Le Dragon Impérial

Part 14

Chapter 143,840 wordsPublic domain

--Le grand enfant dort à cette heure, dit l'eunuque, en présentant à l'empereur une infusion des premières pousses à l'arôme exquis et printanier.

Le Fils du Ciel reçut la tasse et soupira.

--Comment se trouve à présent mon quatrième fils, le prince Ling, dont le cœur est déchiré par un chagrin inconnu? dit-il douloureusement.

L'eunuque, après avoir hésité un instant répondit:

--Que ton noble esprit soit en repos; le glorieux prince, depuis hier, a recouvré toute sa joie; il chante sans cesse et rit de tout son cœur.

--Mon thé me semble plus parfumé que les lèvres de l'impératrice! s'écria Kang-Si tout joyeux. Je redoutais secrètement que mon fils, malgré la surveillance dont il est l'objet, ne fît abus de l'exécrable opium pour endormir son chagrin cuisant. Mais puisqu'il rit et puisqu'il chante, mon cœur reprend sa sérénité.

L'empereur, qui, en parlant ainsi, s'était levé et revêtu de somptueuses robes, entra avec majesté dans une chambre où l'attendaient déjà, prosternés, les mandarins de service. Il reçut les mémoires des autorités supérieures de Pey-Tsin et les rapports envoyés par les gouverneurs de provinces; il les lut tous avec attention, faisant de temps en temps au papier une marque du bout d'un de ses longs ongles.

--Tous ces rapports sont rassurants, dit-il aux mandarins qui l'entouraient; ils annoncent que l'Empire pacifique est florissant. Mais on avait parlé d'insurrection et de soulèvements en de lointaines provinces?

--Il est vrai, Maître du monde, mais ces insurrections insignifiantes ont été promptement étouffées.

--Et la secte du Lys Bleu? je la croyais assez dangereuse.

--Dangereuse, Souverain Unique? dangereuse comme une fourmi qui veut escalader le ciel. D'ailleurs, depuis l'incendie de la Pagode de Kouan-Chi-In, c'est-à-dire depuis plus de dix lunes, elle n'existe plus.

--Et ce fou, ce rebelle qui avait eu l'audace de se faire proclamer empereur?

--Est-ce qu'une telle audace peut exister, ô gloire unique? Cet homme n'est-il pas le héros d'une fable? Mais s'il a jamais été vivant, il doit être mort.

--Cependant le bruit courait, il y a peu de mois, que le rebelle, à la tête d'une armée de voleurs, avait mis le siége devant Hang-Tcheou, dans le Tché-Kiang?

--O unique Sublimité! comment cela se pourrait-il? D'ailleurs si cela, seul un instant, a été, le gouverneur du Tché-Kiang a dû chasser les rebelles comme l'eût fait de son souffle le Dragon lui-même.

--Et le poëte Ko-Li-Tsin qui avait réussi à s'évader de la prison où il attendait une mort méritée?

--Il a été bientôt ramené dans le cachot où ta clémence le laisse vivre, ô Pacifique!

--Ainsi, dit Kang-Si glorieux, l'Empire est tranquille et satisfait?

--Comment, sous ta miséricorde et sous ta justice, ne serait-il pas satisfait?

--Sans manquer à mes devoirs de père et de mère du peuple, je puis aller chasser pendant quelques journées dans les Montagnes Fleuries?

--Maître du Ciel, tu peux t'absenter sans inconvénient.

--C'est bien, dit Kang-Si; je partirai dans une heure.

Alors il commanda au Chef des Eunuques de faire tout préparer pour le départ; puis, joyeux en pensant qu'il allait se livrer à sa noble passion pour la chasse, il sortit du palais le visage rayonnant, descendit les escaliers d'albâtre, et, se faisant précéder de trois eunuques qui portaient des pierreries, il se dirigea vers le pavillon de l'impératrice, afin de lui dire un tendre adieu et de puiser dans le doux aspect de sa bien-aimée une heureuse influence pour son voyage.

CHAPITRE XXI

LA VALLÉE DU DAIM BLANC

On va à la gloire par le palais, à la fortune par le marché, à la vertu par le désert.

Le jour doré tombait dans la profondeur de la vallée. Le soleil, triomphant des vapeurs matinales, les dispersait comme des plumes de cygne. Sur les pentes des montagnes humides et brillantes se répandaient d'onduleuses cascades, pareilles à des chevelures argentées par les ans. Les sommets qui déchirent les nuages paraissaient fumer lentement, et, au fond de la vallée, le lac qui les reflète était de cristal bleu.

Sur les plateaux des Montagnes Fleuries, au lieu de neige, blanchissent éternellement des camélias purs; du haut en bas s'accrochent aux flancs des collines d'immenses touffes de magnolias, des badianes étoilées, des clématites, des pivoines arborescentes. Les amandiers en fleur, les pêchers, les abricotiers sauvages, le mûrier et les figuiers rampants s'enlacent; ils forment un réseau inextricable et parfumé au-dessus duquel tournoient sans relâche des insectes bourdonnants, et volètent des oisillons sans nombre au plumage multicolore, aux perpétuelles roulades, qu'interrompt quelquefois un grognement rauque ou un long miaulement plein d'une tendresse dangereuse. Aux bords du lac des tiges de bambou, minces, espacées, s'élèvent directes. Quelques saules au pâle feuillage se tordent ou se penchent. Parfois une tortue qui nage lentement écarte les nélumbos en fleur, tandis qu'un grand oiseau aux pattes grêles traverse l'eau et jette un cri.

Les Montagnes Fleuries sont d'ordinaire désertes, et la Vallée du Daim Blanc est une vallée de solitude. Les jours sont rares où un pieux voyageur, venant du Hou-Pé ou du Ho-Nan, monté sur un buffle qu'il dirige du bout d'un rameau symbolique, suit le sentier à demi effacé qui s'enroule autour du mont et descend dans la vallée jalouse. Aucun bruit humain ne se mêle au chaud bourdonnement, épars dans la lumière, qui vient des arbres, des cascades, des fleurs, des papillons.

Cependant le premier jour de la cinquième Lune, une clameur inaccoutumée, qui roulait de sommets en sommets et de ravins en ravins, fit ouvrir l'œil aux tigres somnolents et gronder les ours noirs. C'était une rumeur confuse de musique, de cris, de hennissements, de galops entrecoupés. Par instants, un chevreuil épouvanté s'élançait d'une broussaille et bondissait dans la vallée, des renards et des onces fuyaient par groupes, des faisans superbes et des paons s'envolaient lourdement.

Tout à coup, au milieu d'abois aigus, un loup descendit la pente d'une colline, poursuivi par une troupe de grands chiens au corps bleu, à la queue touffue, à la tête ornée d'une aigrette de poils. Au même moment parurent au faîte de la côte des cavaliers pompeusement vêtus; et l'un d'eux, plus superbe que les autres, portait sur un poing un immense oiseau de proie.

Les cavaliers s'arrêtèrent et suivirent du regard le loup et les chiens. Furieuse, les yeux sanglants, la bête sauvage s'était retournée et tenait tête aux bêtes domestiques, qui formaient autour d'elle un cercle hurlant. Ses crocs blancs infligeaient de cruelles morsures. Par moments elle s'élançait et arrachait un lambeau de chair à ses ennemis, qui s'éloignèrent successivement, poussant des cris de détresse.

Alors, du haut de la colline on rappela les chiens, et le grand cavalier lâcha son oiseau.

L'épervier étendit ses larges ailes et se précipita vers le loup qui fuyait: il plana au-dessus de lui et longtemps le vol furieux suivit la course épouvantée. Puis, brusquement, l'oiseau s'abattit et serra la gorge du quadrupède dans ses serres formidables. Un lutte terrible s'engagea. Le grand cavalier, ému, se penchait sur le cou de son cheval et regardait attentivement: l'épervier couvrait entièrement son ennemi de ses ailes qu'on voyait battre de temps en temps; on entendait les aboiements suprêmes et les convulsions du loup faisant tressauter l'oiseau; enfin, celui-ci leva sa tête fière, referma ses ailes, et se tint immobile. Alors, les cavaliers, faisant éclater les flûtes, les tcha-kias et les sangs, descendirent la colline et se réunirent autour du cadavre du loup. On appela l'oiseau, qui revint se poser sur le poing de son maître, et tous les chasseurs, descendus de cheval, se couchèrent sur les fleurs au bord du lac, pour se reposer et pour boire.

--Allons! dit le grand cavalier, qu'on donne à manger à mon épervier! Il a bien gagné sa nourriture. Si tous les Chinois de mon empire accomplissaient leurs devoirs comme ce noble oiseau accomplit le sien, la cangue et le bambou deviendraient superflus.

--En effet, magnanime seigneur, répondit un mandarin à globule rouge, bien peu d'hommes valent ton oiseau favori.

L'empereur remit l'animal à deux fauconniers qui s'approchèrent, puis il regarda autour de lui le paysage.

--La ravissante vallée! dit-il; quelles rougeoyantes collines! Elles méritent bien leur nom de Montagnes Fleuries, car ici le sol est un parterre brillant, le vent un parfum, le son une musique. Qu'il serait doux de vivre en ces lieux, exempt de soucis et d'attachement, car Lao-Tse a dit: La perfection consiste à être sans passions pour mieux contempler l'harmonie de l'univers.

Et Kang-Si, rêveur, s'éloigna lentement de ses mandarins, cueillant çà et là une pivoine et roulant dans son esprit des rhythmes poétiques.

Il se trouva bientôt seul et s'assit près d'un ruisseau, le sourire aux lèvres, l'âme bienveillante; il ne songeait plus à son empire ni à sa gloire; il se sentait libre et enveloppé par la nature, et tout bas il récitait des vers champêtres.

Il entendit un petit bruit doux, furtif, hésitant; il tourna la tête et vit un daim blanc comme le jade, qui, tenant en l'air une de ses fines pattes, le regardait avec de grands yeux clairs.

--Oh! l'adorable bête! s'écria-t-il, ne remuant pas de peur de l'effrayer. N'est-elle pas le Génie de la vallée? En la voyant, j'ai pensé à la douce impératrice.

Le daim, faisant rouler quelques pierres sous ses pieds, s'approcha du ruisseau et le franchit d'un bond léger.

--Ah! il s'en va, dit Kang-Si attristé.

Mais le daim, sur l'autre rive, se retourna, et, penchant le cou vers l'eau, y trempa son muffle couleur de neige. L'eau refléta sa jolie tête et ses minces pattes de devant.

--Je comprends, dit l'empereur, il voulait boire; par prudence, il a mis le ruisseau entre nous deux.

Et il continua d'admirer les coquets mouvements de la bête blanche. Mais, depuis quelques instants, derrière elle, une grande broussaille, d'où jaillissaient par places des morceaux de rochers noirs, s'agitait tumultueusement avec un bruit étrange. Un ours en sortit, cassant les branches, et, lentement, en balançant la tête d'un air horriblement caressant, s'approcha du svelte animal, qui continuait à boire, paisible. Kang-Si se leva d'un bond, et, prenant son élan, sauta sur l'autre rive. L'ours avait déjà saisi le daim. Il s'était couché sur le dos et, avant de le tuer, s'amusait à le rouler entre ses pattes sans lui faire aucun mal. L'empereur tira les deux sabres croisés derrière son dos et s'avança. L'ours renversa la tête et, ouvrant sa large gueule, regarda Kang-Si d'un air doux.

--Attends! traître, dit l'empereur, tu as l'air de rire et de te moquer de moi, mais tout à l'heure tu mugiras de douleur.

Il le frappa d'un coup de sabre faiblement et avec précaution, craignant de blesser le daim. L'ours devina un adversaire dangereux, lâcha sa proie et se remit sur ses jambes, tandis que le daim fuyait rapidement.

--Très-bien! dit Kang-Si. A présent, à nous deux.

Et, placé en face de l'ours, il faisait de grands gestes terribles. L'animal s'était assis sur son derrière et balançait sa tête, la gueule entr'ouverte. L'empereur se jeta sur lui et lui enfonça ses deux sabres dans la poitrine; l'ours, furieux de douleur, le saisit entre ses lourdes pattes et lui fit sentir ses griffes dans les épaules; puis, d'un mouvement brusque, attira son adversaire et le serra à l'étouffer contre ses poils souples. Kang-Si se vit inondé du sang de la bête, et ses narines augustes étaient offensées par une odeur violente et fauve. Alors, d'un effort irrésistible, il se dégagea et enfonça un sabre dans la gorge de l'ours, qui tomba sur le dos et ne remua plus.

--Mais, dit l'empereur haletant et souillé, pendant que je tuais l'ours le joli daim blanc s'est enfui.

Il se trompait. En promenant ses regards autour de lui, il le vit à mi-chemin de la colline, furtif, aux grands yeux ouverts.

--Ah! dit-il en s'élançant à sa poursuite, j'ai risqué ma précieuse vie pour sauver la tienne; je veux au moins te conquérir et t'amener avec moi.

Le daim parut d'abord voir venir l'empereur sans inquiétude; mais lorsqu'il le jugea un peu trop proche, sans doute, il bondit soudain en avant, puis, à peu de distance, il s'arrêta encore. Kang-Si continua à courir. Toujours le charmant animal feignait de vouloir se laisser prendre et s'enfuyait subitement; mais, tout à coup, sans que le sentier eût tourné, le daim blanc disparut.

--C'était décidément le Génie de la vallée! dit l'empereur en s'arrêtant.

Comme il achevait cette phrase, la petite bête blanche avança la tête hors d'une grotte naturelle ouverte sur le chemin.

--Ah! s'écria le Fils du Ciel, tu es rentré dans ta demeure, tu ne m'échapperas plus.

Mais lorsqu'il mit le pied sur le seuil de la grotte il se trouva en face d'un Solitaire grave et serein, qui s'inclina devant lui.

Ce sage, ce philosophe, ce disciple de Kon-Fou-Tsé et de Lao-Tse, portait une ample et longue robe déchiquetée et sale, de coton jaunâtre, aux larges manches plus longues que les bras, et serrée à la taille par une corde noire. Il avait la tête et les pieds nus. Il s'appuyait sur un long rameau tortueux. Sa bouche était douce, son front était plein de pensées; ses petits yeux bridés, sans cils, jetaient un éclat tranquille. Il avait le crâne entièrement rasé. Il portait une barbe blanche, mince et pointue sous le menton et une longue touffe de poils à chaque joue.

--Salut! noble Kang-Si! dit-il; salut, magnanime empereur!

--O grand Sage, ta science a deviné mon nom! dit le Fils du Ciel en saluant avec respect.

--Je ne sais pas seulement ton nom, dit le philosophe, je sais aussi que ton cœur est le plus compatissant et le meilleur de tous les cœurs de l'Empire. Je sais pourquoi tes habits sont souillés, et pourquoi ton dos saigne. Je te rends grâce de m'avoir conservé cet animal; car on peut se passer des hommes, mais on a besoin d'un ami.

Le daim blanc vint mettre son mufle doux dans la main de l'empereur.

--Oui, tu as là un précieux compagnon, dit Kang-Si en caressant les poils lisses de la bête.

--Entre dans mon humble grotte, dit le Sage, tu m'écouteras pendant quelques instants; si le hasard t'a conduit vers moi, c'est parce que j'avais de grandes choses à te révéler.

L'empereur suivit le philosophe et entra dans la caverne. Il jeta les yeux autour de lui. L'habitation du Solitaire était d'une simplicité complète: un amas de feuilles sèches formait le lit, deux rochers étaient le siége et la table; pour tout ustensile, une écuelle de porcelaine ébréchée; mais les parois de rochers lisses étaient creusées de ces maximes célèbres:

LE CIEL N'A PAS DE PARENTS, IL TRAITE ÉGALEMENT TOUS LES HOMMES.

LE SAGE FAIT LE BIEN COMME IL RESPIRE; C'EST SA VIE.

QUI TROUVE DU PLAISIR DANS LE VICE ET DE LA PEINE DANS LA VERTU EST ENCORE NOVICE DANS L'UN ET DANS L'AUTRE.

ACCUEILLEZ vos PENSÉES COMME DES HÔTES, ET TRAITEZ VOS DÉSIRS COMME DES ENFANTS.

--Écoute, dit le philosophe lorsque Kang-Si se fut assis sur une pierre. L'erreur n'a qu'un temps; mais quelquefois lorsqu'elle se dissipe il est trop tard pour réparer les maux qu'elle a causés. Pendant que tu chasses joyeusement dans la Vallée du Daim Blanc ton empire s'écroule.

--Que dis-tu? s'écria Kang-Si en se levant.

--Je dis, reprit le Solitaire, que tes mandarins te trompent en te disant que la Patrie du Milieu est calme. Si tu passais trois jours à la chasse comme tu l'as décidé, tu trouverais à ton retour un usurpateur assis sur ton trône.

--Oh! les traîtres maudits! s'écria l'empereur.

--Pendant que tu étais calme et ignorant dans ton palais, une armée formidable marchait vers ta capitale, prenant les villes sur sa route, tuant, saccageant, pillant, et son chef, orgueilleux de ses succès, comme s'il eût ignoré que la victoire n'est que la lueur d'un incendie, se disait empereur et obscurcissait ta gloire.

--Mais où est-il? Que fait-il à présent, cet homme? il est temps encore de l'écraser.

--Son armée compte deux cent mille hommes; elle marche vers Pey-Tsin.

--Pey-Tsin est inexpugnable! s'écria Kang-Si. La plus grande tranquillité y règne, et ses habitants me sont dévoués et m'honorent.

--Ce matin, lorsque tu es sorti en grande pompe, dit le Sage, tous les habitants sont rentrés dans leurs maisons, selon le rite, afin de ne pas s'aveugler à ta splendeur, et tu as traversé des rues désertes. C'est pourquoi tu dis: «La ville est tranquille!» Mais si tu y retournais à présent, seul et dépouillé de ton appareil superbe, tu entendrais gronder l'émeute, tu verrais bouillonner la foule, et tu ne dirais plus: «Ces hommes me sont dévoués et m'honorent.»

--Mais toi qui sais tout, demanda Kang-Si consterné, ne peux-tu me dire ce que me réserve l'avenir?

--Je ne le puis, dit le Solitaire; l'avenir est obscur devant mes yeux. Les Pou-Sahs enveloppent le rebelle de leur dangereuse protection.

--Allons! dit Kang-Si, cette cruelle nouvelle a un instant troublé mon cœur; mais je reprends courage et confiance. Tant que je vivrai l'Empire sera à moi; s'il doit m'être ravi on me tuera sur mon trône, au milieu de ma gloire.

--Va donc, mon fils, dit le philosophe; mais revêts un humble costume pour rentrer dans ta capitale, car déjà, dans ton apparat auguste, tu ne pourrais peut-être plus passer.

L'empereur soupira.

--Peux-tu me prêter une robe? dit-il.

--Oui, j'ai une très-vieille robe qui te rendra méconnaissable.

--Plus vieille que la tienne? demanda Kang-Si, inquiet.

--Oui, encore plus vieille, répondit sévèrement le Solitaire.

--Tu me feras honneur en me la donnant, dit l'empereur repentant.

Kang-Si, sur ses habits somptueux et souillés de sang, jeta une loque informe, grise, fétide, que lui tendait le philosophe.

--Prends aussi ce bâton pour t'aider à marcher, dit le Sage en lui présentant une branche de cèdre, car le chemin est long.

--Merci et adieu, grand Solitaire! Dans la victoire comme dans la défaite je ne t'oublierai jamais.

--Marche vite, mon fils, et que la divine Raison te conduise et t'éclaire.

L'empereur s'éloigna, et après quelques pas tourna la tête pour saluer encore; il vit le Solitaire debout, à l'entrée de la grotte, une main sur la tête de son daim blanc. Tous deux, avec douceur, le regardaient partir.

CHAPITRE XXII

IL EN EST DE LA VILLE COMME DE LA MER: LE VENT QU'IL FAIT DÉCIDE DE TOUT.

Lorsqu'un homme vous donne des raisons qui sont carrées avec un trou au milieu,

Qui portent d'un côté des caractères à la signification aimable et de l'autre le nom de l'Empereur,

Qui sonnent joyeusement dans la ceinture de celui qui les approuve, on peut dire:

Voilà un homme qui donne de bonnes raisons.

Vers la cinquième heure du soir, un religieux misérablement vêtu pénétra dans Pey-Tsin par la Porte du Sud et s'enfonça dans la Cité Chinoise. Une foule tumultueuse se pressait dans l'Avenue du Centre. Çà et là des groupes inquiets, des harangueurs séditieux. Le misérable qui s'avançait avec peine au milieu de la route encombrée demanda à quelqu'un:

--Pourquoi tous ces gens s'agitent-ils ainsi?

--Parce que les Chinois dévorent enfin la bannière jaune de Tartarie!

--Tu parles sans respect de la race impériale, dit le religieux avec courroux.

--D'où viens-tu donc? Défendrais-tu encore la race de l'usurpateur?

Sans répondre, le religieux s'approcha d'un groupe de soldats chinois et leur dit:

--Arrêtez cet homme; il insulte l'empereur.

--Quel empereur? répondirent-ils.

--Est-ce que le Ciel a un autre fils que Kang-Si? s'écria le religieux d'une voix menaçante.

--Kang-Si n'est qu'un traître bâtard, dit un un soldat; le Ciel n'a qu'un fils légitime, ce n'est pas Kang-Si.

--Qui a dit cela?

--Notre Pa-Tsong, qui a reçu mille liangs pour le croire.

Le religieux, crispant ses poings, s'éloigna en silence. Il se mêla à des curieux qui entouraient un homme monté sur une pierre. Mince, petit, élégant malgré des vêtements sordides, cette homme donnait lecture d'une proclamation, et ses yeux pétillaient d'intelligence derrière d'immenses lunettes bordées de noir. Une vieille femme loqueteuse, à côté de lui, était assise sur un sac bien gonflé.

«Aujourd'hui, criait-il, premier jour de la septième lune de notre règne magnanime, nous-même, lumineux empereur Ta-Kiang, que le Ciel chérit, a vous décidé dans notre suprême bonté ce qui suit: Que ceux qui vendent et que ceux qui achètent écoutent attentivement! Ayant songé, dans notre prévoyance paternelle, que l'impôt sur la terre productive était, sous l'ancienne dynastie, d'une exigence exagérée, et sachant que cet impôt pèse spécialement sur les Cent Familles, par la raison que le cultivateur, opprimé et forcé de donner le meilleur de son grain, vend alors, pour ne rien perdre, les produits indispensables le double de leur valeur, et force celui qui a peu de fortune à une sobriété de solitaire; voulant faire cesser ce déplorable état de choses, avons ainsi réduit l'impôt pour l'avenir: au lieu de payer cent tsins par mo, on ne payera plus que cinquante tsins dans les années heureuses, et dans les années de sécheresse le cultivateur sera dispensé de tout impôt. Vous qui écoutez, réjouissez-vous et respectez ceci!»

--Bien! bien! dirent les auditeurs. En haut les Mings!

Quelqu'un cria cependant:

--Les nouveaux venus promettent beaucoup et souvent tiennent peu.

--Ta-Kiang n'est pas un traître, dit l'orateur. Non-seulement il tient ce qu'il promet, mais il donne ce qu'il n'a pas promis. Tiens, à toi, que te doit-il? Rien. Pourtant il te fait présent de cinquante liangs d'or.

La vieille femme se baissa, ouvrit le sac et en tira cinquante liangs d'or, qu'elle remit à l'interrupteur.

--Voilà un homme habile! dit le religieux en continuant sa route d'un air chagrin.

Il suivait la longue Avenue du Centre. Il vit partout la même agitation. On ne s'occupait plus d'acheter ni de vendre. Les femmes, les vieillards péroraient devant les boutiques. Des enfants qui savaient à peine parler criaient: En bas les Tsings! en haut les Mings!

Arrivé lentement au grand carrefour formé par la rencontre de la rue de Cha-Koua avec l'Avenue de l'Est, il vit que mille gens faisaient des gestes et poussaient des cris d'enthousiasme vers un homme penché en dehors de la balustrade du pont qui traverse le carrefour. Le religieux reconnut le rusé personnage qui avait lu la proclamation un instant auparavant, bien que celui-ci eût retiré ses grandes lunettes et mis une perruque blanche, qui contrastait comiquement avec son gai visage. Une jeune servante était auprès de lui.

--Oui, disait-il, à quiconque criera avec son cœur comme avec sa bouche: En haut les Mings! en bas les Tsings! je donnerai un liang d'or.

Il y avait des cris frénétiques et des mains impatientes tendues vers l'orateur. Il puisait alors dans un grand sac que la jeune femme tenait entr'ouvert, et jetait une pluie d'or sur la foule.

--Le dangereux ennemi! dit le religieux qui se hâta de gagner la Porte de l'Aurore.

Dans la Ville Tartare l'émeute avait un autre caractère. Plusieurs maisons étaient ornées de grosses lanternes et de banderoles où ces mots luisaient en caractères d'or: LA LUMINEUSE DYNASTIE REVIENT, RÉJOUISSONS-NOUS! Les rues étaient encombrées d'une multitude d'hommes élégants qui ne se promenaient pas; ils étaient réunis par groupes et se parlaient avec animation.

--On prétend que l'armée approche, disait l'un.

--On croit même qu'elle entrera avant la nuit dans Pey-Tsin, ajoutait l'autre.

--Il y aura de belles fêtes, disait un troisième.

Le religieux grinça des dents.

--Les misérables! disait-il, pour eux, tout ceci n'est qu'un jeu et qu'une distraction.

Dans un autre groupe composé de Tartares il saisit ces mots: