Le Docteur Pascal

Part 22

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Dès les premières phrases, Pascal comprit que cette lettre anonyme venait de sa mère, la vieille madame Rougon avait dû la dicter, il y entendait jusqu'aux inflexions de sa voix. Mais, après en avoir commencé la lecture dans un soulèvement de colère, il l'acheva pâle et grelottant, saisi de ce frisson qui, désormais, le traversait à chaque heure. La lettre avait raison, elle l'éclairait sur son malaise, lui faisait voir que son remords était d'être vieux, d'être pauvre, et de garder Clotilde. Il se leva, se planta devant une glace, y resta longtemps, les yeux peu à peu obscurcis de pleurs, désespéré de ses rides et de sa barbe blanche. Ce froid mortel qui le glaçait, c'était l'idée que, maintenant, la séparation allait devenir nécessaire, fatale, inévitable. Il la repoussait, il ne pouvait s'imaginer qu'il finirait par l'accepter; mais elle reviendrait quand même, il ne vivrait plus une minute sans en être assailli, sans être déchiré par ce combat entre son amour et sa raison, jusqu'au soir terrible où il se résignerait, à bout de sang et de larmes. Dans sa lâcheté présente, il frissonnait, rien qu'à la pensée d'avoir un jour ce courage. Et c'était bien la fin, l'irréparable commençait, il prenait peur pour Clotilde, si jeune, et il n'avait plus que le devoir de la sauver de lui.

Alors, hanté par les mots, par les phrases de la lettre, il se tortura d'abord à vouloir se persuader qu'elle ne l'aimait pas, qu'elle avait seulement pour lui de la pitié et de la gratitude. Cela, croyait-il, lui aurait facilité la rupture, s'il s'était convaincu qu'elle se sacrifiait, et qu'en la gardant davantage, il satisfaisait simplement son monstrueux égoïsme. Mais il eut beau l'étudier, la soumettre à des épreuves, il la trouva toujours aussi tendre, aussi passionnée entre ses bras. Il restait éperdu de ce résultat qui tournait contre le dénouement redouté, en la lui rendant plus chère. Et il s'efforça de se prouver la nécessité de leur séparation, il en examina les motifs. La vie qu'ils menaient depuis des mois, cette vie sans liens ni devoirs, sans travail d'aucune sorte, était mauvaise. Lui, ne se croyait bon qu'à aller dormir sous la terre, dans un coin; seulement, pour elle, n'était-ce pas une existence, fâcheuse d'où elle sortirait indolente et gâtée, incapable de vouloir? Il la pervertissait, en faisait une idole, au milieu des huées du scandale. Ensuite, tout d'un coup, il se voyait mort, il la laissait seule, à la rue, sans rien, méprisée. Personne ne la recueillait, elle battait les routes, n'avait plus jamais ni mari ni enfants. Non! non! ce serait un crime, il ne pouvait, pour ses quelques jours encore de bonheur à lui, ne léguer, à elle, que cet héritage de honte et de misère.

Un matin que Clotilde était sortie seule, pour une course dans le voisinage, elle rentra bouleversée, toute pâle et frissonnante. Et, dès qu'elle fut en haut, chez eux, elle s'évanouit presque dans les bras de Pascal. Elle bégayait des mots sans suite.

--Oh! mon Dieu!... oh! mon Dieu!... ces femmes....

Lui, effrayé, la pressait de questions.

--Voyons! réponds-moi! que t'est-il arrivé?

Alors, un flot de sang empourpra son visage. Elle l'étreignit, se cacha la face contre son épaule.

--Ce sont ces femmes.... En passant à l'ombre, comme je fermais mon ombrelle, j'ai eu le malheur de faire tomber un enfant.... Et elles se sont toutes mises contre moi, et elles ont crié des choses, oh! des choses! que je n'en aurais jamais, d'enfants! que les enfants, ça ne poussait pas chez les créatures de mon espèce!... Et d'autres choses, mon Dieu! d'autres choses encore, que je ne peux pas répéter, que je n'ai pas comprises!

Elle sanglotait. Il était devenu livide, il ne trouvait rien à lui dire, il la baisait éperdument en pleurant comme elle. La scène se reconstruisait, il la voyait poursuivie, salie de gros mots. Puis, il balbutia:

--C'est ma faute, c'est par moi que tu souffres.... Écoute, nous nous en irons, loin, très loin, quelque part où l'on ne nous connaîtra pas, où l'on te saluera, où tu seras heureuse.

Mais, bravement, dans un effort, en le voyant pleurer, elle s'était remise debout, elle rentrait ses larmes.

--Ah! c'est lâche, ce que je viens de faire là! Moi qui m'étais tant promis de ne te rien dire! Et puis, quand je me suis retrouvée chez nous, ça été un tel déchirement, que tout m'est sorti du coeur.... Tu vois, c'est fini, ne te chagrine pas.... Je t'aime....

Elle souriait, elle l'avait repris doucement dans ses bras, elle le baisait à son tour, ainsi qu'un désespéré, dont on endort la souffrance.

--Je t'aime, et je t'aime tant, que cela me consolerait de tout! Il n'y a que toi au monde, qu'importe ce qui n'est pas toi! Tu es si bon, tu me rends si heureuse!

Mais il pleurait toujours, et elle se remit à pleurer, et ce fut longtemps une tristesse infinie, une détresse où se mêlaient leurs baisers et leurs larmes.

Pascal, resté seul, se jugea abominable. Il ne pouvait faire davantage le malheur de cette enfant qu'il adorait. Et, le soir du même jour, un événement se produisit, qui lui apporta enfin le dénouement, cherché jusque-là, avec la terreur de le trouver. Après le dîner, Martine l'emmena à l'écart, en grand mystère.

--Madame Félicité, que j'ai vue, m'a chargée de vous communiquer cette lettre, monsieur; et j'ai la commission de vous dire qu'elle vous l'aurait apportée elle-même, si sa bonne réputation ne l'empêchait de revenir ici.... Elle vous prie de lui renvoyer la lettre de monsieur Maxime, en lui faisant connaître la réponse de mademoiselle.

C'était, en effet, une lettre de Maxime. Félicité, heureuse de l'avoir reçue, en usait comme d'un moyen actif, après avoir attendu vainement que la misère lui livrât son fils. Puisque ni Pascal ni Clotilde ne venaient lui demander aide et secours, elle changeait de plan une fois encore, elle reprenait son ancienne idée de les séparer; et, cette fois, l'occasion lui semblait décisive. La lettre de Maxime était pressante, il l'adressait à sa grand'mère, pour que celle-ci plaidât sa cause près de sa soeur. L'ataxie s'était déclarée, il ne marchait plus déjà qu'au bras d'un domestique. Mais, surtout, il déplorait une faute qu'il avait commise, une jolie fille brune qui s'était introduite chez lui, dont il n'avait pas su s'abstenir, au point de laisser entre ses bras le reste de ses moelles; et le pis était qu'il avait maintenant la certitude que cette mangeuse d'hommes était un cadeau discret de son père. Saccard la lui avait envoyée, galamment, pour hâter l'héritage. Aussi, après l'avoir jetée dehors, Maxime s'était-il barricadé dans son hôtel, consignant son père lui-même à la porte, tremblant de le voir, un matin, rentrer par les fenêtres. La solitude l'épouvantait, et il réclamait désespérément sa soeur, il la voulait comme un rempart contre ces abominables entreprises, comme une femme enfin douce et droite, qui le soignerait. La lettre donnait à entendre que, si elle se conduisait bien avec lui, elle n'aurait pas à se repentir; et il terminait, en rappelant à la jeune fille la promesse qu'elle lui avait faite, lors de son voyage à Plassans, de le rejoindre, s'il avait réellement besoin d'elle, un jour.

Pascal resta glacé. Il relut les quatre pages. C'était la séparation qui s'offrait, acceptable pour lui, heureuse pour Clotilde, si aisée et si naturelle, qu'on devait consentir tout de suite; et, malgré l'effort de sa raison, il se sentait si peu ferme, si peu résolu encore, qu'il dut s'asseoir un instant, les jambes tremblantes. Mais il voulait être héroïque, il se calma, appela sa compagne.

--Tiens! lis cette lettre, que grand'mère me communique.

Attentivement, Clotilde lut la lettre jusqu'au bout, sans une parole, sans un geste. Puis, très simple:

-Eh bien! tu vas répondre, n'est-ce pas?... Je refuse.

Il dut se vaincre pour ne pas jeter un cri de joie. Déjà, comme si un autre lui-même avait pris la parole, il s'entendait dire, raisonnablement:

--Tu refuses, ce n'est pas possible.... Il faut réfléchir, attendons à demain pour donner la réponse; et causons, veux-tu?

Mais elle s'étonnait, elle s'exaltait.

--Nous quitter! et pourquoi? Vraiment, tu y consentirais?... Quelle folie! nous nous aimons, et nous nous quitterions, et je m'en irais là-bas, où personne ne m'aime!... Voyons, y as-tu songé? ce serait imbécile.

Il évita de s'engager sur ce terrain, il parla de promesses faites, de devoir.

--Rappelle-toi, ma chérie, comme tu étais émue, lorsque je t'ai avertie que Maxime se trouvait menacé. Aujourd'hui, le voilà abattu par le mal, infirme, sans personne, t'appelant près de lui!... Tu ne peux le laisser dans cette position. Il y a là, pour toi, un devoir à remplir.

--Un devoir! s'écria-t-elle. Est-ce que j'ai des devoirs envers un frère qui ne s'est jamais occupé de moi? Mon seul devoir est où est mon coeur.

--Mais tu as promis. J'ai promis pour toi, j'ai dit que tu étais raisonnable.... Tu ne vas pas me faire mentir.

--Raisonnable, c'est toi qui ne l'es pas. Il est déraisonnable de se quitter, quand on en mourrait de chagrin l'un et l'autre.

Et elle coupa court d'un grand geste, elle écarta violemment toute discussion.

--D'ailleurs, à quoi bon discuter?... Rien n'est plus simple, il n'y faut qu'un mot. Est-ce que tu veux me renvoyer?

Il poussa un cri.

--Moi te renvoyer, grand Dieu!

--Alors, si tu ne me renvoies pas, je reste.

Elle riait à présent, elle courut à son pupitre, écrivit, au crayon rouge, deux mots en travers de la lettre de son frère: «Je refuse»; et elle appela Martine, elle voulut absolument qu'elle reportât tout de suite cette lettre sous enveloppe. Lui, riait aussi, inondé d'une telle félicité, qu'il la laissa faire. La joie de la garder emportait jusqu'à sa raison.

Mais, la nuit même, quand elle fut endormie, quel remords d'avoir été lâche! Une fois encore, il venait de céder à son besoin de bonheur, à cette volupté de la retrouver chaque soir, serrée contre son flanc, si fine et si douce dans sa longue chemise, l'embaumant de sa fraîche odeur de jeunesse. Après elle, jamais plus il n'aimerait; et ce dont criait son être, c'était de cet arrachement de la femme et de l'amour. Une sueur d'agonie le prenait, lorsqu'il se l'imaginait partie et qu'il se voyait seul, sans elle, sans tout ce qu'elle mettait de caressant et de subtil dans l'air qu'il respirait, son haleine, son joli esprit, sa droiture vaillante, cette chère présence physique et morale, nécessaire maintenant à sa vie comme la lumière même du jour. Elle devait le quitter, et il fallait qu'il trouvât la force d'en mourir. Sans l'éveiller, tout en la tenant assoupie sur son coeur, la gorge soulevée d'un petit souffle d'enfant, il se méprisait pour son peu de courage, il jugeait la situation avec une terrible lucidité. C'était fini: une existence respectée, une fortune l'attendaient là-bas; il ne pouvait pousser son égoïsme sénile jusqu'à la garder davantage, dans sa misère et sous les huées. Et, défaillant, à la sentir si adorable entre ses bras, si confiante, en sujette qui s'était donnée à son vieux roi, il faisait le serment d'être fort, de ne point accepter le sacrifice de cette enfant, de la rendre au bonheur, à la vie, malgré elle.

Dès lors, la lutte d'abnégation commença. Quelques jours se passèrent, et il lui avait fait si bien comprendre la dureté de son: Je refuse, sur la lettre de Maxime, qu'elle avait écrit à sa grand'mère longuement, pour motiver son refus. Mais elle ne voulait toujours pas quitter la Souleiade. Comme il en était venu à une grande avarice, afin d'entamer le moins possible l'argent des bijoux, elle renchérissait encore, mangeait son pain sec avec de beaux rires. Un matin, il la surprit donnant des conseils d'économie à Martine. Dix fois par jour, elle le regardait fixement, se jetait à son cou, le couvrait de baisers, pour combattre cette affreuse idée de la séparation, qu'elle voyait sans cesse dans ses yeux. Puis, elle eut un autre argument. Après le dîner, un soir, il fut pris de palpitations, il faillit s'évanouir. Cela l'étonna, jamais il n'avait souffert du coeur, et il crut simplement que ses troubles nerveux revenaient. Depuis ses grandes joies, il se sentait moins solide, avec la sensation singulière de quelque chose de délicat et de profond qui se serait brisé en lui. Elle, tout de suite, s'était inquiétée, empressée. Ah bien! maintenant, il ne lui parlerait sans doute plus de partir? Quand on aimait les gens et qu'ils étaient malades, on restait près d'eux, on les soignait.

Le combat devint ainsi de toutes les heures. C'était un continuel assaut de tendresse, d'oubli de soi-même, dans l'unique besoin du bonheur de l'autre. Mais lui, si l'émotion de la voir bonne et aimante rendait plus atroce la nécessité du départ, comprenait que cette nécessité s'imposait davantage chaque jour. Sa volonté était désormais formelle. Il restait seulement aux abois, tremblant, hésitant, devant les moyens de la décider. La scène de désespoir et de larmes s'évoquait: qu'allait-il faire? qu'allait-il lui dire? comment en arriveraient-ils, tous les deux, à s'embrasser une dernière fois et à ne plus se voir jamais? Et les journées se passaient, il ne trouvait rien, il recommençait à se traiter de lâche, chaque soir, lorsque, la bougie éteinte, elle le reprenait entre ses bras frais, heureuse et triomphante de le vaincre ainsi.

Souvent, elle plaisantait, avec une pointe de malice tendre.

--Maître, tu es trop bon, tu me garderas.

Mais cela le fâchait, et il s'agitait, assombri.

--Non, non! ne parle pas de ma bonté!... Si j'étais vraiment bon, il y a longtemps que tu serais là-bas, dans l'aisance et le respect, avec tout un avenir de vie belle et tranquille devant toi, au lieu de t'obstiner ici, insultée, pauvre et sans espoir, à être la triste compagne d'un vieux fou de mon espèce!... Non! je ne suis qu'un lâche et qu'un malhonnête homme!

Vivement, elle le faisait taire. Et c'était en réalité sa bonté qui saignait, cette bonté immense qu'il devait à son amour de la vie, qu'il épandait sur les choses et sur les êtres, dans le continuel souci du bonheur de tous. Être bon, n'était-ce pas la vouloir, la faire heureuse, au prix de son bonheur, à lui? Il lui fallait avoir cette bonté-là, et il sentait bien qu'il l'aurait, décisive, héroïque. Mais, comme les misérables résolus au suicide, il attendait l'occasion, le moment et le moyen de vouloir.

Un matin qu'il s'était levé à sept heures, elle fut toute surprise, en entrant dans la salle, de le trouver assis devant sa table. Depuis de longues semaines, il n'avait plus ouvert un livre ni touché une plume.

--Tiens! tu travailles?

Il ne leva pas la tête, répondit d'un air absorbé:

--Oui, c'est cet Arbre généalogique que je n'ai pas même mis au courant.

Pendant quelques minutes, elle resta debout derrière lui, à le regarder écrire. Il complétait les notices de Tante Dide, de l'oncle Macquart et du petit Charles, inscrivait leur mort, mettait les dates. Puis, comme il ne bougeait toujours pas, ayant l'air d'ignorer qu'elle était là, à attendre les baisers et les rires des autres matins, elle marcha jusqu'à la fenêtre, en revint, désoeuvrée.

--Alors, c'est sérieux, on travaille?

--Sans doute, tu vois que j'aurais dû, depuis le mois dernier, consigner ces morts. Et j'ai là un tas de besognes qui m'attendent.

Elle le regardait fixement, de l'air de continuelle interrogation dont elle fouillait ses yeux.

--Bien! travaillons.... Si tu as des recherches que je puisse faire, des notes à copier, donne-les-moi.

Et, dès ce jour, il affecta de se rejeter tout entier dans le travail. C'était, d'ailleurs, une de ses théories, que l'absolu repos ne valait rien, qu'on ne devait jamais le prescrire, même aux surmenés. Un homme ne vit que par le milieu extérieur où il baigne; et les sensations qu'il en reçoit, se transforment chez lui en mouvement, en pensées et en actes; de sorte que, s'il y a repos absolu, si l'on continue à recevoir les sensations sans les rendre, digérées et transformées, il se produit un engorgement, un malaise, une perte inévitable d'équilibre. Lui, toujours, avait expérimenté que le travail était le meilleur régulateur de son existence. Même les matins de santé mauvaise, il se mettait au travail, il y retrouvait son aplomb. Jamais il ne se portait mieux que lorsqu'il accomplissait sa tâche, méthodiquement tracée à l'avance, tant de pages chaque matin, aux mêmes heures; et il comparait cette tâche à un balancier qui le tenait debout, au milieu des misères quotidiennes, des faiblesses et des faux pas. Aussi, accusait-il la paresse, l'oisiveté où il vivait depuis des semaines, d'être l'unique cause des palpitations dont il étouffait par moments. S'il voulait se guérir, il n'avait qu'à reprendre ses grands travaux.

Ces théories, Pascal, pendant des heures, les développait, les expliquait à Clotilde, avec un enthousiasme fiévreux, exagéré. Il semblait ressaisi par cet amour de la science, qui, jusqu'à son coup de passion pour elle, avait seul dévoré sa vie. Il lui répétait qu'il ne pouvait laisser son oeuvre inachevée, qu'il avait tant à faire encore, s'il voulait élever un monument durable! Le souci des dossiers paraissait le reprendre, il ouvrait de nouveau la grande armoire vingt fois par jour, les descendait de la planche du haut, continuait à les enrichir. Ses idées sur l'hérédité se transformaient déjà, il aurait désiré tout revoir, tout refondre, tirer de l'histoire naturelle et sociale de sa famille une vaste synthèse, un résumé, à larges traits, de l'humanité entière. Puis, à côté, il revenait à son traitement par les piqûres, pour l'élargir: une confuse vision de thérapeutique nouvelle, une théorie vague et lointaine, née en lui de sa conviction et de son expérience personnelle, au sujet de la bonne influence dynamique du travail.

Maintenant, chaque fois qu'il s'asseyait à sa table, il se lamentait.

--Jamais je n'aurais assez d'années devant moi, la vie est trop courte!

On aurait cru qu'il ne pouvait plus perdre une heure. Et, un matin, brusquement, il leva la tête, il dit à sa compagne, qui recopiait un manuscrit, à son côté:

--Écoute bien, Clotilde.... Si je mourais....

Effarée, elle protesta.

--En voilà une idée!

--Si je mourais, écoute bien.... Tu fermerais tout de suite les portes. Tu garderais les dossiers pour toi, pour toi seule. Et, lorsque tu aurais rassemblé mes autres manuscrits, tu les remettrais à Ramond.... Entends-tu! ce sont là mes dernières volontés.

Mais elle lui coupait la parole, refusait de l'écouter.

--Non! non! tu dis des bêtises!

--Clotilde, jure-moi que tu garderas les dossiers et que tu remettras mes autres papiers à Ramond.

Enfin, elle jura, devenue sérieuse et les yeux en larmes. Il l'avait saisie entre ses bras, très ému lui aussi, la couvrant de caresses, comme si son coeur, tout d'un coup, se fût rouvert. Puis, il se calma, parla de ses craintes. Depuis qu'il s'efforçait de travailler, elles paraissaient le reprendre, il faisait le guet autour de l'armoire, il prétendait avoir vu rôder Martine. Ne pouvait-on mettre en branle la dévotion aveugle de cette fille, la pousser à une mauvaise action, en lui persuadant qu'elle sauvait son maître? Il avait tant souffert du soupçon! Il retombait, sous la menace de la solitude prochaine, à son tourment, à cette torture du savant menacé, persécuté par les siens, chez lui, dans sa chair même, dans l'oeuvre de son cerveau.

Un soir qu'il revenait sur ce sujet, avec Clotilde, il laissa échapper:

--Tu comprends, quand tu ne vas plus être là....

Elle devint toute blanche; et, voyant qu'il s'arrêtait, frissonnant:

--Oh! maître, maître! tu y songes donc toujours, à cette abomination? Je le vois bien dans tes yeux, que tu me caches quelque chose, que tu as une pensée qui n'est plus à moi.... Mais, si je pars et si tu meurs, qui donc sera là pour défendre ton oeuvre?

Il crut qu'elle s'habituait à cette idée du départ, il trouva la force de répondre gaiement:

--Penses-tu donc que je me laisserais mourir sans te revoir?... Je t'écrirai, que diable! Ce sera toi qui reviendras me fermer les yeux.

Maintenant, elle sanglotait, tombée sur une chaise.

--Mon Dieu! est-ce possible? tu veux que demain nous ne soyons plus ensemble, nous qui ne nous quittons pas d'une minute, qui vivons aux bras l'un de l'autre! Et, pourtant, si l'enfant était venu....

--Ah! tu me condamnes! interrompit-il violemment. Si l'enfant était venu, jamais tu ne serais partie.... Ne vois-tu donc pas que je suis trop vieux et que je me méprise! Avec moi, tu resterais stérile, tu aurais cette douleur de n'être pas toute la femme, la mère! Va-t'en donc, puisque je ne suis plus un homme!

Vainement, elle s'efforçait de le calmer.

-Non! je n'ignore pas ce que tu penses, nous l'avons dit vingt fois; si l'enfant n'est pas au bout, l'amour n'est qu'une saleté inutile.... Tu as jeté, l'autre soir, ce roman que tu lisais, parce que les héros, stupéfaits d'avoir fait un enfant, sans même s'être doutés qu'ils pouvaient en faire un, ne savaient comment s'en débarrasser.... Ah! moi, que je l'ai attendu, que je l'aurais aimé, un enfant de toi!

Ce jour-là, Pascal parut s'enfoncer plus encore dans le travail. Il avait, à présent, des séances de quatre et cinq heures, des matinées, des après-midi entières, où il ne levait pas la tête. Il outrait son zèle, défendant qu'on le dérangeât, qu'on lui adressât un seul mot. Et parfois, lorsque Clotilde sortait sur la pointe des pieds, ayant à donner des ordres, en bas, ou à faire une course, il s'assurait d'un coup d'oeil furtif qu'elle n'était plus là, puis il laissait tomber sa tête au bord de la table, d'un air d'accablement immense. C'était une détente douloureuse à l'extraordinaire effort qu'il devait s'imposer, quand il la sentait près de lui, pour rester devant sa table, et ne pas la prendre dans ses bras, et ne pas la garder ainsi pendant des heures, à la baiser doucement. Ah! le travail, quel ardent appel il lui faisait, comme au seul refuge où il espérait s'étourdir, s'anéantir! Mais, le plus souvent, il ne pouvait travailler, il devait jouer la comédie de l'attention, ses yeux sur la page, ses tristes yeux qui se voilaient de larmes, tandis que sa pensée agonisait, brouillée, fuyante, toujours emplie de la même image. Allait-il donc assister à cette faillite du travail, lui qui le croyait souverain, créateur unique, régulateur du monde? Fallait-il jeter l'outil, renoncer à l'action, ne faire plus que vivre, aimer les belles filles qui passent? Ou bien n'était-ce que la faute de sa sénilité, s'il devenait incapable d'écrire une page, comme il était incapable de faire un enfant? La peur de l'impuissance l'avait toujours tourmenté. Pendant que, la joue contre la table, il restait sans force, accablé de sa misère, il rêvait qu'il avait trente ans, qu'il puisait chaque nuit, au cou de Clotilde, la vigueur de sa besogne du lendemain. Et des pleurs coulaient sur sa barbe blanche; et, s'il l'entendait remonter, vivement il se redressait, il reprenait sa plume, pour qu'elle le retrouvât, comme elle l'avait laissé, l'air enfoncé dans une méditation profonde, où il n'y avait que de la détresse et que du vide.

On était au milieu de septembre, deux semaines interminables s'étaient écoulées dans ce malaise, sans amener aucune solution, lorsque Clotilde, un matin, eut la grande surprise de voir entrer sa grand'mère Félicité. La veille, Pascal l'avait rencontrée rue de la Banne, et, impatient de consommer le sacrifice, ne trouvant pas en lui la force de la rupture, il s'était confié à elle, malgré ses répugnances, en la priant de venir le lendemain. Justement, elle avait reçu une nouvelle lettre de Maxime, tout à fait désolée et suppliante.

D'abord, elle expliqua sa présence.

--Oui, c'est moi, mignonne, et pour que je remette les pieds ici, il faut, tu le comprends, que de bien graves raisons me déterminent.... Mais, en vérité, tu deviens folle, je ne peux pas te laisser ainsi gâcher ton existence, sans t'éclairer une dernière fois.