# Le Docteur Pascal

## Part 26

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Bientôt pourtant, il éprouva un mieux sensible. L'effet de la piqûre était vraiment miraculeux; et il put s'asseoir sur le lit, le dos appuyé contre des oreillers. La voix redevenait facile, jamais la lucidité du cerveau n'avait paru plus grande.

--Vous savez, maître, dit Ramond, que je ne vous quitte pas. J'ai prévenu ma femme, nous allons passer la journée ensemble; et, quoi que vous en disiez, j'espère bien que ce ne sera pas la dernière.... N'est-ce pas? Vous permettez que je m'installe comme chez moi.

Pascal souriait. Il donna des ordres à Martine, il voulut qu'elle s'occupât du déjeuner, pour Ramond. Si l'on avait besoin d'elle, on l'appellerait. Et les deux hommes restèrent seuls dans une bonne intimité de causerie, l'un couché, avec sa grande barbe blanche, discourant comme un sage, l'autre assis au chevet, écoutant, montrant la déférence d'un disciple.

--En vérité, murmura le maître, comme s'il se fut parlé à lui-même, c'est extraordinaire, l'effet de ces piqûres....

Puis, haussant la voix, presque gaiement:

--Mon ami Ramond, ce n'est peut-être pas un gros cadeau que je vous fais, mais je vais vous laisser mes manuscrits. Oui, Clotilde a l'ordre, quand je ne serai plus, de vous les remettre.... Vous fouillerez là dedans, vous y trouverez peut-être des choses pas trop mauvaises. Si vous en tirez un jour quelque bonne idée, eh bien! ce sera tant mieux pour tout le monde.

Et il partit de là, il donna son testament scientifique. Il avait la nette conscience de n'avoir été, lui, qu'un pionnier solitaire, un précurseur, ébauchant des théories, tâtonnant dans la pratique, échouant à cause de sa méthode encore barbare. Il rappela son enthousiasme, lorsqu'il avait cru découvrir la panacée universelle, avec ses injections de substance nerveuse, puis ses déconvenues, ses désespoirs, la mort brutale de Lafouasse, la phtisie emportant quand même Valentin, la folie victorieuse reprenant Sarteur et l'étranglant. Aussi s'en allait-il plein de doute, n'ayant plus la foi nécessaire au médecin guérisseur, si amoureux de la vie, qu'il avait fini par mettre en elle son unique croyance, certain qu'elle devait tirer d'elle seule sa santé et sa force. Mais il ne voulait pas fermer l'avenir, il était heureux au contraire de léguer son hypothèse à la jeunesse. Tous les vingt ans, les théories changeaient, il ne restait d'inébranlables que les vérités acquises, sur lesquelles la science continuait à bâtir. Si même il n'avait eu le mérite que d'apporter l'hypothèse d'un moment, son travail ne serait pas perdu, car le progrès était sûrement dans l'effort, dans l'intelligence toujours en marche. Puis, qui savait? il avait beau mourir troublé et las, n'ayant point réalisé son espoir avec les piqûres: d'autres ouvriers viendraient, jeunes, ardents, convaincus, qui reprendraient l'idée, l'éclairciraient, l'élargiraient. Et peut-être tout un siècle, tout un monde nouveau partirait de là.

--Ah! mon cher Ramond, continua-t-il, si l'on revivait une autre vie!... Oui je recommencerai, je reprendrai mon idée, car j'ai été frappé dernièrement par ce singulier résultat que les piqûres faites avec de l'eau pure étaient presque aussi efficaces.... Le liquide injecté n'importe donc pas, il n'y a donc là qu'une action simplement mécanique.... Tout ce mois dernier, j'ai écrit beaucoup là-dessus. Vous trouverez des notes, des observations curieuses.... En somme, j'en serais arrivé à croire uniquement au travail, à mettre la santé dans le fonctionnement équilibré de tous les organes, une sorte de thérapeutique dynamique, si j'ose risquer ce mot.

Il se passionnait peu à peu, il en arrivait à oublier la mort prochaine, pour ne songer qu'à sa curiosité ardente de la vie. Et il ébauchait, d'un trait large, sa théorie dernière. L'homme baignait dans un milieu, la nature, qui irritait perpétuellement par des contacts les terminaisons sensitives des nerfs. De là, la mise en oeuvre, non seulement des sens, mais de toutes les surfaces du corps, extérieures et intérieures. Or c'étaient ces sensations qui, en se répercutant dans le cerveau, dans la moelle, dans les centres nerveux, s'y transformaient en tonicité, en mouvements et en idées; et il avait la conviction que se bien porter consistait dans le train normal de ce travail: recevoir les sensations, les rendre en idées et en mouvements, nourrir la machine humaine par le jeu régulier des organes. Le travail devenait ainsi la grande loi, le régulateur de l'univers vivant. Dès lors, il était nécessaire que, si l'équilibre se rompait, si les excitations venues du dehors cessaient d'être suffisantes, la thérapeutique en créât d'artificielles, de façon à rétablir la tonicité, qui est l'état de santé parfaite. Et il rêvait toute une médication nouvelle: la suggestion, l'autorité toute-puissante du médecin pour les sens; l'électricité, les frictions, le massage pour la peau et les tendons; les régimes alimentaires pour l'estomac; les cures d'air, sur les hauts plateaux pour les poumons; enfin, les transfusions, les piqûres d'eau distillée pour l'appareil circulatoire. C'était l'action indéniable et purement mécanique de ces dernières qui l'avait mis sur la voie, il ne faisait qu'étendre à présent l'hypothèse, par un besoin de son esprit généralisateur, il voyait de nouveau le monde sauvé dans cet équilibre parfait, autant de travail rendu que de sensation reçue, le branle du monde rétabli dans son labeur éternel.

Puis, il se mit à rire franchement.

--Bon! me voilà parti encore!... Et moi qui crois, au fond, que l'unique sagesse est de ne pas intervenir, de laisser faire la nature! Ah! le vieux fou incorrigible!

Mais Ramond lui avait saisi les deux mains, dans un élan de tendresse et d'admiration.

--Maître, maître! c'est avec de la passion, de la folie comme la vôtre qu'on fait du génie!... Soyez sans crainte, je vous ai écouté, je tâcherai d'être digne de votre héritage; et, je le crois comme vous, peut-être le grand demain est-il là tout entier.

Dans la chambre attendrie et calme, Pascal se remit à parler, avec la tranquillité brave d'un philosophe mourant qui donne sa dernière leçon. Maintenant, il revenait sur ses observations personnelles, il expliquait qu'il s'était souvent guéri lui-même par le travail, un travail réglé et méthodique, sans surmenage. Onze heures sonnèrent, il voulut que Ramond déjeunât, et il continua la conversation, très loin, très haut, pendant que Martine servait. Le soleil avait fini par percer les nuées grises de la matinée, un soleil à demi voilé encore et très doux, dont la nappe dorée tiédissait la vaste pièce. Puis, comme il achevait de boire quelques gorgées de lait, il se tut.

A ce moment, le jeune médecin mangeait une poire.

--Est-ce que vous souffrez davantage?

--Non, non, finissez.

Mais il ne put mentir. C'était une crise, et terrible. La suffocation vint en coup de foudre, le renversa sur l'oreiller, le visage déjà bleu. Des deux mains, il avait saisi le drap à poignée, il s'y cramponnait, comme pour y trouver un point d'appui et soulever l'effroyable masse qui lui écrasait la poitrine. Atterré, livide, il tenait ses yeux grands ouverts, fixés sur la pendule, avec une effrayante expression de désespoir et de douleur. Et, pendant dix longues minutes, il faillit expirer.

Tout de suite, Ramond l'avait piqué. Le soulagement fut lent à se produire, l'efficacité était moindre.

De grosses larmes parurent dans les yeux de Pascal, dès que la vie lui revint. Il ne parlait pas encore, il pleurait. Puis, regardant toujours la pendule, de ses regards obscurcis:

--Mon ami, je mourrai à quatre heures, je ne la verrai pas.

Et, comme Ramond, pour distraire sa pensée, affirmait contre l'évidence que la terminaison n'était pas si prochaine, lui fut repris de sa passion de savant, voulut donner à son jeune confrère une dernière leçon, basée sur l'observation directe. Il avait soigné plusieurs cas pareils au sien, il se souvenait surtout d'avoir disséqué, à l'hôpital, le coeur d'un vieux pauvre atteint de sclérose.

--Je le vois, mon coeur.... Il est couleur de feuille morte, les fibres en sont cassantes, on le dirait amaigri, bien qu'il ait augmenté un peu de volume. Le travail inflammatoire a dû le durcir, on le couperait difficilement....

Il continua à voix plus basse. Tout à l'heure, il avait bien senti son coeur qui mollissait, dont les contractions devenaient molles et lentes. Au lieu du jet de sang normal, il ne sortait plus par l'aorte qu'une bave rouge. Derrière, les veines étaient gorgées de sang noir, l'étouffement augmentait, à mesure que se ralentissait la pompe aspirante et foulante, régulatrice de toute la machine. Et, après la piqûre, il avait suivi, malgré sa souffrance, le réveil progressif de l'organe, le coup de fouet qui l'avait remis en marche, déblayant le sang noir des veines, soufflant de nouveau la force avec le sang rouge des artères. Mais la crise allait revenir, dès que l'effet mécanique de la piqûre aurait cessé. Il pouvait la prédire à quelques minutes près. Grâce aux injections, il y aurait encore trois crises. La troisième l'emporterait, il mourrait à quatre heures.

Puis, d'une voix de plus en plus faible, il eut un dernier enthousiasme, sur la vaillance du coeur, de cet ouvrier obstiné de la vie, sans cesse au travail, à toutes les secondes de l'existence, même pendant le sommeil, lorsque les autres organes, paresseux, se reposaient.

--Ah! brave coeur! comme tu luttes héroïquement!... Quelle foi, quelle générosité de muscle jamais las!... Tu as trop aimé, tu as trop battu, et c'est pourquoi tu te brises, brave coeur qui ne veux pas mourir et qui te soulèves pour battre encore!

Mais la première crise annoncée se produisit. Pascal n'en sortit, cette fois, que pour rester haletant, hagard, la parole sifflante et pénible. De sourdes plaintes lui échappaient, malgré son courage: mon Dieu! cette torture ne finirait donc pas? Et, pourtant, il n'avait plus qu'un ardent désir, prolonger son agonie, vivre assez pour embrasser une dernière fois Clotilde. S'il se trompait, comme Ramond s'obstinait à le répéter! s'il pouvait vivre jusqu'à cinq heures! Ses yeux étaient retournés à la pendule, il ne quittait plus les aiguilles, donnant aux minutes une importance d'éternité. Autrefois, ils avaient plaisanté souvent sur cette pendule empire, une borne de bronze doré, contre laquelle l'Amour souriant contemplait le Temps endormi. Elle marquait trois heures. Puis, elle marqua trois heures et demie. Deux heures de vie seulement, encore deux heures de vie, mon Dieu! Le soleil s'abaissait à l'horizon, un grand calme tombait du pâle ciel d'hiver; et il écoutait, par moments, les lointaines locomotives qui sifflaient, à travers la plaine rase. Ce train-là était celui qui passait aux Tulettes. L'autre, celui qui venait de Marseille, n'arriverait donc jamais!

A quatre heures moins vingt, Pascal fit signe à Ramond de s'approcher. Il ne parlait plus assez fort, il ne pouvait se faire entendre.

--Il faudrait, pour que je vécusse jusqu'à six heures, que le pouls fût moins bas. J'espérais encore, mais c'est fini....

Et, dans un murmure, il nomma Clotilde. C'était un adieu bégayé et déchirant, l'affreux chagrin qu'il éprouvait à ne pas la revoir.

Ensuite, le souci de ses manuscrits reparut.

--Ne me quittez pas.... La clef est sous mon oreiller. Vous direz à Clotilde de la prendre, elle a des ordres.

A quatre heures moins dix, une nouvelle piqûre resta sans effet. Et quatre heures allaient sonner, lorsque la deuxième crise se déclara. Brusquement, après avoir étouffé, il se jeta hors de son lit, il voulut se lever, marcher, dans un réveil de ses forces. Un besoin d'espace, de clarté, de grand air, le poussait en avant, là-bas. Puis, c'était un appel irrésistible de la vie, de toute sa vie, qu'il entendait venir à lui, du fond de la salle voisine. Et il y courait, chancelant, suffoquant, courbé à gauche, se rattrapant aux meubles.

Vivement, le docteur Ramond s'était précipité pour le retenir.

--Maître, maître! recouchez-vous, je vous en supplie!

Mais Pascal, sourdement, s'entêtait à finir debout. La passion d'être encore, l'idée héroïque du travail, persistaient en lui, l'emportaient comme une masse. Il râlait, il balbutiait.

--Non, non ... là-bas, là-bas....

Il fallut que son ami le soutint, et il s'en alla ainsi, trébuchant et hagard, jusqu'au fond de la salle, et il se laissa tomber sur sa chaise, devant sa table, où une page commencée traînait, parmi le désordre des papiers et des livres.

Là, un moment, il souffla, ses paupières se fermèrent. Bientôt, il les rouvrit, tandis que ses mains tâtonnantes cherchaient le travail. Elles rencontrèrent l'Arbre généalogique, au milieu d'autres notes éparses. L'avant-veille encore, il y avait rectifié des dates. Et il le reconnut, l'attira, l'étala.

--Maître, maître! vous vous tuez! répétait Ramond frémissant, bouleversé de pitié et d'admiration.

Pascal n'écoutait pas, n'entendait pas. Il avait senti un crayon rouler sous ses doigts. Il le tenait, il se penchait sur l'Arbre, comme si ses yeux à demi éteints ne voyaient plus. Et, une dernière fois, il passait en revue les membres de la famille. Le nom de Maxime l'arrêta, il écrivit: «Meurt ataxique, en 1873,» dans la certitude que son neveu ne passerait pas l'année. Ensuite, à côté, le nom de Clotilde le frappa, et il compléta aussi la note, il mit: «A, en 1874, de son oncle Pascal, un fils.» Mais il se cherchait, s'épuisant, s'égarant. Enfin, quand il se fut trouvé, sa main se raffermit, il s'acheva, d'une écriture haute et brave: «Meurt, d'une maladie de coeur, le 7 novembre 1873.» C'était l'effort suprême, son râle augmentait, il étouffait, lorsqu'il aperçut, au-dessus de Clotilde, la feuille blanche. Ses doigts ne pouvaient plus tenir le crayon. Pourtant, en lettres défaillantes, où passait la tendresse torturée, le désordre éperdu de son pauvre coeur, il ajouta encore: «L'enfant inconnu, à naître en 1874. Quel sera-t-il?» Et il eut une faiblesse, Martine et Ramond purent à grand'peine le reporter sur le lit.

La troisième crise eut lieu à quatre heures un quart. Dans cet accès final de suffocation, le visage de Pascal exprima une effroyable souffrance. Jusqu'au bout, il devait endurer son martyre d'homme et de savant. Ses yeux troubles semblèrent chercher encore la pendule, pour constater l'heure. Et Ramond, le voyant remuer les lèvres, se pencha, colla son oreille. En effet, il murmurait des paroles, si légères, qu'elles étaient un souffle.

--Quatre heures.... Le coeur s'endort, plus de sang rouge dans l'aorte.... La valvule mollit et s'arrête....

Un râle affreux le secoua, le petit souffle devenait très lointain.

--Ça marche trop vite.... Ne me quittez pas, la clef est sous l'oreiller.... Clotilde, Clotilde....

Au pied du lit, Martine était tombée à genoux, étranglée de sanglots. Elle voyait bien que monsieur se mourait. Elle n'avait point osé courir chercher un prêtre, malgré sa grande envie; et elle récitait elle-même les prières des agonisants, elle priait ardemment le bon Dieu, pour qu'il pardonnât à monsieur et que monsieur allât droit en paradis.

Pascal mourut. Sa face était toute bleue. Après quelques secondes d'une immobilité complète, il voulut respirer, il avança les lèvres, ouvrit sa pauvre bouche, un bec de petit oiseau qui cherche à prendre une dernière gorgée d'air. Et ce fut la mort, très simple.

XIII

Ce fut seulement après le déjeuner, vers une heure, que Clotilde reçut la dépêche de Pascal. Elle était justement, ce jour-là, boudée par son frère Maxime, qui lui faisait sentir, avec une dureté croissante, ses caprices et ses colères de malade. En somme, elle avait peu réussi auprès de lui; il la trouvait trop simple, trop grave, pour l'égayer; et, maintenant, il s'enfermait avec la jeune Rose, cette petite blonde à l'air candide, qui l'amusait. Depuis que la maladie le tenait immobile et affaibli, il perdait de sa prudence égoïste de jouisseur, de sa longue méfiance contre la femme mangeuse d'hommes. Aussi, lorsque sa soeur voulut lui dire que leur oncle la rappelait, et qu'elle partait, eut-elle quelque peine à se faire ouvrir, car Rose était en train de le frictionner. Tout de suite, il l'approuva, et, s'il la pria de revenir le plus tôt possible, dès qu'elle aurait terminé là-bas ses affaires, il n'insista pas, uniquement désireux de se montrer aimable.

Clotilde passa l'après-midi à faire ses malles. Dans sa fièvre, dans l'étourdissement d'une décision si brusque, elle ne réfléchissait pas, elle était toute à la grande joie du retour. Mais, après la bousculade du dîner, après les adieux à son frère et l'interminable course en fiacre, de l'avenue du Bois-de-Boulogne à la gare de Lyon, lorsqu'elle se trouva dans un compartiment de dames seules, partie à huit heures, en pleine nuit pluvieuse et glacée de novembre, roulant déjà hors de Paris, elle se calma, fut peu à peu envahie de réflexions, finit par se sentir troublée de sourdes inquiétudes. Pourquoi donc cette dépêche, immédiate et si brève: «Je t'attends, pars ce soir»? Sans doute, c'était la réponse à la lettre où elle lui annonçait sa grossesse. Seulement, elle savait combien il désirait qu'elle restât à Paris, où il la rêvait heureuse, et elle s'étonnait maintenant de sa hâte à la rappeler. Elle n'attendait pas une dépêche, mais une lettre, puis des arrangements pris, le retour à quelques semaines de là. Était-ce donc qu'il y avait autre chose, une indisposition peut-être, un désir, un besoin de la revoir sur l'heure? Et, dès lors, cette crainte s'enfonça en elle avec la force d'un pressentiment, grandit, la posséda bientôt tout entière.

Toute la nuit, une pluie diluvienne avait fouetté les vitres du train, par les plaines de la Bourgogne. Ce déluge ne cessa qu'à Mâcon. Après Lyon, le jour parut. Clotilde avait sur elle les lettres de Pascal; et elle attendait l'aube avec impatience, pour revoir et étudier ces lettres, dont l'écriture lui avait paru changée. En effet, elle eut un petit froid au coeur, en constatant l'hésitation, les sortes de lézardes qui s'étaient produites dans les mots. Il était malade, très malade: cela, maintenant, tournait à la certitude, s'imposait à elle par une véritable divination, où il entrait moins de raisonnement que de subtile prescience. Et le reste du voyage fut horriblement long, car elle sentait croître son angoisse à mesure qu'elle approchait. Le pis était que, débarquant à Marseille dès midi et demi, elle ne pouvait prendre un train pour Plassans qu'à trois heures vingt. Trois grandes heures d'attente. Elle déjeuna au buffet de la gare, mangea fiévreusement, comme si elle avait eu peur de manquer ce train; puis, elle se traîna dans le jardin poussiéreux, alla d'un banc à un autre, sous le soleil pâle, tiède encore, au milieu de l'encombrement des omnibus et des fiacres. Enfin, elle roula de nouveau, arrêtée tous les quarts d'heure aux petites stations. Elle allongeait la tête à la portière, il lui semblait qu'elle était partie depuis plus de vingt ans et que les lieux devaient être changés. Le train quittait Sainte-Marthe, lorsqu'elle eut la forte émotion, en allongeant le cou, d'apercevoir, à l'horizon, très loin, la Souleiade, avec les deux cyprès centenaires de la terrasse, qu'on reconnaissait de trois lieues.

Il était cinq heures, le crépuscule tombait déjà. Les plaques tournantes retentirent, et Clotilde descendit. Mais elle avait eu un élancement, une douleur vive, en voyant que Pascal n'était pas sur le quai, à l'attendre. Elle se répétait depuis Lyon: «Si je ne le vois pas tout de suite, à l'arrivée, c'est qu'il est malade.» Peut-être, cependant, était-il resté dans la salle, ou s'occupait-il d'une voiture, dehors. Elle se précipita, et elle ne trouva que le père Durieu, le voiturier que le docteur employait d'habitude. Vivement, elle le questionna. Le vieil homme, un Provençal taciturne, ne se hâtait pas de répondre. Il avait là sa charrette, il demandait le bulletin de bagages, voulait d'abord s'occuper des malles. D'une voix tremblante, elle répéta sa question:

--Tout le monde va bien, père Durieu?

--Mais oui, mademoiselle.

Et elle dut insister, avant de savoir que c'était Martine, la veille, vers six heures, qui lui avait commandé de se trouver à la gare, avec sa voiture, pour l'arrivée du train. Il n'avait pas vu, personne n'avait vu le docteur, depuis deux mois. Peut-être bien, puisqu'il n'était pas là, qu'il avait dû prendre le lit, car le bruit courait en ville qu'il n'était guère solide.

--Attendez que j'aie les bagages, mademoiselle. Il y a une place pour vous sur la banquette.

--Non, père Durieu, ce serait trop long. Je vais à pied.

A grands pas, elle monta la rampe. Son coeur se serrait tellement, qu'elle étouffait. Le soleil avait disparu derrière les coteaux de Sainte-Marthe, une cendre fine tombait du ciel gris, avec le premier frisson de novembre; et, comme elle prenait le chemin des Fenouillères, elle eut une nouvelle apparition de la Souleiade qui la glaça, la façade morne sous le crépuscule, tous les volets fermés, dans une tristesse d'abandon et de deuil.

Mais le coup terrible que reçut Clotilde, ce fut lorsqu'elle reconnut Ramond, debout au seuil du vestibule, et qui semblait l'attendre. Il l'avait guettée en effet, il était descendu, voulant amortir en elle l'affreuse catastrophe. Elle arrivait essoufflée, elle avait passé par le quinconce des platanes, près de la source, pour couper au plus court; et, de voir le jeune homme là, au lieu de Pascal qu'elle espérait encore y trouver, elle eut une sensation d'écroulement, d'irréparable malheur. Ramond était très pâle, bouleversé, malgré son effort de courage. Il ne prononça pas un mot, attendant d'être questionné. Elle-même suffoquait, ne disait rien. Et ils entrèrent ainsi, il la mena jusqu'à la salle à manger, où ils restèrent de nouveau quelques secondes en face l'un de l'autre, muets, dans cette angoisse.

--Il est malade, n'est-ce pas? balbutia-t-elle enfin.

Il répéta simplement:

--Oui, malade.

--J'ai bien compris en vous voyant, reprit-elle. Pour qu'il ne soit pas là, il faut qu'il soit malade.

Alors, elle insista.

--Il est malade, très malade, n'est-ce pas?

Il ne répondait plus, il pâlissait davantage, et elle le regarda. A ce moment, elle vit la mort sur lui, sur ses mains frémissantes encore, qui avaient soigné le mourant, sur sa face désespérée, dans ses yeux troubles, qui gardaient le reflet de l'agonie, dans tout son désordre de médecin qui était là depuis douze heures, à lutter, impuissant.

Elle eut un grand cri.

--Mais il est mort!

Et elle chancela, foudroyée, elle s'abattit entre les bras de Ramond, qui l'étreignit fraternellement, dans un sanglot. Tous les deux, au cou l'un de l'autre, pleurèrent.

Puis, lorsqu'il l'eut assise sur une chaise et qu'il put parler:

--C'est moi, hier, vers dix heures et demie, qui ai mis au télégraphe la dépêche que vous avez reçue. Il était si heureux, si plein d'espoir! Il faisait des rêves d'avenir, un an, deux ans de vie.... Et c'est ce matin, à quatre heures, qu'il a été pris de la première crise et qu'il m'a envoyé chercher. Tout de suite, il s'était vu perdu. Mais il espérait durer jusqu'à six heures, vivre assez pour vous revoir.... Le mal a marché trop vite. Il m'en a dit les progrès jusqu'au dernier souffle, minute par minute, comme un professeur qui dissèque à l'amphithéâtre. Il est mort avec votre nom aux lèvres, calme et désespéré, en héros.

Clotilde aurait voulu courir, monter d'un bond dans la chambre, et elle restait clouée, sans force pour quitter la chaise. Elle avait écouté, les yeux noyés de grosses larmes qui coulaient sans fin. Chacune des phrases, le récit de cette mort stoïque retentissait dans son coeur, s'y gravait profondément. Elle reconstituait l'abominable journée. A jamais elle devait la revivre.

Mais, surtout, son désespoir déborda, lorsque Martine, entrée depuis un instant, dit d'une voix dure:

