Le Dragon Impérial

Part 18

Chapter 183,829 wordsPublic domain

Le plus profond silence régnait dans la salle de la Paix Lumineuse. Les pierreries et l'or des costumes dardaient des lueurs fixes, car aucun mouvement ne faisait tressaillir les lumières sur les facettes ni sur les broderies. Le Fils du Ciel apparaissait comme la statue immobile d'un dieu environné de rayons. Son front était un lac glacé, calme devant le souffle de la tempête. Il ne daignait pas trembler. Il subissait la destinée tête haute. Cèdre altier dans l'orage, il attendait que la foudre tombât. Il serait brisé, non renversé. Et, comme l'empereur, les mandarins avaient la face sereine et fière. Mais la serre cruelle de l'angoisse se crispait sur tous les cœurs.

Tout à coup un bruit de pas rapides et un cliquetis de cuirasse retentirent dans le silence, et le Maître des Rites cria:

--Le grand Chef des Guerriers Tartares s'avance vers la présence auguste du Ciel.

Le Chef était sanglant et superbe; il s'agenouilla au milieu de la salle, tachant de rouge les dalles d'albâtre.

--Parle! dit Kang-Si.

--Sérénité Sublime! s'écria le guerrier d'une voix retentissante comme un chant de victoire; le Ciel triomphe! tu es glorieux! ton pied divin écrase les rebelles!

L'empereur se leva. Son visage resplendissait.

--Que Kouan-Te, le maître des batailles, soit loué! dit-il.

Et il se rassit dans sa gloire.

--Chef Illustre! ajouta-t-il, le Ciel te remercie. Quel est le premier homme de la patrie du Milieu? c'est moi. Vainqueur, sois le second.

Le guerrier frémit sous cet honneur suprême et dressa fièrement la tête, tandis que les mandarins tour à tour s'inclinaient devant lui.

--Maître du monde, reprit-il, le chef des rebelles a été pris vivant afin qu'il s'humilie devant ta splendeur; Ko-Li-Tsin, son complice, est captif comme lui, et l'on a surpris errante par la ville, une torche incendiaire à la main, la jeune fille au cœur de couleuvre qui jadis dirigea la pointe d'un sabre vers ta poitrine céleste.

Le chef fit un signe et des soldats entrèrent, poussant des prisonniers. Ils les conduisirent devant le trône et les jetèrent à genoux. D'un bond, Ta-Kiang se releva. Yo-Men-Li, qui pleurait, ne fit aucune résistance. Quant à Ko-Li-Tsin, il demeura à genoux, mais il s'assit sur les talons.

Le Fils du Ciel contempla le farouche visage du laboureur qui venait d'ébranler si terriblement la Patrie du Milieu. Tandis que Ta-Kiang, plein de mépris, détournait l'orgueil de son regard, Kang-Si admirait le rebelle au beau front.

--Ta-Kiang, dit-il après un long silence, ton ambition était démesurée: comme le Tang aux dents avides, tu voulais dévorer le Soleil; mais le Soleil resplendit plus pur que jamais et tes gencives sont meurtries. Lao-Tsée a dit judicieusement: «Plus l'on tombe de haut, plus grande est la chute.» Tu es précipité des sommets du Ciel. O laboureur à la grande folie! tu tombes à terre aux pieds de ton vainqueur.

--Mon vainqueur, ce n'est pas toi, dit Ta-Kiang d'une voix hautaine. J'ai été trahi par les Dieux, par les lâches Dieux exécrés.

Le Fils du Ciel détourna du rebelle son visage obscurci et l'abaissa vers Yo-Men-Li en pleurs.

--Jeune fille, dit-il, faible enfant qui voulais lutter contre des géants, quel Pou-Sah t'a ordonné d'exposer ta jeunesse à la colère des châtiments et de traverser les villes, un sabre rouge à la main, ô toi qui vivais en paix dans ta cabane au toit de bambou?

--J'aime Ta-Kiang! dit-elle.

L'empereur soupira et fit signe d'éloigner Ta-Kiang et Yo-Men-Li. Puis il se tourna vers Ko-Li-Tsin qui était demeuré assis sur ses talons.

--Eh! eh! c'est toi, ami Chen-Ton? dit Kang-Si.

--Salut, seigneur Lou, répondit Ko-Li-Tsin avec politesse.

--Il faut convenir, reprit l'empereur, que j'ai fort à me louer de t'avoir tiré de l'eau.

--Sans doute, car tu as fait une bonne action.

--S'il m'en souvient, continua l'empereur, tu m'as assez hardiment menti tandis que nous buvions ensemble sur la terrasse du Bateau des Fleurs.

--Mais, dit le poëte, tu ne m'as pas, je crois, parlé avec une franchise au-dessus de tout blâme.

--Il est possible. Sache cependant que je t'avais enfin reconnu et que....

--Tu allais me faire inhumainement reconduire dans la prison d'où je sortais? Mais Ko-Li-Tsin est fils d'une Rou-Li.

Un jour deux renards se rencontrèrent sur un chemin; ils s'accostèrent selon les rites.

--Moi, dit l'un, je suis un mouton pacifique qui se promène par la prairie.

--Moi, dit l'autre, je suis une douce gazelle qui viens me désaltérer au ruisseau clair.

Mais après les salutations d'usage, s'étant regardés en face, les deux renards, l'un vers l'est, l'autre vers l'ouest, s'enfuirent épouvantés.

L'empereur ne put pas s'empêcher de sourire.

--Allons, Chen-Ton, dit-il, ton talent pour la poésie apaise ma justice et me fait oublier les crimes que tu as commis. Si tu consens à te repentir et à t'humilier devant le maître véritable, ta vie sera sauve.

--Seigneur Lou, répondit Ko-Li-Tsin, mon cœur est sensible à ta bonté, mais Meng-Tseu a dit: «Celui qui pour éviter la mort renie ses compagnons vaincus et se range de l'avis du plus fort n'est pas digne de vivre.»

--Meng-Tseu, répliqua l'empereur, a dit aussi: «Celui qui reconnaît son erreur ne s'est pas trompé.» Cependant, puisque tu ne veux pas de la vie, reste fidèle à tes compagnons. N'as-tu rien à demander avant de mourir?

--A toi, rien; mais, si tu me le permets, je parlerai à ce respectable mandarin, répondit Ko-Li-Tsin, en désignant l'ancien gouverneur de Chen-Si, devenu Chef de la Table Auguste,

--Je te le permets.

--Ne me reconnais-tu pas, illustre gouverneur? demanda le poëte.

--Je ne t'ai jamais vu, dit le mandarin avec mépris; et s'il m'était arrivé de te rencontrer, j'aurais promptement oublié ton visage.

--Il n'est pas cependant des plus désagréables, répliqua Ko-Li-Tsin, et tu t'en souviens tout aussi bien que de la promesse que tu m'as faite.

--Moi, je t'ai fait une promesse?

--Je vais venir en aide à ta mémoire paresseuse. Rappelle-toi le dîner somptueux que tu offris à plusieurs jeunes hommes dans la capitale du Chen-Si. Rappelle-toi ton serment de donner ta fille en mariage à celui qui composerait en moins de dix lunes le plus remarquable poëme philosophique ou politique. Eh bien! les dix lunes ne sont pas encore écoulées: j'ai fait un poëme qui est incontestablement admirable, et je te prie d'aller chercher ta fille, mon épouse.

--Moi, s'écria le Chef de la Table Auguste, moi je donnerais Tsi-Tsi-Ka à un misérable tel que toi! J'aimerais mieux l'étrangler de ma propre main.

--Parjure! dit Ko-Li-Tsin. Mais qu'importe! C'est en vain que tu refuses de me donner ta fille; elle est à moi, puisque je l'ai conquise; moi mort, elle sera veuve.

Et le poëte, après avoir salué poliment l'empereur, sortit de la salle au milieu d'un groupe de soldats.

Alors les mandarins, pleins de joie, s'empressèrent autour de Kang-Si; mais le Maître, rêveur sur son trône, les éloigna d'un geste.

Il resta seul. Il songea à l'empire si glorieusement conquis par son aïeul Tien-Tsong, si rapidement perdu, si soudainement recouvré. Il pensa à Ta-Kiang, ce laboureur qui avait su conduire une armée triomphante, aux mandarins flatteurs qui avaient causé tant de désastres, et il se dit: «Désormais je serai la tête et le bras. Mais, hélas! que de sang a coulé, que de sang va couler encore! Quand il neige sur le champ de bataille on ne voit plus la terre rouge ni les cadavres; que ne puis-je répandre ma clémence sur mes ennemis, comme le ciel verse la neige! »

Tandis qu'il rêvait ainsi, solitaire dans la salle où s'amassaient les ombres, une tenture se souleva derrière le trône, et l'impératrice tartare aux pieds libres, apparut gémissante et en pleurs.

La glorieuse épouse du Ciel rayonnait comme la pleine lune. Elle portait une robe de satin blanc brodée de perles fines et une tunique de brocart d'argent. Sur sa tête frissonnait une aigrette de pierreries. La pâleur de ses fins poignets se mêlait à la pureté laiteuse des bracelets de jade. Mais, quoique belle, l'impératrice pleurait, et, dans ses longs ongles limpides, elle recueillait les larmes tremblantes au bout de ses cils.

--Doux Repos de la Terre! dit l'empereur en descendant de son trône et en se dirigeant vers elle, pourquoi tes pleurs coulent-ils après la victoire?

--O Maître puissant! répondit-elle en appuyant sa tête sur l'épaule de son époux, venge le mieux aimé de mes fils!

--Le prince Ling est mort! gémit l'empereur, subitement blême.

--Non, il souffre encore. Son beau visage est meurtri et sanglant. Son souffle douloureux sonne lugubrement dans sa poitrine déchirée. Autour de lui les médecins secouent la tête.

--Oh! cria l'empereur, l'Héritier du Ciel, mon fils bien aimé, mourir! Et moi, je me croyais victorieux!

--Venge-le! dit l'impératrice. Peut-être ne partira-t-il pas pour le pays d'en haut; mais, vivant ou mort, qu'il soit vengé! Extermine entièrement toute cette armée maudite et fais subir mille supplices au chef exécrable des rebelles.

--Je le ferai, dit Kang-Si.

--Que chaque goutte du sang de ton fils soit payée d'un lac de sang! continua la Tartare.

L'empereur soupira longuement.

--Oui, dit-il. Toi cependant, mère au cœur rouge, va pleurer auprès de l'espoir déçu, secourir l'avenir qui croule, consoler le fils qui meurt avant le père.

Puis le grand empereur, plein de souci, s'éloigna pour aller se livrer, selon les rites, au jeûne et aux macérations, avant de signer les sentences de mort.

CHAPITRE XXIX

LE COUCHER DU DRAGON

La montagne engendre un volcan, et ce volcan la déchire;

L'arbre produit le ver et ce ver lui ronge la moelle:

L'homme enfante mille projets et ces projets le dévorent.

Deux lents voyageurs cheminaient vers Pey-Tsin. Sous la chaude poussière ensoleillée, par les bossèlements dangereux de la route, ils allaient, soutenant mutuellement leur faiblesse, car c'étaient deux vieillards, un homme et une femme, aux membres frissonnants, à la taille voûtée, à l'œil las. Mendiant çà et là un peu de riz, buvant aux ruisseaux, dormant sous l'auvent d'une porte ou à l'abri d'un cèdre, depuis bien des jours déjà ils avaient quitté leur cabane, lorsqu'ils arrivèrent sous le mur majestueux de la Capitale du Nord. Devant la grande ville, en face de cette splendeur tardivement apparue, leur vieillesse hagarde trembla d'admiration; tandis qu'ils franchissaient le Portail du Sud, leur sang lourd et inerte se hâtait dans leurs veines.

--D'où venez-vous? cria une sentinelle.

--Du champ de Chi-Tse-Po, répondirent-ils.

Saluant avec respect, ils entrèrent dans Pey-Tsin. La ville était tout émue encore des événements récents. Des groupes inquiets parlaient à voix basse. On voyait rôder des soldats tartares à la mine farouche. Aux fenêtres pendaient des lambeaux de bannières déchirées. Quelques maisons brûlées à moitié fumaient çà et là. Les deux voyageurs, éblouis, hésitaient devant les larges avenues, ne sachant vers quel point se diriger; timidement ils accostèrent un passant.

--C'est aujourd'hui, dirent-ils, qu'on proclame chef de l'Empire Ta-Kiang, le glorieux laboureux. Indique-nous le chemin pour parvenir jusqu'à lui.

--Ah! ah! répondit le passant avec un mauvais sourire, Ta-Kiang? Suivez cette multitude d'hommes et de femmes qui se hâtent vers la Porte de l'Aurore, et vous ne manquerez pas de voir Ta-Kiang, bonnes gens.

Les deux vieillards se mêlèrent à la foule tumultueuse qui remontait l'Avenue du Centre et gagnèrent avec elle un grand carrefour situé au centre de la Cité Tartare.

Là, depuis le lever du soleil, le bourreau ouvrait et repliait le bras, des vivants faisant des morts. Des monticules formés de corps sanglants et des monceaux de têtes grimaçantes bosselaient lugubrement la place.

Kang-Si, l'empereur magnanime, avait offert la vie aux vaincus qui voudraient lui rendre hommage, mais beaucoup refusèrent de se soumettre: on voyait tomber les têtes hautaines qui n'avaient pas voulu se courber.

Debout au milieu du carrefour, entre ses deux aides, le bourreau portait une robe jaune sous un tablier de cuir jaune; le fourreau de son glaive était de brocart d'or, et sur sa tête chantait une cage au treillis clair pleine d'oiseaux prisonniers. Les rebelles, autour de lui, attendaient les mains liées derrière le dos, une petite plaque de bois entre les dents afin qu'ils ne pussent blasphémer l'empereur. Ils étaient rangés en bon ordre et demeuraient indifférents, tandis que, derrière eux, la foule avide et cruelle ondulait en bourdonnant. Çà et là un Tartare à l'uniforme glorieux, la pique au poing, se tenait immobile sur son cheval. Entre les dalles le sang formait des ruisseaux, des fleuves, des lacs où le ciel se reflétait, rouge.

Une à une les victimes venaient s'agenouiller devant le bourreau, qui, saisissant leurs longues nattes, les décapitait d'un seul coup du glaive fatal appuyé extérieurement à son avant-bras. Puis il lançait au loin les têtes sanglantes, dont les lèvres, subitement tendues sur les dents crispaient un rire atroce. Des flots de sang clair s'élançant sur le sol refoulaient les larges flaques qui s'en allaient ruisseler entre les jambes des rebelles, et quelquefois atteignaient la foule, de sorte que plus d'un spectateur, baissant les yeux, voyait que ses larges semelles blanches étaient devenues toutes rouges.

Dans un angle du carrefour, entre Ko-Li-Tsin et Yo-Men-Li, le laboureur Ta-Kiang était assis sur une pierre. Farouche et superbe encore, il semblait un tyran sanguinaire qui assiste à un carnage ordonné par lui. Cependant c'était sa gloire qu'il voyait crouler, c'était son armée qu'on égorgeait sous ses yeux, et lui-même, un supplice honteux l'attendait.

Ta-Kiang, Ko-Li-Tsin et Yo-Men-Li, étant les plus coupables, devaient mourir après leurs complices. Comme la goutte après la goutte dans une horloge à eau, chaque tête, en tombant, comptait une minute de leur heure dernière.

Yo-Men-Li était affaissée sur les dalles, aux pieds de Ta-Kiang, et levait vers lui de grands yeux désolés. De temps en temps, avec la régularité du flux et du reflux d'une mer, un flot de sang venait mouiller les pieds et souiller la robe de la jeune fille; mais elle n'y prenait point garde. Elle n'avait point le temps de prendre garde à cela. Elle ne songeait pas non plus que bientôt son tour viendrait, qu'il lui faudrait s'agenouiller devant le bourreau hideux, qu'elle sentirait la tiédeur du glaive ruisselant sur son cou pur comme le jade, que sa jolie tête tomberait et irait se mêler aux têtes fauves des soldats, ni qu'elle était une faible enfant irresponsable de ses actions, ni qu'elle avait seize ans et que la vie souriait. Ta-Kiang était vaincu: pour elle, le ciel venait de s'effondrer. Il faisait noir. Quelqu'un avait soufflé le soleil.

Ko-Li-Tsin, debout, s'adossait à un poteau doré qui élevait au-dessus des maisons la bannière impériale; il parlait à Ta-Kiang, qui ne l'écoutait pas.

--Te souviens-tu, disait-il, du champ de Chi-Tse-Po? le premier jour où je t'ai parlé, j'étais au pied d'un arbre, comme je suis au pied de ce poteau. Tu t'es dressé superbe, avec l'avenir dans tes yeux, et tu es parti; je t'ai suivi. Yo-Men-Li aussi t'a suivi. Mais la foudre que tu portais a éclaté entre tes mains, et voici la fin. Ta pensée était trop sublime, ta tête était trop fière, trop haute; ce glaive va tout niveler. Tu tombes. Mais quel ébranlement cause ta chute! L'empire palpite, le Tartare lui-même a frémi. Un sillon glorieux brille où tu as passé. Le champ de Chi-Tse-Po était bien nommé le Champ du Lion, il semble qu'on avait prévu sa destinée. Un lion en effet s'en est élancé; dans ses mâchoires terribles il brisait le joug des opprimés. Il leur disait: «Étant les loups, pourquoi tremblez-vous comme des moutons? Étant les maîtres, pourquoi vous faites-vous serviteurs? Pourquoi, étant Chinois, êtes-vous Tartares?» Et ceux qu'il avait délivrés couraient derrière lui en cortége triomphal. Il a traversé la Patrie du Milieu. Il est venu jusqu'au cœur du monde. Tandis qu'il avançait, l'usurpateur devenait blême et s'efforçait de tenir plus solidement dans sa main tremblante le jouet de jade du commandement. Et le Lion de Chi-Tse-Po n'a pas été vaincu par un homme. Il était trop fort, trop beau, trop puissant; il faisait peur aux plus formidables. Un Pou-Sah seul a pu le renverser. Maintenant le peuple qui l'acclamait courbe la tête; les bouches se taisent. Mais les cœurs murmurent, et bientôt on cherchera les traces du Grand Laboureur. On dira: «Voici d'où il est parti, voilà par où il a passé. Là il y avait une ville, ici un peuple; la ville est détruite, le peuple a disparu; Ta-Kiang a écrasé l'une et égorgé l'autre. Pourquoi? parce qu'au-dessus de la ville flottait la bannière jaune, et que le peuple était composé de Tartares, de Man-Kous ou de Men-Tchous.» On se remémorera ses paroles et on dira avec lui: «Dans notre propre palais nous couchons à l'écurie, tandis qu'un étranger dort dans notre lit somptueux; au lieu de l'étrangler et de jeter son cadavre aux chiens, nous tremblons sur la paille entre les jambes de ses chevaux. Nous sommes dépouillés, bafoués, méprisés; on nous refuse les hautes fonctions de l'État, on vole notre argent et l'on nous dédaigne. Si un Tartare prend pour femme légitime une Chinoise, il est aussitôt destitué de ses grades, ruiné, déshonoré, comme s'il s'était allié à une famille criminelle. Enfin, nous qui sommes les maîtres, nous ployons les reins, nous courbons la tête et nous disons: Bien! bien! à tout cela.» Et vous tous qui répéterez ces paroles de Ta-Kiang, vous secouerez votre front, vous dresserez votre taille, et, croisant les bras, vous regarderez l'ennemi en face. Si vous êtes vaincus, d'autres se relèveront après vous et lutteront encore. Le talon qui vous écrasera se sentira mordu, dévoré, rongé, et, un jour, c'est vous qui écraserez le crâne de l'intrus, et vous redeviendrez fiers, nobles, puissants, vous redeviendrez Chinois. Vous pourrez appeler votre empereur Père, il sera de votre famille; la tête sera d'accord avec le cœur, et, vous souvenant du passé, vous prendrez pour dieu Ta-Kiang le laboureur!

Ko-Li-Tsin parlait à voix haute. Autour de lui le peuple applaudissait sourdement; chacun poussait le coude à son voisin ou faisait un signe de tête approbatif, mais n'osait exprimer hardiment ses sympathies; car les soldats tartares étaient là. Puis, vers le milieu du jour, trois chaises à porteur somptueuses étaient venues se placer non loin des principaux rebelles; elles avaient des draperies de satin jaune; elles venaient donc de la Ville Impériale; et l'on se disait à voix basse: «Est-ce que le Fils du Ciel a voulu assister à la mort de ses ennemis?» Aucune de ces chaises ne s'était ouverte, aucun rideau ne s'était écarté, mais on prévoyait des fentes dans l'étoffe et derrière ces fentes, des yeux.

Cependant les exécutions étaient sur le point d'être terminées. Les monceaux de cadavres grossissaient, tandis que le nombre des rebelles diminuait. Bientôt ils ne furent plus que cent, et bientôt plus que dix. Le soleil descendait vers l'horizon. Enfin la dernière tête roula dans un lac rouge qui fumait, et les deux aides du bourreau s'avancèrent vers Ta-Kiang. Alors on vit s'agiter les rideaux d'une des chaises à porteurs; une main les entr'ouvrit et fit un signe. Deux soldats tartares s'approchèrent de Ta-Kiang et l'amenèrent devant la portière de la chaise. Les tentures s'écartèrent tout à fait et l'on vit apparaître un homme gravé entièrement vêtu de rouge, qui était le Chef des Eunuques.

--Écoute, dit-il, voici les paroles mêmes du Fils du Ciel, de l'Unique Sublimité: Tu as, plus cruel que les tigres, tué des milliers d'hommes, égorgé des femmes, brûlé des villes; tu as bouleversé l'Empire pacifique, semé partout la ruine et le désastre; sacrilége enfin, tu osas t'attaquer au Ciel même. Mais, sans le savoir, tu chevauchais le Dragon; il t'entraînait irrésistiblement; les Pou-Sahs du mal te dirigeaient et te commandaient. Toi, fatal, tu n'étais qu'un jouet dans leurs mains. C'est pourquoi je te dis: Abjure ton ambition, rends hommage au légitime Fils du Ciel et sa clémence rayonnera sur toi.

Ta-Kiang crispa dédaigneusement la bouche.

--Si j'avais été vainqueur, dit-il, j'aurais étranglé Kang-Si de mes propres mains. Ta-Kiang n'accepte rien des hommes.

Les rideaux retombèrent. La chaise s'éloigna. Les deux aides du bourreau entraînèrent Ta-Kiang au milieu du carrefour, et la foule se rapprocha, chuchotant: «C'est le tour du chef des rebelles.»

--Agenouille-toi, dirent les aides.

Mais Ta-Kiang les repoussa et redressa si fièrement sa taille que le bourreau fut contraint de se hausser pour saisir la natte du patient.

--Ne me touche pas, homme immonde, cria Ta-Kiang, en saisissant le glaive.

Et lui-même, d'un seul coup, fut son propre exécuteur.

Yo-Men-Li poussa un désespéré soupir; mais Ko-Li-Tsin criait:

--L'empereur de la Chine est mort! glorieusement! sur le champ de bataille! et le Dragon l'emporte au pays d'en haut!

En ce moment deux vieillards, un homme et une femme, blêmes, mornes, tremblants, s'avancèrent vers le cadavre de Ta-Kiang. Ils tordaient leurs bras en silence. Des larmes glissaient sur leur visage dans le sillon des rides. Ils se penchèrent péniblement vers la tête du laboureur, dont le regard mort était terrible, et, la prenant dans leurs vieilles mains sèches et jaunies, douloureux, les yeux sanglants, ils l'emportèrent, avec effort, comme si toute leur douleur s'ajoutait au poids de ce fardeau, puis, chancelants, ils se perdirent dans la foule.

Alors une voix cria:

--Viens, jeune fille!

--Me voici, répondit Yo-Men-Li en se dirigeant vers le bourreau.

--Viens ici d'abord, reprit la même voix.

Et une main la saisit et l'entraîna vers la seconde chaise, qu'entourait une haie de serviteurs. On souleva les tentures, et l'Héritier du Ciel, horriblement blafard, se laissa voir, étendu sur des coussins.

--Yo-Men-Li! soupira-t-il avec tendresse, mon corps souffre mille tortures, mais mon cœur est plein de joie, car je t'aime, et je viens t'arracher à la mort.

--Qui es-tu? dit Yo-Men-Li d'une voix saccadée et sourde.

--Oh! s'écria le prince en mettant sa main pâle sur ses yeux, elle ne me connaît pas!

Il reprit avec douceur:

--Je suis le prince Ling, le prince Ling, que tu as fait si cruellement souffrir! Mais n'importe, il t'aime. Écoute: mon père te fait grâce, il pardonne. Tu seras ma femme. Tu seras belle, adorée, glorieuse. Tu posséderas des palais, des villes et des peuples. Tu auras des monceaux de jade clair et l'amour du plus grand des hommes, car tu seras Impératrice.

--Ta-Kiang est mort! Ta-Kiang est mort! répondit Yo-Men-Li.

Ko-Li-Tsin s'était rapproché. Il s'essuyait les yeux. Il dit:

--Accepte, petite sœur. Vois le soleil, écoute les oiseaux; tu ne dois pas mourir encore.

--Vivrais-tu, frère? cria-t-elle en s'élançant vers le bourreau.

Le prince Ling poussa un grand cri, un flot de sang lui monta aux lèvres, et, mort peut-être, il se renversa sur les coussins; car la tête de Yo-Men-Li venait de tomber. Elle était là, si blême, aux grands yeux tristes, tournés du côté où les vieillards avaient emporté la tête de Ta-Kiang.

--Allons, bourreau, cria Ko-Li-Tsin, fais vite, je m'ennuie, étant seul.

Mais quelqu'un le tira par la manche, et le conduisit à son tour vers une chaise à porteurs.

--Viens, viens, tout près, dit une voix douce, car toi seul dois me voir.

Ko-Li-Tsin passa sa tête entre les rideaux de soie; il laissa échapper une exclamation de surprise joyeuse et son cœur bondit dans sa poitrine; car c'était la fille du gouverneur de Chen-Si qui, en face de lui, rougissait faiblement sous l'ombre tendre des draperies.

--Tsi-Tsi-Ka! s'écria-t-il le visage illuminé; toi, toi, ici! Tu viens me donner une joie suprême et rendre ma mort glorieuse?