Part 16
Devant la Porte Méridionale, Ta-Kiang avait élevé sa tente, car il ne voulait entrer dans la Ville Rouge, éminence souveraine qui domine le monde, qu'au son du gong d'or, par le portail d'honneur. Autour de lui se groupait l'élite de son armée, remplissant la grande place qui précède les portiques et se répandant dans les larges rues voisines. Les soldats étaient couchés sur la terre ou assis au bord du fossé; ils n'avaient pas dressé leurs tentes parce que l'empereur leur avait dit: t Ce soir vous coucherez dans des lits somptueux.»
Quelques habitants de Pey-Tsin s'étaient mêlés aux rebelles et se disposaient à prendre part au combat; d'autres applaudissaient de loin; plusieurs attendaient la décision de la victoire avant de prendre un parti.
Ta-Kiang, sous sa tente, resplendissait. Pour la première fois son beau visage était serein et fièrement joyeux. Il avait entendu son nom retentir comme une fanfare. Pey-Tsin s'était donné à lui avec amour. Il était bien l'empereur. Toute la Patrie du Milieu, derrière lui, le glorifiait. Entre lui et son trône il n'y avait plus qu'une muraille; elle était branlante déjà et croulait. Les triomphes passés, grondant encore comme un tonnerre qui s'apaise, répondaient de la dernière victoire.
Ta-Kiang marchait lentement dans sa tente, glorieusement vêtu de jaune; il avait la tête couverte d'un casque d'or découpé à jour que surmontait une haute pointe. Il était tout armé, car il voulait combattre lui-même. Il s'appuyait de la main sur l'épaule de Ko-Li-Tsin, non moins superbe.
Le poëte n'avait plus la maigreur qui lui fut si utile le jour où il s'envola de sa prison. Ses somptueux habits, roides de broderies, s'épanouissaient largement et lui donnaient une ampleur majestueuse. Sous une coiffure guerrière son fin visage affectait des mines farouches, et il s'appuyait sur sa pique d'une façon remarquablement agressive.
--Il y a six mois, disait Ta-Kiang, que j'ai quitté le champ désormais célèbre de Chi-Tse-Po. Parti du creux humble de la vallée, j'ai atteint les pics glorieux qui retardent le lever du soleil. Pan-Kou, le premier homme, grandissait d'une coudée par jour; j'ai grandi de mille coudées par heure. Il y a six mois, j'étais le talon méprisable de la terre; je suis maintenant le front du Ciel.
--Moi, dit Ko-Li-Tsin, je n'étais alors que poëte. Aujourd'hui, après avoir fait bien des métiers, je suis poëte et guerrier. Mais quelque chose manque à ma joie. Nous étions trois en quittant le grand champ sous la lune, nous ne sommes que deux ici.
--Oui, dit l'empereur. Qui donc partit avec moi?
--Yo-Men-Li.
--J'avais oublié cette enfant maladroite. Qu'est-elle devenue?
--Je l'ignore. Elle est morte peut-être.
--Qu'importe! il ne faut pas s'inquiéter des fourmis qu'on écrase en marchant.
--Elle t'aimait, cette aimable créature, dit le poëte, attristé.
--Ne parle plus de cela, répliqua Ta-Kiang en fronçant le sourcil. Nous touchons au but. Pourquoi n'a-t-on pas encore attaqué la Ville Rouge?
Le Grand Bonze, qui se tenait immobile à l'entrée de la tente, s'avança et dit, après s'être prosterné:
--Frère Aîné du Ciel, tes guerriers étaient las. Vois d'ailleurs cette fusée devant la portière de ta tente: quand tu l'allumeras, les quatre parties de ton armée attaqueront en même temps les quatre portes de la Cité Sacrée. Mais il faut, avant le combat, rendre à Kouan-Te les honneurs convenables; tu as retardé jusqu'à ce jour la cérémonie qui lui est chère entre toutes; si tu l'omettais plus longtemps, le Pou-Sah des batailles pourrait se retirer de toi.
--Tu as bien parlé, dit Ta-Kiang, qu'on se hâte!
--As-tu choisi, Souverain Céleste, le guerrier à qui est réservé le suprême honneur? Plusieurs Chefs sont là; ils veulent supplier l'auguste maître de désigner l'un d'entre eux.
--Introduis-les, dit Ta-Kiang.
Cinq Chefs entrèrent et précipitèrent leurs fronts aux pieds de l'empereur.
--Seigneur Sublime! cria l'un, glorifie mon nom! Je n'ai jamais couché dans un lit ni bu dans une tasse, et mes deux sabres sont rivés à mes mains.
--Splendeur Éblouissante! dit un autre, choisis-moi. Le sang que ma lance a fait répandre à l'ennemi noierait toute une armée.
--Lumière Inextingible! dit le troisième, à quoi sert, si la clémence de ta justice ne me désigne pas, d'avoir déchiré du talon plus de ventres fumants qu'il n'y aura d'empereurs chers à Tié dans ta précieuse dynastie?
--Rayonnement de la Raison! dit le quatrième, j'ai pris cinq villes et ravagé dix villages, tuant les hommes, outrageant les jeunes filles; les malédictions des parents me suivent comme un essaim énorme d'oiseaux funèbres. Un jour j'ai envoyé une caisse pleine d'oreilles droites au gouverneur d'une province ennemie. Qui donc pourrait l'emporter sur moi, si ce n'est toi, ô maître?
Un seul n'avait pas parlé: c'était Gou-So-Gol. L'empereur l'aperçut et lui fit signe d'approcher.
--Vainqueur de Sian-Hoa, dit-il, tu es le plus digne; sois glorieux.
Tous les chefs alors sortirent de la tente, acclamant Gou-So-Gol et disant aux guerriers: «Voici le vainqueur choisi par le Frère Aîné du Ciel!» Et tous les guerriers devant lui frappaient du front la terre. Gou-So-Gol rayonnait. Parfois cependant, à un pli furtif de son front, on devinait qu'une pensée amère se mêlait à la joie de son triomphe.
Une heure plus tard, en face de la tente impériale, se dressait un autel de marbre rouge, sculpté et incrusté de pierreries, devant lequel on avait placé un large bassin d'or aux anses formées de dragons contournés, et derrière l'autel, sur un grand piédestal, apparaissait Kuan-Te, Pou-Sah des batailles, dont la posture menaçante, en des habits couleur de sang, brandit deux sabres teints de rouge, dont le dos est un buisson de flèches, et dont le visage effroyable, noir comme l'ébène, se hérisse de poils rouges.
Ta-Kiang songeait sur son trône. Toute l'armée était immobile et silencieuse. Une musique formidable se fit entendre; le gong ébranlait l'air de ses vibrations terribles; et, seulement quand sa voix puissante s'éteignait un peu, on entendait les sifflements des flûtes, les déchirements des trompettes et le bourdonnement des tambours.
Un cortége s'avança; il était composé des chefs de l'armée. Tous portaient au bout de longues piques des dragons, des licornes, des tigres ou des lions en carton doré. Puis Gou-So-Gol parut. Magnifiquement vêtu, il était monté sur un cheval blanc; et le Grand Bonze, à côté de lui, marchait à pied.
Dès que l'armée vit le jeune vainqueur, un immense cri triomphal s'éleva. Ta-Kiang lui-même descendit de son trône, s'avança hors de sa tente et cria:
--Gloire à toi!
Devant la statue de Kouan-Te, Gou-So-Gol mit pied à terre, et, suivi du Grand Bonze, alla vers elle. Il monta sur l'autel. Il se dressa fier, superbe, dominant la multitude et pareil à un dieu vivant. Les cris d'enthousiasme et d'admiration redoublèrent. Gou-So-Gol était enveloppé de cette caresse farouche et glorieuse. Cependant il levait les yeux vers les nuages et souriait tristement. Bientôt il s'agenouilla sur l'autel, pendant que le Grand Bonze, armé d'une longue lame, s'approchait de lui. Mais en ce moment une jeune femme vêtue d'un costume guerrier s'élança vers Gou-So-Gol et l'enlaça fortement. C'était la jeune épouse qu'il avait conquise à Sian-Hoa.
--O mon époux! s'écria-t-elle, pourquoi m'as-tu caché ta gloire? pourquoi t'es-tu enfui de moi sans m'annoncer ton triomphe? Crois-tu donc que mes yeux ne soient pas pour mes larmes une digue infranchissable? Croyais-tu que j'allais retenir le bras levé sur toi et te déshonorer à jamais? O toi que je devrais haïr et que j'aime, sache que je n'ai plus un cœur de femme, et que je t'ai pris tout ton courage!
--Oh! oui, dit Gou-So-Gol à voix basse en se relevant à demi; tu m'as pris mon courage, car mes yeux sont troublés par les larmes, car ma gorge est serrée par les sanglots. Je t'ai fuie pour ne pas me tordre de désespoir en m'arrachant de tes bras. Grands Pou-Sahs! avec quelle joie j'eusse accueilli, avant de la connaître, l'honneur envié de tous les guerriers qui m'éternise dans les mémoires! Mais maintenant je dis: Que vais-je devenir au pays d'en haut puisqu'elle n'y est pas?
--Je te rejoindrai bientôt, dit la jeune femme; après cette guerre je partirai!
--Oui, mais je pars seul. Je suis comme un enfant que sa mère abandonne sous la pluie, dans un chemin solitaire.
--Songe à la splendeur qui environnera irrévocablement ton nom! Songe aux Pou-Sahs glorieux, que désormais tu égales!
--Lorsque j'habiterai au delà des nuages, dit le guerrier, mes regards seront toujours baissés vers la terre, cherchant ta demeure.
--Ma demeure ne sera pas longtemps sur terre, dit-elle, et je succomberai bientôt, glorieuse aussi».
Elle se tourna vers l'armée et ajouta d'une voix ferme et forte;
--Puisque Gou-So-Gol part, ses guerriers restent sans chef. J'ai déjà combattu à côté de mon époux vainqueur, c'est moi qui commanderai ses guerriers.
Des cris d'approbation s'élevèrent de toutes parts et le Grand Bonze dit:
--La famille de Gou-So-Gol étant désormais sacrée, on ne doit rien lui refuser.
Cependant Gou-So-Gol arracha de sa robe le plastron où était brodée en or une face de lion et le donna à sa jeune épouse; puis, s'agenouillant de nouveau sur l'autel de marbre, il écarta ses habits et découvrit sa poitrine palpitante. Le couteau du Grand bonze scintilla un instant, s'enfonça dans le cœur du guerrier, et en ressortit terne et rouge. Le gong frémit longuement. Un jet de sang clair et bouillonnant s'élança du cœur de Gou-So-Gol et tomba avec un bruit fier dans le grand bassin placé au pied de l'autel. Les principaux guerriers s'avancèrent, tenant à la main chacun une coupe de jade; mais la jeune veuve du glorieux mort tendit la première une coupe à la fontaine écarlate et but le sang intrépide et chaud afin de conquérir le courage et la force. Les chefs burent après elle, puis l'armée défila en bon ordre devant le bassin d'or, et chaque homme trempa la pointe de son glaive dans le sang précieux de Gou-So-Gol.
--L'attaque! l'attaque! crièrent alors les soldats exaltés.
Ta-Kiang approcha de la fusée une mèche enflammée.
Mais en ce moment un mandarin parut sur le bastion qui domine la Porte Méridionale de la Ville Rouge, et, par des gestes, révéla qu'il était chargé d'un message. Ko-Li-Tsin arrêta le bras de l'empereur, et dit:
--Maître, la ville veut peut être se rendre, il faut écouter cet homme.
--Va l'entendre! dit Ta-Kiang.
Ko-Li-Tsin s'approcha de la muraille. Le mandarin et le poëte se saluèrent selon les rites.
--Qu'as-tu à nous dire? cria Ko-Li-Tsin en levant la tête.
--Je veux parler à votre chef, dit le mandarin.
Ko-Li-Tsin salua encore, et revint vers Ta-Kiang.
--Cet homme veut parler à toi-même, glorieux empereur, dit-il.
--Qu'est cet homme? dit Ta-Kiang avec courroux, un serviteur de Kang-Si? Je ne parle pas à des serviteurs. Que le chef ennemi vienne lui-même, et je consentirai peut-être à l'entendre; mais que le messager s'adresse à toi.
Le poëte retourna vers la muraille.
--Le Frère Aîné du Ciel, l'illustre empereur Ta-Kiang, dit-il, ne veut converser qu'avec ton maître. Si Kang-Si ne consent pas à venir en personne, expose à moi-même ta mission.
--Qui es-tu, pour que je daigne te parler?
--Je suis Premier Mandarin, conseiller intime du souverain, poëte de l'Empire, et, en ce moment, Chef d'Armée, dit Ko-Li-Tsin avec modestie.
--Je n'admets pas tes titres.
--J'admets les tiens, juge inique, bourreau et tortionnaire! dit Ko-Li-Tsin, reconnaissant le juge qui l'interrogea dans la Salle de la Sincérité.
--Ah! c'est toi, dit le mandarin; eh bien! écoute. Le glorieux empereur Kang-Si, seul maître du monde, consent à vous rendre un otage qui doit vous être cher et à vous laisser impunis si vous levez immédiatement le siége et abandonnez Pey-Tsin.
--Voilà une proposition! dit Ko-Li-Tsin. De quel otage est-il question?
Le mandarin attira au bord du rempart une jeune fille pâle, aux longs vêtements déchirés.
--Yo-Men-Li! s'écria le poëte.
--Si vous refusez, continua le mandarin-juge, le Fils du Ciel, qui est clément, vous rendra cette jeune fille, mais en vous la jetant du haut de ce bastion.
--Attends, dit Ko-Li-Tsin, qui sentit son cœur pâlir.
Et il courut vers la tente impériale.
--O Maître de la Terre! s'écria-t-il, Empereur sublime! ils veulent jeter Yo-Men-Li du haut des murailles si tu ne lèves le siége à l'instant! O magnanime! ne laisse pas commettre une cruauté dont la seule pensée serre le cœur et glace l'esprit.
--Parles-tu sérieusement? dit Ta-Kiang avec un sourire. Crois-tu que le respect d'une vie infime m'arrêtera un instant dans ma marche triomphale? Penses-tu que je vais quitter mon trône pour épargner Yo-Men-Li? Que m'importe cette jeune fille!
Mille guerriers sont morts pour moi sans que tu aies accompagné d'un regret leur âme glorieuse.
--C'est le sort et la gloire des guerriers de mourir violemment, dit Ko-Li-Tsin en se jetant aux pieds de l'empereur; mais les jeunes filles sont faites pour vivre aimées et pour mourir doucement. Ne laisse pas se briser le corps charmant de Yo-Men-Li sur les dalles; ne la laisse pas tuer cruellement; elle si douce, si dévouée, et qui t'adore!
--Allons, dit Ta-Kiang, annonce à l'envoyé de Kang-Si que je donne le signal de l'attaque.
Ko-Li-Tsin se releva fièrement.
--Non! s'écria-t-il, non! quand ta colère devrait me foudroyer, ô cœur plus féroce que le cœur des tigres, je n'irais pas porter cette réponse impitoyable.
Ta-Kiang regarda le poëte avec surprise.
--Il faut savoir pardonner des crimes aux bons serviteurs, dit-il.
Puis il fit signe au Grand Bonze de transmettre ses paroles.
Ko-Li-Tsin s'élança hors de la tente. Il rencontra Yu-Tchin; elle l'attendait, comme toujours.
--Viens, dit-il, viens pleurer avec moi, et apaise mon cœur, que tord le désespoir.
Et, cachant son visage dans sa main, il entraîna Yu-Tchin loin des murailles.
Cependant le Grand Bonze répétait au mandarin les paroles de l'empereur. Yo-Men-Li, d'elle-même, sans hésiter, mit le pied sur un créneau. Mais au moment où elle allait se précipiter, un cavalier resplendissant apparut derrière elle, la saisit dans ses bras, donna un coup furieux au mandarin et s'enfuit en emportant la jeune fille. Le malheureux juge perdit l'équilibre et, tombant du faîte des murailles, vint se briser le crâne sur le rebord du fossé. Au même instant une fusée rapide s'éleva dans le ciel à une hauteur prodigieuse avec un bruit retentissant, et, de quatre côtés à la fois, l'armée rebelle, ivre du sang de Gou-So-Gol, se rua sur les portes sacrées.
CHAPITRE XXVI
LE PAVILLON DES TULIPES D EAU
J'ai vu un chemin doucement obscurci par les grands arbres, un chemin bordé de buissons en fleurs.
Mes yeux ont pénétré sous l'ombre verte et se sont longuement promenés dans le. chemin.
Mais à quoi bon prendre cette route? elle ne conduit pas à la demeure de celle que j'aime.
Quand ma bien-aimée est venue au monde on a enfermé ses petits pieds dans des boîtes de fer; et ma bien-aimée ne se promène jamais dans les chemins.
Quand elle est venue au monde on a enfermé son cœur dans une boîte de fer; et celle que j'aime ne m'aimera jamais.
A travers les rangs des soldats stupéfaits, franchissant les dragons de bronze alignés à l'embouchure des rues, ensanglantant les flancs de son cheval, le prince Ling enfila les larges avenues dallées du quartier de la Force, pénétra dans le jardin impérial, s'arrêta devant un merveilleux kiosque de laque posé au milieu d'un lac clair dans une touffe multicolore de fleurs au chaud parfum et nommé le Pavillon des Tulipes d'Eau, sauta à terre, passa un pont en bois doré, et, entrant dans le pavillon, déposa Yo-Men-Li sur des coussins de satin pâle.
--Toi! toi! cria-t-il en s'agenouillant auprès d'elle, toi que j'ai tant attendue, tant pleurée, toi que j'ai si souvent enlacée dans les illusions de l'opium, toi que j'ai appelée si douloureusement dans la cruauté des nuits fiévreuses, te voilà, tu existes, tu n'étais pas une Rou-Li, une fausse apparence! Mon cœur gonflé et fier emplit ma poitrine. J'étouffe. Le bonheur me déborde. Je suis comme un lac longtemps desséché sur lequel on ouvre soudain une écluse: l'eau, trop abondante, se précipite en tumulte et bientôt envahit la plaine. Vois, je pleure, et ces larmes de joie sont un baume pour les blessures qu'ont faites à mes yeux les larmes de désespoir. Je ne te quitterai plus, je m'attacherai à toi comme le guerrier s'attache à la gloire, comme la plante est attachée à la terre. Je fleurirai sur ton cœur, je m'élèverai plus haut que les cèdres et je serai plus grand que l'empereur, mon père, afin que ma splendeur plaise à tes yeux!
Yo-Men-Li regardait le prince avec indifférence.
--Mais parle-moi, continua-t-il; parle, pendant que je baisserai les paupières pour mieux entendre ta voix. Pourquoi n'es-tu pas venue, parjure, lorsque je t'attendais si confiant? Pourquoi t'es-tu faite insaisissable pendant que je fouillais la ville, pendant que je faisais comparaître devant moi toutes les jeunes filles qui l'habitent, depuis la plus noble jusqu'à la plus humble; dis, cruelle enfant, dis, pourquoi n'es-tu pas venue?
--Tu veux le savoir? répondit Yo-Men-Li. Parce que tes soldats m'avaient prise et emprisonnée; pendant que tu me cherchais j'étais sous ton palais, dans un cachot que le jour n'a jamais vu.
--Toi! tu as souffert? s'écria le prince avec désespoir, on t'a mise dans ces affreux cachots noirs et humides, dans ces cachots qui me font triste quelquefois la nuit! Oh! quel supplice inventer pour ceux qui ont osé cela? Toi, en prison! Pendant que je me tordais de désespoir et que je m'empoisonnais lentement d'opium, tu te mourais horriblement dans l'ombre; tes beaux yeux s'agrandissaient d'effroi, ton doux visage pâlissait loin du soleil! Oh! qu'il est pâle, ton visage! on croirait voir la lune poudrée de gelée blanche. Mais pourquoi t'avoir prise à mon amour? pourquoi t'avoir torturée, tandis que je pleurais?
--Apprends, dit Yo-Men-Li, que je suis ton ennemie. Complice des révoltés, c'est moi qui ai frappé ton père. Je t'ai menti le soir où je t'ai vu, parce que je voulais sortir du palais pour aller dire à Ta-Kiang de fuir.
Le prince Ling recula, avec un cri de douleur.
--Tu as voulu tuer mon père, Kang-Si, le plus glorieux des hommes! dit-il. Tu as voulu cela, et moi, fils monstrueux, je t'aimais!
Le prince, quelques instants, demeura silencieux, la tête baissée.
--Eh bien! je t'aime! s'écria-t-il bientôt. Tu as frappé la poitrine auguste de mon père vénéré à genoux? N'importe! Criminel et lâche, je t'aime! C'est en vain que je souffle sur mon cœur pour y agiter une tempête, il reste calme. Je sens une grande douleur; je n'éprouve pas de colère. Je demanderai ta grâce. Je dirai que Kouan-Chi-In, la bonne déesse, a ouvert la porte de l'enfer aux criminels, et que les criminels sont devenus des Génies vertueux. Je dirai que tu es une femme, que tu as seize ans, et que je t'aime! Je dirai que je vis de ta vie, que je mourrai de ta mort; et mon père au grand cœur pardonnera.
--Je ne veux pas de son pardon, dit Yo-Men-Li en détournant la tête.
--Tu ne veux pas, s'écria le prince avec douleur, tu ne veux pas que je te fasse heureuse? Tu ne veux pas de ma puissance, de ma fortune, de ma gloire? Que t'ai-je fait? Je t'aime, je pleure, je te cherche dans l'ivresse. Hautain avec tous, je suis devant toi comme un vil esclave; tu es le prince, je suis le peuple au front courbé. Mais tu dédaignes de m'infliger des impôts. Pourquoi détiens-tu ma joie? Pourquoi, avec un doux visage, as-tu le cœur plus cruel que le lynx au corps souple?
--Parce que je ne t'aime pas, dit Yo-Men-Li.
--Oh! ne dis pas cela! soupira le prince Ling, en appuyant sa main pâle sur la bouche de la jeune fille. Si tu savais comme ces mots serrent ma gorge et pétrifient mon cœur, tu n'aurais pas le courage de les prononcer. Tu m'aimeras un jour, laisse-le moi croire! Malgré toi tu m'aimeras, tant j'userai ma vie et ma gloire à te plaire!
--Je ne t'aimerai jamais! dit Yo-Men-Li.
--Jamais! Oh! pourquoi? Pourquoi ne m'aimerais-tu pas, moi le Fils du Dragon, moi qui trouble les rêves timides des jeunes tilles, moi qui brille près de mon père comme une étoile près de la lune?
--Parce que j'aimais Ta-Kiang, le laboureur, dit Yo-Men-Li, et que j'aime Ta-Kiang, le Frère Aîné du Ciel.
--Tais-toi! cria le prince en devenant plus pâle que les perles de son collier. Tais-toi! ou bien, comme deux ruisseaux qui se rejoignent, ton sang et le mien vont se mêler sur le sol. Ne dis pas que tu l'aimes, car, sous cette douleur, je deviendrais furieux comme un cheval blessé. Tu l'as dit cependant! Tu as eu la cruauté de me couper par la racine. Le coup est si violent que je le sens à peine; l'arbre abattu garde encore quelque temps des rameaux verts, mais bientôt il se dessèche et meurt.
Et le prince, étendant ses bras sur la muraille et la frappant de son front, se mit à sangloter longuement.
Yo-Men-Li le regardait, ennuyée.
Tout à coup il se retourna; ses yeux brillaient, pleins de larmes; ses dents claquaient furieusement.
--Écoute, dit-il. Je suis comme une bête sauvage domptée par la faim. Écoute ce que mon lâche cœur a conçu. Tout mon sang se révolte contre moi-même; ma gorge ne veut pas laisser passer ces infâmes paroles; n'importe! un lion affamé dévorerait un Pou-Sah! Écoute: Tu aimes Ta-Kiang? Oh! ce nom semble à ma bouche un tison ardent! Ta-Kiang! tu l'aimes, et tu veux pour lui la gloire, le triomphe, le trône resplendissant de la Patrie du Milieu? Eh bien! moi, monstre sans nom, je vais trahir mon père, le livrer aux égorgeurs, je vais faire capituler la Ville Rouge, ouvrir le palais et les salles des trésors! Je prendrai le rebelle par la main, je lui ferai monter les degrés sacrés du trône; puis, m'inclinant devant lui, je le saluerai empereur! Mais, en échange de tant de lâchetés, tu me laisseras t'emporter loin, bien loin, si loin que le souvenir de mes crimes se perde pendant le voyage; et alors, sans fin enlacé à ton corps, les yeux fixés sur tes yeux, je serai horriblement heureux.
Le prince, secoué par de grands frissons, riait un rire plein de sanglots.
--Eh bien! disait-il, veux-tu? je suis prêt.
--Ta-Kiang n'a pas besoin de ton aide, répondit Yo-Men-Li avec dédain. Il vaincra sans tes basses trahisons. Déjà il triomphe, déjà les portes de la Ville Rouge s'ébranlent. Et bientôt tu t'assiéras glorieusement sur le trône, Ta-Kiang, ô magnanime, ô superbe!
--Ah! s'écria le prince, dont les yeux s'ensanglantèrent, c'est à ce point que tu l'aimes? c'est ainsi que tu dédaignes mon amour violent et soumis? Eh bien! je me souviens que je suis prince et formidable, que je commande au monde, que je suis l'Héritier du Ciel; sache que tu m'aimeras, car je te contraindrai à m'aimer; sache que je vais tuer ce vil laboureur, et que sa tête sera suspendue au poteau du marché.
--Le tuer? dit Yo-Men-Li en souriant. Penses-tu que si je t'avais cru capable de déraciner ce cèdre altier je ne t'aurais pas arraché l'un de tes sabres pour te le plonger dans le cœur? Non, fils du Dragon, tu ne tueras pas le grand Ta-Kiang.
--Il va mourir, il est mort puisque tu l'aimes! Ah! jeune fille plus féroce que les bourreaux, sans me laisser cueillir une seule fleur, tu as brisé mille épines cruelles dans mon cœur! Sans me laisser une fois sourire, tu as brûlé mes yeux de larmes, et, pour faire fuir mon âme, tu me dis que tu aimes ce rebelle, ce fou, ce chien! Attends, c'en est fait de lui, et, comme un boucher, je dépècerai son corps et je t'en ferai manger les morceaux!
Le prince, hurlant et tirant ses deux sabres, bondit hors du Pavillon des Tulipes d'Eau.
CHAPITRE XXVII
LE DRAGON IMPÉRIAL