# Le Docteur Pascal

## Part 21

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Elle ne répondit pas tout de suite. Ramond, qu'elle avait repoussé, qui était marié maintenant, installé dans une maison de la ville neuve, en passe d'être le beau médecin à la mode et de gagner une fortune! Elle le savait heureusement d'esprit droit, de coeur solide. S'il n'était pas revenu les voir, c'était à coup sûr par discrétion. Lorsqu'il les rencontrait, il les saluait d'un air si émerveillé, si content de leur bonheur!

--Est-ce que ça te gêne? demanda ingénument Pascal, qui aurait ouvert au jeune médecin sa maison, sa bourse, son coeur.

Alors, elle se hâta de répondre.

--Non, non!... Il n'y a jamais eu entre nous que de l'affection et de la franchise. Je crois que je lui ai fait beaucoup de peine, mais il m'a pardonné.... Tu as raison, nous n'avons pas d'autre ami, c'est à Ramond qu'il faut nous adresser.

La malechance les poursuivait, Ramond était absent, en consultation à Marseille, d'où il ne devait revenir que le lendemain soir; et ce fut la jeune madame Ramond qui les reçut, une ancienne amie de Clotilde, dont elle était la cadette, de trois ans. Elle parut un peu gênée, se montra pourtant fort aimable. Mais le docteur, naturellement, ne fit pas sa demande, et se contenta d'expliquer sa visite, en disant que Ramond lui manquait.

Dans la rue, de nouveau, Pascal et Clotilde se sentirent seuls et perdus. Où se rendre, maintenant? quelle tentative faire? Et ils durent se remettre à marcher, au petit bonheur.

--Maître, je ne t'ai pas dit, osa murmurer Clotilde, il paraît que Martine a rencontré grand'mère.... Oui, grand'mère s'est inquiétée de nous, lui a demandé pourquoi nous n'allions pas chez elle, si nous étions dans le besoin.... Et, tiens! voilà sa porte là-bas....

En effet, ils étaient rue de la Banne, on apercevait l'angle de la place de la Sous-Préfecture. Mais il venait de comprendre, il la faisait taire.

--Jamais, entends-tu!... Et toi-même, tu n'irais pas. Tu me dis cela, parce que tu as du chagrin; à me voir ainsi sur le pavé. Moi aussi, j'ai le coeur gros, en songeant que tu es là et que tu souffres. Seulement, il vaut mieux souffrir que de faire une chose dont on garderait le continuel remords.... Je ne veux pas, je ne peux pas.

Ils quittèrent la rue de la Banne, ils s'engagèrent dans le vieux quartier.

--J'aime mieux mille fois m'adresser aux étrangers.... Peut-être avons-nous des amis encore, mais ils ne sont que parmi les pauvres.

Et, résigné à l'aumône, David continua sa marche au bras d'Abisaïg, le vieux roi mendiant s'en alla de porte en porte, appuyé à l'épaule de la sujette amoureuse, dont la jeunesse restait son unique soutien. Il était près de six heures, la forte chaleur tombait, les rues étroites s'emplissaient de monde; et, dans ce quartier populeux, où ils étaient aimés, on les saluait, on leur souriait. Un peu de pitié se mêlait à l'admiration, car personne n'ignorait leur ruine. Pourtant, ils semblaient d'une beauté plus haute, lui tout blanc, elle toute blonde, ainsi foudroyés. On les sentait unis et confondus davantage, la tête toujours droite et fiers de leur éclatant amour, mais frappés par le malheur, lui ébranlé, tandis qu'elle, d'un coeur vaillant, le redressait. Des ouvriers en bourgeron passèrent, qui avaient plus d'argent dans leur poche. Personne n'osa leur offrir le sou qu'on ne refuse pas à ceux qui ont faim. Rue Canquoin, ils voulurent s'arrêter chez Guiraude: elle était morte à son tour, la semaine d'auparavant. Deux autres tentatives qu'ils firent, échouèrent. Désormais, ils en étaient à rêver quelque part un emprunt de dix francs. Ils battaient la ville depuis trois heures.

Ah! ce Plassans, avec le cours Sauvaire, la rue de Rome et la rue de la Banne qui le partageaient en trois quartiers, ce Plassans aux fenêtres closes, cette ville mangée de soleil, d'apparence morte, et qui cachait sous cette immobilité toute une vie nocturne de cercle et de jeu, trois fois encore ils la traversèrent, d'un pas ralenti, par cette fin limpide d'une ardente journée d'août! Sur le cours, d'anciennes pataches, qui conduisaient aux villages de la montagne, attendaient, dételées; et, à l'ombre noire des platanes, aux portes des cafés, les consommateurs, qu'on voyait là dès sept heures du matin, les regardèrent avec des sourires. Dans la ville neuve également, où des domestiques se plantèrent sur le seuil des maisons cossues, ils sentirent moins de sympathie que dans les rues désertes du quartier Saint-Marc, dont les vieux hôtels gardaient un silence ami. Ils retournèrent au fond du vieux quartier, ils allèrent jusqu'à Saint-Saturnin, la cathédrale, dont le jardin du chapitre ombrageait l'abside, un coin de délicieuse paix, d'où un pauvre les chassa en leur demandant lui-même l'aumône. On bâtissait beaucoup du côté de la gare, un nouveau faubourg poussait là, ils s'y rendirent. Puis, ils revinrent une dernière fois jusqu'à la place de la Sous-Préfecture, avec un brusque réveil d'espoir, l'idée qu'ils finiraient par rencontrer quelqu'un, que de l'argent leur serait offert. Mais ils n'étaient toujours accompagnés que du pardon souriant de la ville, à les voir si unis et si beaux. Les cailloux de la Viorne, le petit pavage pointu, leur blessait les pieds. Et ils durent enfin rentrer sans rien à la Souleiade, tous les deux, le vieux roi mendiant et sa sujette soumise, Abisaïg dans sa fleur de jeunesse, qui ramenait David vieillissant, dépouillé de ses biens, las d'avoir inutilement battu les routes.

Il était huit heures. Martine qui les attendait, comprit qu'elle n'aurait pas de cuisine à faire, ce soir-là. Elle prétendit avoir dîné; et, comme elle paraissait souffrante, Pascal l'envoya se coucher tout de suite.

--Nous nous passerons bien de toi, répétait Clotilde. Puisque les pommes de terre sont sur le feu, nous les prendrons nous-mêmes.

La servante, de méchante humeur, céda. Elle mâchait de sourdes paroles: quand on a tout mangé, à quoi bon se mettre à table? Puis, avant de s'enfermer dans sa chambre:

--Monsieur, il n'y a plus d'avoine pour Bonhomme. Je lui ai trouvé l'air drôle, et monsieur devrait aller le voir.

Tout de suite, Pascal et Clotilde, pris d'inquiétude, se rendirent à l'écurie. Le vieux cheval, en effet, était couché sur sa litière, somnolent. Depuis six mois, on ne l'avait plus sorti, à cause de ses jambes, envahies de rhumatismes; et il était devenu complètement aveugle. Personne ne comprenait pourquoi le docteur conservait cette vieille bête, Martine elle-même en arrivait à dire qu'on devait l'abattre, par simple pitié. Mais Pascal et Clotilde se récriaient, s'émotionnaient, comme si on leur eût parlé d'achever un vieux parent, qui ne s'en irait pas assez vite. Non, non! il les avait servis pendant plus d'un quart de siècle, il mourrait chez eux, de sa belle mort, en brave homme qu'il avait toujours été! Et, ce soir-là, le docteur ne dédaigna pas de l'examiner soigneusement. Il lui souleva les pieds, lui regarda les gencives, écouta les battements du coeur.

--Non, il n'a rien, finit-il par dire. C'est la vieillesse, simplement.... Ah! mon pauvre vieux, nous ne courrons plus les chemins ensemble!

L'idée qu'il manquait d'avoine tourmentait Clotilde. Mais Pascal la rassura: il fallait si peu de chose, à une bête de cet âge, qui ne travaillait plus! Elle prit alors une poignée d'herbe, au tas que la servante avait laissé là; et ce fut une joie pour tous les deux, lorsque Bonhomme voulut bien, par simple et bonne amitié, manger cette herbe dans sa main.

--Eh! mais, dit-elle en riant, tu as encore de l'appétit, il ne faut pas chercher à nous attendrir.... Bonsoir! et dors tranquille!

Et ils le laissèrent sommeiller, après lui avoir l'un et l'autre, comme d'habitude, mis un gros baiser à gauche et à droite des naseaux.

La nuit tombait, ils eurent une idée, pour ne pas rester en bas, dans la maison vide: ce fut de tout barricader et d'emporter leur dîner, en haut, dans la chambre. Vivement, elle monta le plat de pommes de terre, avec du sel et une belle carafe d'eau pure; tandis que lui se chargeait d'un panier de raisin, le premier qu'on eût cueilli à une treille précoce, en dessous de la terrasse. Ils s'enfermèrent, ils mirent le couvert sur une petite table, les pommes de terre au milieu, entre la salière et la carafe, et le panier de raisin sur une chaise, à côté. Et ce fut un gala merveilleux, qui leur rappela l'exquis déjeuner qu'ils avaient fait, au lendemain des noces, lorsque Martine s'était obstinée à ne pas leur répondre. Ils éprouvaient le même ravissement d'être seuls, de se servir eux-mêmes, de manger l'un contre l'autre, dans la même assiette.

Cette soirée de misère noire qu'ils avaient tout fait au monde pour éviter, leur gardait les heures les plus délicieuses de leur existence. Depuis qu'ils étaient rentrés, qu'ils se trouvaient au fond de la grande chambre amie, comme à cent lieues de cette ville indifférente qu'ils venaient de battre, la tristesse et la crainte s'effaçaient, jusqu'au souvenir de la mauvaise après-midi, perdue en courses inutiles. L'insouciance les avait repris de ce qui n'était pas leur tendresse, ils ne savaient plus s'ils étaient pauvres, s'ils auraient le lendemain à chercher un ami pour dîner le soir. A quoi bon redouter la misère et se donner tant de peine, puisqu'il suffisait, pour goûter tout le bonheur possible, d'être ensemble?

Lui, pourtant, s'effraya.

--Mon Dieu! nous avions si peur de cette soirée! Est-ce raisonnable d'être heureux ainsi? Qui sait ce que demain nous garde?

Mais elle lui mit sa petite main sur la bouche.

--Non, non! demain, nous nous aimerons, comme nous nous aimons aujourd'hui.... Aime-moi de toute ta force, comme je t'aime.

Et jamais ils n'avaient mangé de si bon coeur. Elle montrait son appétit de belle fille à l'estomac solide, elle mordait à pleine bouche dans les pommes de terre, avec des rires, les disant admirables, meilleures que les mets les plus vantés. Lui aussi avait retrouvé son appétit de trente ans. De grands coups d'eau pure leur semblaient divins. Puis, le raisin, comme dessert, les ravissait, ces grappes si fraîches, ce sang de la terre que le soleil avait doré. Ils mangeaient trop, ils étaient gris d'eau et de fruit, de gaieté surtout. Ils ne se souvenaient pas d'avoir fait un gala pareil. Leur premier déjeuner lui-même, avec tout un luxe de côtelettes, de pain et de vin, n'avait pas eu cette ivresse, ce bonheur de vivre, où la joie d'être ensemble suffisait, changeait la faïence en vaisselle d'or, la nourriture misérable en une céleste cuisine, comme les dieux n'en goûtent point.

La nuit s'était complètement faite, et ils n'avaient pas allumé de lampe, heureux de se mettre au lit tout de suite. Mais les fenêtres restaient grandes ouvertes sur le vaste ciel d'été, le vent du soir entrait, brûlant encore, chargé d'une lointaine odeur de lavande. A l'horizon, la lune venait de se lever, si pleine et si large, que toute la chambre était baignée d'une lumière d'argent, et qu'ils se voyaient, comme à une clarté de rêve, infiniment éclatante et douce.

Alors, les bras nus, le cou nu, la gorge nue, elle acheva magnifiquement le festin qu'elle lui donnait, elle lui fit le royal cadeau de son corps. La nuit précédente, ils avaient en leur premier frisson d'inquiétude, une épouvante d'instinct, à l'approche du malheur menaçant. Et, maintenant, le reste du monde semblait une fois encore oublié, c'était comme une nuit suprême de béatitude, que leur accordait la bonne nature, dans l'aveuglement de ce qui n'était pas leur passion.

Elle avait ouvert les bras, elle se livrait, se donnait toute.

--Maître, maître! j'ai voulu travailler pour toi, et j'ai appris que je suis une bonne à rien, incapable de gagner une bouchée du pain que tu manges. Je ne peux que t'aimer, me donner, être ton plaisir d'un moment.... Et il me suffit d'être ton plaisir, maître! Si tu savais comme je suis contente que tu me trouves belle, puisque cette beauté, je puis t'en faire le cadeau. Je n'ai qu'elle, et je suis si heureuse de te rendre heureux.

Il la tenait d'une étreinte ravie, il murmura:

--Oh! oui, belle! la plus belle et la plus désirée!... Tous ces pauvres bijoux dont je t'ai parée, l'or, les pierreries, ne valent pas le plus petit coin du satin de ta peau. Un de tes ongles, un de tes cheveux, sont des richesses inestimables. Je baiserai dévotement, un à un, les cils de tes paupières.

--Et, maître, écoute bien: ma joie est que tu sois âgé et que je sois jeune, parce que le cadeau de mon corps te ravit davantage. Tu serais jeune comme moi, le cadeau de mon corps te ferait moins de plaisir, et j'en aurais moins de bonheur.... Ma jeunesse et ma beauté, je n'en suis fière que pour toi, je n'en triomphe que pour te les offrir.

Il était pris d'un grand tremblement, ses yeux se mouillaient, à la sentir sienne à ce point, et si adorable, et si précieuse.

--Tu fais de moi le maître le plus riche, le plus puissant, tu me combles de tous les biens, tu me verses la plus divine volupté qui puisse emplir le coeur d'un homme.

Et elle se donnait davantage, elle se donnait jusqu'au sang de ses veines.

--Prends-moi donc, maître, pour que je disparaisse et que je m'anéantisse en toi.... Prends ma jeunesse, prends-la toute en un coup, dans un seul baiser, et bois-la toute d'un trait, épuise-la, qu'il en reste seulement un peu de miel à tes lèvres. Tu me rendras si heureuse, c'est moi encore qui te serai reconnaissante.... Maître, prends mes lèvres puisqu'elles sont fraîches, prends mon haleine puisqu'elle est pure, prends mon cou puisqu'il est doux à la bouche qui le baise, prends mes mains, prends mes pieds, prends tout mon corps, puisqu'il est un bouton à peine ouvert, un satin délicat, un parfum dont tu te grises.... Tu entends! maître, que je sois un bouquet vivant, et que tu me respires! que je sois un jeune fruit délicieux, et que tu me goûtes! que je sois une caresse sans fin, et que tu te baignes en moi!... Je suis ta chose, la fleur qui a poussé à tes pieds pour te plaire, l'eau qui coule pour te rafraîchir, la sève qui bouillonne pour te rendre une jeunesse. Et je ne suis rien, maître, si je ne suis pas tienne!

Elle se donna, et il la prit. A ce moment, un reflet de lune l'éclairait, dans sa nudité souveraine. Elle apparut comme la beauté même de la femme, à son immortel printemps. Jamais il ne l'avait vue si jeune, si blanche, si divine. Et il la remerciait du cadeau de son corps, comme si elle lui eût donné tous les trésors de la terre. Aucun don ne peut égaler celui de la femme jeune qui se donne, et qui donne le flot de vie, l'enfant peut-être. Ils songèrent à l'enfant, leur bonheur en fut accru, dans ce royal festin de jeunesse qu'elle lui servait et que des rois auraient envié.

XI

Mais, dès la nuit suivante, l'insomnie inquiète revint. Ni Pascal ni Clotilde ne se disaient leur peine; et, dans les ténèbres de la chambre attristée, ils restaient des heures côte à côte, feignant de dormir, songeant tous les deux à la situation qui s'aggravait. Chacun oubliait sa propre détresse, tremblait pour l'autre. Il avait fallu recourir à la dette, Martine prenait à crédit le pain, le vin, un peu de viande, d'ailleurs pleine de honte, forcée de mentir et d'y mettre une grande prudence, car personne n'ignorait la ruine de la maison. L'idée était bien venue au docteur d'hypothéquer la Souleiade; seulement, c'était la ressource suprême, il n'avait plus que cette propriété, évaluée à une vingtaine de mille francs, et dont il ne tirerait peut-être pas quinze mille, s'il la vendait; après, commençait la misère noire, le pavé de la rue, pas même une pierre à soi pour appuyer sa tête. Aussi Clotilde le suppliait-elle d'attendre, de ne s'engager dans aucune affaire irrévocable, tant que les choses ne seraient pas désespérées.

Trois ou quatre jours se passèrent. On entrait en septembre, et le temps, malheureusement, se gâtait: il y eut des orages terribles qui ravagèrent la contrée, un mur de la Souleiade fut renversé, qu'on ne put remettre debout, tout un écroulement dont la brèche resta béante. Déjà, on devenait impoli chez le boulanger. Puis, un matin que la vieille servante rapportait un pot-au-feu, elle pleura, elle dit que le boucher lui passait les bas morceaux. Encore quelques jours, et le crédit allait être impossible. Il fallait absolument aviser, trouver des ressources, pour les petites dépenses quotidiennes.

Un lundi, comme une semaine de tourments recommençait, Clotilde s'agita toute la matinée. Elle semblait en proie à un combat intérieur, elle ne parut prendre une décision qu'à la suite du déjeuner, en voyant Pascal refuser sa part d'un peu de boeuf qui restait. Et, très calme, l'air résolu, elle sortit ensuite avec Martine, après avoir mis tranquillement dans le panier de celle-ci un petit paquet, des chiffons qu'elle voulait donner, disait-elle.

Quand elle revint, deux heures plus tard, elle était pâle. Mais ses grands yeux, si purs et si francs, rayonnaient. Tout de suite, elle s'approcha du docteur, le regarda en face, se confessa.

--J'ai un pardon à te demander, maître, car je viens de te désobéir, et je vais sûrement te faire beaucoup de peine.

Il ne comprenait pas, il s'inquiéta.

--Qu'as-tu donc fait?

Lentement, sans le quitter des yeux, elle prit dans sa poche une enveloppe, d'où elle tira des billets de banque. Une brusque divination l'éclaira, il eut un cri:

--Oh! mon Dieu! les bijoux, tous les cadeaux!

Et lui, si bon, si doux d'habitude, était soulevé d'une douloureuse colère. Il lui avait saisi les deux mains, il la brutalisait presque, lui écrasait les doigts qui tenaient les billets.

--Mon Dieu! qu'as-tu fait là, malheureuse!... C'est tout mon coeur que tu as vendu! c'est tout notre coeur qui était entré dans ces bijoux et que tu es allée rendre avec eux, pour de l'argent!... Des bijoux que je t'avais donnés, des souvenirs de nos heures les plus divines, ton bien à toi, à toi seule, comment veux-tu donc que je le reprenne et que j'en profite? Est-ce possible, as-tu songé à l'affreux chagrin que cela me causerait?

Doucement, elle répondit:

--Et toi, maître, penses-tu donc que je pouvais nous laisser dans la triste situation où nous sommes, manquant de pain, lorsque j'avais là ces bagues, ces colliers, ces boucles d'oreille, qui dormaient au fond d'un tiroir? Mais tout mon être s'indignait, je me serais crue une avare, une égoïste, si je les avais gardés davantage.... Et, si j'ai eu de la peine à m'en séparer, oh! oui! je l'avoue, une peine si grosse, que j'ai failli n'en pas trouver le courage, je suis bien certaine de n'avoir fait que ce que je devais faire, en femme qui t'obéis toujours et qui t'adore.

Puis, comme il ne lui avait pas lâché les mains, des larmes parurent dans ses yeux, elle ajouta de la même voix douce, avec un faible sourire:

--Serre un peu moins fort, tu me fais très mal.

Alors, lui aussi pleura, retourné, jeté à un attendrissement profond.

--Je suis une brute, de me fâcher ainsi.... Tu as bien agi, tu ne pouvais agir autrement. Mais pardonne-moi, cela m'a été si dur, de te voir dépouillée.... Donne-moi tes mains, tes pauvres mains, que je les guérisse.

Il lui reprit les mains avec délicatesse; et il les couvrait de baisers, il les trouvait inestimables, nues et si fines, ainsi dégarnies de bagues. Maintenant, soulagée, joyeuse, elle lui contait son escapade, comment elle avait mis Martine dans la confidence et comment toutes deux étaient allées chez la revendeuse, celle qui avait vendu le corsage en vieux point d'Alençon. Enfin, après un examen et un marchandage interminables, cette femme avait donné six mille francs de tous les bijoux. De nouveau, il réprima un geste de désespoir: six mille francs! lorsque ces bijoux lui en avaient coûté plus du triple, une vingtaine de mille francs au moins.

--Écoute, finit-il par dire, je prends cet argent, puisque c'est ton bon coeur qui l'apporte. Mais il est bien convenu qu'il est à toi. Je te jure d'être à mon tour plus avare que Martine, je ne lui donnerai que les quelques sous indispensables à notre entretien, et tu retrouveras dans le secrétaire tout ce qui restera de la somme, en admettant que je ne puisse même jamais la recompléter et te la rendre entière.

Il s'était assis, il la gardait sur ses genoux, dans une étreinte encore frémissante d'émotion. Puis, baissant la voix, à l'oreille:

--Et tu as tout vendu, absolument tout?

Sans parler, elle se dégagea un peu, elle fouilla du bout des doigts dans sa gorge, de son geste joli. Rougissante, elle souriait. Enfin, elle tira la chaîne minée où luisaient les sept perles, comme des étoiles laiteuses; et il sembla qu'elle sortait un peu de sa nudité intime, que tout le bouquet vivant de son corps s'exhalait de cet unique bijou, gardé sur sa peau, dans le mystère le plus caché de sa personne. Tout de suite, elle le rentra, le fit disparaître.

Lui, rougissant comme elle, avait eu au coeur un grand coup de joie. Et il l'embrassa éperdument.

--Ah! que tu es gentille, et que je t'aime!

Mais, dès le soir, le souvenir des bijoux vendus resta comme un poids sur son coeur; et il ne pouvait voir l'argent, dans son secrétaire, sans souffrance. C'était la pauvreté prochaine, la pauvreté inévitable qui l'oppressait; c'était une détresse plus angoissante encore, la pensée de son âge, ses soixante ans qui le rendaient inutile, incapable de gagner la vie heureuse d'une femme, tout un réveil à l'inquiétante réalité, au milieu de son rêve menteur d'éternel amour. Brusquement, il tombait à la misère, et il se sentait très vieux: cela le glaçait, l'emplissait d'une sorte de remords, d'une colère désespérée contre lui-même, comme si, désormais, il y avait en une mauvaise action dans sa vie.

Puis, il se fit en lui une clarté affreuse. Un matin, étant seul, il reçut une lettre, timbrée de Plassans même, dont il examina l'enveloppe, surpris de ne pas reconnaître l'écriture. Cette lettre n'était pas signée; et, dès les premières lignes, il eut un geste d'irritation, prêt à la déchirer; mais il s'était assis, tremblant, il dut la lire jusqu'au bout. D'ailleurs, le style gardait une convenance parfaite, les longues phrases se déroulaient, pleines de mesure et de ménagement, ainsi que des phrases de diplomate dont l'unique but est de convaincre. On lui démontrait, avec un luxe de bonnes raisons, que le scandale de la Souleiade avait trop duré. Si la passion, jusqu'à un certain point, expliquait la faute, un homme de son âge, et dans sa situation, était en train de se rendre absolument méprisable, en s'obstinant à consommer le malheur de la jeune parente, dont il abusait. Personne n'ignorait l'empire qu'il avait pris sur elle, on admettait qu'elle mit sa gloire à se sacrifier pour lui; mais n'était-ce pas à lui de comprendre qu'elle ne pouvait aimer un vieillard, qu'elle éprouvait seulement de la pitié et de la gratitude, et qu'il était grand temps de la délivrer de ces amours séniles, d'où elle sortirait déshonorée, déclassée, ni épouse ni mère? Puisqu'il ne devait même plus lui léguer une petite fortune, on espérait qu'il allait faire acte d'honnête homme, en trouvant la force de se séparer d'elle, afin d'assurer son bonheur, s'il en était temps encore. Et la lettre se terminait sur cette pensée que la mauvaise conduite finissait toujours par être punie.

