Le Docteur Pascal

Part 25

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Ce fut ce jour-là que Pascal s'intéressa encore à son voisin, M. Bellombre. Il s'était approché d'une fenêtre, il l'aperçut, par-dessus le mur du jardin, au pâle soleil des premiers jours de novembre, faisant sa promenade accoutumée; et la vue de l'ancien professeur, vivant si parfaitement heureux, le jeta d'abord dans l'étonnement. Il lui semblait n'avoir jamais songé à cette chose, qu'un homme de soixante-dix ans était là, sans une femme, sans un enfant, sans un chien, et qu'il tirait tout son égoïste bonheur de la joie de vivre en dehors de la vie. Ensuite, il se rappela ses colères contre cet homme, ses ironies contre la peur de l'existence, les catastrophes qu'il lui souhaitait, l'espoir que le châtiment viendrait, quelque servante maîtresse, quelque parente inattendue, qui serait la vengeance. Mais non! il le retrouvait toujours aussi vert, il sentait bien que, longtemps encore, il vieillirait ainsi, dur, avare, inutile et heureux. Et, cependant, il ne l'exécrait plus, il l'aurait plaint volontiers, tellement il le jugeait ridicule et misérable, de n'être pas aimé. Lui qui agonisait, parce qu'il restait seul! Lui dont le coeur allait éclater, parce qu'il était trop plein des autres! Plutôt la souffrance, la souffrance seule, que cet égoïsme, cette mort à ce qu'on a de vivant et d'humain en soi!

Dans la nuit qui suivit, Pascal eut une nouvelle crise d'angine de poitrine. Elle dura près de cinq minutes, il crut qu'il étoufferait, sans avoir eu la force d'appeler sa servante. Lorsqu'il reprit haleine, il ne la dérangea pas, il préféra ne parler à personne de cette aggravation de son mal; mais il garda la certitude qu'il était fini, qu'il ne vivrait pas un mois peut-être. Sa première pensée alla vers Clotilde. Pourquoi ne lui écrivait-il pas d'accourir? Justement, il avait reçu une lettre d'elle, la veille, et il voulait lui répondre, ce matin-là. Puis, l'idée de ses dossiers lui apparut soudain. S'il mourait tout d'un coup, sa mère resterait la maîtresse, elle les détruirait; et ce n'étaient pas seulement les dossiers, mais ses manuscrits, tous ses papiers, trente années de son intelligence et de son travail. Ainsi se consommerait le crime qu'il avait tant redouté, dont la seule crainte, pendant ses nuits de fièvre, le faisait se relever frissonnant, l'oreille aux aguets, écoutant si l'on ne forçait pas l'armoire. Une sueur le reprit, il se vit dépossédé, outragé, les cendres de son oeuvre jetées aux quatre vents. Et, tout de suite, il revint à Clotilde, il se dit qu'il suffisait simplement de la rappeler: elle serait là, elle lui fermerait les yeux, elle défendrait sa mémoire. Déjà, il s'était assis, il se hâtait de lui écrire, pour que la lettre partit par le courrier du matin.

Mais, lorsque Pascal fut devant la page blanche, la plume aux doigts, un scrupule grandissant, un mécontentement de lui-même l'envahit. Est-ce que cette pensée des dossiers, le beau projet de leur donner une gardienne et de les sauver, n'était pas une suggestion de sa faiblesse, un prétexte qu'il imaginait pour ravoir Clotilde? L'égoïsme était au fond. Il songeait à lui, et non à elle. Il la vit rentrer dans cette maison pauvre, condamnée à soigner un vieillard malade; il la vit surtout, dans la douleur, dans l'épouvante de son agonie, lorsqu'il la terrifierait, un jour, en tombant foudroyé près d'elle. Non, non! c'était l'affreux moment qu'il voulait lui éviter, c'étaient quelques journées de cruels adieux, et la misère ensuite, triste cadeau qu'il ne pouvait lui faire, sans se croire un criminel. Son calme, son bonheur à elle seule comptait, qu'importait le reste! Il mourrait dans son trou, heureux de la croire heureuse. Quant à sauver ses manuscrits, il verrait s'il aurait la force de s'en séparer, en les remettant à Ramond. Et, même si tous ses papiers devaient périr, il y consentait, et il voulait bien que rien de lui n'existât plus, pas même sa pensée, pourvu que rien de lui désormais ne troublât l'existence de sa chère femme!

Pascal se mit donc à écrire une de ses réponses habituelles, qu'il faisait volontairement, à grand'peine, insignifiante et presque froide. Clotilde, dans sa dernière lettre, sans se plaindre de Maxime, laissait entendre que son frère se désintéressait d'elle, amusé davantage par Rose, la nièce du coiffeur de Saccard, cette petite jeune fille très blonde, à l'air candide. Et il flairait quelque manoeuvre du père, une savante captation autour du fauteuil de l'infirme, que ses vices, si précoces jadis, reprenaient, aux approches de la mort. Mais, malgré son inquiétude, il n'en donnait pas moins de très bons conseils à Clotilde, en lui répétant que son devoir était de se dévouer jusqu'au bout. Quand il signa, des larmes lui obscurcissaient la vue. C'était sa mort de bête vieillie et solitaire, sa mort sans un baiser, sans une main amie, qu'il signait. Puis, des doutes lui vinrent: avait-il raison de la laisser là-bas, dans ce milieu mauvais, où il sentait toutes sortes d'abominations autour d'elle?

A la Souleiade, chaque matin, le facteur apportait les lettres et les journaux, vers neuf heures; et Pascal, quand il écrivait à Clotilde, avait l'habitude de guetter, pour lui remettre la lettre, de façon à être bien certain qu'on n'interceptait pas sa correspondance. Or, ce matin-là, comme il était descendu lui donner celle qu'il venait d'écrire, il fut surpris d'en recevoir une nouvelle de la jeune femme, dont ce n'était pas le jour. Pourtant, il laissa partir la sienne. Ensuite, il remonta, il reprit sa place devant sa table, déchirant l'enveloppe.

Et, dès les premières lignes, ce fut un grand saisissement, une stupeur. Clotilde lui écrivait qu'elle était enceinte de deux mois. Si elle avait tant hésité à lui annoncer cette nouvelle, c'était qu'elle voulait avoir elle-même une absolue certitude. Maintenant, elle ne pouvait se tromper, la conception remontait sûrement aux derniers jours d'août, à cette nuit heureuse où elle lui avait donné le royal festin de jeunesse, le soir de leur course de misère, de porte en porte. N'avaient-ils pas senti passer, dans une de leurs étreintes, la volupté accrue et divine de l'enfant? Après le premier mois, dès son arrivée à Paris, elle avait douté, croyant à un retard, à une indisposition, bien explicable au milieu du trouble et des chagrins de leur rupture. Mais, n'ayant encore rien vu le second mois, elle avait attendu quelques jours, et elle était aujourd'hui certaine de sa grossesse, que tous les symptômes d'ailleurs confirmaient. La lettre était courte, disant le fait simplement, pleine pourtant d'une ardente joie, d'un élan d'infinie tendresse, dans un désir de retour immédiat.

Éperdu, craignant de ne pas bien comprendre, Pascal recommença la lettre. Un enfant! cet enfant qu'il se méprisait de n'avoir pu faire, le jour du départ, dans le grand souffle désolé du mistral, et qui était là déjà, qu'elle emportait, lorsqu'il regardait au loin fuir le train, par la plaine rase! Ah! c'était l'oeuvre vraie, la seule bonne, la seule vivante, celle qui le comblait de bonheur et d'orgueil. Ses travaux, ses craintes de l'hérédité avaient disparu. L'enfant allait être, qu'importait ce qu'il serait! pourvu qu'il fût la continuation, la vie léguée et perpétuée, l'autre soi-même! Il en restait remué jusqu'au fond des entrailles, dans un frisson attendri de tout son être, il riait, il parlait tout haut, il baisait follement la lettre.

Mais un bruit de pas le fit se calmer un peu. Il tourna la tête, il vit Martine.

--Monsieur le docteur Ramond est en bas.

--Ah! qu'il monte, qu'il monte!

C'était encore du bonheur qui arrivait. Ramond, dès la porte, cria gaiement:

--Victoire! maître, je vous rapporte votre argent, pas tout, mais une bonne somme!

Et il conta les choses, un cas d'imprévue et heureuse chance, que son beau-père, M. Lévêque, avait tiré au clair. Les reçus des cent vingt mille francs, qui constituaient Pascal créancier personnel de Grandguillot, ne servaient à rien, puisque celui-ci était insolvable. Le salut s'était rencontré dans la procuration que le docteur lui avait remise un jour, sur sa demande, à l'effet d'employer tout ou partie de son argent en placements hypothécaires. Comme le nom du mandataire y était en blanc, le notaire, ainsi que cela se pratique parfois, avait pris un de ses clercs pour prête-nom; et quatre-vingt mille francs venaient d'être retrouvés ainsi, placés en bonnes hypothèques, par l'intermédiaire d'un brave homme, tout à fait en dehors des affaires de son patron. Si Pascal avait agi, était allé au parquet, il aurait débrouillé cela depuis longtemps. Enfin, quatre mille francs de rentes solides rentraient dans sa poche.

Il avait saisi les mains du jeune homme, il les lui serrait, d'un air exalté.

--Ah! mon ami, si vous saviez combien je suis heureux! Cette lettre de Clotilde m'apporte un grand bonheur. Oui, j'allais la rappeler près de moi; mais la pensée de ma misère, des privations que je lui imposerais, me gâtait la joie de son retour.... Et voilà que la fortune revient, au moins de quoi installer mon petit monde!

Dans l'expansion de son attendrissement, il avait tendu la lettre à Ramond, il le força à la lire. Puis, lorsque le jeune homme la lui rendit en souriant, ému de le sentir si bouleversé, il céda à un besoin débordant de tendresse, il le saisit entre ses deux grands bras, comme un camarade, comme un frère. Les deux hommes se baisèrent sur les joues, vigoureusement....

--Puisque le bonheur vous envoie, je vais encore vous demander un service. Vous savez que je me défie de tout le monde ici, même de ma vieille bonne. C'est vous qui allez porter ma dépêche au télégraphe.

Il s'était assis de nouveau devant sa table, il écrivit simplement: «Je t'attends, pars ce soir.»

--Voyons, reprit-il, nous sommes aujourd'hui le 6 novembre, n'est-ce pas?... Il est près de dix heures, elle aura ma dépêche vers midi. Cela lui donne tout le temps de faire ses malles et de prendre, ce soir, l'express de huit heures, qui la mettra demain à Marseille pour le déjeuner. Mais, comme il n'y a pas de train qui corresponde tout de suite, elle ne pourra être ici, demain 7 novembre, que par celui de cinq heures.

Après avoir plié la dépêche, il s'était levé.

--Mon Dieu! à cinq heures, demain!... Que cela est loin encore! que vais-je faire jusque-là?

Puis, envahi d'une préoccupation, devenu grave:

--Ramond, mon camarade, voulez-vous me faire la grande amitié d'être très franc avec moi?

--Comment ça, maître?

--Oui, vous m'entendez bien.... L'autre jour, vous m'avez examiné. Pensez-vous que je puisse aller un an encore?

Et il tenait le jeune homme sous la fixité de son regard, il l'empêchait de détourner les yeux. Pourtant, celui-ci tâcha de s'échapper, en plaisantant: était-ce vraiment un médecin qui posait une question pareille?

--Je vous en prie, Ramond, soyons sérieux.

Alors, Ramond, en toute sincérité, répondit qu'il pouvait très bien, selon lui, nourrir l'espoir de vivre encore une année. Il donnait ses raisons, l'état relativement peu avancé de la sclérose, la santé parfaite des autres organes. Sans doute, il fallait faire la part de l'inconnu, de ce qu'on ne savait pas, car l'accident brutal était toujours possible. Et tous deux en arrivèrent à discuter le cas, aussi tranquillement que s'ils s'étaient trouvés en consultation, au chevet d'un malade, pesant le pour et le contre, donnant chacun leurs arguments, fixant d'avance la terminaison fatale, selon les indices les mieux établis et les plus sages.

Pascal, comme s'il ne se fût pas agi de lui, avait repris son sang-froid, son oubli de lui-même.

--Oui, murmura-t-il enfin, vous avez raison, une année de vie est possible.... Ah! voyez-vous, mon ami, ce que je voudrais, ce seraient deux années, un désir fou, sans doute, une éternité de joie....

Et, s'abandonnant à ce rêve d'avenir:

--L'enfant naîtra vers la fin de mai.... Ce serait si bon de le voir grandir un peu, jusqu'à ses dix-huit mois, à ses vingt mois, tenez! pas davantage. Le temps seulement qu'il se débrouille et qu'il fasse ses premiers pas.... Je n'en demande pas beaucoup, je voudrais le voir marcher, et après, mon Dieu! après....

Il compléta sa pensée d'un geste. Puis, gagné par l'illusion:

--Mais deux années, ce n'est pas impossible. J'ai eu un cas très curieux, un charron du faubourg qui a vécu quatre ans, déjouant toutes mes prévisions.... Deux années, deux années, je les vivrai! il faut bien que je les vive!

Ramond, qui avait baissé la tète, ne répondait plus. Un embarras le prenait, à l'idée de s'être montré trop optimiste; et la joie du maître l'inquiétait, lui devenait douloureuse, comme si cette exaltation même, troublant un cerveau autrefois si solide, l'avait averti d'un danger sourd et imminent.

--Ne vouliez-vous pas envoyer cette dépêche tout de suite?

--Oui, oui! allez vite, mon bon Ramond, et je vous attends après-demain. Elle sera ici, je veux que vous accouriez nous embrasser.

La journée fut longue. Et, cette nuit-là, vers quatre heures, comme Pascal venait enfin de s'endormir, après une insomnie heureuse d'espoirs et de rêves, il fut réveillé brutalement par une crise effroyable. Il lui sembla qu'un poids énorme, toute la maison, s'était écroulé sur sa poitrine, à ce point que le thorax, aplati, touchait le dos; et il ne respirait plus, la douleur gagnait les épaules, le cou, paralysait le bras gauche. D'ailleurs, sa connaissance restait entière, il avait la sensation que son coeur s'arrêtait, que sa vie était sur le point de s'éteindre, dans cet affreux écrasement d'étau qui l'étouffait. Avant que la crise fût à sa période aiguë, il avait eu la force de se lever, de taper au plancher avec une canne, pour faire monter Martine. Puis, il était retombé sur son lit, ne pouvant plus ni bouger ni parler, trempé d'une sueur froide.

Martine, heureusement, dans le grand silence de la maison vide, avait entendu. Elle s'habilla, s'enveloppa d'un châle, monta vivement, avec sa bougie. La nuit était profonde encore, le petit jour allait paraître. Et, quand elle aperçut son maître dont les yeux seuls vivaient, qui la regardait, les mâchoires serrées, la langue liée, le visage ravagé par l'angoisse, elle s'épouvanta, s'effara, ne put que se jeter vers le lit, criant:

--Mon Dieu! mon Dieu! monsieur, qu'avez-vous?... Répondez-moi, monsieur, vous me faites peur!

Pendant une grande minute, Pascal étouffa davantage, ne parvenant pas à retrouver son souffle. Puis, l'étau de ses côtes se desserrant peu à peu, il murmura très bas:

--Les cinq mille francs du secrétaire sont à Clotilde.... Vous lui direz que c'est arrangé chez le notaire, qu'elle retrouvera là de quoi vivre....

Alors, Martine qui l'avait écouté, béante, se désespéra, confessa son mensonge, ignorant les bonnes nouvelles apportées par Ramond.

--Monsieur, il faut me pardonner, j'ai menti. Mais ce serait mal de mentir davantage.... Quand je vous ai vu seul, et si malheureux, j'ai pris sur mon argent....

--Ma pauvre fille, vous avez fait ça!

--Oh! j'ai bien espéré un peu que monsieur me le rendrait un jour!

La crise se calmait, il put tourner la tête et la regarder. Il était stupéfait et attendri. Que s'était-il donc passé dans le coeur de cette vieille fille avare, qui pendant trente années avait durement amassé son trésor, qui n'en avait jamais sorti un sou, ni pour les autres ni pour elle? Il ne comprenait pas encore, il voulut simplement se montrer reconnaissant et bon.

--Vous êtes une brave femme, Martine. Tout cela vous sera rendu.... Je crois bien que je vais mourir....

Elle ne le laissa pas achever, se révoltant, dans un sursaut de tout son être, dans un cri de protestation.

--Mourir, vous, monsieur!... Mourir avant moi! Je ne veux pas, je ferai tout, je l'empêcherai bien!

Et elle s'était jetée à genoux devant le lit, elle l'avait saisi de ses mains éperdues, tâtant pour savoir où il souffrait, le retenant, comme si elle avait espéré qu'on n'oserait pas le lui prendre.

--Il faut me dire ce que vous avez, je vous soignerai, je vous sauverai. S'il est nécessaire de vous donner de ma vie, à moi, je vous en donnerai, monsieur.... Je puis bien passer mes jours, mes nuits. Je suis encore forte, je serai plus forte que le mal, vous verrez.... Mourir, mourir, ah! non, ce n'est pas possible! Le bon Dieu ne peut pas vouloir une injustice pareille. Je l'ai tant prié dans mon existence, qu'il doit m'écouter un peu, et il m'exaucera, monsieur, il vous sauvera!

Pascal la regardait, l'écoutait, et une clarté brusque se faisait en lui. Mais elle l'aimait, cette misérable fille, elle l'avait toujours aimé! Il se rappelait ses trente années de dévouement aveugle, son adoration muette d'autrefois, quand elle le servait à genoux, et qu'elle était jeune, ses jalousies sourdes contre Clotilde plus tard, tout ce qu'elle avait dû souffrir inconsciemment à cette époque. Et elle était là, à genoux encore aujourd'hui, devant son lit de mort, en cheveux grisonnants, avec ses yeux couleur de cendre, dans sa face blême de nonne abêtie par le célibat. Et il la sentait ignorante de tout, ne sachant même pas de quel amour elle l'avait aimé, n'aimant que lui pour le bonheur de l'aimer, d'être avec lui et de le servir.

Des larmes roulèrent sur les joues de Pascal. Une pitié douloureuse, une tendresse humaine, infinie, débordaient de son pauvre coeur à moitié brisé. Il la tutoya.

--Ma pauvre fille, tu es la meilleure des filles.... Tiens! embrasse-moi comme tu m'aimes, de toute ta force!

Elle sanglotait, elle aussi. Elle laissa tomber, sur la poitrine de son maître, sa tête grise, sa face usée par sa longue domesticité. Éperdument, elle le baisa, mettant dans ce baiser toute sa vie.

--Bon! ne nous attendrissons pas, parce que, vois-tu, on aura beau faire, ce sera la fin tout de même.... Si tu veux que je t'aime bien, tu vas m'obéir.

D'abord, il s'entêta à ne pas rester dans sa chambre. Elle lui semblait glacée, haute, vide, noire. Le désir lui était venu de mourir dans l'autre chambre, celle de Clotilde, celle où tous deux s'étaient aimés, où lui n'entrait plus qu'avec un frisson religieux. Et il fallut que Martine eût cette dernière abnégation, qu'elle l'aidât à se lever, qu'elle le soutint, le conduisit, chancelant, jusqu'au lit tiède encore. Il avait pris, sous son oreiller, la clef de l'armoire, qu'il gardait là, chaque nuit; et il remit cette clef sous l'autre oreiller, pour veiller sur elle, tant qu'il serait vivant. Le petit jour naissait à peine, la servante avait posé la bougie sur la table.

--A présent que me voilà couché, et que je respire un peu mieux, tu vas me faire le plaisir de courir chez le docteur Ramond.... Tu le réveilleras, tu le ramèneras avec toi.

Elle partait, lorsqu'il fut saisi d'une crainte.

--Et, surtout, je te défends d'aller avertir ma mère.

Embarrassée, suppliante, elle revint vers lui.

--Oh monsieur, madame Félicité qui m'a tant fait lui promettre....

Mais il fut inflexible. Toute sa vie, il s'était montré déférent pour sa mère, et il croyait avoir acquis le droit de se protéger contre elle, au moment de sa mort. Il refusait de la voir. La servante dut lui jurer d'être muette. Alors, seulement, il retrouva un sourire.

--Va vite.... Oh! tu me reverras, ce n'est pas pour maintenant.

Le jour se levait enfin, un petit jour triste, dans une pâle matinée de novembre. Pascal avait fait ouvrir les volets; et, quand il se trouva seul, il regarda croître cette lumière, celle de la dernière journée qu'il vivrait sans doute. La veille, il avait plu, le soleil était resté voilé, tiède encore. Des platanes voisins, il entendait venir tout un réveil d'oiseaux, tandis que, très loin, au fond de la campagne ensommeillée, une locomotive sifflait, d'une plainte continue. Et il était seul, seul dans la grande maison morne, dont il sentait autour de lui le vide, dont il écoutait le silence. Le jour grandissait lentement, il continuait à en suivre, sur les vitres, la tache élargie et blanchissante. Puis, la flamme de la bougie fut noyée, la chambre apparut tout entière. Il en attendait un soulagement, et il ne fut pas déçu, des consolations lui arrivèrent de la tenture couleur d'aurore, de chacun des meubles familiers, du vaste lit où il avait tant aimé et où il s'était couché pour mourir. Sous le haut plafond, par la pièce frissonnante, flottaient toujours une pure odeur de jeunesse, une infinie douceur d'amour, dont il était enveloppé comme d'une caresse fidèle, et réconforté.

Cependant, Pascal, bien que la crise aiguë eût cessé, souffrait affreusement. Une douleur poignante restait au creux de la poitrine, et son bras gauche, engourdi, pesait à son épaule ainsi qu'un bras de plomb. Dans l'interminable attente du secours que Martine allait ramener, il avait fini par fixer toute sa pensée sur cette souffrance dont criait sa chair. Et il se résignait, il ne retrouvait pas la révolte que soulevait en lui, autrefois, le seul spectacle de la douleur physique. Elle l'exaspérait, comme une cruauté monstrueuse et inutile. Au milieu de ses doutes de guérisseur, il ne soignait plus ses malades que pour la combattre. S'il finissait par l'accepter, aujourd'hui que lui-même en subissait la torture, était-ce donc qu'il montait d'un degré encore dans sa foi en la vie, à ce sommet de sérénité, d'où la vie apparaît totalement bonne, même avec la fatale condition de la souffrance, qui en est le ressort peut-être? Oui! vivre, toute la vie, la vivre et la souffrir toute, sans rébellion, sans croire qu'on la rendrait meilleure en la rendant indolore, cela éclatait nettement, à ses yeux de moribond, comme le grand courage et la grande sagesse. Et, pour tromper son attente, pour amuser son mal, il reprenait ses théories dernières, il rêvait au moyen d'utiliser la souffrance, de la transformer en action, en travail. Si l'homme, à mesure qu'il s'élève dans la civilisation, sent la douleur davantage, il est très certain qu'il y devient aussi plus fort, plus armé, plus résistant. L'organe, le cerveau qui fonctionne, se développe, se solidifie, pourvu que l'équilibre ne soit pus rompu, entre les sensations qu'il reçoit et le travail qu'il rend. Dès lors, ne pouvait-on faire le rêve d'une humanité où la somme du travail équivaudrait si bien à la somme des sensations, que la souffrance s'y trouverait elle-même employée et comme supprimée?

Maintenant, le soleil se levait, Pascal roulait confusément ces lointains espoirs, dans le demi-sommeil de son mal, lorsqu'il sentit une nouvelle crise naître du fond de sa poitrine. Il eut un moment d'anxiété atroce: est-ce que c'était la fin? est-ce qu'il allait mourir seul? Mais, justement, des pas rapides montaient l'escalier, Ramond entra, suivi de Martine. Et le malade eut le temps de lui dire, avant d'étouffer:

--Piquez-moi, piquez-moi tout de suite, avec de l'eau pure! et deux fois, au moins dix grammes!

Malheureusement, le médecin dut chercher la petite seringue, puis tout préparer. Cela dura quelques minutes, et la crise fut effrayante. Il en suivait les progrès avec anxiété, le visage qui se décomposait, les lèvres qui bleuissaient. Enfin, lorsqu'il eut fait les deux piqûres, il remarqua que les phénomènes, un instant stationnaires, diminuaient ensuite d'intensité, lentement. Cette fois encore, la catastrophe était évitée.

Mais, dès qu'il n'étouffa plus, Pascal, jetant un regard sur la pendule, dit de sa voix faible et tranquille:

--Mon ami, il est sept heures.... Dans douze heures, à sept heures, ce soir, je serai mort.

Et, comme le jeune homme voulait protester, prêt à la discussion:

--Non, ne mentez pas. Vous avez assisté à la crise, vous êtes renseigné aussi bien que moi.... Tout va désormais se passer d'une façon mathématique; et, heure par heure, je pourrais vous décrire les phases du mal....

Il s'interrompit pour respirer difficilement; puis, il ajouta:

--D'ailleurs, tout est bien, je suis content.... Clotilde sera ici à cinq heures, je ne demande plus qu'à la voir et à mourir entre ses bras.