Part 12
Pendant le sommeil les pensées de l'homme, sortant de son esprit, se promènent devant ses yeux, et les rêves de la nuit comblent les désirs du jour.
Le pauvre se voit riche, et l'homme vil se voit glorieux.
Celui qui, pleurant sa bien-aimée absente, s'endort dans ses larmes refroidies, sent la tête de celle qu'il adore penchée vers son épaule.
Le poëte converse avec Kon-Fou-Tsé; le mandarin se croit empereur.
Mais l'empereur, sur son lit somptueux, froisse les coussins de son front plein de soucis, et, souvent, s'appuyant sur le coude, il parle au chef des Eunuques:
«De quel côté souffle le vent? dit-il. Des nuages voilent-ils la lune implacable? La brûlante sécheresse menace-t-elle toujours mon peuple?»
Cependant il s'endort, et il rêve qu'une pluie abondante est descendue du ciel.
De son côté, le seigneur Lou admirait l'écriture irréprochable de Ko-Li-Tsin et lisait les vers suivants:
Le rêve ressemble à une ombre sur le sable. Mais quand on l'écrit sur des pages blanches, le rêve devient comme un corps au soleil.
Un jeune bonze de Na-Ian écrivait ses songes sous les treillis du Pavillon Rouge. Sur la plus haute terrasse de la Tour à Neuf Étages une fille écrivait aussi ses songes.
Le rêve du jeune prêtre était tendre; celui de la jeune fille était doux.
J'ai conduit les deux rêves l'un vers l'autre, comme deux époux timides.
--Voici, s'écria Lou, le plus élégant poëme que je connaisse, et j'annonce un glorieux avenir à celui qui l'a écrit.
--Ne parle pas de mes vers, dit Ko-Li-Tsin; ils semblent être ceux d'un enfant auprès des tiens. Tu me vois encore immobile d'admiration.
--Non, dit Lou avec gravité; ton poëme vaut mieux que le mien, et si l'empereur l'avait sous les yeux il te ferait certainement un des premiers de l'Empire.
En parlant ainsi, le seigneur Lou regardait fixement Ko-Li-Tsin; ses sourcils s'étaient dressés, son visage avait pris une expression de noblesse et de majesté peu conciliable avec sa condition modeste: Ko-Li-Tsin frissonna.
Lou prit sa tête dans ses mains et songea longuement.
--Où donc ai-je vu cet homme? murmura-t-il.
Tout d'un coup il releva le front, bondit sur son siége et cria:
--Je me souviens! c'est celui qui a voulu m'assassiner!
Mais Ko-Li-Tsin n'était plus en face de lui.
Pendant que le seigneur Lou songeait, le poëte s'était silencieusement levé; il avait descendu l'escalier de la terrasse, enfilé le couloir fleuri, traversé, en sautant de barque en barque, l'étroite rue liquide; et maintenant il courait démesurément vite vers la maison de Yu-Tchin, située à peu de distance.
--C'était lui! disait-il en haletant; il allait me reconnaître; j'étais perdu. Je ne croyais pas, en tombant dans ce lac, tomber dans un danger si grand. J'aurais dû le tuer? Non, il venait de me sauver la vie. D'ailleurs je n'en aurais pas eu le courage après avoir ri et chanté avec lui.
Il atteignit la maison de son amie et frappa à coups redoublés. Yu-Tchin vint lui ouvrir, et, pleurant de joie, se jeta dans ses bras.
--Te voilà! cria-t-elle; je te croyais mort, et j'étais prête à mourir de chagrin. J'avais tout préparé pour notre mariage. Vois, je suis toute parée, les invités sont encore là; viens vite.
--Il s'agit bien de se marier! dit Ko-Li-Tsin rapidement. Bonne Yu-Tchin, prends une hache, une corde, une lanterne, et suis-moi.
CHAPITRE XVII
LE TIGRE DE JADE
Vaincu par la flèche du chasseur de Tartarie, le grand tigre est renversé sur le dos dans les ronces du ravin.
Mais dans sa gueule ouverte, comme dans le tronc d'un saule creux, les abeilles ont déposé leur miel,
Et la gueule du tigre, béante, apparaît pleine d'or.
--Eh bien! s'écria Ko-Li-Tsin, en franchissant la porte ruinée de la pagode de Kouaq-Chi-In, me suis-je trompé? Où sommes-nous? Où est l'escalier d'albâtre? N'est-ce pas ici que je me suis battu?
--C'est bien ici, dit Yu-Tchin; mais l'escalier est démoli et la pagode, pendant trois jours, a brûlé.
--Misérable Ko-Li-Tsin! gémit le poëte, que faisais-tu dans ta prison? Paresseux et prudent, tu soignais tes blessures, tu préparais jour à jour ton évasion, et tu as perdu un mois, et tu as tout perdu! Il fallait fuir tout de suite, t'accrocher aux saillies des terrasses, descendre les dix étages de la tour, étrangler les soldats, et enfin exécuter l'ordre du maître. Ta-Kiang est glorieux, vainqueur, chef d'une armée terrible; toi, qu'auras-tu fait dans toute cette gloire? Tu n'as pas même pu sauver Yo-Men-Li; et peut-être vas-tu causer la perte de l'empereur. Lorsqu'il frappera aux portes de Pey-Tsin en disant: «C'est moi!» tu ne seras pas là. pour lui ouvrir, et s'il te demande: «Où sont tes soldats?» tu lui montreras Yu-Tchin armée d'une pioche.
--Mais qu'as tu donc, maître? dit en tremblant Yu-Tchin. Pourquoi es-tu si désespéré en face de ces ruines?
--C'est qu'il y avait sous la pagode un trésor qu'on m'avait confié et sans lequel je ne puis rien faire, répondit Ko-Li-Tsin. Je pleure de le voir englouti.
--Si le feu, dit Yu-Tchin, n'a pas brûlé le trésor, nous le retrouverons sous les décombres.
--Tu as raison; mais il faudrait plusieurs hommes robustes pour soulever cette montagne de pierres écroulées, et je ne peux dire mon secret à personne.
--Essayons tout seuls, dit Yu-Tchin. Il n'est sans doute pas indispensable de soulever les pierres. Nous pourrons peut-être nous glisser à travers les interstices de l'écroulement et arriver jusqu'au trésor.
--Essayons! dit Ko-Li-Tsin. Je suis fou de me décourager. La prison m'a affaibli l'esprit. Allons, bonne Yu-Tchin, quand nous devrions être écrasés sous les débris du monument, tâchons de lui arracher son cœur précieux.
Ko-Li-Tsin posa le pied sur les restes branlants du grand escalier, et tendit la main à Yu-Tchin. Ils atteignirent dangereusement la première terrasse qui était à demi effondrée et toute couverte de blocs renversés.
--Prenons garde, dit le poëte; parmi l'obscurité nous pourrions glisser dans quelque fente et y mourir sans gloire. La nuit va finir, attendons le jour.
--Oui, fit Yu-Tchin; les ombres semblent des trous et les trous des surfaces planes. Il vaut mieux attendre une clarté plus franche que celle de ma lanterne en papier bleu.
Assis l'un près de l'autre sur le socle d'une statue brisée, Yu-Tchin disait mille choses tendres à Ko-Li-Tsin songeur.
Bientôt des blancheurs bleuâtres frappèrent les monceaux de débris, faisant briller les cassures des pierres et luire çà et là des émaux et des fleurs de porcelaine.
Tout était brisé, détruit, défiguré: les terrasses, les toits échelonnés s'effondraient entre les murs d'albâtre, dont la blancheur était sillonnée de traces de fumée et de longues traînées de sang noirci; les adorables sculptures de jade, rompues par la hache, s'émiettaient en grêlons; où se dressèrent de précieuses colonnettes on ne voyait que des tronçons léchés par la flamme. Cependant, sous le soleil qui se levait, la pagode ruinée gardait encore quelque chose de son ancienne majesté; et formait des monceaux somptueux et brillants.
Ko-Li-Tsin s'avança vers l'édifice tombé.
--Prenons courage! dit-il à Yu-Tchin; tâchons d'écarter ces pierres pesantes et de soulever ces toitures affaissées, comme si nous étions une armée entière.
--Viens par ici, dit Yu-Tchin, qui frissonnait un peu dans le froid du matin. Il ne faut pas songer à soulever les pierres, mais à profiter des maladresses du hasard qui a dû laisser quelque porche debout.
--Le crois-tu? Kuan-Te à pris a tâche de tout détruire. On dirait même que Lao-Kuon lui est venu en aide, et que le tonnerre est tombé sur la pagode.
--N'importe! dit Yu-Tchin, nous entrerons.
Posant à terre sa lanterne à côté de sa pioche, elle enroula la corde autour de sa taille, et se glissa par une étroite brèche en se faisant aussi mince qu'elle pouvait. Ses doigts s'égratignaient aux parois ébréchées des murailles. Elle disparut; mais Ko-Li-Tsin l'entendit battre des mains joyeusement.
--Le premier pas est fait, dit-elle, donne-moi la lanterne et la pioche. Bien! Maintenant, prends le chemin que j'ai frayé.
--A voir l'entrée, fit le poëte en s'insinuant à son tour dans la ruine, on ne pourrait pas croire qu'elle fût assez large pour le corps d'une fouine.
--Où sommes-nous? dit Yu-Tchin, qui regardait autour d'elle.
La lumière, pénétrant par d'étroites brèches, tombait en rayons blafards sur le sol jonché d'éclats de pierres et formait des ombres singulières que la clarté bleue de la lanterne contrariait ou redoublait. Ce lieu avait été jadis un vestibule. Le plafond ployait dangereusement; une porte qui conduisait à la salle principale de la pagode était debout; mais des murs abattus formaient devant elle de petites collines. Ko-Li-Tsin monta sur les débris encore chauds, et tendit la main à Yu-Tchin qui les escalada à son tour; perdant l'équilibre, elle tomba sur le poëte, et tous deux roulèrent dans le temple même, au milieu d'un grand fracas de pierres croulantes. Ils ne se firent d'autre mal que de se meurtrir un peu les genoux et les mains. Yu-Tchin n'avait pas lâché sa lanterne; après avoir eu peur, elle riait dans les décombres. Ko-Li-Tsin se mit à rire aussi; mais il chercha longtemps la pioche, qui avait bondi au loin.
Un jour pâle régnait dans l'enceinte autrefois somptueuse, car de minces filets de jour descendaient comme une pluie par les fentes des toits calcinés. Le sol était couvert de cendres. Les statues des Pou-Sahs de bronze avaient fondu et coulé en ruisseaux sombres. Toute une partie du plafond, effondrée, laissait passer par son bâillement déchiqueté les planchers et les toitures des étages supérieurs. Des lambeaux de balustrades dorées s'allongeaient comme des bras hagards; des dragons, des lions de marbre blanc, souillés de suie, s'appuyaient sur des poutrelles brisées et prêtes à s'affaisser; des cassolettes, des vases en métal, des autels de jade et des tronçons de dieux restaient suspendus dans les entre-croisements des décombres ou roulaient dans des cascades de ruines.
--Comment retrouver la déesse Kouan-Chi-In au milieu de tout cela? dit Ko-Li-Tsin en promenant ses veux sur les débris informes. Elle aura fondu comme les autres dieux, et nous ne pourrons pas même reconnaître la place où elle se dressait.
--Tu sais, dit Yu-Tchin, que Kouan-Chi-In est d'ordinaire montée sur un tigre blanc; la déesse était probablement en bronze doré, mais le tigre devait être en jade. Or le jade ne brûle ni ne fond.
--Tu as raison, dit Ko-Li-Tsin, cherchons le tigre blanc.
Ils s'avancèrent prudemment. Leurs pas soulevaient des nuages de cendres.
--Si le plafond s'écroulait! dit Yu-Tchin en regardant en haut.
--Nous serions écrasés, bonne Yu-Tchin.
--Ah! fit-elle en se rapprochant de lui.
--Je me souviens, dit Ko-Li-Tsin, que les quatre gardiens de Fô occupaient chacun un angle du temple, et l'un d'eux devait être placé où je suis.
Le poëte se baissa et ramassa quelque chose.
--Voici d'ailleurs le manche émaillé de son parasol. La grande statue de Fô était au milieu des gardiens, et la déesse s'élevait à quelques pas derrière lui.
Il se dirigea vers l'endroit où il jugeait qu'elle avait été jadis.
--Ah! dit-il, la statue est détruite, mais voici le tigre renversé, et le socle est encore debout.
--Prends-garde, fit Yu-Tchin; vois comme les dalles sont fendillées et branlantes autour du piédestal.
Ko-Li-Tsin s'avança lentement et prit à sa ceinture les deux clefs d'or.
--Pourvu que la serrure se trouve de ce côté! dit-il, de l'autre l'encombrement des toits croules nous empêcherait d'y atteindre.
Tout à coup la dalle sur laquelle Ko-Li-Tsin posait le pied bascula, et le poëte disparut dans une ouverture qui fut aussitôt refermée par la chute du socle et d'un gros tas de pierres.
Yu-Tchin hurla d'épouvante et de désespoir. Elle se jeta par terre, essayant de ses mains, de ses dents, de ses ongles, de redresser le piédestal, et criant de toute son haleine: «Ko-Li-Tsin!» Mais rien ne lui répondait; le silence avait succédé au retentissement bruyant, occasionné par l'engloutissement du poëte.
Folle de douleur, Yu-Tchin saisit la pioche et frappa avec frénésie. Pendant une heure elle travailla à déblayer l'entre-bâillement obstrué; de temps en temps elle gémissait: «Ko-Li-Tsin!» Enfin elle crut entendre une voix lointaine qui murmurait: «Par ici!»
--Me voilà! cria-t-elle.
Attachant la lanterne à sa ceinture, elle continua à écarter les blocs de pierre. Bientôt la voix de Ko-Li-Tsin devint plus distincte.
--Tu n'es pas blessé? dit Yu-Tchin.
--Non, dit le poëte; mais je ne puis t'aider; je suis dans une obscurité complète.
--Retire-toi promptement! s'écria Yu-Tchin avec effroi; le piédestal va tomber sur toi!
Elle recula elle-même. Un énorme monceau s'effondra lentement.
--Il est mort! dit Yu-Tchin, l'œil hagard.
Elle restait immobile, regardant avec fixité le trou béant. Mais soudain elle entendit nettement la voix de Ko-Li-Tsin qui lui disait: «Viens-tu?»
--Ah! tu es encore vivant, mon époux chéri! Où es-tu?
--Dans le noir, dit Ko-Li-Tsin; apporte ta lanterne.
Les pierres en s'écroulant avaient formé une pente douce qui s'enfonçait sous la terre. Yu-Tchin, tremblante, se laissa glisser; elle se trouva bientôt dans un souterrain qu'illumina la lueur de sa lanterne.
--Où sommes-nous? dit Ko-Li-Tsin. Ah! Kouan-Tchi-In nous protége! Car voici le trésor, le merveilleux trésor!
En effet, de tous côtés s'alignaient de grands bassins d'argent pleins de poudre d'or; dans des vases de jade scintillaient des saphirs, des Dieux en argent massif, accroupis face à face, formaient une longue allée brillante, et, au milieu du souterrain, sur une estrade, s'ouvrait un vaste coffre de laque rempli jusqu'au bord d'un éblouissement, miraculeux de liangs d'or.
CHAPITRE XVIII
LES ANES NE SAVENT PAS S'ILS PORTENT DE L'OR OU DU FER
Sous ces lunettes, sous cette barbe blanche, oh! oh! quel est cet homme? Vraiment, il reposera bientôt dans la Salle des Ancêtres.
Cependant, si tu lui arrachais ses lunettes et sa barbe, tu verrais
Que ses yeux étincellent comme des rubis et qu'il ne lui manque pas une seule dent.
La Rue de Kou-Toung est une des rues les plus sales et les plus étroites de la Cité Chinoise. Elle est perdue dans ce réseau inextricable de carrefours et de ruelles contenu de chaque côté de l'Avenue du Centre entre le chemin de Cha-Coua et la muraille de la Cité Tartare. Grouillante, encombrée, tapageuse, brillant de mille couleurs violentes, mais si peu large et si traversée d'enseignes que la nuit s'y établit avant le coucher du soleil, elle donne asile à une foule obscure: petits commerçants, bimbelotiers, revendeurs, raccommodeurs de porcelaine, marchands de vieux livres noircis à demi rongés par les rats, fabricants de verroteries, de petits bijoux en métal faux, de bracelets en jade commun; c'est là aussi que logent, après leur journée terminée, les barbiers ambulants, les cuisiniers, les marchands d'eau, les forgerons en plein vent. Les façades des maisons, construites en briques et en bambou, disparaissent, bariolées d'affiches de toutes sortes, qui sont des satires, des proclamations, des sentences, des maximes, des pièces de vers placardées par un poëte dédaigneux des libraires, ou des critiques moqueuses des mœurs, du costume, du visage de quelque grand dignitaire.
Une multitude vulgaire et mal vêtue piétine dans la boue épaisse dans la Rue de Kou-Toung. Des enfants accroupis sur des tas d'ordures jouent au prêteur sur gages: le nez chargé d'une paire de lunettes en papier, l'un estime, regarde, retourne avec mépris les trognons de choux que lui présentent ses camarades et discute le nombre de cailloux qu'il prêtera sur les trognons, avec les grimaces d'un vieil usurier. Les marchands et les habitants des maisons passent la plus grande partie de la journée assis devant leur porte sur des nattes de bambous, s'interpellant l'un l'autre, riant bruyamment et assaillant les passants de mille quolibets hardis.
Une des maisons les moins misérables et le plus solidement construites de la Ruelle de Kou-Toung était habitée par un vieux marchand de lanternes retiré depuis longtemps du commerce. Il passait pour riche parmi les gens du quartier, car il possédait une seconde maison en face de celle où il logeait, et en tirait quelques revenus. Son ventre, du reste, avait l'ampleur d'un ventre de mandarin.
Un jour que, les mains derrière le dos, une petite pipe de métal à la bouche, il parlait sentencieusement à ses voisins des réformes à introduire dans la machine gouvernementale, des chances probables de la révolution, des dommages qu'une guerre civile ferait subir au commerce et spécialement aux propriétaires, il vit venir à lui un vieillard courbé par l'âge, le crâne couvert d'un large bonnet de feutre, le visage enfoui dans une barbe blanche, hérissée et ébouriffée, le corps enveloppé d'une robe brune assez misérable. Il était accompagné d'une petite vieille habillée d'affreux chiffons sales, et tous deux mutuellement soutenaient leur faiblesse.
--Salut, salut! maître, dit le vieillard au propriétaire ventru, en s'inclinant selon les règles.
--Salut, salut! dit le propriétaire, en se courbant à son tour.
--Je viens de lire les gros caractères d'une annonce ainsi conçue: «Que celui qui veut louer une maison à un prix raisonnable s'adresse à Sin-Tou»; et l'on me dit que Sin-Tou, c'est toi.
--En effet, je suis Sin-Tou, dit le propriétaire d'un air majestueux, et depuis quelques jours plusieurs personnes se disputent ma maison.
--Ah! dit le vieillard; cependant, puisque ton affiche n'est pas retirée, tu n'as pas encore fait choix d'un locataire; j'espère que, par égard pour mon âge, tu me donneras la préférence.
--Ton âge est en effet vénérable, dit Sin-Tou; mais, étant pauvre, je ne puis me permettre d'être généreux. Je livrerai ma maison à celui qui m'en offrira le meilleur prix.
--Je suis pauvre aussi, dit le vieillard. Je suis de Kan-Ton, et je me nomme A-Po. Voici la mère de mes trois fils.
Le propriétaire salua la vieille femme.
--Mes trois fils, reprit A-Po, extraient du fer dans les montagnes qui avoisinent Gé-Ol. Chacun d'eux m'envoie un tiers du minerai qu'il récolte chaque jour. Je me charge de le vendre, et c'est ainsi qu'est soutenue ma vieillesse.
--Le fer est d'un bon rapport, dit Sin-Tou; les riches s'en servent pour rendre non abordables les portes de leurs palais; ils en font des lions qui ornent leurs jardins et des dragons qui hérissent leurs toitures; les guerriers ont besoin de sabres et de lances, et le peuple ne peut se passer d'ustensiles solides. Le fer, heureux vieillard, est aussi précieux que l'or.
--Il faudrait pour bien vendre, dit A-Po, avoir l'activité de la jeunesse et l'habitude du commerce. Les grands marchands écrasent les petits; ils accaparent les débouchés, et lorsqu'on arrive après eux chez les acheteurs, ceux-ci vous répondent: «Nous n'avons besoin de rien.»
--Tu exagères, répondit Sin-Tou. Les grands marchands dédaignent de vendre peu et laissent des chalands aux industriels plus modestes.
--Enfin, où est la maison que tu veux louer? dit le vieillard.
--C'est celle qui est en face de nous, dit majestueusement Sin-Tou.
--Oh! oh! et combien en veux-tu par année? Elle est dans une rue bien peu aérée et sera bien malsaine pour un homme de mon âge.
--Malsaine! s'écria le propriétaire; apprends qu'ainsi abritée du vent et du soleil, elle est fraîche l'été et chaude l'hiver. La rue est peu aérée! dis-tu. Ne vois-tu pas que la Ruelle des Libraires se croise avec la Ruelle de Kou-Toung, et que ma maison est placée dans un perpétuel courant d'air?
--Et combien en veux-tu?
--Mille pièces, dit le propriétaire sans hésiter.
--Mille pièces! s'écria la vieille femme en ouvrant les bras avec effroi.
--Mille pièces! répéta le vieillard en tremblotant.
--Pas un tsin de moins, dit Sin-Tou.
--Mais si je louais ta maison, il nous faudrait manger des rats crus et du riz moisi.
--C'est une bonne nourriture, répliqua le propriétaire.
--Et de quoi se compose ta maison? Elle doit être semblable au Palais du Fils du Ciel pour valoir tant de pièces?
--Elle contient un appartement pour les femmes, une boutique et des caves.
--Les caves sont elles grandes? demanda le vieillard.
--Grandes et solidement fermées.
--Je te donne quatre cents pièces de ta maison, car je suis las de courir et de chercher.
--Si tu n'étais pas un homme vénérable, dit le propriétaire, je ne consentirais jamais à ce marché désastreux; mais, par respect pour ton âge, j'accepte.
--Je te remercie, dit A-Po.
Son épouse lui tendit un sac d'où il tira quatre cents pièces. Sin-Tou, après les avoir comptées lui-même, alla chercher les clefs de la maison; puis le vieux et la vieille s'éloignèrent en titubant.
Le lendemain, dès le lever du jour, trois ânes pelés qui trébuchaient à chaque pas défilèrent dans la Ruelle de Kou-Toung; ils étaient chargés de grands sacs gris qui semblaient fort pesants. A-Po tirait les bêtes par une corde et la vieille femme les suivait, armée d'un bambou. Ils s'arrêtèrent devant leur maison, déchargèrent péniblement les ânes et transportèrent un à un les sacs à l'intérieur; puis ils partirent. Une heure plus tard ils revinrent avec les ânes non moins chargés. Vingt fois au moins dans la journée la même manœuvre fut répétée, et le soir Sin-Tou, assis devant sa porte, se disait:
--Ce vieillard est plus riche qu'il ne voulait le dire; il possède beaucoup de ferraille.
Mais, au grand étonnement du propriétaire, les deux vieilles gens n'habitèrent pas la maison. On les voyait seulement venir quelquefois, suivis d'un âne, et peu d'instants après, s'éloigner en emportant un des lourds sacs de fer.
CHAPITRE XIX
TA-KIANG SE RÉVOLTE CONTRE LE CIEL
Il ne faut rendre aux vainqueurs que des honneurs funèbres.
Hurlants, hideux, farouches, sanglants déjà, deux cent mille guerriers emplissent la grande plaine qui environne Sian-Hoa, la Ville Parfumée. Quels sont ces hommes? Ceux-ci, aux visages blêmes, viennent du Nord infertile; ils ont laissé les champs pierreux qui résistaient à leurs bêches, ouvert l'étable aux bestiaux maladifs et abandonné leurs vieux parents dans les cabanes; ceux-là viennent du Sud brûlant, où les épis se calcinent sous le soleil; exaspérés par la famine, après avoir tué leurs femmes et leurs enfants, ils ont fui l'implacable sécheresse; leur taille est haute, leur corps maigre, leur face a la couleur du cuivre. Tumultueux comme la foudre, les uns, pirates redoutés, sont venus de la mer; ils sont ambitieux et braves. D'autres sont des bandits des montagnes: ils luttaient avec les grands serpents et les tigres pour leur ravir leurs grottes inaccessibles; souvent ils descendaient dans la plaine et remontaient bientôt repus et chargés. Il y a aussi dans cette multitude des mendiants décharnés, haillonneux, et des artisans vaincus par la misère. Des prisons éventrées ont vomi des flots d'hommes hagards. Enfin d'innombrables traîtres transfuges se sont joints à l'armée: leurs corps trapus gardent des lambeaux d'uniformes, leurs visages féroces sont hérissés de poils; leurs bras, qu'ils n'ont pas essuyés, sont rouges encore jusqu'au coude d'un massacre récent.
Cette foule formidable, fauve, bestiale, c'est l'armée de Ta-Kiang.