Le Docteur Pascal

Part 9

Chapter 9 2,484 words Public domain Markdown

Par une nuit lourde de la fin de septembre, Pascal ne put dormir. Il ouvrit l'une des fenêtres de sa chambre, le ciel était noir, quelque orage devait passer au loin, car l'on entendait un continuel roulement de foudre. Il distinguait mal la sombre masse des platanes, que des reflets d'éclair, par moments, détachaient, d'un vert morne, dans les ténèbres. Et il avait l'âme pleine d'une détresse affreuse, il revivait les dernières mauvaises journées, des querelles encore, des tortures de trahisons et de soupçons qui allaient grandissantes, lorsque, tout d'un coup, un ressouvenir aigu le fit tressaillir. Dans sa peur d'être pillé, il avait fini par porter toujours sur lui la clef de la grande armoire. Mais, cette après-midi-là, souffrant de la chaleur, il s'était débarrassé de son veston, et il se rappelait avoir vu Clotilde le pendre à un clou de la salle. Ce fut une brusque terreur qui le traversa: si elle avait senti la clef au fond de la poche, elle l'avait volée. Il se précipita, fouilla le veston qu'il venait de jeter sur une chaise. La clef n'y était plus. En ce moment même, on le dévalisait, il en eut la nette sensation. Deux heures du matin sonnèrent; et il ne se rhabilla pas, resta en simple pantalon, les pieds nus dans des pantoufles, la poitrine nue sous sa chemise de nuit défaite; et, violemment, il poussa la porte, sauta dans la salle, son bougeoir à la main.

--Ah! je le savais, cria-t-il. Voleuse! assassine!

Et c'était vrai, Clotilde était là, dévêtue comme lui, les pieds nus dans ses mules de toile, les jambes nues, les bras nus, les épaules nues, à peine couverte d'un court jupon et de sa chemise. Par prudence, elle n'avait pas apporté de bougie, elle s'était contentée de rabattre les volets d'une fenêtre; et l'orage qui passait en face, au midi, dans le ciel ténébreux, les continuels éclairs lui suffisaient, baignant les objets d'une phosphorescence livide. La vieille armoire, aux larges flancs, était grande ouverte. Déjà, elle en avait vidé la planche du haut, descendant les dossiers à pleins bras, les jetant sur la longue table du milieu, où ils s'entassaient pêle-mêle. Et, fiévreusement, par crainte de n'avoir pas le temps de les brûler, elle était en train d'en faire des paquets, avec l'idée de les cacher, de les envoyer ensuite à sa grand'mère, lorsque la soudaine clarté de la bougie, en l'éclairant toute, venait de l'immobiliser, dans une attitude de surprise et de lutte.

--Tu me voles et tu m'assassines! répéta furieusement Pascal.

Entre ses bras nus, elle tenait encore un des dossiers. Il voulut le reprendre. Mais elle le serrait de toutes ses forces, obstinée dans son oeuvre de destruction, sans confusion ni repentir, en combattante qui a le bon droit pour elle. Alors, lui, aveuglé, affolé, se rua; et ils se battirent. Il l'avait empoignée, dans sa nudité, il la maltraitait.

--Tue-moi donc! bégaya-t-elle. Tue-moi, ou je déchire tout!

Mais il la gardait, liée à lui, d'une étreinte si rude, qu'elle ne respirait plus.

--Quand une enfant vole, on la châtie!

Quelques gouttes de sang avaient paru, près de l'aisselle, le long de son épaule ronde, dont une meurtrissure entamait la délicate peau de soie. Et, un instant, il la sentit si haletante, si divine dans l'allongement fin de son corps de vierge, avec ses jambes fuselées, ses bras souples, son torse mince à la gorge menue et dure, qu'il la lâcha. D'un dernier effort, il lui avait arraché le dossier.

--Et tu vas m'aider à les remettre là-haut, tonnerre de Dieu! Viens ici, commence par les ranger sur la table.... Obéis-moi, tu entends!

--Oui, maître!

Elle s'approcha, elle l'aida, domptée, brisée par cette étreinte d'homme qui était comme entrée en sa chair. La bougie, qui brûlait avec une flamme haute dans la nuit lourde, les éclairait; et le lointain roulement de la foudre ne cessait pas, la fenêtre ouverte sur l'orage semblait en feu.

V

Un instant, Pascal regarda les dossiers, dont l'amas semblait énorme, ainsi jeté au hasard sur la longue table, qui occupait le milieu de la salle de travail. Dans le pêle-mêle, plusieurs des chemises de fort papier bleu s'étaient ouvertes, et les documents en débordaient, des lettres, des coupures de journaux, des pièces sur papier timbré, des notes manuscrites.

Déjà, pour reclasser les paquets, il cherchait les noms, écrits sur les chemises en gros caractères, lorsqu'il sortit, avec un geste résolu, de la sombre réflexion où il était tombé. Et, se tournant vers Clotilde, qui attendait toute droite, muette et blanche:

--Écoute, je t'ai toujours défendu de lire ces papiers, et je sais que tu m'as obéi.... Oui, j'avais des scrupules. Ce n'est pas que tu sois, comme d'autres, une fille ignorante, car je t'ai laissé tout apprendre de l'homme et de la femme, et cela n'est certainement mauvais que pour les natures mauvaises.... Seulement, à quoi bon te plonger trop tôt dans cette terrible vérité humaine? Je t'ai donc épargné l'histoire de notre famille, qui est l'histoire de toutes, de l'humanité entière: beaucoup de mal et beaucoup de bien....

Il s'arrêta, parut s'affermir dans sa décision, calmé maintenant et d'une énergie souveraine.

--Tu as vingt-cinq ans, tu dois savoir.... Et puis, notre existence n'est plus possible, tu vis et tu me fais vivre dans un cauchemar, avec l'envolée de ton rêve. J'aime mieux que la réalité, si exécrable qu'elle soit, s'étale devant nous. Peut-être le coup qu'elle va te porter, fera-t-elle de toi la femme que tu dois être.... Nous allons reclasser ensemble ces dossiers, et les feuilleter, et les lire, une terrible leçon de vie!

Puis, comme elle ne bougeait toujours pas:

--Il faut voir clair, allume les deux autres bougies qui sont là.

Un besoin de grande clarté l'avait pris, il aurait voulu l'aveuglante lumière du soleil; et il jugea encore que les trois bougies n'éclairaient point, il passa dans sa chambre prendre les candélabres à deux branches qui s'y trouvaient. Les sept bougies flambèrent. Tous deux, en leur désordre, lui la poitrine découverte, elle l'épaule gauche tachée de sang, la gorge et les bras nus, ne se voyaient même pas. Deux heures venaient de sonner, et ni l'un ni l'autre n'avait conscience de l'heure: ils allaient passer la nuit dans cette passion de savoir, sans besoin de sommeil, en dehors du temps et des lieux. L'orage, qui continuait à l'horizon de la fenêtre ouverte, grondait plus haut.

Jamais Clotilde n'avait vu à Pascal ces yeux d'ardente fièvre. Il se surmenait depuis quelques semaines, ses angoisses morales le rendaient brusque parfois, malgré sa bonté si conciliante. Mais il semblait qu'une infinie tendresse, toute frémissante de pitié fraternelle, se faisait en lui, au moment de descendre dans les douloureuses vérités de l'existence; et c'était quelque chose de très indulgent et de très grand, émané de sa personne, qui allait innocenter, devant la jeune fille, l'effrayante débâcle des faits. Il en avait la volonté, il dirait tout, puisqu'il faut tout dire pour tout guérir. N'était-ce pas l'évolution fatale, l'argument suprême, que l'histoire de ces êtres qui les touchaient de si près? La vie était telle, et il fallait la vivre. Sans doute, elle en sortirait trempée, pleine de tolérance et de courage.

--On te pousse contre moi, reprit-il, on te fait faire des abominations, et c'est ta conscience que je veux te rendre. Quand tu sauras, tu jugeras et tu agiras.... Approche-toi, lis avec moi.

Elle obéit. Ces dossiers pourtant, dont sa grand'mère parlait avec tant de colère, l'effrayaient un peu; tandis qu'une curiosité s'éveillait, grandissait en elle. D'ailleurs, si domptée qu'elle fut par l'autorité virile qui venait de l'étreindre et de la briser, elle se réservait. Ne pouvait-elle donc l'écouter, lire avec lui? Ne gardait-elle pas le droit de se refuser ou de se donner ensuite? Elle attendait.

--Voyons, veux-tu?

--Oui, maître, je veux!

D'abord, ce fut l'Arbre généalogique des Rougon-Macquart qu'il lui montra. Il ne le serrait pas d'ordinaire dans l'armoire, il le gardait dans le secrétaire de sa chambre, où il l'avait pris, en allant chercher les candélabres. Depuis plus de vingt années, il le tenait au courant, inscrivant les naissances et les morts, les mariages, les faits de famille importants, distribuant en notes brèves les cas, d'après sa théorie de l'hérédité. C'était une grande feuille de papier jaunie, aux plis coupés par l'usure, sur laquelle s'élevait, dessiné d'un trait fort, un arbre symbolique, dont les branches étalées, subdivisées, alignaient cinq rangées de larges feuilles; et chaque feuille portait un nom, contenait, d'une écriture fine, une biographie, un cas héréditaire.

Une joie de savant s'était emparée du docteur, devant cette oeuvre de vingt années, où se trouvaient appliquées, si nettement et si complètement, les lois de l'hérédité, fixées par lui.

--Regarde donc, fillette! Tu en sais assez long, tu as recopié assez de mes manuscrits, pour comprendre.... N'est-ce pas beau, un pareil ensemble, un document si définitif et si total, où il n'y a pas un trou? On dirait une expérience de cabinet, un problème posé et résolu au tableau noir.... Tu vois, en bas, voici le tronc, la souche commune, Tante Dide. Puis, les trois branches en sortent, la légitime, Pierre Rougon, et les deux bâtardes, Ursule Macquart et Antoine Macquart. Puis, de nouvelles branches montent, se ramifient: d'un côté, Maxime, Clotilde et Victor, les trois enfants de Saccard, et Angélique, la fille de Sidonie Rougon; de l'autre, Pauline, la fille de Lisa Macquart, et Claude, Jacques, Étienne, Anna, les quatre enfants de Gervaise, sa soeur. Là, Jean, leur frère, est au bout. Et tu remarques, ici, au milieu, ce que j'appelle le noeud, la poussée légitime et la poussée bâtarde s'unissant dans Marthe Rougon et son cousin François Mouret, pour donner naissance à trois nouveaux rameaux, Octave, Serge et Désirée Mouret; tandis qu'il y a encore, issus d'Ursule et du chapelier Mouret, Silvère dont tu connais la mort tragique, Hélène et sa fille Jeanne. Enfin, tout là-haut, ce sont les brindilles dernières, le fils de ton frère Maxime, notre pauvre Charles, et deux autres petits morts, Jacques-Louis, le fils de Claude Lantier, et Louiset, le fils d'Anna Coupeau.... En tout cinq générations, un arbre humain qui, à cinq printemps déjà, à cinq renouveaux de l'humanité, a poussé des tiges, sous le flot de sève de l'éternelle vie!

Il s'animait, son doigt se mit à indiquer les cas, sur la vieille feuille de papier jaunie, comme sur une planche anatomique.

--Et je te répète que tout y est.... Vois donc, dans l'hérédité directe, les élections: celle de la mère, Silvère, Lisa, Désirée, Jacques, Louiset, toi-même; celle du père, Sidonie, François, Gervaise, Octave, Jacques-Louis. Puis, ce sont les trois cas de mélange: par soudure, Ursule, Aristide, Anna, Victor; par dissémination, Maxime, Serge, Étienne; par fusion, Antoine, Eugène, Claude. J'ai dû même spécifier un quatrième cas très remarquable, le mélange équilibre, Pierre et Pauline. Et les variétés s'établissent, l'élection de la mère par exemple va souvent avec la ressemblance physique du père, ou c'est le contraire qui a lieu; de même que, dans le mélange, la prédominance physique et morale appartient à un facteur ou à l'autre, selon les circonstances.... Ensuite, voici l'hérédité indirecte, celle des collatéraux: je n'en ai qu'un exemple bien établi, la ressemblance physique frappante d'Octave Mouret avec son oncle Eugène Rougon. Je n'ai aussi qu'un exemple de l'hérédité par influence: Anna, la fille de Gervaise et de Coupeau, ressemblait étonnamment, surtout dans son enfance, à Lantier, le premier amant de sa mère, comme s'il avait imprégné celle-ci à jamais.... Mais où je suis très riche, c'est pour l'hérédité en retour: les trois cas les plus beaux, Marthe, Jeanne et Charles, ressemblant à Tante Dide, la ressemblance sautant ainsi une, deux et trois générations. L'aventure est sûrement exceptionnelle, car je ne crois guère à l'atavisme; il me semble que les éléments nouveaux apportés par les conjoints, les accidents et la variété infinie des mélanges doivent très rapidement effacer les caractères particuliers, de façon à ramener l'individu au type général.... Et il reste l'innéité, Hélène, Jean, Angélique. C'est la combinaison, le mélange chimique où se confondent les caractères physiques et moraux des parents, sans que rien d'eux semble se retrouver dans le nouvel être.

Il y eut un silence. Clotilde l'avait écouté avec une attention profonde, voulant comprendre. Et lui, maintenant, restait absorbé, les yeux toujours sur l'Arbre, dans le besoin de juger équitablement son oeuvre. Il continua lentement, comme s'il se fût parlé à lui-même:

--Oui, cela est aussi scientifique que possible.... Je n'ai mis là que les membres de la famille, et j'aurais dû donner une part égale aux conjoints, aux pères et aux mères, venus du dehors, dont le sang s'est mêlé au nôtre et l'a dès lors modifié. J'avais bien dressé un arbre mathématique, le père et la mère se léguant par moitié à l'enfant, de génération en génération; de façon que, chez Charles par exemple, la part de Tante Dide n'était que d'un douzième: ce qui était absurde, puisque la ressemblance physique y est totale. J'ai donc cru suffisant d'indiquer les éléments venus d'ailleurs, en tenant compte des mariages et du facteur nouveau qu'ils introduisaient chaque fois.... Ah! ces sciences commençantes, ces sciences où l'hypothèse balbutie et où l'imagination reste maîtresse, elles sont le domaine des poètes autant que des savants! Les poètes vont en pionniers, à l'avant-garde, et souvent ils découvrent les pays vierges, indiquent les solutions prochaines. Il y a là une marge qui leur appartient, entre la vérité conquise, définitive, et l'inconnu, d'où l'on arrachera la vérité de demain.... Quelle fresque immense à peindre, quelle comédie et quelle tragédie humaines colossales à écrire, avec l'hérédité, qui est la Genèse même des familles, des sociétés et du monde!

Les yeux devenus vagues, il suivait sa pensée, il s'égarait. Mais, d'un mouvement brusque, il revint aux dossiers, jetant l'Arbre de côté, disant:

--Nous le reprendrons tout à l'heure; car, pour que tu comprennes maintenant, il faut que les faits se déroulent et que tu les voies à l'action, tous ces acteurs, étiquetés là de simples notes qui les résument.... Je vais appeler les dossiers, tu me les passeras un à un; et je te montrerai, je te conterai ce que chacun contient, avant de le remettre là-haut, sur la planche.... Je ne suivrai pas l'ordre alphabétique, mais l'ordre même des faits. Il y a longtemps que je veux établir ce classement.... Allons, cherche les noms sur les chemises. Tante Dide, d'abord.

A ce moment, un coin de l'orage qui incendiait l'horizon, prit en écharpe la Souleiade, creva sur la maison en une pluie diluvienne. Mais ils ne fermèrent même pas la fenêtre. Ils n'entendaient ni les éclats de la foudre, ni le roulement continu de ce déluge battant la toiture. Elle lui avait passé le dossier qui portait le nom de Tante Dide, en grosses lettres; et il en tirait des papiers de toutes sortes, d'anciennes notes, prises par lui, qu'il se mit à lire.

--Donne-moi Pierre Rougon.... Donne-moi Ursule Macquart.... Donne-moi Antoine Macquart....

Muette, elle obéissait toujours, le coeur serré d'une angoisse, à tout ce qu'elle entendait. Et les dossiers défilaient, étalaient leurs documents, retournaient s'empiler dans l'armoire.