titre d'interprète à l'ambassade envoyée sur la frontière de la Patrie des Russes; car Kang-Si préférait aux purs Lao-Tsés, instruits dans la crainte des divinités éternelles, ce prêtre vil, dont le dieu est mort!
Il y eut un frémissement indigné parmi les assistants; seul le mandarin qui portait le Dragon à Cinq Griffes brodé sur sa robe couleur d'or, secoua la tête et rit.
--Que chacun de vous à son tour exprime d'une voix ferme les crimes qu'il impute à Kang-Si, continua le Grand Bonze. Moi, j'ai dit.
Le personnage qui avait ri s'avança de quelques pas et parla ainsi d'une voix hautaine:
--Ce que vient de dire le Grand Bonze contre l'usurpateur tartare m'est tout à fait indifférent. Que le Fils du Ciel gouverne bien ou mal la Patrie du Milieu, qu'il honore ou méprise les Lao-Tsés, cela m'inquiète peu. J'ai contre le maître une haine violente, spéciale; c'est pourquoi j'ai voulu m'unir à vos complots confus et souterrains. J'aiderai de toute ma puissance et de toute ma richesse à la chute de Kang-Si. Membre du Conseil Mystérieux et Chef de la Table Auguste, je vous livrerai sa personne; si vous êtes pauvre je soudoierai des assassins, et, s'il le faut, je lui arracherai moi-même le fouet du commandement et la vie, dussé-je être écrasé sous le renversement de son trône; car je le hais. Mais pourquoi je le hais, nul n'a le droit, Grand Bonze, de le savoir.
Le Chef de la Table Auguste cessa de parler. Un membre de la Cour des Rites sortit du groupe de ses collègues, et dit avec gravité:
--Il est d'usage ancien que le Fils du Ciel ne choisisse un ministre ou n'élise un gouverneur sans les approbations des Lettrés et des Censeurs; or, sans en faire part aux Censeurs ni aux Lettrés, Kang-Si vient de nommer un gouverneur dans la province de Fô-Kiang. Cette irrévérence nous a choqués et nous irrite contre l'usurpateur tartare.
--Nous, cria un des Chefs de Troupes,--et sa voix hardie fit frémir le papier huilé des lanternes,--nous voulons des guerres et des siéges! Ce n'est pas la rouille, c'est le sang qui doit rougir nos fers glorieux. Or Kang-Si, maintenant, est pacifique. Que les Pou-Sahs de la mort enveloppent Kang-Si, qui ne fait pas se tremper dans le sang les glaives magnanimes des guerriers!
Jeune encore, un lettré de la Forêt des Mille Pinceaux salua l'assemblée d'un mouvement bien rhythmé, remua sa tête avec élégance d'une épaule à l'autre, et, revêtant de termes nobles ses judicieuses pensées: