# Le Docteur Pascal

## Part 17

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Cette promenade à la Séguiranne était une idée du docteur, qui avait appris, par la tante Dieudonné, le prochain mariage de Sophie avec un garçon meunier des environs; et il voulait voir si l'on se portait bien, si l'on était heureux, dans ce coin-là. Tout de suite, une délicieuse fraîcheur les reposa, lorsqu'ils entrèrent sous la haute avenue de chênes verts. Aux deux bords, les sources, les mères de ces grands ombrages, coulaient sans fin. Puis, lorsqu'ils arrivèrent à la maison des mégers, ils tombèrent justement sur les amoureux, Sophie et son meunier, qui s'embrassaient à pleine bouche, près du puits; car la tante venait de partir pour le lavoir, là-bas, derrière les saules de la Viorne. Très confus, le couple restait rougissant. Mais le docteur et sa compagne riaient d'un bon rire, et les amoureux rassurés contèrent que le mariage était pour la Saint-Jean, que c'était bien loin, que ça finirait par arriver tout de même. Certainement, Sophie avait encore grandi en santé et en beauté, sauvée du mal héréditaire, poussée solidement comme un de ces arbres, les pieds dans l'herbe humide des sources, la tête nue au grand soleil. Ah! ce ciel ardent et immense, quelle vie il soufflait aux êtres et aux choses! Elle ne gardait qu'une douleur, des larmes parurent au bord de ses paupières, lorsqu'elle parla de son frère Valentin, qui ne passerait peut-être pas la semaine. Elle avait eu des nouvelles la veille, il était perdu. Et le docteur dut mentir un peu, pour la consoler, car lui-même attendait l'inévitable dénouement, d'une heure à l'autre. Quand ils quittèrent la Séguiranne, Clotilde et lui, ils revinrent à Plassans d'un pas qui se ralentissait, attendris par ce bonheur des amours bien partantes, et que traversait le petit frisson de la mort.

Dans le vieux quartier, une femme que Pascal soignait, lui annonça que Valentin venait de mourir. Deux voisines avaient dû emmener Guiraude, qui se cramponnait au corps de son fils, hurlante, à demi folle. Il entra, en laissant Clotilde à la porte. Enfin, ils reprirent le chemin de la Souleiade, silencieux. Depuis qu'il avait recommencé ses visites, il ne paraissait les faire que par devoir professionnel, n'exaltant plus les miracles de sa médication. Cette mort de Valentin, d'ailleurs, il s'étonnait qu'elle eût tant tardé, il avait la conviction d'avoir prolongé d'un an la vie du malade. Malgré les résultats extraordinaires qu'il obtenait, il savait bien que la mort resterait l'inévitable, la souveraine. Pourtant, l'échec où il l'avait tenue pendant des mois, aurait dû le flatter, panser le regret, toujours saignant en lui, d'avoir tué involontairement Lafouasse, quelques mois trop tôt. Et il semblait n'en rien être, un pli grave creusait son front, lorsqu'ils rentrèrent dans leur solitude. Mais, là, une nouvelle émotion l'attendait, il reconnut dehors, sous les platanes, où Martine l'avait fait asseoir, Sarteur, l'ouvrier chapelier, le pensionnaire des Tulettes, qu'il était allé piquer si longtemps; et l'expérience passionnante paraissait avoir réussi, les piqûres de substance nerveuse donnaient de la volonté, puisque le fou était là, sorti le matin même de l'Asile, jurant qu'il n'avait plus de crise, qu'il était tout à fait guéri de cette brusque rage homicide, qui l'aurait fait se jeter sur un passant, pour l'étrangler. Le docteur le regardait, petit, très brun, le front fuyant, la face en bec d'oiseau, avec une joue sensiblement plus grosse que l'autre, d'une raison et d'une douceur parfaites, débordant d'une gratitude qui lui faisait baiser les mains de son sauveur, il finissait par être ému, il le renvoya affectueusement, en lui conseillant de reprendre sa vie de travail, ce qui était la meilleure hygiène physique et morale. Ensuite, il se calma, il se mit à table, en parlant gaiement d'autre chose.

Clotilde le regardait, étonnée, un peu révoltée même.

--Quoi donc, maître, tu n'es pas plus content de toi?

Il plaisanta.

--Oh! de moi, je ne le suis jamais!... Et de la médecine, tu sais, c'est selon les jours!

Ce fut cette nuit-là, au lit, qu'ils eurent leur première querelle. Ils avaient soufflé la bougie, ils étaient dans la profonde obscurité de la chambre, aux bras l'un de l'autre, elle si mince, si fine, serrée contre lui, qui la tenait toute d'une étreinte, la tête sur son coeur. Et elle se fâchait de ce qu'il n'avait plus d'orgueil, elle reprenait ses griefs de la journée, en lui reprochant de ne pas triompher avec la guérison de Sarteur, et même avec l'agonie si prolongée de Valentin. C'était elle, maintenant, qui avait la passion de sa gloire. Elle rappelait ses cures: ne s'était-il pas guéri lui-même? pouvait-il nier l'efficacité de sa méthode? Tout un frisson la prenait, à évoquer le vaste rêve qu'il faisait autrefois: combattre la débilité, la cause unique du mal, guérir l'humanité souffrante, la rendre saine et supérieure, hâter le bonheur, la cité future de perfection et de félicité, en intervenant, en donnant de la santé à tous! Et il tenait la liqueur de vie, la panacée universelle qui ouvrait cet espoir immense!

Pascal se taisait, les lèvres posées sur l'épaule nue de Clotilde. Puis, il murmura:

--C'est vrai, je me suis guéri, j'en ai guéri d'autres, et je crois toujours que mes piqûres sont efficaces, dans beaucoup de cas.... Je ne nie pas la médecine, le remords d'un accident douloureux, comme celui de Lafouasse, ne me rend pas injuste.... D'ailleurs, le travail a été ma passion, c'est le travail qui m'a dévoré jusqu'ici, c'est en voulant me prouver la possibilité de refaire l'humanité vieillie, vigoureuse enfin et intelligente, que j'ai failli mourir, dernièrement.... Oui, un rêve, un beau rêve!

De ses deux bras souples, elle l'étreignit à son tour, mêlée à lui, entrée dans son corps.

--Non, non! une réalité, la réalité de ton génie, maître!

Alors, comme ils étaient ainsi confondus, il baissa encore la voix, ses paroles ne furent plus qu'un aveu, à peine un léger souffle.

--Écoute, je vais te dire ce que je ne dirais à personne au monde, ce que je ne me dis pas tout haut à moi-même.... Corriger la nature, intervenir, la modifier et la contrarier dans son but, est-ce une besogne louable? Guérir, retarder la mort de l'être pour son agrément personnel, le prolonger pour le dommage de l'espèce sans doute, n'est-ce pas défaire ce que veut faire la nature? Et rêver une humanité plus saine, plus forte, modelée sur notre idée de la santé et de la force, en avons-nous le droit? Qu'allons-nous faire là, de quoi allons-nous nous mêler dans ce labeur de la vie, dont les moyens et le but nous sont inconnus? Peut-être tout est-il bien. Peut-être risquons-nous de tuer l'amour, le génie, la vie elle-même.... Tu entends, je le confesse à toi seule, le doute m'a pris, je tremble à la pensée de mon alchimie du vingtième siècle, je finis par croire qu'il est plus grand et plus sain de laisser l'évolution s'accomplir.

Il s'interrompit, il ajouta si doucement, qu'elle l'entendait à peine.

--Tu sais que, maintenant, je les pique avec de l'eau. Toi-même en as fait la remarque, tu ne m'entends plus piler; et je te disais que j'avais de la liqueur en réserve.... L'eau les soulage, il y a là sans doute un simple effet mécanique. Ah! soulager, empêcher la souffrance, cela, certes, je le veux encore! C'est peut-être ma dernière faiblesse, mais je ne puis voir souffrir, la souffrance me jette hors de moi, comme une cruauté monstrueuse et inutile de la nature.... Je ne soigne plus que pour empêcher la souffrance.

--Maître, alors, demanda-t-elle, si tu ne veux plus guérir, il ne faudra plus tout dire, car la nécessité affreuse de montrer les plaies n'avait d'autre excuse que l'espoir de les fermer.

--Si, si! il faut savoir, savoir quand même, et ne rien cacher, et tout confesser des choses et des êtres!... Aucun bonheur n'est possible dans l'ignorance, la certitude seule fait la vie calme. Quand on saura davantage, on acceptera certainement tout.... Ne comprends-tu pas que vouloir tout guérir, tout régénérer, c'est une ambition fausse de notre égoïsme, une révolte contre la vie, que nous déclarons mauvaise, parce que nous la jugeons au point de vue de notre intérêt? Je sens bien que ma sérénité est plus grande, que j'ai élargi, haussé mon cerveau, depuis que je suis respectueux de l'évolution. C'est ma passion de la vie qui triomphe, jusqu'à ne pas la chicaner sur son but, jusqu'à me confier totalement, à me perdre en elle, sans vouloir la refaire, selon ma conception du bien et du mal. Elle seule est souveraine, elle seule sait ce qu'elle fait et où elle va, je ne puis que m'efforcer de la connaître, pour la vivre comme elle demande à être vécue.... Et, vois-tu, je la comprends seulement depuis que tu es à moi. Tant que je ne t'avais pas, je cherchais la vérité ailleurs, je me débattais, dans l'idée fixe de sauver le monde. Tu es venue, et la vie est pleine, le monde se sauve à chaque heure par l'amour, par le travail immense et incessant de tout ce qui vit et se reproduit, à travers l'espace.... La vie impeccable, la vie toute-puissante, la vie immortelle!

Ce n'était plus, sur sa bouche, qu'un frémissement d'acte de foi, un soupir d'abandon aux forces supérieures. Elle-même ne raisonnait plus, se donnait ainsi.

--Maître, je ne veux rien en dehors de ta volonté, prends-moi et fais-moi tienne, que je disparaisse et que je renaisse, mêlée à toi!

Ils s'appartinrent. Puis, il y eut des chuchotements encore, une vie d'idylle projetée, une existence de calme et de vigueur, à la campagne. C'était à cette simple prescription d'un milieu réconfortant qu'aboutissait l'expérience du médecin. Il maudissait les villes. On ne pouvait se bien porter et être heureux que par les plaines vastes, sous le grand soleil, à la condition de renoncer à l'argent, à l'ambition, même aux excès orgueilleux des travaux intellectuels. Ne rien faire que de vivre et d'aimer, de piocher sa terre d'avoir de beaux enfants.

--Ah! reprit-il doucement, l'enfant, l'enfant de nous qui viendrait un jour....

Et il n'acheva pas, dans l'émotion dont l'idée de cette paternité tardive le bouleversait. Il évitait d'en parler, il détournait la tête, les yeux humides, lorsque, pendant leurs promenades, quelque fillette ou quelque gamin leur souriait.

Elle, simplement, avec une certitude tranquille, dit alors:

--Mais il viendra!

C'était, pour elle, la conséquence naturelle et indispensable de l'acte. Au bout de chacun de ses baisers, se trouvait la pensée de l'enfant car tout amour qui n'avait pas l'enfant pour but, lui semblait inutile et vilain.

Même, il y avait là une des causes qui la désintéressaient des romans. Elle n'était pas, comme sa mère, une grande liseuse; l'envolée de son imagination lui suffisait; et, tout de suite, elle s'ennuyait aux histoires inventées. Mais surtout, son continuel étonnement, sa continuelle indignation étaient de voir que, dans les romans d'amour, on ne se préoccupait jamais de l'enfant. Il n'y était pas même prévu, et quand, par hasard, il tombait au milieu des aventures du coeur, c'était une catastrophe, une stupeur et un embarras considérable. Jamais les amants, lorsqu'ils s'abandonnaient aux bras l'un de l'autre, ne semblaient se douter qu'ils faisaient oeuvre de vie et qu'un enfant allait naître. Cependant, ses études d'histoire naturelle lui avaient montré que le fruit était le souci unique de la nature. Lui seul importait, lui seul devenait le but, toutes les précautions se trouvaient prises pour que la semence ne fût point perdue et que la mère enfantât. Et l'homme, au contraire, en civilisant, en épurant l'amour, en avait écarté jusqu'à la pensée du fruit. Le sexe des héros, dans les romans distingués, n'était plus qu'une machine à passion. Ils s'adoraient, se prenaient, se lâchaient, enduraient mille morts, s'embrassaient, s'assassinaient, déchaînaient une tempête de maux sociaux, le tout pour le plaisir, en dehors des lois naturelles, sans même paraître se souvenir qu'en faisant l'amour on faisait des enfants. C'était malpropre et imbécile.

Elle s'égaya, elle répéta dans son cou, avec une jolie audace d'amoureuse, un peu confuse.

--Il viendra.... Puisque nous faisons tout ce qu'il faut pour ça, pourquoi ne veux-tu pas qu'il vienne?

Il ne répondit pas tout de suite. Elle le sentait, entre ses bras, pris de froid, envahi par le regret et le doute. Puis, il murmura tristement:

--Non, non! il est trop tard.... Songe donc, chérie, à mon âge!

--Mais tu es jeune! s'écria-t-elle de nouveau, avec un emportement de passion, en le réchauffant, en le couvrant de baisers.

Ensuite, cela les fit rire. Et ils s'endormirent dans cet embrassement, lui sur le dos, la serrant de son bras gauche, elle le tenant à pleine étreinte, de tous ses membres allongés et souples, la tête posée sur sa poitrine, ses cheveux blonds répandus, mêlés à sa barbe blanche. La Sunamite sommeillait, la joue sur le coeur de son roi. Et, au milieu du silence, dans la grande chambre toute noire, si tendre à leurs amours, il n'y eut plus que la douceur de leur respiration.

IX

Par la ville et par les campagnes environnantes, le docteur Pascal continuait donc ses visites de médecin. Et, presque toujours, il avait au bras Clotilde, qui entrait avec lui chez les pauvres gens.

Mais, comme il le lui avait avoué très bas, une nuit, ce n'étaient guère, désormais, que des tournées de soulagement et de consolation. Déjà, autrefois, s'il avait fini par ne plus exercer qu'avec répugnance, cela venait de ce qu'il sentait tout le vide de la thérapeutique. L'empirisme le désolait. Du moment que la médecine n'était pas une science expérimentale, mais un art, il demeurait inquiet devant l'infinie complication de la maladie et du remède, selon le malade. Les médications changeaient avec les hypothèses: que de gens avaient dû tuer jadis les méthodes aujourd'hui abandonnées! Le flair du médecin devenait tout, le guérisseur n'était plus qu'un devin heureusement doué, marchant lui-même à tâtons, enlevant les cures au petit bonheur de son génie. Et cela expliquait pourquoi, après une douzaine d'années d'exercice, il avait à peu près abandonné sa clientèle pour se jeter dans l'étude pure. Puis, lorsque ses grands travaux sur l'hérédité l'avaient ramené un instant à l'espoir d'intervenir, de guérir par ses piqûres hypodermiques, il s'était de nouveau passionné, jusqu'au jour où sa foi en la vie, qui le poussait à en aider l'action, en réparant les forces vitales, s'était élargie encore, lui avait donné la certitude supérieure que la vie se suffisait, était l'unique faiseuse de santé et de force. Et il ne continuait ses visites, avec son tranquille sourire, qu'auprès des malades qui le réclamaient à grands cris et qui se trouvaient miraculeusement soulagés, même lorsqu'il les piquait avec de l'eau claire.

Clotilde, parfois, maintenant, se permettait d'en plaisanter. Elle restait, au fond, la fervente du mystère; et elle disait gaiement que s'il faisait ainsi des miracles, c'était qu'il en avait en lui le pouvoir; un vrai bon Dieu! Mais, alors, il s'égayait à lui retourner la vertu efficace de leurs visites communes, racontant qu'il ne guérissait plus personne quand elle était absente, que c'était elle qui apportait le souffle de l'au delà, la force inconnue et nécessaire. Ainsi, les gens riches, les bourgeois, où elle ne se permettait pas d'entrer continuaient à geindre, sans aucun soulagement possible. Et cette dispute tendre les amusait, ils partaient chaque fois comme pour des découverte nouvelles, ils avaient de bons regards d'intelligence chez les malades. Ah! cette gueuse de souffrance qui les révoltait, qu'ils allaient seule combattre encore comme ils étaient heureux, lorsqu'ils la croyaient vaincue! Ils se sentaient récompensé divinement, quand ils voyaient les sueurs froides se sécher, les bouches hurlantes s'apaiser, les faces mortes reprendre vie. C'était leur amour, décidément, qu'ils promenaient et qui calmait ce petit coin d'humanité souffrante.

--Mourir n'est rien c'est dans l'ordre, disait souvent Pascal. Mais souffrir, pourquoi? c'est abominable et stupide!

Une après-midi, le docteur alla, avec la jeune fille, voir un malade au petit village de Sainte-Marthe; et comme ils prenaient le chemin de fer, pour ménager Bonhomme, ils firent à la gare une rencontre. Le train qu'ils attendaient venait des Tulettes. Sainte-Marthe était la première station, dans le sens opposé, vers Marseille. Et, le train arrivé, ils se précipitaient ils ouvraient une portière, lorsqu'ils virent descendre la vieille madame Rougon du compartiment, qu'ils croyaient vide. Elle ne leur parlait plus, elle descendit d'un saut léger, malgré son âge, puis s'en alla, l'air raide et très digne.

--C'est le premier juillet, dit Clotilde, quand le train fut en marche, Grand'mère revient des Tulettes faire sa visite de chaque mois à Tante Dide.... As-tu vu le regard qu'elle m'a jeté?

Pascal, au fond, était heureux de cette fâcherie avec sa mère, qui le délivrait de la continuelle inquiétude de sa présence.

--Bah! dit-il simplement, quand on ne s'entend pas, il vaut mieux ne pas se fréquenter.

Mais la jeune fille restait chagrine et songeuse. Puis, à demi-voix:

-Je l'ai trouvée changée; le visage pâli.... Et, as-tu remarqué? elle, si correcte d'habitude, n'avait qu'une main gantée, la main droite, d'un gant vert.... Je ne sais pourquoi, elle m'a retourné le coeur.

Lui, alors, troublé aussi, eut un geste vague. Sa mère finirait certainement par vieillir, comme tout le monde. Elle s'agitait trop, elle se passionnait trop encore. Il raconta qu'elle projetait de léguer sa fortune à la ville de Plassans, pour qu'on bâtit une maison de retraite qui porterait le nom des Rougon. Tous deux s'étaient remis à sourire; lorsqu'il s'écria:

--Tiens! mais c'est demain que nous allons, nous aussi, aux Tulettes; pour nos malades. Et tu sais que j'ai promis de conduire Charles à l'oncle Macquart.

Félicité, en effet, revenait, ce jour-là, des Tulettes, où elle se rendait régulièrement, le premier de chaque mois, pour prendre des nouvelles de Tante Dide. Depuis des années, elle s'intéressait passionnément à la santé de la folle, stupéfaite de la voir durer toujours, furieuse de ce qu'elle s'entêtait à vivre, hors de la mesure commune, dans un véritable prodige de longévité. Quel soulagement, le beau matin où elle enterrerait ce témoin gênant du passé, ce spectre de l'attente et de l'expiation, qui évoquait, vivantes, les abominations de la famille! Et, lorsque tant d'autres étaient partis, elle, démente, ne gardant qu'une étincelle de vie au fond des yeux, semblait oubliée. Ce jour-là, elle l'avait encore trouvée sur son fauteuil, desséchée et droite, immuable. Comme le disait la gardienne, il n'y avait plus de raison pour qu'elle mourût jamais. Elle avait cent cinq ans.

Quand elle sortit de l'Asile, Félicité était outrée. Elle pensa à l'oncle Macquart. Encore un qui la gênait, qui s'éternisait avec une obstination exaspérante! Bien qu'il n'eût que quatre-vingt-quatre ans, trois ans de plus qu'elle, il lui semblait d'une vieillesse ridicule, dépassant les bornes permises. Et un homme qui vivait dans les excès, qui était ivre mort chaque soir, depuis soixante ans! Les sages, les sobres, s'en allaient; lui, fleurissait, s'épanouissait, éclatant de santé et de joie. Jadis, lorsqu'il était venu s'établir aux Tulettes, elle lui avait fait des cadeaux de vin, de liqueurs, d'eau-de-vie, dans l'espoir inavoué de débarrasser la famille d'un gaillard vraiment malpropre, dont on n'avait à attendre que du désagrément et de la honte. Mais elle s'était vite aperçue que tout cet alcool paraissait au contraire l'entretenir en belle allégresse, la mine ensoleillée, l'oeil goguenard; et elle avait supprimé les cadeaux, puisque le poison espéré l'engraissait. Elle en gardait une terrible rancune, elle l'aurait tué, si elle l'avait osé, chaque fois qu'elle le revoyait, plus d'aplomb sur ses jambes d'ivrogne, lui ricanant à la face, sachant bien qu'elle guettait sa mort, et triomphant de ce qu'il ne lui donnait pas le plaisir d'enterrer avec lui le linge sale ancien, le sang et la boue des deux conquêtes de Plassans.

--Voyez-vous, Félicité, disait-il souvent, de son air d'atroce moquerie, je suis ici pour garder la vieille mère, et le jour où nous nous déciderons à mourir tous les deux, ce sera par gentillesse pour vous, oui! simplement pour vous éviter la peine d'accourir nous voir, comme ça, d'un si bon coeur, chaque mois.

D'ordinaire, elle ne se donnait même plus la déception de descendre chez l'oncle, elle était renseignée sur lui, à l'Asile. Mais, cette fois, comme elle venait d'y apprendre qu'il traversait une crise d'ivrognerie extraordinaire, ne dessoûlant pas depuis quinze jours, sans doute ivre à un tel point qu'il ne sortait plus, elle fut prise de la curiosité de voir par elle-même l'état où il pouvait bien s'être mis. Et, en retournant à la gare, elle fit un détour, pour passer par la bastide de l'oncle.

La journée était superbe, une chaude et rayonnante journée d'été. A droite et à gauche de l'étroit chemin qu'elle avait dû prendre, elle regardait les champs qu'il s'était fait donner autrefois, toute cette grasse terre, prix de sa discrétion et de sa bonne tenue. Au grand soleil, la maison, avec ses tuiles roses, ses murs violemment badigeonnés de jaune, lui apparut toute riante de gaieté. Sous les antiques mûriers de la terrasse, elle goûta la fraîcheur délicieuse, elle jouit de l'admirable vue. Quelle digne et sage retraite, quel coin de bonheur pour un vieil homme, qui achèverait, dans cette paix, une longue vie de bonté et de devoir!

Mais elle ne le voyait pas, elle ne l'entendait pas. Le silence était profond. Seules, des abeilles bourdonnaient autour de grandes mauves. Et il n'y avait, sur la terrasse, qu'un petit chien jaune, un loubet, comme on les nomme en Provence, étendu de tout son long sur la terre nue, à l'ombre. Il connaissait la visiteuse, il avait levé la tête en grognant, sur le point d'aboyer; puis, il s'était recouché et il ne bougeait plus.

Alors, dans cette solitude, dans cette joie du soleil, elle fut saisie d'un singulier petit frisson, elle appela:

--Macquart!... Macquart!...

La porte de la bastide, sous les mûriers, était grande ouverte. Mais elle n'osait entrer, cette maison vide, béante ainsi, l'inquiétait. Et elle appela de nouveau:

--Macquart!... Macquart!...

Pas un bruit, pas un souffle. Le silence lourd retombait, les abeilles seules bourdonnaient plus haut, autour des grandes mauves.

Une honte de sa peur finit par prendre Félicité qui entra bravement. A gauche, dans le vestibule, la porte de la cuisine, où l'oncle se tenait d'habitude était fermée. Elle la poussa, elle ne distingua rien d'abord, car il avait dû clore les volets, pour se protéger contre la chaleur. Sa première impression fut seulement de se sentir serrée à la gorge par la violente odeur d'alcool qui emplissait la pièce: il semblait que chaque meuble suât cette odeur, la maison entière en était imprégnée. Puis comme ses yeux s'accoutumaient à la demi-obscurité, elle finit par apercevoir l'oncle. Il se trouvait assis près de la table, sur laquelle étaient un verre et une bouteille de trois-six complètement vide. Tassé au fond de sa chaise, il dormait profondément, ivre mort. Cette vue la rendit à sa colère et à son mépris.

--Voyons, Macquart, est-ce déraisonnable et ignoble de se mettre dans un état pareil!... Réveillez-vous donc, c'est honteux!

Son sommeil était si profond, qu'on n'entendait même pas son souffle. Vainement, elle haussa la voix, tapa violemment des mains.

--Macquart! Macquart! Macquart!... Ah! ouiche!... Vous êtes dégoûtant, mon cher!

