Le Docteur Pascal

Part 14

Chapter 14 3,969 words Public domain Markdown

Pascal et Clotilde, maintenant, depuis que les belles journées d'avril fleurissaient les arbres fruitiers, avaient repris leurs promenades du matin, dans la Souleiade. Il faisait ses premières sorties de convalescent, elle le conduisait sur l'aire déjà brûlante, l'emmenait par les allées de la pinède, le ramenait au bord de la terrasse, que coupaient seules les barres d'ombre des deux cyprès centenaires. Le soleil y blanchissait les vieilles dalles, l'immense horizon se déroulait sous le ciel éclatant.

Et, un matin que Clotilde avait couru, elle rentra très animée, toute vibrante de rires, si gaiement étourdie, qu'elle monta dans la salle, sans avoir ôté son chapeau de jardin, ni la dentelle légère qu'elle avait nouée à son cou.

--Ah! dit-elle, j'ai chaud!... Et suis-je sotte de ne m'être pas débarrassée en bas! Je vais redescendre ça tout à l'heure.

Elle avait, en entrant, jeté la dentelle sur un fauteuil. Mais ses mains s'impatientaient, à vouloir défaire les brides du grand chapeau de paille.

--Allons, bon! voilà que j'ai serré le noeud. Je ne m'en sortirai pas, il faut que tu viennes à mon secours.

Pascal, excité lui aussi par la bonne promenade, s'égayait, en la voyant si belle et si heureuse. Il s'approcha, dut se mettre tout contre elle.

--Attends, lève le menton.... Oh! tu remues toujours, comment veux-tu que je m'y reconnaisse?

Elle riait plus haut, il voyait le rire qui lui gonflait la gorge d'une onde sonore. Ses doigts s'emmêlaient sous le menton, à cette partie délicieuse du cou, dont il touchait involontairement le tiède satin. Elle avait une robe très échancrée, il la respirait toute par cette ouverture, d'où montait le bouquet vivant de la femme, l'odeur pure de sa jeunesse, chauffée au grand soleil. Tout d'un coup, il eut un éblouissement, il crut défaillir.

--Non, non! je ne puis pas, si tu ne restes pas tranquille!

Un flot de sang lui battait les tempes, ses doigts s'égaraient, tandis qu'elle se renversait davantage, offrant la tentation de sa virginité, sans le savoir. C'était l'apparition de royale jeunesse, les yeux clairs, les lèvres saines, les joues fraîches, le cou délicat surtout, satiné et rond, ombré de cheveux follets vers la nuque. Et il la sentait si fine, si élancée, la gorge menue, dans son divin épanouissement!

--Là, c'est fait! cria-t-elle.

Sans savoir comment, il avait dénoué les brides. Les murs tournaient, il la vit encore, nu-tête maintenant, avec son visage d'astre, qui secouait en riant les boucles de ses cheveux dorés. Alors, il eut peur de la reprendre dans ses bras, de la baiser follement, à toutes les places où elle montrait un peu de sa nudité. Et il se sauva, en emportant le chapeau qu'il avait gardé à la main, bégayant:

--Je vais l'accrocher dans le vestibule.... Attends-moi, il faut que je parle à Martine.

En bas, il se réfugia au fond du salon abandonné, il s'enferma à double tour, tremblant qu'elle ne s'inquiétât et qu'elle ne descendit l'y chercher. Il était éperdu et hagard, comme s'il venait de commettre un crime. Il parla tout haut, il frémit à ce premier cri, jailli de ses lèvres: «Je l'ai toujours aimée, désirée éperdument!» Oui, depuis qu'elle était femme, il l'adorait. Et il voyait clair, brusquement, il voyait la femme qu'elle était devenue, lorsque; du galopin sans sexe, s'était dégagée cette créature de charme et d'amour, avec ses jambes longues et fuselées, son torse élancé et fort, à la poitrine ronde, au cou rond, aux bras ronds et souples. Sa nuque, ses épaules étaient un lait pur, une soie blanche, polie, d'une infinie douceur. Et c'était monstrueux, mais c'était bien vrai, il avait faim de tout cela, une faim dévorante de cette jeunesse, de cette fleur de chair si pure, et qui sentait bon.

Alors, Pascal, tombé sur une chaise boiteuse, la face entre ses deux mains jointes, comme pour ne plus voir la lumière du jour, éclata en gros sanglots. Mon Dieu! qu'allait-il devenir? Une fillette que son frère lui avait confiée, qu'il avait élevée en bon père, et qui était, aujourd'hui, cette tentatrice de vingt-cinq ans, la femme dans sa toute-puissance souveraine! Il se sentait plus désarmé, plus débile qu'un enfant.

Et, au-dessus du désir physique, il l'aimait encore d'une immense tendresse, épris de sa personne morale et intellectuelle, de sa droiture de sentiment, de son joli esprit, si brave, si net. Il n'y avait pas jusqu'à leur désaccord, cette inquiétude du mystère dont elle était tourmentée, qui n'achevât de la lui rendre précieuse, comme un être différent de lui, où il retrouvait un peu de l'infini des choses. Elle lui plaisait dans ses rébellions, quand elle lui tenait tête. Elle était la compagne et l'élève, il la voyait telle qu'il l'avait faite, avec son grand coeur, sa franchise passionnée, sa raison victorieuse. Et elle restait toujours nécessaire et présente, il ne s'imaginait pas qu'il pourrait respirer un air où elle ne serait plus, il avait le besoin de son haleine, du vol de ses jupes autour de lui, de sa pensée et de son affection dont il se sentait enveloppé, de ses regards, de son sourire, de toute sa vie quotidienne de femme qu'elle lui avait donnée, qu'elle n'aurait pas la cruauté de lui reprendre. A l'idée qu'elle allait partir, c'était, sur sa tête, comme un écroulement du ciel, la fin de tout, les ténèbres dernières. Elle seule existait au monde, elle était la seule haute et bonne, la seule intelligente et sage, la seule belle, d'une beauté de miracle. Pourquoi donc, puisqu'il l'adorait et qu'il était son maître, ne montait-il pas la reprendre dans ses bras et la baiser comme une idole? Ils étaient bien libres tous les deux, elle n'ignorait rien, elle avait l'âge d'être femme. Ce serait le bonheur.

Pascal, qui ne pleurait plus, se leva, voulut marcher vers la porte. Mais, tout d'un coup, il retomba sur la chaise, écrasé par de nouveaux sanglots. Non, non! c'était abominable, c'était impossible! Il venait de sentir, sur son crâne, ses cheveux blancs comme une glace; et il avait une horreur de son âge, de ses cinquante-neuf ans, à la pensée de ses vingt-cinq ans, à elle. Son frisson de terreur l'avait repris, la certitude qu'elle le possédait, qu'il allait être sans force contre la tentation journalière. Et il la voyait lui donnant à dénouer les brides de son chapeau, l'appelant, le forçant à se pencher derrière elle, pour quelque correction, dans son travail; et il se voyait aveuglé, affolé, lui dévorant le cou, lui dévorant la nuque, à pleine bouche. Ou bien, c'était pis encore, le soir, quand ils tardaient tous deux à faire apporter la lampe, un alanguissement sous la tombée lente de la nuit complice, une chute involontaire, l'irréparable, aux bras l'un de l'autre. Toute une colère le soulevait contre ce dénouement possible, certain même, s'il ne trouvait pas le courage de la séparation. Ce serait de sa part le pire des crimes, un abus de confiance, une séduction basse. Sa révolte fut telle, qu'il se leva courageusement, cette fois, et qu'il eut la force de remonter dans la salle, bien résolu à lutter.

En haut, Clotilde s'était tranquillement remise à un dessin. Elle ne tourna pas même la tête, elle se contenta de dire:

--Comme tu as été longtemps! Je finissais par croire que Martine avait une erreur de dix sous dans ses comptes.

Cette plaisanterie habituelle sur l'avarice de la servante le fit rire. Et il alla s'asseoir tranquillement, lui aussi, devant sa table. Ils ne parlèrent plus jusqu'au déjeuner. Une grande douceur le baignait, le calmait, depuis qu'il était près d'elle. Il osa la regarder, il fut attendri par son fin profil, son air sérieux de grande fille qui s'applique. Avait-il donc fuit un cauchemar, en bas? Allait-il se vaincre si aisément?

--Ah! s'écria-t-il, quand Martine les appela, j'ai une faim! tu vas voir si je me refais des muscles!

Gaiement, elle était venue lui prendre le bras.

--C'est ça, maître! il faut être joyeux et fort!

Mais, la nuit, dans sa chambre, l'agonie recommença. A l'idée de la perdre, il avait dû enfoncer sa face au fond de l'oreiller, pour étouffer ses cris. Des images s'étaient précisées, il l'avait vue aux bras d'une autre, faisant à un autre le don de son corps vierge, et une jalousie atroce le torturait. Jamais il ne trouverait l'héroïsme de consentir à un pareil sacrifice. Toutes sortes de plans se heurtaient dans sa pauvre tête en feu: l'écarter du mariage, la garder près de lui, sans qu'elle soupçonnât jamais sa passion; s'en aller avec elle, voyager de ville en ville, occuper leurs deux cerveaux d'études sans fin, pour conserver leur camaraderie de maître à élève; ou même, s'il le fallait, l'envoyer à son frère dont elle serait la garde-malade, la perdre plutôt que de la livrer à un mari. Et, à chacune de ces solutions, il sentait son coeur se déchirer et crier d'angoisse, dans son impérieux besoin de la posséder tout entière. Il ne se contentait plus de sa présence, il la voulait à lui, pour lui, en lui, telle qu'elle se dressait rayonnante, sur l'obscurité de la chambre, avec sa nudité pure, vêtue du seul flot déroulé de ses cheveux. Ses bras étreignaient le vide, il sauta du lit, chancelant ainsi qu'un homme pris de boisson; et ce fut seulement dans le grand calme noir de la salle, les pieds nus sur le parquet, qu'il se réveilla de cette folie brusque. Où allait-il donc, grand Dieu? Frapper à la porte de cette enfant endormie? l'enfoncer peut-être d'un coup d'épaule? Le petit souffle pur qu'il crut entendre, au milieu du profond silence, le frappa au visage, le renversa, comme un vent sacré. Et il revint s'abattre sur son lit, dans une crise de honte et d'affreux désespoir.

Le lendemain, lorsqu'il se leva, Pascal, brisé par l'insomnie, était résolu. Il prit sa douche de chaque jour, il se sentit raffermi et plus sain. Le parti auquel il venait de s'arrêter, était de forcer Clotilde à engager sa parole. Quand elle aurait accepté formellement d'épouser Ramond, il lui semblait que cette solution irrévocable le soulagerait, lui interdirait toute folie d'espérance. Ce serait une barrière de plus, infranchissable, mise entre elle et lui. Il se trouverait, dès lors, armé contre son désir, et s'il souffrait toujours, ce ne serait que de la souffrance, sans cette crainte horrible de devenir un malhonnête homme, de se relever une nuit, pour l'avoir avant l'autre.

Ce matin-là, lorsqu'il expliqua à la jeune fille qu'elle ne pouvait tarder davantage, qu'elle devait une réponse décisive au brave garçon qui l'attendait depuis si longtemps, elle parut d'abord étonnée. Elle le regardait bien en face, dans les yeux; et il avait la force de ne pas se troubler, il insistait simplement d'un air un peu chagrin, comme s'il était attristé d'avoir à lui dire ces choses. Enfin, elle eut un faible sourire, elle détourna la tête.

--Alors, maître, tu veux que je te quitte?

Il ne répondit pas directement.

--Ma chérie, je t'assure que ça devient ridicule. Ramond aurait le droit de se fâcher.

Elle était allée ranger des papiers sur son pupitre. Puis, après un silence:

--C'est drôle, te voilà avec grand'mère et Martine à présent. Elles me persécutent pour que j'en finisse.... Je croyais avoir encore quelques jours. Mais, vraiment, si vous me poussez tous les trois....

Et elle n'acheva point, lui-même ne la força pas à s'expliquer plus nettement.

--Alors, demanda-t-il, quand veux-tu que je dise à Ramond de venir?

--Mais il peut venir quand il voudra, jamais ses visites ne m'ont contrariée.... Ne t'en inquiète pas, je le ferai avertir que nous l'attendons, une de ces après-midi.

Le surlendemain, la scène recommença. Clotilde n'avait rien fait, et Pascal, cette fois, se montra violent. Il souffrait trop, il avait des crises de détresse, dès qu'elle n'était plus là, pour le calmer par sa fraîcheur souriante. Et il exigea, avec des mots rudes, qu'elle se conduisit en fille sérieuse, qu'elle ne s'amusât pas davantage d'un homme honorable et qui l'aimait.

--Que diable! puisque la chose doit se faire, finissons-en! Je te préviens que je vais envoyer un mot à Ramond et qu'il sera ici demain, à trois heures.

Elle l'avait écouté, les yeux à terre, muette. Ni l'un ni l'autre ne semblaient vouloir aborder la question de savoir si le mariage était bien résolu; et ils parlaient de cette idée qu'il y avait là une décision antérieure, absolument prise. Quand il lui vit relever la tête, il trembla, car il avait senti passer un souffle, il la crut sur le point de dire qu'elle s'était interrogée et qu'elle se refusait à ce mariage. Que serait-il devenu, qu'aurait-il fait, mon Dieu! Déjà, il était envahi d'une immense joie et d'une épouvante folle. Mais elle le regardait, avec ce sourire discret et attendri qui ne quittait plus ses lèvres, et elle répondit d'un air d'obéissance:

--Comme il te plaira, maître. Fais-lui dire d'être ici demain, à trois heures.

La nuit fut si abominable pour Pascal, qu'il se leva tard, en prétextant que ses migraines l'avaient repris. Il n'éprouvait de soulagement que sous l'eau glacée de la douche. Puis, vers dix heures, il sortit, il parla d'aller lui-même chez Ramond. Mais cette sortie avait un autre but: il connaissait, chez une revendeuse de Plassans, tout un corsage en vieux point d'Alençon, une merveille qui dormait là, dans l'attente d'une folie généreuse d'amant; et l'idée lui était venue, au milieu de ses tortures de la nuit, d'en faire cadeau à Clotilde, qui en garnirait sa robe de noces. Cette idée amère de la parer lui-même, de la faire très belle et toute blanche pour le don de son corps, attendrissait son coeur, épuisé de sacrifice. Elle connaissait le corsage, elle l'avait admiré un jour avec lui, émerveillée, ne le souhaitant que pour le mettre, à Saint-Saturnin, sur les épaules de la Vierge, une antique Vierge de bois, adorée des fidèles. La revendeuse le lui livra dans un petit carton, qu'il put dissimuler et qu'il cacha, en rentrant, au fond de son secrétaire.

A trois heures, le docteur Ramond, s'étant présenté, trouva dans la salle Pascal et Clotilde, qui l'avaient attendu, fiévreux et trop gais, en évitant d'ailleurs de reparler entre eux de sa visite. Il y eut des rires, tout un accueil d'une cordialité exagérée.

--Mais vous voilà complètement remis, maître! dit le jeune homme. Jamais vous n'avez eu l'air si solide.

Pascal hocha la tête.

--Oh! oh! solide, peut-être! seulement, le coeur n'y est plus.

Cet aveu involontaire arracha un mouvement à Clotilde, qui les regarda, comme si, par la force même des circonstances, elle les eût comparés l'un à l'autre. Ramond avait sa tête souriante et superbe de beau médecin adoré des femmes, sa barbe et ses cheveux noirs, puissamment plantés, tout l'éclat de sa virile jeunesse. Et Pascal, lui, sous ses cheveux blancs, avec sa barbe blanche, cette toison de neige, si touffue encore, gardait la beauté tragique des six mois de tortures qu'il venait de traverser. Sa face douloureuse avait un peu vieilli, il ne conservait que ses grands yeux restés enfants, des yeux bruns, vifs et limpides. Mais, à ce moment, chacun de ses traits exprimait une telle douceur, une bonté si exaltée, que Clotilde finit par arrêter son regard sur lui, avec une profonde tendresse. Il y eut un silence, un petit frisson qui passa dans les coeurs.

--En bien! mes enfants, reprit héroïquement Pascal, je crois que vous avez à causer ensemble.... Moi, j'ai quelque chose à faire en bas, je remonterai tout à l'heure.

Et il s'en alla, en leur souriant.

Dès qu'ils furent seuls, Clotilde, très franche, s'approcha de Ramond, les deux mains tendues. Elle lui prit les siennes, les garda, tout en parlant.

--Écoutez, mon ami, je vais vous faire un gros chagrin.... Il ne faudra pas trop m'en vouloir, car je vous jure que j'ai pour vous une très profonde amitié.

Tout de suite, il avait compris, il était devenu pâle.

--Clotilde, je vous en prie, ne me donnez pas de réponse, prenez du temps, si vous voulez réfléchir encore.

--C'est inutile, mon ami, je suis décidée.

Elle le regardait de son beau regard loyal, elle n'avait pas lâché ses mains, pour qu'il sentit bien qu'elle était sans fièvre et affectueuse. Et ce fut lui qui reprit, d'une voix basse:

--Alors, vous dites non?

--Je dis non, et je vous assure que j'en suis très peinée. Ne me demandez rien, vous saurez plus tard.

Il s'était assis, brisé par l'émotion qu'il contenait, en homme solide et pondéré, dont les plus grosses souffrances ne devaient pas rompre l'équilibre. Jamais un chagrin ne l'avait bouleversé ainsi. Il restait sans voix, tandis que, debout, elle continuait:

--Et surtout, mon ami, ne croyez pas que j'aie fait la coquette avec vous.... Si je vous ai laissé de l'espérance, si je vous ai fait attendre ma réponse, c'est que, réellement, je ne voyais pas clair en moi-même.... Vous ne pouvez vous imaginer par quelle crise je viens de passer, une véritable tempête, en pleines ténèbres, on j'achève de me retrouver à peine.

Enfin, il parla.

--Puisque vous le désirez, je ne vous demande rien.... Il suffit, d'ailleurs, que vous répondiez à une seule question. Vous ne m'aimez pas, Clotilde?

Elle n'hésita point, elle dit gravement, avec une sympathie émue qui adoucissait la franchise de sa réponse:

--C'est vrai, je ne vous aime pas, je n'ai pour vous qu'une très sincère affection.

Il s'était relevé, il arrêta d'un geste les bonnes paroles qu'elle cherchait encore.

--C'est fini, nous n'en parlerons plus jamais. Je vous désirais heureuse. Ne vous inquiétez pas de moi. En ce moment, je suis comme un homme qui vient de recevoir sa maison sur la tête. Mais il faudra bien que je m'en tire.

Un flot de sang envahissait sa face pâle, il étouffait, il alla vers la fenêtre, puis revint, les pieds lourds, en cherchant à reprendre son aplomb. Largement, il respira. Dans le silence pénible, on entendit alors Pascal, qui montait avec bruit l'escalier, pour annoncer son retour.

--Je vous en prie, murmura rapidement Clotilde, ne disons rien à maître. Il ne connaît pas ma décision, je veux la lui apprendre moi-même, avec ménagement, car il tenait à ce mariage.

Pascal s'arrêta sur le seuil. Il était chancelant, essoufflé, comme s'il avait monté trop vite. Il eut encore la force de leur sourire.

--Eh bien! les enfants, vous vous êtes mis d'accord?

--Mais, sans doute, répondit Ramond, tout aussi frissonnant que lui.

--Alors, voilà qui est entendu?

--Complètement, dit à son tour Clotilde, qu'une défaillance avait prise.

Et Pascal vint, en s'appuyant aux meubles, se laisser tomber sur son fauteuil, devant sa table de travail.

--Ah! ah! vous voyez, les jambes ne sont toujours pas fameuses. C'est cette vieille carcasse de corps.... N'importe! je suis très heureux, très heureux, mes enfants, votre bonheur va me remettre.

Puis, après quelques minutes de conversation, lorsque Ramond s'en fut allé, il parut repris de trouble, en se retrouvant seul avec la jeune fille.

--C'est fini, bien fini, tu me le jures?

--Absolument fini.

Dès lors, il ne parla plus, il hocha la tête, ayant l'air de répéter qu'il était ravi, que c'était parfait, qu'on allait enfin vivre tous tranquillement. Ses yeux s'étaient fermés, il feignit de s'endormir. Mais sa poitrine battait à se rompre, ses paupières obstinément closes retenaient des larmes.

Ce soir-là, vers dix heures, Clotilde étant descendue donner un ordre à Martine, Pascal profita de l'occasion, pour aller poser, sur le lit de la jeune fille, le petit carton qui contenait le corsage de dentelle. Elle remonta, lui souhaita la bonne nuit accoutumée; et il y avait vingt minutes que lui-même était rentré dans sa chambre, déjà en bras de chemise, lorsque toute une gaieté sonore éclata à sa porte. Un petit poing tapait, une voix fraîche, criait, avec des rires:

--Viens donc, viens donc voir!

Il ouvrit irrésistiblement à cet appel de jeunesse, gagné par cette joie.

--Oh! viens donc, viens donc voir ce qu'un bel oiseau bleu a posé sur mon lit!

Et elle l'emmena dans sa chambre, sans qu'il put refuser. Elle y avait allumé les deux flambeaux: toute la vieille chambre souriante, avec ses tentures d'un rose fané si tendre, semblait transformée en chapelle; et, sur le lit, tel qu'un linge sacré, offert à l'adoration des croyants, elle avait étalé le corsage en ancien point d'Alençon.

--Non, tu ne te doutes pas!... Imagine-toi que je n'ai pas vu le carton d'abord. J'ai fait mon petit ménage de tous les soirs, je me suis déshabillée, et c'est lorsque je suis venue pour me mettre au lit, que j'ai aperçu ton cadeau.... Ah! quel coup, mon coeur en a chaviré! J'ai bien senti que jamais je ne pourrais attendre le lendemain, et j'ai remis un jupon, et j'ai couru te chercher....

Alors, seulement, il remarqua qu'elle était à demi nue, comme le soir d'orage où il l'avait surprise en train de voler les dossiers. Et elle apparaissait divine, dans l'allongement fin de son corps de vierge, avec ses jambes fuselées, ses bras souples, son torse mince, à la gorge menue et dure.

Elle lui avait pris les mains, elle les serrait dans ses mains, à elle, de petites mains de caresse, enveloppantes.

--Que tu es bon et que je te remercie! Une telle merveille, un si beau cadeau, à moi qui ne suis personne!... Et tu t'es souvenu: je l'avais admirée, cette vieille relique d'art, je t'avais dit que la Vierge de Saint-Saturnin seule était digne de l'avoir aux épaules.... Je suis contente, oh! contente! Car, c'est vrai, je suis coquette, d'une coquetterie, vois-tu, qui voudrait, parfois des choses folles, des robes lissées avec des rayons, des voiles impalpables, faits avec le bleu du ciel.... Comme je vais être belle! comme je vais être belle!

Radieuse, dans sa reconnaissance exaltée, elle se serrait contre lui, en regardant toujours le corsage, en le forçant à s'émerveiller avec elle. Puis, une soudaine curiosité lui vint.

--Mais, dis? à propos de quoi m'as-tu fait ce royal cadeau?

Depuis qu'elle était accourue le chercher, d'un tel élan de gaieté sonore, Pascal marchait dans un rêve. Il se sentait touché aux larmes par cette gratitude si tendre, il restait là, sans la terreur qu'il y redoutait, apaisé au contraire, ravi, comme à l'approche d'un grand bonheur miraculeux. Cette chambre, où il n'entrait jamais, avait la douceur des lieux sacrés, qui contentent les soifs inassouvies de l'impossible.

Son visage, pourtant, exprima une surprise. Et il répondit:

--Ce cadeau, ma chérie, mais c'est pour ta robe de noces.

A son tour, elle demeura un instant étonnée, n'ayant pas l'air de comprendre. Puis, avec le sourire doux et singulier qu'elle avait depuis quelques jours, elle s'égaya de nouveau.

--Ah! c'est vrai, mon mariage!

Elle redevint sérieuse, elle demanda:

--Alors, tu te débarrasses de moi, c'était pour ne plus m'avoir ici que tu tenais tant à me marier.... Me crois-tu donc toujours ton ennemie?

Il sentit la torture revenir, il ne la regarda plus, voulant être héroïque.

--Mon ennemie, sans doute, ne l'es-tu pas? Nous avons tant souffert l'un par l'autre, ces mois derniers! Il vaut mieux que nous nous séparions.... Et puis, j'ignore ce que tu penses, tu ne m'as jamais donné la réponse que j'attendais.

Vainement, elle cherchait son regard. Elle se mit à parler de cette nuit terrible, où ils avaient parcouru les dossiers ensemble. C'était vrai, dans l'ébranlement de tout son être, elle ne lui avait pas dit encore si elle était avec lui ou contre lui. Il avait raison d'exiger une réponse.

Elle lui reprit les mains, elle le força à la regarder.

--Et c'est parce que je suis ton ennemie que tu me renvoies?... Écoute donc! Je ne suis pas ton ennemie, je suis ta servante, ton oeuvre et ton bien.... Entends-tu? je suis avec toi et pour toi, pour toi seul!

Il rayonnait, une joie immense s'allumait au fond de ses yeux.

--Je les mettrai, ces dentelles, oui! Elles serviront à ma nuit de noces, car je désire être belle, très belle, pour toi.... Mais tu n'as donc pas compris! Tu es mon maître, c'est toi que j'aime....

D'un geste éperdu, il essaya inutilement de lui fermer la bouche. Dans un cri, elle acheva.