Part 15
--On dit que les mandarins de Kang-Si sont revenus pleins d'épouvante des Montagnes Fleuries. L'empereur les a quittés pendant la chasse. Sans doute il s'est enfui. Que veut-on que nous fassions, nous si le maître nous abandonne?
Entendant ceci, le religieux pressa le pas.
Devant la porte de la Cité Jaune, au centre d'une foule, il vit un homme assis sur le dos d'un lion de cuivre; il était richement vêtu, et le bouton de rubis rougeoyait sur sa calotte. Près de lui une élégante femme s'appuyait à la croupe du lion.
--Quelle joie on éprouve, disait-il, à redresser son corps lorsqu'il est resté longtemps courbé, à étirer lentement ses membres, à bâiller et à reprendre peu à peu une posture normale! Les prisonniers mis à la cangue, les poltrons réfugiés dans des coffres connaissent le bonheur de s'étendre à l'aise lorsqu'ils sont délivrés ou rassurés. Mais les Chinois, plus que tous, vont éprouver une joie immense et fière de redresser enfin leur tête et leur dos, courbés depuis si longtemps. Comme des familles rapaces fabriquent dans des pots de porcelaine de déplorables nains, on voulait faire des Tartares avec les Chinois. Mais voici que les fils de la Grande Patrie brisent le vase, redeviennent eux-mêmes; et ceux qui voulaient les torturer et les falsifier vont à leur tour se courber et s'amoindrir.
O enfants de la grande Patrie du Milieu! depuis quand êtes-vous humiliés et soumis? Depuis quand vos larmes séchées gercent-elles vos joues amaigries?
Dans votre propre palais vous êtes esclaves, et vous exécutez ce que vous devriez ordonner.
Le vent a soufflé, et la poussière de Tartarie s'est abattue cruellement et a dévasté les fleurs et les épis.
Mais la pluie, longtemps attendue, tombe enfin abondante, et les fleurs, secouant leurs souillures, reparaissent fraîches et vivaces.
--Voici un homme trop éloquent, dit le religieux, qui cette fois n'avait pas reconnu l'orateur.
Il entra sous la porte de la Ville Jaune, et en passant devant le pavillon des soldats tartares il y frappa.
--Traîtres! leur dit-il, que faites-vous donc là, inutiles, insoucieux et couchés comme des bœufs qui attendent le coup de massue du boucher?
--Que veux-tu que nous fassions? dit un jeune guerrier qui pariait des liangs d'or au jeu de la mourre. Le Maître est parti; nous n'avons pas d'ordres.
--Vous en aurez bientôt, dit l'homme en s'éloignant.
La Ville Jaune était absolument déserte; tous les nobles, les riches et les dignitaires, pleins d'épouvante, se cachaient dans leurs palais et s'y fortifiaient. Quelques Tao-Sées seulement apparaissaient en groupes et s'entretenaient d'un air sournois.
Le religieux atteignit la porte méridionale de la Ville Rouge et demanda passage.
--Personne n'entre, dit la sentinelle.
--Comment, tête de bœuf, je n'entre pas?
--Personne n'entre, répéta le soldat.
--Mais moi, misérable? cria le religieux en secouant rudement la sentinelle.
--Ni toi ni aucun homme; et si tu continues à me secouer je te passe ma pique au travers du ventre.
Le religieux devint blême.
--Quoi! dit-il d'Une voix sourde, ici même tout est donc perdu! Oh! j'entrerai pourtant! cria-t-il.
--Tu es décidément fou, vil mendiant. Depuis quand les gueux entrent-ils dans la Ville Sacrée?
--C'est vrai! dit le religieux avec un éclair de joie dans les yeux.
Et il arracha l'affreuse loque qui le couvrait.
--L'empereur! s'écria la sentinelle en tombant la face contre terre.
--Allons! ouvre vite, dit Kang-Si.
Le soldat frappa du pied une dalle. Les deux battants du portique central s'écartèrent, le gong vibra, les cloches retentirent, et l'empereur passa sous la voûte d'honneur.
Les mandarins accoururent à sa rencontre et s'agenouillèrent devant lui.
--O Maître des Maîtres! s'écrièrent-ils, Sublimité inouïe! nos cœurs se noyaient dans le désespoir et dans l'obscurité. Nous avions perdu le soleil et la vie; nous ne savions où était le Dragon, et nos membres tremblaient d'effroi. Mais le voilà qui reparaît, et la joie nous envahit doucement.
Alors l'empereur, le sourcil froncé, croisa lentement les bras.
--Lâches! menteurs! troupeau de courtisans! chiens qui souillez de bave les nobles mains que vous léchez! comment osez-vous paraître encore devant moi sans craindre que les flammes de mes yeux ne vous réduisent en cendres ou que le souffle de ma colère ne vous disperse? Monstres abjects, qu'avez-vous fait de ma gloire? qu'avez-vous fait de ma splendeur? qu'avez-vous fait de l'Empire? Ma gloire est une dérision, l'avenir rira de moi, votre honte voile ma splendeur, l'Empire est un champ de bataille, et j'y suis vaincu. Pourquoi? Parce que, bouches pleines de lâchetés, vous m'avez fait de faux rapports pour que ma sérénité ajoutât une faveur à votre fortune. Vous m'avez menti sans trembler, me disant, lorsque le nuage jaune et pestilentiel traversait l'air: «Le ciel est serein», pour que mon sourire vous fît glorieux! Et maintenant, aveuglé par vos plates louanges, je suis tombé dans un gouffre sans fond. Vous avez coupé les ailes du Dragon. Je vais tomber comme un mourant, brisant le cèdre vivace de ma dynastie. Cependant, je suis venu du Septentrion, vainqueur et magnanime; j'ai dompté les cœurs et conquis les pays; jetant les sabres, j'ai posé mes mains paternelles sur les villes, j'ai laissé derrière moi la joie mêlée au respect, et j'ai pu m'asseoir, rayonnant et superbe, sur le vieux trône de la Chine glorieuse. Mais aujourd'hui, vous que j'entraînais dans mes victoires, vous que je faisais grands, enviés, célèbres, vous que j'aimais comme des fils, voilà que sourdement et lâchement vous avez miné l'édifice splendide que j'avais construit. Ah! sachez-le bien, il vous écrasera tous en s'écroulant. Mon trône est trop lourd pour ne pas effondrer la terre lorsqu'il tombera. Croyez-vous donc, fumeurs d'opium, débauchés immondes, parce que vous fermez les yeux, que les flèches ne vous atteindront pas; parce que vous fermez les oreilles, croyez-vous que l'orage ne gronde pas? Et quand vous cacherez vos lâches visages dans vos mains, la foudre n'osera-t-elle pas tomber sur vos têtes? Vous ne savez donc pas, étant bien abrités derrière des murailles, que le rebelle triomphe, que les villes pleurent et saignent sous ses pas, qu'il écrase et qu'il dompte, et que le peuple, terrifié mais plein d'enthousiasme, le suit et l'acclame! Vous ne savez donc pas que Pey-Tsin est à lui, que mes soldats m'abandonnent, que seuls les murs de la Ville Rouge nous protégent encore, et que demain peut-être elle ne sera plus notre ville! Oh! misérables flatteurs, qu'avez-vous fait de moi? qu'avez-vous fait de la Chine glorieuse?
L'empereur cacha son visage dans ses mains, et laissant les mandarins ternir leur front dans la poussière, il s'éloigna; il gagna le palais, gravit les escaliers d'albâtre, et, de terrasse en terrasse, monta jusqu'à la petite plate-forme qui domine les toitures de l'édifice, et que surmonte le globe d'or où resplendit le Dragon Lon.
--Ah! s'écria-t-il en tendant les bras vers lui, toi, mon compagnon, toi, mon frère, tu ne me trahiras pas!
Puis l'empereur baissa les yeux. La ville se déroulait à ses pieds, obscure et tumultueuse. Il entendait monter un bruit hostile et menaçant.
Cependant, au delà des murs d'enceinte, dans la plaine démesurée, une masse fourmillante ondulait et roulait et montait.
--Qu'est-ce que cette mer, dit Kang-Si, qui va submerger Pey-Tsin?
Le soleil couchant, effleurant la masse mouvante, arracha çà et là des cris de lumière à des piques et à des cuirasses.
--Mon compagnon, mon frère, cria désespérément l'empereur, c'est leur armée!
CHAPITRE XXIII
LA FORCE TREMBLE ET L'ORGUEIL DOUTE
Tandis que les hommes, avant la bataille, appellent leur esprit à l'aide pour défendre leur corps,
Les Pou-Sahs, dans les nuages, inscrivent d'avance ceux qui doivent mourir pendant le combat.
L'empereur ne se coucha point cette nuit-là. Le front soucieux, la bouche crispée, il marcha longuement dans la Chambre Sereine, sous les lueurs des lanternes bleues. Plus d'une fois il appela le Chef des Eunuques, qui se tenait immobile derrière une porte. Il envoya des hommes aux bastions de la Ville Jaune; il fit donner des instructions aux principaux chefs guerriers; il dépêcha des espions habiles vers l'armée de Ta-Kiang. Enfin dès que le jour parut il dit à l'eunuque:
--Qu'on éveille tous les mandarins, magistrats, lettrés et chefs de troupes qui se trouvent dans l'enceinte de la Ville Rouge, et qu'ils s'assemblent en conseil extraordinaire dans la Salle des Audiences.
Une heure après, cent glorieux personnages se trouvaient réunis dans cette salle, anxieux et attendant l'empereur.
Kang-Si entra, le souci froncé. Tous se prosternèrent. Il alla s'asseoir sur son trône et parla d'une voix haute.
--Relevez-vous, dit-il. Les Sages enseignent: il ne faut pas employer ceux qu'on soupçonne ni soupçonner ceux qu'on emploie. Je crois que vous m'êtes dévoués; votre tendresse aveugle pour ma personne et l'inquiétude que vous preniez de ma tranquillité ont été les seules causes de vos erreurs. Mais nous sommes à présent en pleine mer, par la tempête, sur une jonque qui fait eau. Vous avez fait par imprudence une blessure à la coque du navire; par cette blessure les vagues amères se précipitent, et nous allons sombrer. Hommes frivoles, auteurs du mal, songez si la guérison est possible.
--Invincible souverain! demanda le grand chef de la Cour des Rites, sommes-nous donc en un très-grand danger?
--Maître Céleste! dit le général des Neuf Portes, les entrées de la ville sont bien closes et rudes à défoncer.
--Les vils rebelles n'oseront pas attaquer Pey-Tsin, affirma un lettré de la Forêt des Mille Pinceaux.
--Ils craindraient d'être foudroyés par l'armée du Ciel, dit un mandarin guerrier.
--Il faut convenir, reprit le Fils du Ciel avec un sourire ironiquement triste, que la vanité vous emplit les yeux de soleil au point que vous ne voyez rien autour de vous. Malheureux! puisse le Ciel supérieur ne pas vous punir comme vous méritez d'être punis!
Puis, se tournant vers le Chef des Eunuques, il demanda:
--Les hommes que j'attends sont-ils revenus?
--Oui, Souverain Suprême! répondit l'eunuque.
--Fais-les entrer l'un après l'autre.
L'eunuque s'éloigna. On introduisit un homme vêtu comme un Chinois du peuple. Il s'agenouilla au milieu de la salle.
--Parle, dit l'empereur, qu'as-tu appris? La ville est tranquille, n'est-ce pas, et nous n'avons rien à craindre?
--Maître du Monde! dit l'homme, voici: Hier, avant la fermeture des portes, des armées formidables attaquèrent la ville. A chacune de ses neuf portes vingt-deux mille soldats se ruèrent. Quelques sentinelles tartares furent renversées et égorgées, puis les rebelles marchèrent, et des neuf entrées se joignirent au centre de Pey-Tsin sans éprouver de résistance. La foule les acclamait, et de plusieurs points s'élevèrent des fusées tandis qu'éclataient des bombes de réjouissance. Souverain seigneur, j'ai parlé sincèrement.
L'empereur tourna les yeux vers les faces blêmes de ses mandarins.
--Va, dit-il au messager, tu seras récompensé.
Un autre homme fut introduit, misérable et haillonneux; son visage était bouleversé par l'épouvante.
--Apprends-nous ce que tu sais, dit le Fils du Ciel.
--O Maître Unique! s'écria-t-il, les rebelles entourent déjà la Cité Rouge, cinquante mille hommes campent devant la Porte Occidentale de la ville. Ils poussent des hurlements effroyables; ils ont des visages terribles.
--Oh! dit l'empereur, si toutes les bouches étaient aussi franches que la tienne, je ne serais pas si misérable!
On amena deux autres messagers.
--Eh bien? dit l'empereur.
--Sublimité Céleste! dit l'un, la Ville Rouge est cernée; il y a cinquante mille hommes devant chacune de ses quatre portes. En face du Portail du Sud, le chef des rebelles a dressé sa tente et reçoit les hommages d'une grande partie de la population.
--Se préparent-ils à nous attaquer sur l'heure? demanda Kang-Si.
--Adorable Splendeur! dit l'autre espion, d'après ce que j'ai entendu, les rebelles sont las et veulent quelques heures de repos. Ils n'attaqueront pas avant la douzième heure.
--Bien! dit l'empereur, retirez-vous. Que pensez-vous de ceci? ajouta-t-il en s'adressant aux mandarins consternés. Croyez-vous à présent ma mort prochaine et ma dynastie en danger?
--O Maître à jamais unique! seul Souverain du Monde! s'écrièrent les mandarins en se frappant le front contre les dalles, comment racheter nos fautes horribles? Nous ne sommes plus dignes de voir ta face sublime; mais permets-nous de te défendre de tout notre courage et de verser pour toi jusqu'à la dernière goutte de notre sang coupable.
--Ce sera, dit l'empereur, une grande joie encore de mourir glorieusement au milieu de vous. Mais puisqu'il nous reste quelques heures, tenons conseil, et que les mandarins guerriers donnent leurs avis sur les moyens de défense. Combien avons-nous d'hommes dans la Ville Rouge?
--Cinquante mille de tes meilleurs soldats, ô Gloire Ineffable! dit le Chef principal de l'Armée Tartare.
--Et vingt mille hommes sans armes, habitants ou serviteurs, dit le Grand Maître des Cérémonies.
--Avons-nous beaucoup de munitions de guerre? demanda le Fils du Ciel en se tournant vers le mandarin chargé de l'inspection des arsenaux et des poudrières.
--Splendeur incomparable! répondit le mandarin, chaque homme pourra lancer dix mille flèches, tirer six mille coups de feu, allumer quinze cents fusées, et chaque dragon de bronze crachera deux cents boulets.
--Pour combien de temps avons-nous des vivres?
--Sérénité immuable! répondit l'ancien gouverneur de Chen-Si, devenu Chef de la Table Auguste, tous les gens de la ville pourront satisfaire leur appétit pendant un mois.
--Maintenant, dit le Fils du Ciel, que les guerriers exposent des plans de défense.
Le Chef de l'Armée Chinoise s'avança, et, après avoir accompli les trois prosternements du Ko-Tou, parla:
--Divine intelligence! c'est avec terreur que mon esprit obtus va te présenter son fils difforme. Cependant le voici. Le combat peut durer un mois. Il faut fatiguer l'ennemi et l'écraser continuellement sous une pluie de flèches et de balles, puis, par ruse ou courage, faire sortir de la ville des messagers qui s'en iront dans les provinces, et réuniront ton armée débandée et découragée; ils ramèneront des soldats forts et nombreux, et les rebelles seront pulvérisés sous les murs inexpugnables de la Cité Rouge.
--Crois-tu que la ville ne puisse pas être prise? dit l'empereur. Souviens-toi de Sian-Hoa, naguère la plus puissante des forteresses, maintenant un monceau de cendres.
Le Chef de l'Armée Tartare s'avança et se prosterna.
--Bonté inaltérable! dit-il, j'ai conçu un plan hardi et hasardeux, mais qui pourrait décider promptement la victoire.
--Parle, dit le Fils du Ciel.
--Quand l'armée rebelle attaquera par quatre points de la ville il faudra ouvrir simultanément les quatre portes, et, sans inquiéter les ennemis, les laisser emplir l'immense place qui s'étend devant chaque entrée de la Ville Rouge. Puis on refermera les portes sur eux. Nos soldats, rangés sur le haut des remparts, postés aux fenêtres des maisons qui entourent la place et à celles des rues qui s'en éloignent, commenceront alors un feu terrible, incessant, et feront tomber une pluie continuelle de flèches; des dragons de bronze, placés devant chaque rue en trois rangs superposés, vomiront horriblement la mort. Assaillis de toutes parts, surpris, tombés dans un piége, les rebelles ne sauront de quel côté diriger leurs armes. Ils ne pourront envoyer leurs flèches qu'aux nuages, de peur de s'entre-tuer; tandis que nos guerriers, dominant l'ennemi, protégés, cachés, viseront tout à leur aise; et pas un de leurs coups, dans cette foule compacte, ne manquera de frapper un homme. A la fin de la journée il ne restera plus un rebelle.
--Ce plan est audacieux, s'écria le Fils du Ciel, mais c'est celui qu'il faut choisir, car la victoire serait éclatante! Hâtons-nous de préparer les moyens d'exécution et d'élire les principaux chefs. Toi, tu commanderas au Nord, dit-il au mandarin qui venait de parler. Le Chef de l'Armée chinoise se chargera d'ouvrir l'entrée orientale. Le Maître des Poudrières combattra les ennemis entrés par la porte de l'Ouest. Mais qui donc opposerai-je au chef des rebelles, campé devant le Portail du Sud?
--Accordez-moi la faveur de lutter contre cet infâme, mon père, dit alors une voix faible et lente.
Le prince Ling, suivi d'un cortége d'honneur, venait d'entrer dans la Salle des Audiences. L'empereur leva les yeux vers lui et ne put retenir un cri de douleur en voyant l'air de lassitude et de renoncement qui enveloppait son jeune fils. Ses joues avaient maigri; son beau front était devenu grave comme celui d'un vieillard; ses yeux étaient noircis par l'insomnie, et les coins de sa bouche s'abaissaient désespérément. Il avait la démarche nonchalante et indécise des gens ivres d'opium.
--Il veut mourir, se dit l'empereur, il veut se faire tuer dans le combat. Mon fils, ajouta-t-il tout haut, votre santé semble réclamer le repos et la compagnie du médecin plutôt que l'activité du combat et le voisinage des dragons de bronze. Je ne voudrais pas, au milieu de toutes mes douleurs, avoir à pleurer le plus cher de mes fils.
--O mon père! dit le prince Ling, tu me pleureras, en effet, car je vais mourir de désespoir si tu me refuses de combattre pour ta vie et pour ta gloire.
--O mon fils! dit l'empereur, tes bras alanguis pourront-ils soulever tes deux sabres? Le sang amer qui emplit ton cœur attendra-t-il une blessure pour s'échapper?
--Puisque mon père glorieux me méprise au point de me refuser ce qu'il accorde au plus vil soldat, dit le prince en baissant la tête, la vie, dégoûtée de moi, va s'enfuir de mon corps indigne.
--Eh bien! dit le Fils du Ciel avec un soupir, va donc ranger derrière le Portail du Sud la quatrième partie de l'armée.
--Merci, sublime père, dit le prince Ling en se prosternant par trois fois.
Puis, appuyé d'une main sur l'épaule d'un eunuque, il sortit lentement de la salle.
Cependant un mandarin-juge s'approcha du maître, qui méditait tristement, et son front frappa les marches du trône.
--Que veux-tu? dit Kang-Si.
--Souverain clément! dit le juge, toi qui pleures autant de larmes qu'il tombe de gouttes de sang dans une bataille, m'autoriserais-tu, si cela était en mon pouvoir, à sauver l'Empire par un moyen pacifique qui ne compromettrait nullement, en cas d'insuccès, le plan de défense du noble Chef de l'Armée Tartare?
--Si ton artifice peut empêcher l'effusion du sang, dit Kang-Si, emploie-le.
Et le Fils du Ciel, d'un geste, congédia les mandarins du conseil et demeura seul, dans la salle, sur son trône.
--O solitaire de la Vallée du Daim Blanc, dit-il, si ce jour est le dernier de mon règne, que le Dragon m'emporte vers les pays d'en haut avant le soleil couché!
CHAPITRE XXIV
YO-MEN-LI
Hélas! d'où viens-tu, petite hirondelle noire, avec ta plume ébouriffée et tes jolis yeux effrayés?
Les pêchers fleuris disaient: «Est-ce qu'un oiseau de proie, tombé des nuages, a mangé la cervelle de la petite hirondelle noire?»
Le ruisseau où tu allais boire disait: «Elle a peut-être commis l'imprudence d'aller se désaltérer dans quelque grand fleuve;
»Et ses ailes, tout à coup mouillées par un flot, sont devenues pesantes au point de ne pouvoir plus s'envoler.»
Les pêchers, le ruisseau se trompaient. L'hirondelle, en voletant dans les petits cadres d'un treillis, a fait des confidences à l'oreille d'un poëte.
Lorsque, sortie enfin de la Ville Rouge, Yo-Men-Li était entrée dans la Pagode de Kouan-Chi-In, des soldats brusques l'avaient saisie et garrottée, et bientôt ramenée au Palais Impérial. Là le mandarin-juge s'était hâté de l'interroger. Sachant que Ta-Kiang était libre, n'ayant rien à craindre que pour elle, elle avait avoué qu'elle était venue de Chi-Tse-Po avec un laboureur, son fiancé, que le chef du Repas Auguste l'avait conduite dans la Ville Rouge pour tuer Kang-Si, et que c'était elle qui avait porté le coup maladroit. On l'avait alors plongée dans un cachot pour la punir avant de lui ôter la vie, et depuis six lunes elle ne voyait pas le soleil. Le lieu où elle se mourait lentement était comme un tombeau profond. Yo-Men-Li ne l'avait jamais vu. Elle n'en savait que l'ombre froide et humide. Une fois par jour une main se posait sur son épaule, tandis qu'un plat était jeté auprès d'elle; et, lorsque, vaincue par la faim, elle cherchait à tâtons son repas, ses mains rencontraient des animaux velus qui la mordaient dans l'obscurité. Une lutte pleine d'effroi et de dégoût s'établissait entre la prisonnière et les rats, et elle dévorait quelques restes salis. Longtemps elle pleura, se tordant sur la planche qui lui servait de lit. Puis elle ne pleura plus; ses yeux secs lui semblaient de flammes. Comme d'un murmure confus, elle se souvenait de la vie, de Pey-Tsin, des bonzes, du palais; le champ de Chi-Tse-Po lui apparaissait vaguement, frais et ensoleillé, avec ses deux tours de pagode sur le ciel clair, minces et lointaines. Alors l'ombre l'étouffait, lui pesait comme une pierre de sépulcre, et, tendant les bras, elle poussait de longs cris de douleur. Ta-Kiang seul se dressait nettement dans son rêve. «Il marche, disait-elle; quand il aura conquis le monde, il viendra me délivrer.» Elle pensait aussi à un frère bien-aimé, à Ko-Li-Tsin, si doux pour elle. Un jour la fièvre la prit. Elle se mit à trembler, à claquer des dents, à souffrir, à s'affoler. Sa prison se peupla d'êtres fantastiques, effroyables. Ses yeux ouverts démesurément voyaient des lueurs rouges où s'agitaient des hommes monstrueux, des bourreaux, des tortionnaires, des victimes sanglantes, des cadavres, des démons aux faces funèbres qui la menaçaient d'armes brûlantes. Elle entendait leurs menaces rauques et bourdonnantes; elle les sentait s'approcher et lui serrer la gorge. Puis sa tête se troublait, et elle croyait rouler dans des abîmes. Huit jours durant les rats mangèrent seuls le triste repas. Mais la fièvre s'en alla. Yo-Men-Li tomba dans un long abattement. Immobile, les yeux ouverts, elle demeura sans pensées: elle ne savait plus le soleil, ni la vie, ni la parole, ni le son. Ta-Kiang n'était plus qu'un nom qu'elle entendait gronder. Une fois elle essaya de se lever et de se tenir debout; ses jambes ployèrent, elle retomba. Alors elle fit un effort pour songer. «Je n'ai pu compter les jours, étant toujours dans la nuit. Voilà longtemps, longtemps qu'il n'y a que de l'ombre. Je suis vieille à présent. Mes jambes tremblent, mes cheveux sont blancs, mon front est ridé, je vais bientôt mourir de vieillesse. C'est cela. Quand je serai morte il fera clair.» Et elle attendait. Quelquefois ses doigts remuaient comme pour compter. Mais une fois la porte de son cachot s'ouvrit, la lueur d'une lanterne éblouit ses yeux, le bruit d'une voix terrifia ses oreilles, «Viens!» disait la voix. Et comme Yo-Men-Li ne remuait pas, un homme la prit et l'emporta.
CHAPITRE XXV
LE POU-SAH ROUGE
Kouan-Te, ce Pou-Sah terrible, aime le rire des blessures; il aime qu'on s'égorge dans les plaines brûlantes;
Il aspire avec délices le sang qui fume et l'odeur des batailles; mais ses narines palpitent d'un plaisir que ne leur procure aucun autre massacre
Lorsque monte vers elles le parfum courageux que laisse échapper le cœur percé du plus brave.