Le Docteur Pascal

Part 16

Chapter 16 3,645 words Public domain Markdown

Un matin, elle se fâcha. Il avait apporté une nouvelle bague.

--Mais puisque je n'en mets jamais! Et, regarde! si je les mettais, j'en aurais jusqu'au bout des doigts.... Je t'en prie, sois raisonnable.

Il restait confus.

--Alors, je ne t'ai pas fait plaisir?

Elle dut le prendre entre ses bras, lui jurer qu'elle était bienheureuse, avec des larmes dans les yeux. Il se montrait si bon, il se dépensait si absolument pour elle! Et, comme, ce matin-là, il osait parler d'arranger la chambre, de tendre les murs d'étoffe, de faire poser un tapis, elle le supplia de nouveau.

--Oh! non, oh! non, de grâce!... Ne touche pas à ma vieille chambre, toute pleine de souvenirs, où j'ai grandi, où nous nous sommes aimés. Il me semblerait que nous ne serions plus chez nous.

Dans la maison, le silence obstiné de Martine condamnait ces dépenses exagérées et inutiles. Elle avait pris une attitude moins familière, comme si, depuis la situation nouvelle, elle était retombée, de son rôle de gouvernante amie, à son ancien rang de servante. Vis-à-vis de Clotilde surtout, elle changeait, la traitait en jeune dame, en maîtresse moins aimée et plus obéie. Quand elle entrait dans la chambre à coucher, quand elle les servait au lit tous les deux, son visage gardait son air de soumission résignée, toujours en adoration devant son maître, indifférente au reste. A deux ou trois reprises pourtant, le matin, elle parut le visage ravagé, les yeux perdus de larmes, sans vouloir répondre directement aux questions, disant que ce n'était rien, qu'elle avait pris un coup d'air. Et jamais elle ne faisait une réflexion sur les cadeaux dont les tiroirs s'emplissaient, elle ne semblait même pas les voir, les essuyait, les rangeait, sans un mot d'admiration ni de blâme. Seulement, toute sa personne se révoltait contre cette folie du don, qui ne pouvait sûrement lui entrer dans la cervelle. Elle protestait à sa manière en outrant son économie, réduisant les dépenses du ménage, le conduisant d'une si stricte façon, qu'elle trouvait le moyen de rogner sur les petits frais infimes. Ainsi, elle supprima un tiers du lait, elle ne mit plus d'entremets sucré que le dimanche. Pascal et Clotilde, sans oser se plaindre, riaient entre eux de cette grosse avarice, recommençaient les plaisanteries qui les amusaient depuis dix ans, en se racontant que, lorsqu'elle beurrait des légumes, elle les faisait sauter dans la passoire, pour ravoir le beurre par-dessous.

Mais, ce trimestre-là, elle voulut rendre des comptes. D'habitude, elle allait toucher elle-même, tous les trois mois, chez le notaire, maître Grandguillot, les quinze cents francs de rente, dont elle disposait ensuite à sa guise, marquant les dépenses sur un livre, que le docteur avait cessé de vérifier, depuis des années. Elle l'apporta, elle exigea qu'il y jetât un coup d'oeil. Il s'en défendait, trouvait tout très bien.

--C'est que, monsieur, dit-elle, j'ai pu mettre, cette fois, de l'argent de côté. Oui, trois cents francs.... Les voici.

Il la regardait, stupéfié. Elle joignait tout juste les deux bouts, d'ordinaire. Par quel miracle de lésinerie avait-elle pu réserver une pareille somme? Il finit par rire.

--Ah! ma pauvre Martine, c'est donc ça que nous avons mangé tant de pommes de terre! Vous êtes une perle d'économie, mais vraiment gâtez-nous un peu plus.

Ce discret reproche la blessa si profondément, qu'elle se laissa aller enfin a une allusion.

--Dame! monsieur, quand on jette tant d'argent par les fenêtres, d'un côté, on fait bien d'être prudent, de l'autre.

Il comprit, il ne se fâcha pas, amusé au contraire de la leçon.

--Ah! ah! ce sont mes comptes que vous épluchez! Mais vous savez, Martine, que, moi aussi, j'ai des économies qui dorment!

Il parlait de l'argent que ses malades lui donnaient encore parfois, et qu'il jetait dans un tiroir de son secrétaire. Depuis plus de seize ans, il y mettait ainsi, chaque année, près de quatre mille francs, ce qui aurait fini par faire un véritable petit trésor, de l'or et des billets pêle-mêle, s'il n'avait tiré de là, au jour le jour, sans compter, des sommes assez grosses, pour ses expériences et ses caprices. Tout l'argent des cadeaux sortait de ce tiroir, il le rouvrait sans cesse, maintenant. D'ailleurs, il le croyait inépuisable, il était si habitué à y prendre ce dont il avait besoin, que la crainte ne lui venait pas d'en voir jamais le fond.

--On peut bien jouir un peu de ses économies, continua-t-il gaiement. Puisque c'est vous qui allez chez le notaire, Martine, vous n'ignorez pas que j'ai mes rentes, à part.

Elle dit alors, avec la voix blanche des avares, que hante le cauchemar d'un désastre toujours menaçant:

--Et si vous ne les aviez plus?

Ébahi, Pascal la contempla, se contenta de répondre par un grand geste vague, car la possibilité d'un malheur n'entrait même pas dans son esprit. Il pensa que l'avarice lui tournait la tête; et il s'en amusa, le soir, avec Clotilde.

Dans Plassans, les cadeaux furent aussi la cause de commérages sans fin. Ce qui se passait à la Souleiade, cette flambée d'amour si particulière et si ardente, s'était ébruitée, avait franchi les murs, on ne savait trop comment, par cette force d'expansion qui alimente la curiosité des petites villes, toujours en éveil. La servante, certainement, ne parlait pas; mais son air suffisait peut-être, des paroles volaient quand même, on avait sans doute guetté les deux amoureux, par-dessus les murs. Et l'achat des cadeaux était survenu alors, prouvant tout, aggravant tout. Quand le docteur, de bon matin, battait les rues, entrait chez les bijoutiers, les lingères, les modistes, des yeux se braquaient aux fenêtres, ses moindres emplettes étaient épiées, la ville entière savait, le soir, qu'il avait donné encore une capeline de foulard, des chemises garnies de dentelle, un bracelet orné de saphirs. Et cela tournait au scandale, cet oncle qui avait débauché sa nièce, qui faisait pour elle des folies de jeune homme, qui la parait comme une sainte Vierge. Les histoires les plus extraordinaires commençaient à circuler, on se montrait la Souleiade du doigt, en passant.

Mais ce fut surtout la vieille madame Rougon qui entra dans une indignation exaspérée. Elle avait cessé d'aller chez son fils, en apprenant que le mariage de Clotilde avec le docteur Ramond était rompu. On se moquait d'elle, on ne se rendait à aucun de ses désirs. Puis, après un grand mois de rupture, pendant lequel elle n'avait rien compris aux airs apitoyés, aux condoléances discrètes, aux sourires vagues qui l'accueillaient partout, elle venait brusquement de tout savoir, un coup de massue en plein crâne. Et elle qui, lors de la maladie de Pascal, cette histoire de loup-garou, vivant dans l'orgueil et la peur, avait tempêté, pour ne pas redevenir la fable de la ville! C'était pis cette fois, le comble du scandale, une aventure gaillarde dont on faisait des gorges chaudes! De nouveau, la légende des Rougon était en péril, son malheureux fils ne savait décidément qu'inventer pour détruire la gloire de la famille, si péniblement conquise. Aussi, dans l'émotion de sa colère, elle qui s'était faite la gardienne de cette gloire, résolue à épurer la légende par tous les moyens, mit-elle son chapeau et courut-elle à la Souleiade, avec la vivacité juvénile de ses quatre-vingts ans. Il était dix heures du matin.

Pascal, que la rupture avec sa mère enchantait, n'était heureusement pas là, en course depuis une heure à la recherche d'une vieille boucle d'argent, dont il avait eu l'idée pour une ceinture. Et Félicité tomba sur Clotilde, comme celle-ci achevait sa toilette, encore en camisole, les bras nus, les cheveux dénoués, d'une gaieté et d'une fraîcheur de rose.

Le premier choc fut rude. La vieille dame vida son coeur, s'indigna, parla avec emportement de la religion et de la morale. Enfin, elle conclut.

--Réponds, pourquoi avez-vous fait cette horrible chose qui est un défi à Dieu et aux hommes?

Souriante, très respectueuse d'ailleurs, la jeune fille l'avait écoutée.

--Mais parce que ça nous a plu, grand'mère. Ne sommes-nous pas libres? Nous n'avons de devoir envers personne.

--Pas de devoir! et envers moi, donc! et envers la famille! Voilà encore qu'on va nous traîner dans la boue, si tu crois que ça me fait plaisir!

Tout d'un coup, son emportement s'apaisa. Elle la regardait, la trouvait adorable. Au fond, ce qui s'était passé ne la surprenait pas autrement, elle s'en moquait, elle avait le simple désir que cela se terminât d'une façon correcte, afin de faire taire les mauvaises langues. Et, conciliante, elle s'écria:

--Alors, mariez-vous! Pourquoi ne vous mariez-vous pas?

Clotilde demeura un instant surprise. Ni elle ni le docteur n'avaient eu cette idée du mariage. Elle se remit à sourire.

--Est-ce que nous en serons plus heureux, grand'mère?

--Il ne s'agit pas de vous, il s'agit encore une fois de moi, de tous les vôtres.... Comment peux-tu, ma chère enfant, plaisanter avec ces choses sacrées? Tu as donc perdu toute vergogne?

Mais la jeune fille, sans se révolter, toujours très douce, eut un geste large, comme pour dire qu'elle ne pouvait avoir la honte de sa faute. Ah! mon Dieu! quand la vie charriait tant de corruption et tant de faiblesse, quel mal avaient-ils fait, sous le ciel éclatant, de se donner le grand bonheur d'être l'un à l'autre? Du reste, elle n'y mettait aucune obstination raisonnée.

--Sans doute, nous nous marierons, puisque tu le désires, grand'mère. Il fera ce que je voudrai.... Mais plus tard, rien ne presse.

Et elle gardait sa sérénité rieuse. Puisqu'ils vivaient hors du monde, pourquoi s'inquiéter du monde?

La vieille madame Rougon dut s'en aller, en se contentant de cette promesse vague. Dès ce moment, dans la ville, elle affecta d'avoir cessé tous rapports avec la Souleiade, ce lieu de perdition et de honte. Elle n'y remettait plus les pieds, elle portait noblement le deuil de cette affliction nouvelle. Mais elle ne désarmait pourtant pas, restée aux aguets, prête à profiter de la moindre circonstance pour rentrer dans la place, avec cette ténacité qui lui avait toujours valu la victoire.

Ce fut alors que Pascal et Clotilde cessèrent de se cloîtrer. Il n'y eut pas, chez eux, de provocation, ils ne voulurent pas répondre aux vilains bruits en affichant leur bonheur. Cela se produisit comme une expansion naturelle de leur joie. Lentement, leur amour avait eu un besoin d'élargissement et d'espace, d'abord hors de la chambre, puis hors de la maison, maintenant hors du jardin, dans la ville, dans l'horizon vaste. Il emplissait tout, il leur donnait le monde. Le docteur reprit donc tranquillement ses visites, et il emmenait la jeune fille, et ils s'en allaient ensemble par les promenades, par les rues, elle à son bras, en robe claire, coiffée d'une gerbe de fleurs, lui boutonné dans sa redingote, avec son chapeau à larges bords. Lui, était tout blanc; elle, était toute blonde. Ils s'avançaient, la tête haute, droits et souriants, au milieu d'un tel rayonnement de félicité, qu'ils semblaient marcher dans une gloire. D'abord, l'émotion fut énorme, les boutiquiers se mettaient sur leurs portes, des femmes se penchaient aux fenêtres, des passants s'arrêtaient pour les suivre des yeux. On chuchotait, on riait, on se les montrait du doigt. Il semblait à craindre que cette poussée de curiosité hostile ne finît par gagner les gamins et ne leur fit jeter des pierres. Mais, ils étaient si beaux, lui superbe et triomphal, elle si jeune, si soumise et si fière, qu'une invincible indulgence vint peu à peu à tout le monde. On ne pouvait se défendre de les envier et de les aimer, dans une contagion enchantée de tendresse. Ils dégageaient un charme qui retournait les coeurs. La ville neuve, avec sa population bourgeoise de fonctionnaires et d'enrichis, fut la dernière conquise. Le quartier Saint-Marc, malgré son rigorisme, se montra tout de suite accueillant, d'une tolérance discrète, lorsqu'ils suivaient les trottoirs déserts, semés d'herbe, le long des vieux hôtels silencieux et clos, d'où s'exhalait le parfum évaporé des amours d'autrefois. Et ce fut surtout le vieux quartier qui, bientôt, leur fit fête, ce quartier dont le petit peuple, touché dans son instinct, sentit la grâce de légende, le mythe profond du couple, la belle jeune fille soutenant le maître royal et reverdissant. On y adorait le docteur pour sa bonté, sa compagne fut vite populaire, saluée par des gestes d'admiration et de louange, dès qu'elle paraissait. Eux, cependant, s'ils avaient semblé ignorer l'hostilité première, devinaient bien maintenant le pardon et l'amitié attendrie dont ils étaient entourés; et cela les rendait plus beaux, leur bonheur riait à la ville entière.

Une après-midi, comme Pascal et Clotilde tournaient l'angle de la rue de la Banne, ils aperçurent, sur l'autre trottoir, le docteur Ramond. La veille, justement, ils avaient appris qu'il se décidait à épouser mademoiselle Lévêque, la fille de l'avoué. C'était à coup sûr le parti le plus raisonnable, car l'intérêt de sa situation ne lui permettait pas d'attendre davantage, et la jeune fille, fort jolie et fort riche, l'aimait. Lui-même l'aimerait certainement. Aussi Clotilde fut-elle très heureuse de lui sourire, pour le féliciter, en cordiale amie. D'un geste affectueux, Pascal l'avait salué. Un instant, Ramond, un peu remué par la rencontre, demeura perplexe. Il avait eu un premier mouvement, sur le point de traverser la rue. Puis, une délicatesse dut lui venir, la pensée qu'il serait brutal d'interrompre leur rêve, d'entrer dans cette solitude à deux qu'ils gardaient même parmi les coudoiements des trottoirs. Et il se contenta d'un amical salut, d'un sourire où il pardonnait leur bonheur. Cela fut, pour tous les trois, très doux.

Vers ce temps, Clotilde s'amusa plusieurs jour à un grand pastel, où elle évoquait la scène tendre du vieux roi David et d'Abisaïg, la jeune Sunamite. Et c'était une évocation de rêve, une de ces compositions envolées où l'autre elle-même, la chimérique, mettait son goût du mystère. Sur un fond de fleurs jetées, des fleurs en pluie d'étoiles, d'un luxe barbare, le vieux roi se présentait de face, la main posée sur l'épaule nue d'Abisaïg; et l'enfant, très blanche, était nue jusqu'à la ceinture. Lui, vêtu somptueusement d'une robe toute droite, lourde de pierreries, portait le bandeau royal sur ses cheveux de neige. Mais elle, était plus somptueuse encore, rien qu'avec la soie liliale de sa peau, sa taille mince et allongée, sa gorge ronde et menue, ses bras souples, d'une grâce divine. Il régnait, il s'appuyait en maître puissant et aimé, sur cette sujette élue entre toutes, si orgueilleuse d'avoir été choisie, si ravie de donner à son roi le sang réparateur de sa jeunesse. Toute sa nudité limpide et triomphante exprimait la sérénité de sa soumission, le don tranquille, absolu, qu'elle faisait de sa personne, devant le peuple assemblé, à la pleine lumière du jour. Et il était très grand, et elle était très pure, et il sortait d'eux comme un rayonnement d'astre.

Jusqu'au dernier moment, Clotilde avait laissé les faces des deux personnages imprécises, dans une sorte de nuée. Pascal la plaisantait, ému derrière elle, devinant bien ce qu'elle entendait faire. Et il en fut ainsi, elle termina les visages en quelques coups de crayon: le vieux roi David c'était lui, et c'était elle, Abisaïg, la Sunamite. Mais ils restaient enveloppés d'une clarté de songe, c'étaient eux divinisés, avec des chevelures, une toute blanche, une toute blonde, qui les couvraient d'un impérial manteau, avec des traits allongés par l'extase, haussés à la béatitude des anges, avec un regard et un sourire d'immortel amour.

--Ah! chérie, cria-t-il, tu nous fais trop beaux, te voilà encore partie pour le rêve, oui! tu te souviens, comme aux jours où je te reprochais de mettre là toutes les fleurs chimériques du mystère.

Et, de la main, il montrait les murs, le long desquels s'épanouissait le parterre fantasque des anciens pastels, cette flore incréée, poussée en plein paradis.

Mais elle protestait gaiement.

--Trop beaux? nous ne pouvons pas être trop beaux! Je t'assure, c'est ainsi que je nous sens, que je nous vois, et c'est ainsi que nous sommes.... Tiens! regarde, si ce n'est pas la réalité pure.

Elle avait pris la vieille Bible du quinzième siècle, qui était près d'elle, et elle montrait la naïve gravure sur bois.

--Tu vois bien, c'est tout pareil.

Lui, doucement, se mit à rire, devant cette tranquille et extraordinaire affirmation.

--Oh! tu ris, tu t'arrêtes à des détails de dessin. C'est l'esprit qu'il faut pénétrer.... Et regarde les autres gravures, comme c'est bien ça encore! Je ferai Abraham et Agar, je ferai Ruth et Booz, je les ferai tous, les prophètes, les pasteurs et les rois, à qui les humbles filles, les parentes et les servantes ont donné leur jeunesse. Tous sont beaux et heureux, tu le vois bien.

Alors, ils cessèrent de rire, penchés au-dessus de la Bible antique, dont elle tournait les pages, de ses doigts minces. Et lui, derrière, avait sa barbe blanche mêlée aux cheveux blonds de l'enfant. Il la sentait toute, il la respirait toute. Il avait posé ses lèvres sur sa nuque délicate, il baisait sa jeunesse en fleur, tandis que les naïves gravures sur bois continuaient à défiler, ce monde biblique qui s'évoquait des pages jaunies, cette poussée libre d'une race forte et vivace, dont l'oeuvre devait conquérir le monde, ces hommes à la virilité jamais éteinte, ces femmes toujours fécondes, cette continuité entêtée et pullulante de la race, au travers des crimes, des incestes, des amours hors d'âge et hors de raison. Et il était envahi d'une émotion, d'une gratitude sans bornes, car son rêve à lui se réalisait, sa pèlerine d'amour, son Abisaïg venait d'entrer dans sa vie finissante, qu'elle reverdissait et qu'elle embaumait.

Puis, très bas, à l'oreille, il lui demanda, sans cesser de l'avoir toute à lui, dans une haleine:

--Oh! ta jeunesse, ta jeunesse, dont j'ai faim et qui me nourris!... Mais, toi si jeune, n'en as-tu donc pas faim, de jeunesse, pour m'avoir pris, moi, si vieux, vieux comme le monde?

Elle eut un sursaut d'étonnement, et elle tourna la tête, le regarda.

--Toi, vieux?... Eh! non, tu es jeune, plus jeune que moi!

Et elle riait, avec des dents si claires, qu'il ne put s'empêcher de rire, lui aussi. Mais il insistait, un peu tremblant:

--Tu ne me réponds pas.... Cette faim de jeunesse, ne l'as-tu donc pas, toi si jeune?...

Ce fut elle qui allongea les lèvres, qui le baisa, en disant à son tour, très bas:

--Je n'ai qu'une faim et qu'une soif, être aimée, être aimée en dehors de tout, par-dessus tout, comme tu m'aimes.

Le jour où Martine aperçut le pastel, cloué au mur, elle le contempla un instant en silence, puis elle fit un signe de croix, sans qu'on pût savoir si elle avait vu Dieu ou le Diable passer. Quelques jours avant Pâques, elle avait demandé à Clotilde de l'accompagner à l'église, et celle-ci, ayant dit non, elle sortit un instant de la déférence muette où elle se tenait maintenant. De toutes les choses nouvelles qui l'étonnaient dans la maison, celle dont elle restait bouleversée était la brusque irréligion de sa jeune maîtresse. Aussi se permit-elle de reprendre son ancien ton de remontrance, de la gronder comme lorsqu'elle était petite et qu'elle ne voulait pas faire sa prière. N'avait-elle donc plus la crainte du Seigneur? Ne tremblait-elle plus, à l'idée d'aller en enfer bouillir éternellement?

Clotilde ne put réprimer un sourire.

--Oh! l'enfer, tu sais qu'il ne m'a jamais beaucoup inquiétée.... Mais tu te trompes en croyant que je n'ai plus de religion. Si j'ai cessé de fréquenter l'église, c'est que je fais mes dévotions autre part, voilà tout.

Martine, béante, la regarda, sans comprendre. C'était fini, mademoiselle était bien perdue. Et jamais elle ne lui redemanda de l'accompagner à Saint-Saturnin. Seulement, sa dévotion, à elle, augmenta encore, finit par tourner à la manie. On ne la rencontrait plus, en dehors de ses heures de service, promenant l'éternel bas qu'elle tricotait, même en marchant. Dès qu'elle avait une minute libre, elle courait à l'église, elle y restait abîmée, dans des oraisons sans fin. Un jour que la vieille madame Rougon, toujours aux aguets, l'avait trouvée derrière un pilier, une heure après l'y avoir déjà vue, elle s'était mise à rougir, en s'excusant, ainsi qu'une servante surprise à ne rien faire.

--Je priais pour monsieur.

Cependant, Pascal et Clotilde élargissaient encore leur domaine, allongeaient chaque jour leurs promenades, les poussaient à présent en dehors de la ville, dans la campagne vaste. Et, une après-midi qu'ils se rendaient à la Séguiranne, ils éprouvèrent une émotion, en longeant les terres défrichées et mornes, où s'étendaient autrefois les jardins enchantés du Paradou. La vision d'Albine s'était dressée, Pascal l'avait revue fleurir comme un printemps. Jamais, autrefois, lui qui se croyait déjà très vieux et qui entrait là pour sourire à cette petite fille, il n'aurait cru qu'elle serait morte depuis des années, lorsque la vie lui ferait le cadeau d'un printemps pareil, embaumant son déclin. Clotilde, ayant senti la vision passer entre eux, haussait vers lui son visage, en un besoin renaissant de tendresse. Elle était Albine, l'éternelle amoureuse. Il la baisa sur les lèvres; et, sans qu'ils eussent échangé une parole, un grand frisson traversa les terres plates, ensemencées de blé et d'avoine, où le Paradou avait roulé sa houle de prodigieuses verdures.

Maintenant, par la plaine desséchée et nue, Pascal et Clotilde marchaient dans la poussière craquante des routes. Ils aimaient cette nature ardente, ces champs plantés d'amandiers grêles et d'oliviers nains, ces horizons de coteaux pelés, où blanchissaient les taches pâles des bastides, qu'accentuaient les barres noires des cyprès centenaires. C'étaient comme des paysages anciens, de ces paysages classiques, tels qu'on en voit dans les tableaux des vieilles écoles, aux colorations dures, aux lignes balancées et majestueuses. Tous les grands soleils amassés, qui semblaient avoir cuit cette campagne, leur coulaient dans les veines; et ils en étaient plus vivants et plus beaux, sous le ciel toujours bleu, d'où tombait la claire flamme d'une perpétuelle passion. Elle, abritée un peu par son ombrelle, s'épanouissait, heureuse de ce bain de lumière, ainsi qu'une plante de plein midi; tandis que lui, refleurissant, sentait la sève brûlante du sol lui remonter dans les membres, en un flot de virile joie.