Part 19
--Ne parle pas de mourir! dit Tsi-Tsi-Ka en souriant; j'apporte la vie.
--Tu es ma vie en effet! dit le poëte. Depuis que je t'ai vue à travers le papier de ta fenêtre, je n'ai d'autre soleil que ta face; mon cœur n'a d'amour que pour toi; et je vais emporter ton seul souvenir au pays des nuages!
--Non! non! tu ne partiras pas, s'écria la jeune fille. L'empereur m'envoie vers toi. Je te dispense des rites, m'a-t-il dit, oublie les convenances, je veux que sa grâce lui soit annoncée par une bouche chérie, par la bouche de son épouse. Va donc vers ce jeune mandarin, vers ce Grand Cèdre de la Forêt des Mille Pinceaux, et dis-lui qu'il t'a gagnée et que te voilà.
--Est-ce possible! s'écria le poëte, tu es ma femme et je puis porter un tel bonheur? Vois, mes mains tremblent, mes yeux sont pleins de larmes, mon cœur m'étouffe. Il a dit cela? C'est moi qui suis ton époux! Oh! que je t'aime, Tsi-Tsi-Ka! ne m'oublie jamais, reste fidèle à ma mémoire, ô tendre veuve, et remercie le seigneur Lou de sa grande clémence!
--L'empereur? Viens le remercier avec moi; il t'attend, il te fait un des plus grands de l'Empire.
--Je ne puis aller vers lui, douce amie; mais mon épouse adorée parlera pour moi.
--Pourquoi ne peux-tu pas venir?
--Parce qu'il faut que je meure.
--Mourir! mourir! Pourquoi, puisque tu as ta grâce?
--Parce que mes amis sont partis. Je tarde beaucoup, il faudra que je me hâte pour les rejoindre.
--C'est donc ainsi que tu m'aimes! s'écria Tsi-Tsi-Ka.
--Oui! dit Ko-Li-Tsin, je t'aime assez pour ne pas vouloir te donner un époux lâche et déshonoré. Je meurs pour que tu sois une veuve glorieuse; mais je ne partirai pas sans écrire pour toi le poëme par lequel je t'ai conquise.
Et, pendant que Tsi-Tsi-Ka fondait en larmes, Ko-Li-Tsin, le front calme, les yeux brillants, trempa son doigt dans le sang encore chaud des rebelles et traça de gros caractères rouges sur la façade blanche d'une maison voisine:
«O TRISTES ENFANTS DE LA VIEILLE PATRIE! VOICI QUE NOTRE FACE EST DANS L'OMBRE ET QUE NOS YEUX NE RÉFLÉCHISSENT PLUS AUCUNE LUEUR. POURTANT NOTRE DOS EST ILLUMINÉ DU REFLET BRILLANT DES SPLENDEURS ANCIENNES, CES SOLEILS SUR L'HORIZON.
»NOUS SOMMES PLUS DÉSOLÉS QUE L'OISEAU YOUEN SÉPARÉ DE L'OISEAU YANG. NOUS SOMMES DOMPTÉS. ON NOUS A DÉROBÉ NOTRE GLOIRE, NOTRE FIERTÉ, NOTRE PUISSANCE. O LÉGISLATEURS! O AIEUX! NE RENIEZ PAS VOS FILS INDIGNES, CAR C'EST ENCORE LE SANG BOUILLANT AUTREFOIS AVEC ORGUEIL DANS VOS VEINES QUI, MAINTENANT, IMMOBILE DANS LES CŒURS, EST SEMBLABLE A UNE MER PRISE PAR LE FROID.
»ET VOUS, N'HUMILIEZ PAS LE PASSÉ, O HABITANTS DE L'EMPIRE UNIQUE! FAITES FONDRE VOTRE CŒUR AUX RAYONS DES ANCIENS JOURS. PRENEZ COURAGE ET FOI. SOYEZ COMME CET HOMME QUI, AYANT LAISSÉ CHOIR DANS LA MER UNE PERLE PRÉCIEUSE, VOULUT TARIR LA MER POUR RECONQUÉRIR SA PERLE. QUE TOUT CHEMIN VOUS SOIT BON S'IL CONDUIT A VOTRE BUT. SUIVEZ TOUTE INTELLIGENCE QUI, NE FUT-CE QUE PAR AMBITION, SE DIRIGE VERS L'OBJET DE VOTRE ESPOIR, COMME LE VOYAGEUR LAS, RENCONTRANT LA CHARRETTE D'UN MARCHAND QUI SE REND A LA VILLE POUR SON COMMERCE, NE DÉDAIGNE PAS DE S'ASSEOIR A COTÉ DE LUI.
»AINSI PARLE, ô CHINOIS! KO-LI-TSIN, POËTE ET GUERRIER, DE QUI LA MORT EST PEU LOINTAINE. GARDEZ-VOUS DE LAISSER ÉCHAPPER SES CONSEILS COMME LES DOIGTS LAISSENT FUIR L'EAU, MAIS QUE LE DÉSIR DE LA GLORIEUSE DÉLIVRANCE SOIT GRAVÉ DANS VOTRE ESPRIT, COMME JADIS FURENT GRAVÉS LES HAUTS FAITS DES TROIS SOUVERAINS SUR LA CARAPACE DE LA TORTUE DIVINE!»
Pendant que Ko-Li-Tsin, trempant son doigt, comme un pinceau, dans le sang des vaincus, traçait de nobles caractères sur le mur d'une maison, la foule s'était silencieusement rapprochée, et lisait. Le poëte n'avait point achevé d'écrire son premier vers, que les faces de tous les spectateurs étalèrent les signes de la plus vive admiration. «Bien! bien!» disait-on de toute part, et plus d'un, saisissant un encrier pendu à sa ceinture, se hâtait de copier sur son éventail les caractères du poëme. Au second vers l'admiration s'exalta. «Quel est cet homme-ci? cria fortement un lettré du Han-Lin-Yuè, égaré parmi la populace; quel est cet homme qui dispose si ingénieusement les sonorités des rimes les plus rares, équilibre avec tant d'habileté la force et la mollesse des rhythmes divers, emploie, à l'exclusion de tous autres, les caractères purs chers aux Sages anciens et enfin, prêt à mourir, se révèle philosophe comme Lao-Tse, poëte comme Sou-Tong-Po?» Le troisième vers, par ses comparaisons hardies, redoubla l'enthousiasme. Les soldats tartares eux-mêmes, bien qu'ignorants et vils, ne purent s'empêcher de joindre leur approbation à celle des Chinois, et quand, de sa belle écriture, Ko-Li-Tsin eut tracé le dernier vers de son poëme, tous, d'une voix haute, s'écrièrent: «Non, nous ne laisserons pas s'échapper tes conseils comme les doigts laissent fuir l'eau, et le souvenir de Ko-Li-Tsin, poëte et guerrier, est désormais gravé dans notre esprit, comme jadis furent gravés les hauts faits des trois souverains sur la carapace de la Tortue Divine!»
Ko-Li-Tsin était heureux. Il salua la foule. Il dit à Tsi-Tsi-Ka:
--Tu es la veuve d'un époux illustre.
Puis il marcha vers le bourreau.
--Mon époux! cria Tsi-Tsi-Ka, ne meurs pas!
Et la foule, tendant les bras vers le poëte, répéta:
--Ne meurs pas! ne meurs pas!
Mais Ko-Li-Tsin dit au bourreau:
--Mes amis m'attendent, hâte-toi.
Et bientôt le bourreau montra aux assistants la tête du poëte. Elle souriait.
En ce moment le soir venait. Une vapeur chaude s'élevait du carrefour. Çà et là, sur l'azur pâle du ciel, il semblait qu'on vît des éclaboussures de sang. Devant le soleil un grand nuage s'effrayait dans la lumière. Il avait la forme d'un animal ailé fait de fumée, de sang et d'or. Sinistre, il descendait au milieu d'un incendie. C'était le coucher du Dragon.
FIN
TABLE
I.--Ta-Kiang se révolte contre la Terre II.--Pey-Tsin III.--La prudence de Ko-Li-Tsin IV.--La Secte du Lys Bleu V.--Celui qui vient n'est pas celui qu'on attend VI.--Le Poisson Jaune VII.--La Ville Rouge VIII.--La main qui tient le sabre n'est pas celle qui a frappé IX.--Le bambou perce, la poix brûle et l'acier fouette X.--Les pieds du pendu XI.--Les ailes du Dragon XII.--L'Héritier du Ciel XIII.--Roses, perles, pleurs XIV.--La cigogne voyageuse XV.--Le dragon volant XVI.--Ko-Li-Tsin trouve un ami digne de lui XVII.--Le tigre de jade XVIII.--Les ânes ne savent pas s'ils portent de l'or ou du fer XIX.--Ta-Kiang se révolte contre le Ciel XX.--Les beaux chemins ne vont pas loin XXI.--La Vallée du Daim Blanc XXII.--Il en est de la Ville comme de la mer; le vent qu'il fait décide de tout XXIII.--La force tremble et l'orgueil doute XXIV.--Yo-Men-Li XXV.--Le Pou-Sah rouge XXVI.--Le Pavillon des Tulipes d'Eau XXVII.--Le Dragon Impérial XXVIII.--Kang-Si XXIX.--Le coucher du Dragon
FIN DE LA TABLE.
End of Project Gutenberg's Le Dragon Impérial, by Judith Gautier-Mendès