Part 8
--Eh! je ne sais plus! dit-elle. Il est des jours où je crois, il en est d'autres où je suis avec toi et avec tes livres. C'est toi qui m'as bouleversée, c'est par toi que je souffre. Et toute ma souffrance est là peut-être, dans ma révolte contre toi que j'aime.... Non, non! ne me dis rien, ne me dis pas que je me calmerai. Cela m'irriterait davantage en ce moment.... Tu nies le surnaturel. Le mystère, n'est-ce pas? ce n'est que l'inexpliqué. Même, tu concèdes qu'on ne saura jamais tout; et, dès lors, l'unique intérêt à vivre est la conquête sans fin sur l'inconnu, l'éternel effort pour savoir davantage.... Ah! j'en sais trop déjà pour croire, tu m'as déjà trop conquise, et il y a des heures où il me semble que je vais en mourir.
Il lui avait pris la main, parmi l'herbe tiède, il la serrait violemment.
--Mais c'est la vie qui te fait peur, petite fille!... Et comme tu as raison de dire que l'unique bonheur est l'effort continu! car, désormais, le repos dans l'ignorance est impossible. Aucune halte n'est à espérer, aucune tranquillité dans l'aveuglement volontaire. Il faut marcher, marcher quand même, avec la vie qui marche toujours. Tout ce qu'on propose, les retours en arrière, les religions mortes, les religions replâtrées, aménagées selon les besoins nouveaux, sont un leurre.... Connais donc la vie, aime-la, vis-la telle qu'elle doit être vécue: il n'y a pas d'autre sagesse.
D'une secousse irritée, elle avait dégagé sa main. Et sa voix exprima un dégoût frémissant.
--La vie est abominable, comment veux-tu que je la vive paisible et heureuse?... C'est une clarté terrible que ta science jette sur le monde, ton analyse descend dans toutes nos plaies humaines, pour en étaler l'horreur. Tu dis tout, tu parles crûment, tu ne nous laisses que la nausée des êtres et des choses, sans aucune consolation possible.
Il l'interrompit d'un cri de conviction ardente.
--Tout dire, ah! oui, pour tout connaître et tout guérir!
La colère la soulevait, elle se mit sur son séant.
--Si encore l'égalité et la justice existaient dans ta nature. Mais tu le reconnais toi-même, la vie est au plus fort, le faible périt fatalement, parce qu'il est faible. Il n'y a pas deux êtres égaux, ni en santé, ni en beauté, ni en intelligence: c'est au petit bonheur de la rencontre, au hasard du choix.... Et tout croule, dès que la grande et sainte justice n'est plus!
--C'est vrai, dit-il à demi-voix, comme à lui-même, l'égalité n'existe pas. Une société qu'on baserait sur elle, ne pourrait vivre. Pendant des siècles, on a cru remédier au mal par la charité. Mais le monde a craqué; et, aujourd'hui, on propose la justice.... La nature est-elle juste? Je la crois plutôt logique. La logique est peut-être une justice naturelle et supérieure, allant droit à la somme du travail commun, au grand labeur final.
--Alors, n'est-ce pas? cria-t-elle, la justice qui écrase l'individu pour le bonheur de la race, qui détruit l'espèce affaiblie pour l'engraissement de l'espèce triomphante.... Non, non! c'est le crime! Il n'y a qu'ordure et que meurtre. Ce soir, à l'église, il avait raison: la terre est gâtée, la science n'en étale que la pourriture, c'est en haut qu'il faut nous réfugier tous.... Oh! maître, je t'en supplie, laisse-moi me sauver, laisse-moi te sauver toi-même!
Elle venait d'éclater en larmes, et le bruit de ses sanglots montait éperdu, dans la pureté de la nuit. Vainement, il essaya de l'apaiser, elle dominait sa voix.
--Écoute, maître, tu sais si je t'aime, car tu es tout pour moi.... Et c'est de toi que vient mon tourment, j'ai de la peine à en étouffer, lorsque je songe que nous ne sommes pas d'accord, que nous serions séparés à jamais, si nous mourions tous les deux demain.... Pourquoi ne veux-tu pas croire?
Il tâcha encore de la raisonner.
--Voyons, tu es folle, ma chérie....
Mais elle s'était mise à genoux, elle lui avait saisi les mains, elle s'attachait à lui, d'une étreinte enfiévrée. Et elle le suppliait plus haut, dans une clameur de désespoir telle, que la campagne noire, au loin, en sanglotait.
--Écoute, il l'a dit à l'église.... Il faut changer sa vie et faire pénitence, il faut tout brûler de ses erreurs passées, oui! tes livres, tes dossiers, tes manuscrits.... Fais ce sacrifice, maître, je t'en conjure à genoux. Et tu verras la délicieuse existence que nous mènerons ensemble.
A la fin, il se révoltait.
--Non! c'est trop, tais-toi!
--Si, tu m'entendras, maître, tu feras ce que je veux.... Je t'assure que je suis horriblement malheureuse, même en t'aimant comme je t'aime. Il manque quelque chose, dans notre tendresse. Jusqu'ici, elle a été vide et inutile, et j'ai l'irrésistible besoin de l'emplir, oh! de tout ce qu'il y a de divin et d'éternel.... Que peut-il nous manquer, si ce n'est Dieu? Agenouille-toi, prie avec moi!
Il se dégagea, irrité à son tour.
--Tais-toi, tu déraisonnes. Je t'ai laissée libre, laisse-moi libre.
--Maître, maître! c'est notre bonheur que je veux!... Je t'emporterai loin, très loin. Nous irons dans une solitude vivre en Dieu!
--Tais-toi!... Non, jamais!
Alors, ils restèrent un instant face à face, muets et menaçants. La Souleiade, autour d'eux, élargissait son silence nocturne, les ombres légères de ses oliviers, les ténèbres de ses pins et de ses platanes, où chantait la voix attristée de la source; et, sur leur tête, il semblait que le vaste ciel criblé d'étoiles eût pâli d'un frisson, malgré l'aube encore lointaine.
Clotilde leva le bras, comme pour montrer l'infini de ce ciel frissonnant. Mais, d'un geste prompt, Pascal lui avait repris la main, la maintenait dans la sienne, vers la terre. Et il n'y eut d'ailleurs plus un mot prononcé, ils étaient hors d'eux, violents et ennemis. C'était la brouille farouche.
Brusquement, elle retira sa main, elle sauta de côté, comme un animal indomptable et fier qui se cabre; puis, elle galopa, au travers de la nuit, vers la maison. On entendit, sur les cailloux de l'aire, le claquement de ses petites bottines, qui s'assourdit ensuite dans le sable d'une allée. Lui, déjà désolé, la rappela d'une voix pressante. Mais elle n'écoutait pas, ne répondait pas, courait toujours. Saisi de crainte, le coeur serré, il s'élança derrière elle, tourna le coin du bouquet des platanes, juste assez tôt pour la voir rentrer en tempête dans le vestibule. Il s'y engouffra derrière elle, franchit l'escalier, se heurta contre la porte de sa chambre, dont elle poussait violemment les verrous. Et là, il se calma, s'arrêta d'un rude effort, résistant à l'envie de crier, de l'appeler encore, d'enfoncer cette porte pour la ravoir, la convaincre, la garder toute à lui. Un moment, il resta immobile, devant le silence de la chambre, d'où pas un souffle ne sortait. Sans doute, jetée en travers du lit, elle étouffait dans l'oreiller ses cris et ses sanglots. Il se décida enfin à redescendre fermer la porte du vestibule, remonta doucement écouter s'il ne l'entendait pas se plaindre; et le jour naissait, lorsqu'il se coucha, désespéré, étranglé de larmes.
Dès lors, ce fut la guerre sans merci. Pascal se sentit épié, traqué, menacé. Il n'était plus chez lui, il n'avait plus de maison: l'ennemie était là sans cesse, qui le forçait à tout craindre, à tout enfermer. Coup sur coup, deux fioles de la substance nerveuse qu'il fabriquait, furent ramassées en morceaux; et il dut se barricader dans sa chambre, on l'y entendait assourdir le bruit de son pilon, sans qu'il se montrât même aux heures des repas. Il n'emmenait plus Clotilde, les jours de visite, parce qu'elle décourageait les malades, par son attitude d'incrédulité agressive. Seulement, dès qu'il sortait, il n'avait qu'une hâte, celle de rentrer vite, car il tremblait de trouver ses serrures forcées, ses tiroirs saccagés, au retour. Il n'utilisait plus la jeune fille à classer, à recopier ses notes, depuis que plusieurs s'en étaient allées, comme emportées par le vent. Il n'osait même plus l'employer à corriger ses épreuves, ayant constaté qu'elle avait coupé tout un passage dans un article, dont l'idée blessait sa foi catholique. Et elle restait ainsi oisive, rôdant par les pièces, ayant le loisir de vivre à l'affût d'une occasion qui lui livrerait la clef de la grande armoire. Ce devait être son rêve, le plan qu'elle roulait, pendant ses longs silences, les yeux luisants, les mains fiévreuses: avoir la clef, ouvrir, tout prendre, tout détruire, dans un autodafé qui serait agréable à Dieu. Les quelques pages d'un manuscrit, oubliées par lui sur un coin de table, le temps d'aller se laver les mains et passer sa redingote, avaient disparu, ne laissant, au fond de la cheminée, qu'une pincée de cendre. Un soir qu'il s'était attardé près d'un malade, comme il revenait au crépuscule, une terreur folle l'avait pris, dès le faubourg, à la vue d'une grosse fumée noire qui montait en tourbillons, salissant le ciel pâle. N'était-ce pas la Souleiade entière qui flambait, allumée par le feu de joie de ses papiers? Il rentra au pas de course, il ne se rassura qu'en apercevant, dans un champ voisin, un feu de racines qui fumait avec lenteur.
Et quelle affreuse souffrance, ce tourment du savant qui se sent menacé de la sorte dans son intelligence, dans ses travaux! Les découvertes qu'il a faites, les manuscrits qu'il compte laisser, c'est son orgueil, ce sont des êtres, du sang à lui, des enfants, et en les détruisant, en les brûlant, on brûlerait de sa chair. Surtout, dans ce perpétuel guet-apens contre sa pensée, il était torturé par l'idée que, cette ennemie qui était chez lui, installée jusqu'au coeur, il ne pouvait l'en chasser, et qu'il l'aimait quand même. Il demeurait désarmé, sans défense possible, ne voulant point agir, n'ayant d'autre ressource que de veiller avec vigilance. De toute part, l'enveloppement se resserrait, il croyait sentir les petites mains voleuses qui se glissaient au fond de ses poches, il n'avait plus de tranquillité, même les portes closes, craignant qu'on ne le dévalisât par les fentes.
--Mais, malheureuse enfant, cria-t-il un jour, je n'aime que toi au monde, et c'est toi qui me tues!... Tu m'aimes aussi pourtant, tu fais tout cela parce que tu m'aimes, et c'est abominable, et il vaudrait mieux en finir tout de suite, en nous jetant à l'eau avec une pierre au cou!
Elle ne répondait pas, ses yeux braves disaient seuls, ardemment, qu'elle voulait bien mourir sur l'heure, si c'était avec lui.
--Alors, je mourrais cette nuit, subitement, que se passerait-il donc demain?... Tu viderais l'armoire, tu viderais les tiroirs, tu ferais un gros tas de toutes mes oeuvres, et tu les brûlerais? Oui, n'est-ce pas?... Sais-tu que ce serait un véritable meurtre, comme si tu assassinais quelqu'un? Et quelle lâcheté abominable, tuer la pensée!
--Non! dit-elle d'une voix sourde, tuer le mal, l'empêcher de se répandre et de renaître!
Toutes leurs explications les rejetaient à la colère. Il y en eut de terribles. Et, un soir que la vieille madame Rougon était tombée dans une de ces querelles, elle resta seule avec Pascal, après que Clotilde se fut enfuie au fond de sa chambre. Un silence régna. Malgré l'air de navrement qu'elle avait pris, une joie luisait au fond de ses yeux étincelants.
--Mais votre pauvre maison est un enfer! cria-t-elle enfin.
Le docteur, d'un geste, évita de répondre. Toujours, il avait senti sa mère derrière la jeune fille, exaspérant en elle les croyances religieuses, utilisant ce ferment de révolte pour jeter le trouble chez lui. Il était sans illusion, il savait parfaitement que, dans la journée, les deux femmes s'étaient vues, et qu'il devait à cette rencontre, à tout un empoisonnement savant, l'affreuse scène dont il tremblait encore. Sans doute sa mère était venue constater les dégâts et voir si l'on ne touchait pas bientôt au dénouement.
--Ça ne peut continuer ainsi, reprit-elle. Pourquoi ne vous séparez-vous pas, puisque vous ne vous entendez plus?... Tu devrais l'envoyer à son frère Maxime, qui m'a écrit, ces jours derniers, pour la demander encore.
Il s'était redressé, pâle et énergique.
--Nous quitter fâchés, ah! non, non, ce serait l'éternel remords, la plaie inguérissable. Si elle doit partir un jour, je veux que nous puissions nous aimer de loin.... Mais pourquoi partir? Nous ne nous plaignons ni l'un ni l'autre.
Félicité sentit qu'elle s'était trop hâtée.
--Sans doute, si cela vous plaît de vous battre, personne n'a rien à y voir.... Seulement, mon pauvre ami, permets-moi, dans ce cas, de te dire que je donne un peu raison à Clotilde. Tu me forces à t'avouer que je l'ai vue tout à l'heure: oui! ça vaut mieux que tu le saches, malgré ma promesse de silence. Eh bien! elle n'est pas heureuse, elle se plaint beaucoup, et tu t'imagines que je l'ai grondée, que je lui ai prêché une entière soumission.... Ça ne m'empêche pas de ne guère te comprendre et de juger que tu fais tout pour ne pas être heureux.
Elle s'était assise, l'avait obligé à s'asseoir dans un coin de la salle, où elle semblait ravie de le tenir seul, à sa merci. Déjà plusieurs fois, elle avait de la sorte voulu le forcer à une explication, qu'il évitait. Bien qu'elle le torturât depuis des années, et qu'il n'ignorât rien d'elle, il restait un fils déférent, il s'était juré de ne jamais sortir de cette attitude obstinée de respect. Aussi, dès qu'elle abordait certains sujets, se réfugiait-il dans un absolu silence.
--Voyons, continua-t-elle, je comprends que tu ne veuilles pas céder à Clotilde; mais à moi?... Si je te suppliais de me faire le sacrifice de ces abominables dossiers, qui sont là, dans l'armoire! Admets un instant que tu meures subitement et que ces papiers tombent entre des mains étrangères: nous sommes tous déshonorés.... Ce n'est pas cela que tu désires, n'est-ce pas? Alors, quel est ton but, pourquoi t'obstines-tu à un jeu si dangereux?... Promets-moi de les brûler.
Il se taisait, il dut finir par répondre:
--Ma mère, je vous en ai déjà priée, ne causons jamais de cela.... Je ne puis vous satisfaire.
--Mais enfin, cria-t-elle, donne-moi une raison. On dirait que notre famille t'est aussi indifférente que le troupeau de boeufs qui passe là-bas. Tu en es pourtant.... Oh! je sais, tu fais tout pour ne pas en être. Moi-même, parfois, je m'étonne, je me demande d'où tu peux bien sortir. Et je trouve quand même très vilain de ta part, de t'exposer ainsi à nous salir, sans être arrêté par la pensée du chagrin que tu me causes, à moi ta mère.... C'est simplement une mauvaise action.
Il se révolta, il céda un moment au besoin de se défendre, malgré sa volonté de silence.
--Vous êtes dure, vous avez tort.... J'ai toujours cru à la nécessité, à l'efficacité absolue de la vérité. C'est vrai, je dis tout sur les autres et sur moi; et c'est parce que je crois fermement qu'en disant tout, je fais l'unique bien possible.... D'abord, ces dossiers ne sont pas destinés au public, ils ne constituent que des notes personnelles, dont il me serait douloureux de me séparer. Ensuite, j'entends bien que ce ne sont pas eux seulement que vous brûleriez: tous mes autres travaux seraient aussi jetés au feu, n'est-ce pas? et c'est ce que je ne veux pas, entendez-vous!... Jamais, moi vivant, on ne détruira ici une ligne d'écriture.
Mais, déjà, il regrettait d'avoir tant parlé, car il la voyait se rapprocher de lui, le presser, l'amener à la cruelle explication.
--Alors, va jusqu'au bout, dis-moi ce que tu nous reproches.... Oui, à moi par exemple, que me reproches-tu? Ce n'est pas de vous avoir élevés avec tant de peine. Ah! la fortune a été longue à conquérir! Si nous jouissons d'un peu de bonheur aujourd'hui, nous l'avons rudement gagné. Puisque tu as tout vu et que tu mets tout dans tes paperasses, tu pourras témoigner que la famille a rendu aux autres plus de services qu'elle n'en a reçu. A deux reprises, sans nous, Plassans était dans de beaux draps. Et c'est bien naturel, si nous n'avons récolté que des ingrats et des envieux, à ce point qu'aujourd'hui encore la ville entière serait ravie d'un scandale qui nous éclabousserait.... Tu ne peux pas vouloir cela, et je suis sûre que tu rends justice à la dignité de mon attitude, depuis la chute de l'Empire et les malheurs dont la France ne se relèvera sans doute jamais.
--Laissez-donc la France tranquille, ma mère! dit-il de nouveau, tellement elle le touchait aux endroits qu'elle savait sensibles. La France a la vie dure, et je trouve qu'elle est en train d'étonner le monde par la rapidité de sa convalescence.... Certes, il y a bien des éléments pourris. Je ne les ai pas cachés, je les ai trop étalés peut-être. Mais vous ne m'entendez guère, si vous vous imaginez que je crois à l'effondrement final, parce que je montre les plaies et les lézardes. Je crois à la vie qui élimine sans cesse les corps nuisibles, qui refait de la chair pour boucher les blessures, qui marche quand même à la santé, au renouvellement continu, parmi les impuretés et la mort.
Il s'exaltait, il en eut conscience, fit un geste de colère, et ne parla plus. Sa mère avait pris le parti de pleurer, des petites larmes courtes, difficiles, qui séchaient tout de suite. Et elle revenait sur les craintes dont s'attristait sa vieillesse, elle le suppliait, elle aussi, de faire sa paix avec Dieu au moins par égard pour la famille. Ne donnait-elle pas l'exemple du courage? Plassans entier, le quartier Saint-Marc, le vieux quartier et la ville neuve ne rendaient-ils pas hommage à sa fière résignation? Elle réclamait seulement d'être aidée, elle exigeait de tous ses enfants un effort pareil au sien. Ainsi, elle citait l'exemple d'Eugène, le grand homme, tombé de si haut, et qui voulait bien n'être plus qu'un simple député, défendant, jusqu'à son dernier souffle, le régime disparu, dont il avait tenu sa gloire. Elle était également pleine d'éloges pour Aristide, qui ne désespérait jamais, qui reconquérait sous le régime nouveau, toute une belle position, malgré l'injuste catastrophe qui l'avait un moment enseveli, parmi les décombres de l'Union universelle. Et lui, Pascal, resterait seul à l'écart, ne ferait rien pour qu'elle mourût en paix, dans la joie du triomphe final des Rougon? lui qui était si intelligent, si tendre, si bon! Voyons, c'était impossible! il irait à la messe le prochain dimanche et il brûlerait ces vilains papiers, dont la seule pensée la rendait malade. Elle suppliait, commandait, menaçait. Mais lui ne répondait plus, calmé, invincible dans son attitude de grande déférence. Il ne voulait pas de discussion, il la connaissait trop pour espérer la convaincre et pour oser discuter le passé avec elle.
--Tiens! cria-t-elle, quand elle le sentit inébranlable, tu n'es pas à nous, je l'ai toujours dit. Tu nous déshonores.
Il s'inclina.
--Ma mère, vous réfléchirez, vous me pardonnerez.
Ce jour-là, Félicité s'en alla hors d'elle; et, comme elle rencontra Martine à la porta de la maison, devant les platanes, elle se soulagea, sans savoir que Pascal, qui venait de passer dans sa chambre, dont les fenêtres étaient ouvertes, entendait tout. Elle exhalait son ressentiment, jurait d'arriver quand même à s'emparer des papiers et à les détruire, puisqu'il ne voulait pas en faire volontairement le sacrifice. Mais ce qui glaça le docteur, ce fut la façon dont Martine l'apaisait, d'une voix contenue. Elle était évidemment complice, elle répétait qu'il fallait attendre, ne rien brusquer, que mademoiselle et elle avaient fait le serment de venir à bout de monsieur, en ne lui laissant pas une heure de paix. C'était juré, on le réconcilierait avec le bon Dieu, parce qu'il n'était pas possible qu'un saint homme comme monsieur restât sans religion. Et les voix des deux femmes baissèrent, ne furent bientôt plus qu'un chuchotement, un murmure étouffé de commérage et de complot, où il ne saisissait que des mots épars, des ordres donnés, des mesures prises, un envahissement de sa libre personnalité. Lorsque sa mère partit enfin, il la vit, avec son pas léger et sa taille mince de jeune fille, qui s'éloignait très satisfaite.
Pascal eut une heure de défaillance, de désespérance absolue. Il se demandait à quoi bon lutter, puisque toutes ses affections s'alliaient contre lui. Cette Martine qui se serait jetée dans le feu, sur un simple mot de sa part, et qui le trahissait ainsi, pour son bien! Et Clotilde, liguée avec cette servante, complotant dans les coins, se faisant aider par elle à lui tendre des pièges! Maintenant, il était bien seul, il n'avait autour de lui que des traîtresses, on empoisonnait jusqu'à l'air qu'il respirait. Ces deux-là encore, elles l'aimaient, il serait peut-être venu à bout de les attendrir; mais, depuis qu'il savait sa mère derrière elles, il s'expliquait leur acharnement, il n'espérait plus les reprendre. Dans sa timidité d'homme qui avait vécu pour l'étude, à l'écart des femmes, malgré sa passion, l'idée qu'elles étaient trois à le vouloir, à le plier sous leur volonté, l'accablait. Il en sentait toujours une derrière lui; quand il s'enfermait dans sa chambre, il les devinait de l'autre côté du mur; et elles le hantaient, lui donnaient la continuelle crainte d'être volé de sa pensée, s'il la laissait voir au fond de son crâne, avant même qu'il la formulât.
Ce fut certainement l'époque de sa vie où Pascal se trouva le plus malheureux. Le perpétuel état de défense où il devait vivre, le brisait; et il lui semblait, parfois, que le sol de sa maison se dérobait sous ses pieds. Il eut alors, très net, le regret de ne s'être pas marié et de n'avoir pas d'enfant. Est-ce que lui-même avait eu peur de la vie? Est-ce qu'il n'était point puni de son égoïsme? Ce regret de l'enfant l'angoissait parfois, il avait maintenant les yeux mouillés de larmes, quand il rencontrait sur les routes des fillettes, aux regards clairs, qui lui souriaient. Sans doute, Clotilde était là, mais c'était une autre tendresse, traversée à présent d'orages, et non une tendresse calme, infiniment douce, la tendresse de l'enfant, où il aurait voulu endormir son coeur endolori. Puis, ce qu'il voulait, sentant venir la fin de son être, c'était surtout la continuation, l'enfant qui l'aurait perpétué. Plus il souffrait, plus il aurait trouvé une consolation à léguer cette souffrance, dans sa foi en la vie. Il se croyait indemne des tares physiologiques de la famille; mais la pensée même que l'hérédité sautait parfois une génération, et que, chez un fils né de lui, les désordres des aïeux pouvaient reparaître, ne l'arrêtait pas; et ce fils inconnu, malgré l'antique souche pourrie, malgré la longue suite de parents exécrables, il le souhaitait encore, certains jours, comme on souhaite le gain inespéré, le bonheur rare, le coup de fortune qui console et enrichit à jamais. Dans l'ébranlement de ses autres affections, son coeur saignait, parce qu'il était trop tard.