Le Docteur Pascal

Part 11

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--Et pourtant est-ce complet, est-ce décisif, regarde donc!... Je te répète que tous les cas héréditaires s'y rencontrent. Je n'ai eu, pour fixer ma théorie, qu'à la baser sur l'ensemble de ces faits.... Enfin, ce qui est merveilleux, c'est qu'on touche là du doigt comment des créatures, nées de la même souche, peuvent paraître radicalement différentes, tout en n'étant que les modifications logiques des ancêtres communs. Le tronc explique les branches qui expliquent les feuilles. Chez ton père, Saccard, comme chez ton oncle, Eugène Rougon, si opposés de tempérament et de vie, c'est la même poussée qui a fait les appétits désordonnés de l'un, l'ambition souveraine de l'autre. Angélique, ce lis pur, naît de la louche Sidonie, dans l'envolée qui fait les mystiques ou les amoureuses, selon le milieu. Les trois enfants des Mouret sont emportés par un souffle identique, qui fait d'Octave intelligent un vendeur de chiffons millionnaire, de Serge croyant un pauvre curé de campagne, de Désirée imbécile une belle fille heureuse. Mais l'exemple est plus frappant encore avec les enfants de Gervaise: la névrose passe, et Nana se vend, Étienne se révolte, Jacques tue, Claude a du génie; tandis que Pauline, leur cousine germaine, à côté, est l'honnêteté victorieuse, celle qui lutte et qui s'immole.... C'est l'hérédité, la vie même qui pond des imbéciles, des fous, des criminels et des grands hommes. Des cellules avortent, d'autres prennent leur place, et l'on a un coquin ou un fou furieux, à la place d'un homme de génie ou d'un simple honnête homme. Et l'humanité roule, charriant tout!

Puis, dans un nouveau branle de sa pensée:

--Et l'animalité, la bête qui souffre et qui aime, qui est comme l'ébauche de l'homme, toute cette animalité fraternelle qui vit de notre vie!... Oui, j'aurais voulu la mettre dans l'arche, lui faire sa place parmi notre famille, la montrer sans cesse confondue avec nous, complétant notre existence. J'ai connu des chats dont la présence était le charme mystérieux de la maison, des chiens qu'on adorait, dont la mort était pleurée et qui laissait au coeur un deuil inconsolable. J'ai connu des chèvres, des vaches, des ânes, d'une importance extrême, dont la personnalité a joué un rôle tel, qu'on en devrait écrire l'histoire.... Et, tiens! notre Bonhomme à nous, notre pauvre vieux cheval, qui nous a servi pendant un quart de siècle, est-ce que tu ne crois pas qu'il a mêlé de son sang au nôtre, et que désormais il est de la famille? Nous l'avons modifié comme lui-même a un peu agi sur nous, nous finissons par être faits sur la même image; et cela est si vrai, que, lorsque, maintenant, je le vois à demi aveugle, l'oeil vague, les jambes perdues de rhumatismes, je l'embrasse sur les deux joues, ainsi qu'un vieux parent pauvre, tombé à ma charge.... Ah! l'animalité, tout ce qui se traîne et tout ce qui se lamente au-dessous de l'homme, quelle place d'une sympathie immense il faudrait lui faire, dans une histoire de la vie!

Ce fut un dernier cri, où Pascal jeta l'exaltation de sa tendresse pour l'être. Il s'était peu à peu excité, il en arrivait à la confession de sa foi, au labeur continu et victorieux de la nature vivante. Et Clotilde, qui jusque-là n'avait point parlé, toute blanche dans la catastrophe de tant de faits qui tombaient sur elle, desserra enfin les lèvres, pour demander:

--Eh bien! maître, et moi là dedans?

Elle avait posé un de ses doigts minces sur la feuille de l'Arbre, où elle voyait son nom inscrit. Lui, toujours, avait passé cette feuille. Et elle insista.

--Oui, moi, que suis-je donc?... Pourquoi ne m'as-tu pas lu mon dossier?

Un instant, il resta muet, comme surpris de la question.

--Pourquoi? mais pour rien.... C'est vrai, je n'ai rien à te cacher.... Tu vois ce qui est écrit là: «Clotilde, née en 1847. Élection de la mère. Hérédité en retour, avec prédominance morale et physique de son grand-père maternel....» Rien n'est plus net. Ta mère l'a emporté en toi, tu as son bel appétit, et tu as également beaucoup de sa coquetterie, de son indolence parfois, de sa soumission. Oui, tu es très femme comme elle, sans trop t'en douter, je veux dire que tu aimes à être aimée. En outre, ta mère était une grande liseuse de romans, une chimérique qui adorait rester couchée des journées entières, à rêvasser sur un livre; elle raffolait des histoires de nourrice, se faisait faire les cartes, consultait les somnambules; et j'ai toujours pensé que ta préoccupation du mystère, ton inquiétude de l'inconnu venaient de là.... Mais ce qui achève de te façonner, en mettant chez toi une dualité, c'est l'influence de ton grand-père, le commandant Sicardot. Je l'ai connu, il n'était pas un aigle, il avait au moins beaucoup de droiture et d'énergie. Sans lui, très franchement, je crois que tu ne vaudrais pas grand'chose, car les autres influences ne sont guère bonnes. Il t'a donné le meilleur de ton être, le courage de la lutte, la fierté et la franchise.

Elle l'avait écouté avec attention, elle fit un léger signe de tête, pour dire que c'était bien ça, qu'elle n'était pas blessée, malgré le petit frémissement de souffrance, dont ces nouveaux détails sur les siens, sur sa mère, avaient agité ses lèvres.

--Eh bien! reprit-elle, et toi, maître?

Cette fois, il n'eut pas une hésitation, il cria:

--Oh! moi, à quoi bon parler de moi? je n'en suis pas, de la famille!... Tu vois bien ce qui est écrit là: «Pascal, né en 1813. Innéité. Combinaison, où se confondent les caractères physiques et moraux des parents, sans que rien d'eux semble se retrouver dans le nouvel être....» Ma mère me l'a répété assez souvent, que je n'en étais pas, qu'elle ne savait pas d'où je pouvais bien venir!

Et c'était chez lui un cri de soulagement, une sorte de joie involontaire.

--Va, le peuple ne s'y trompe pas. M'as-tu jamais entendu appeler Pascal Rougon, dans la ville? Non! le monde a toujours dit le docteur Pascal, tout court. C'est que je suis à part.... Et ce n'est guère tendre peut-être, mais j'en suis ravi, car il y a vraiment des hérédités trop lourdes à porter. J'ai beau les aimer tous, mon coeur n'en bat pas moins d'allégresse, lorsque je me sens autre, différent, sans communauté aucune. N'en être pas, n'en être pas, mon Dieu? C'est une bouffée d'air pur, c'est ce qui me donne le courage de les avoir tous là, de les mettre à nu dans ces dossiers, et de trouver encore le courage de vivre!

Il se tut enfin, il y eut un silence. La pluie avait cessé, l'orage s'en allait, on n'entendait que des coups de foudre, de plus en plus lointains; tandis que, de la campagne, noire encore, rafraîchie, montait par la fenêtre ouverte une délicieuse odeur de terre mouillée. Dans l'air qui se calmait, les bougies achevaient de brûler, d'une haute flamme tranquille.

--Ah! dit simplement Clotilde, avec un grand geste accablé, que devenir?

Elle l'avait crié avec angoisse, une nuit, sur l'aire: la vie était abominable, comment pouvait-on la vivre paisible et heureuse? C'était une clarté terrible que la science jetait sur le monde, l'analyse descendait dans toutes les plaies humaines pour en étaler l'horreur. Et voilà qu'il venait encore de parler plus crûment, d'élargir la nausée qu'elle avait des êtres et des choses, en jetant sa famille elle-même, toute nue, sur la dalle de l'amphithéâtre. Le torrent fangeux avait roulé devant elle, pendant près de trois heures, et c'était la pire des révélations, la brusque et terrible vérité sur les siens, les êtres chers, ceux qu'elle devait aimer: son père grandi dans les crimes de l'argent, son frère incestueux, sa grand'mère sans scrupules, couverte du sang des justes, les autres presque tous tarés, des ivrognes, des vicieux, des meurtriers, la monstrueuse floraison de l'arbre humain. Le choc était si brutal, qu'elle ne se retrouvait pas, au milieu de la stupeur douloureuse de toute la vie apprise de la sorte, en un coup. Et, cependant, cette leçon était comme innocentée, dans sa violence même, par quelque chose de grand et de bon, un souffle d'humanité profonde, qui l'avait emportée d'un bout à l'autre. Rien de mauvais ne lui en était venu, elle s'était sentie fouettée par un âpre vent marin, le vent des tempêtes, dont on sort la poitrine élargie et saine. Il avait tout dit, parlant librement de sa mère elle-même, continuant à garder vis-à-vis d'elle son attitude déférente de savant qui ne juge point les faits. Tout dire pour tout connaître, pour tout guérir, n'était-ce pas le cri qu'il avait poussé, dans la belle nuit d'été? Et, sous l'excès même de ce qu'il lui apprenait, elle restait ébranlée, aveuglée de cette trop vive lumière, mais le comprenant enfin, s'avouant qu'il tentait là une oeuvre immense. Malgré tout, c'était un cri de santé, d'espoir en l'avenir. Il parlait en bienfaiteur, qui, du moment où l'hérédité faisait le monde, voulait en fixer les lois pour disposer d'elle, et refaire un monde heureux.

Puis, n'y avait-il donc que de la boue, dans ce fleuve débordé, dont il lâchait les écluses? Que d'or passait, mêlé aux herbes et aux fleurs des berges! Des centaines de créatures galopaient encore devant elle, et elle demeurait hantée par des figures de charme et de bonté, de fins profils de jeunes filles, de sereines beautés de femmes. Toute la passion saignait là, tout le coeur s'ouvrait en envolées tendres. Elles étaient nombreuses, les Jeanne, les Angélique, les Pauline, les Marthe, les Gervaise, les Hélène. D'elles et des autres, même des moins bonnes, même des hommes terribles, les pires de la bande, montait une humanité fraternelle. Et c'était justement ce souffle qu'elle avait senti passer, ce courant de large sympathie qu'il venait de mettre, sous sa leçon précise de savant. Il ne semblait point s'attendrir, il gardait l'attitude impersonnelle du démonstrateur; mais, au fond de lui, quelle bonté navrée, quelle fièvre de dévouement, quel don de tout son être au bonheur des autres! Son oeuvre entière, si mathématiquement construite, était baignée de cette fraternité douloureuse, jusque dans ses plus saignantes ironies. Ne lui avait-il pas parlé des bêtes, en frère aîné de tous les vivants misérables qui souffrent? La souffrance l'exaspérait, il n'avait que la colère de son rêve trop haut, il n'était devenu brutal que dans sa haine du factice et du passager, rêvant de travailler, non pour la société polie d'un moment, mais pour l'humanité entière, à toutes les heures graves de son histoire. Peut-être même était-ce cette révolte contre la banalité courante, qui l'avait fait se jeter au défi de l'audace, dans les théories et dans l'application. Et l'oeuvre demeurait humaine, débordante du sanglot immense des êtres et des choses.

D'ailleurs, n'était-ce pas la vie? Il n'y a pas de mal absolu. Jamais un homme n'est mauvais pour tout le monde, il fait toujours le bonheur de quelqu'un; de sorte que, lorsqu'on ne se met pas à un point de vue unique, on finit par se rendre compte de l'utilité de chaque être. Ceux qui croient à un Dieu doivent se dire que, si leur Dieu ne foudroie pas les méchants, c'est qu'il voit la marche totale de son oeuvre, et qu'il ne peut descendre au particulier. Le labeur qui finit recommence, la somme des vivants reste quand même admirable de courage et de besogne; et l'amour de la vie emporte tout. Ce travail géant des hommes, cette obstination à vivre, est leur excuse, la rédemption. Alors, de très haut, le regard ne voyait plus que cette continuelle lutte, et beaucoup de bien malgré tout, s'il y avait beaucoup de mal. On entrait dans l'indulgence universelle, on pardonnait, on n'avait plus qu'une infinie pitié et une charité ardente. Le port était sûrement là, attendant ceux qui ont perdu la foi aux dogmes, qui voudraient comprendre pourquoi ils vivent, au milieu de l'iniquité apparente du monde. Il faut vivre pour l'effort de vivre, pour la pierre apportée à l'oeuvre lointaine et mystérieuse, et la seule paix possible, sur cette terre, est dans la joie de cet effort accompli.

Une heure encore venait de passer, la nuit entière s'était écoulée à cette terrible leçon de vie, sans que ni Pascal ni Clotilde eussent conscience du lieu où ils étaient, ni du temps qui fuyait. Et lui, surmené depuis quelques semaines, ravagé déjà par son existence de soupçon et de chagrin, eut un frisson nerveux, comme dans un brusque réveil.

--Voyons, tu sais tout, te sens-tu le coeur fort, trempé par le vrai, plein de pardon et d'espoir?... Es-tu avec moi?

Mais, sous l'effrayant choc moral qu'elle avait reçu, elle-même frémissait, sans pouvoir se reprendre. C'était en elle une telle débâcle des croyances anciennes, une évolution telle vers un monde nouveau, qu'elle n'osait s'interroger et conclure. Elle se sentait désormais saisie, emportée dans la toute-puissance de la vérité. Elle la subissait et n'était pas convaincue.

--Maître, balbutia-t-elle, maître....

Et ils restèrent un instant face à face, à se regarder. Le jour naissait, une aube d'une pureté délicieuse, au fond du grand ciel clair, lavé par l'orage. Aucun nuage n'en tachait plus le pale azur, teinté de rose. Tout le gai réveil de la campagne mouillée entrait par la fenêtre, tandis que les bougies, qui achevaient de se consumer, pâlissaient dans la clarté croissante.

--Réponds, veux-tu encore tout détruire, tout brûler, ici?... Es-tu avec moi, entièrement avec moi?

A ce moment, il crut qu'elle allait se jeter à son cou, en pleurant. Un élan soudain semblait la pousser. Mais ils se virent, dans leur demi-nudité. Elle, qui, jusque-là, ne s'était pas aperçue, eut conscience qu'elle était en simple jupon, les bras nus, les épaules nues, à peine couvertes par les mèches folles de ses cheveux dénoués; et là, près de l'aisselle gauche, quand elle abaissa les regards, elle retrouva les quelques gouttes de sang, la meurtrissure qu'il lui avait faite en luttant, pour la dompter, dans une étreinte brutale. Ce fut alors, en elle, une confusion extraordinaire, une certitude qu'elle allait être vaincue, comme si, par cette étreinte, il était devenu son maître, en tout et à jamais. La sensation s'en prolongeait, elle était envahie, entraînée au delà de son vouloir, prise de l'irrésistible besoin de se donner.

Brusquement, Clotilde se redressa, voulant réfléchir. Elle avait serré ses bras nus sur sa gorge nue. Tout le sang de ses veines était monté à sa peau, en un flot de pudeur empourpré. Et elle se mit à fuir, dans le divin élancement de sa taille mince.

--Maître, maître, laisse-moi.... Je verrai....

D'une légèreté de vierge inquiète, elle s'était, comme autrefois déjà, réfugiée au fond de sa chambre. Il l'entendit fermer vivement la porte, à double tour. Il restait seul, il se demanda, pris tout à coup d'un découragement et d'une tristesse immenses, s'il avait eu raison de tout dire, si la vérité germerait dans cette chère créature adorée, et y grandirait un jour, en une moisson de bonheur.

VI

Des jours s'écoulèrent. Octobre fut d'abord splendide, un automne ardent, une chaude passion d'été dans une maturité large, sans un nuage au ciel; puis, le temps se gâta, des vents terribles soufflèrent, un dernier orage ravina les pentes. Et, dans la maison morne, à la Souleiade, l'approche de l'hiver semblait avoir mis une infinie tristesse.

C'était un enfer nouveau. Entre Pascal et Clotilde, il n'y avait plus de querelles vives. Les portes ne battaient plus, des éclats de voix ne forçaient plus Martine à monter toutes les heures. A peine se parlaient-ils, maintenant; et pas un mot n'avait été prononcé sur la scène de la nuit. Lui, par un scrupule inexpliqué, une pudeur singulière, dont il ne se rendait pas compte, ne voulait pas reprendre l'entretien, exiger la réponse attendue, une parole de foi en lui et de soumission. Elle, après le grand choc moral qui la transformait toute, réfléchissait encore, hésitait, luttait, écartant la solution pour ne pas se donner, dans son instinctive révolte. Et le malentendu s'aggravait, au milieu du grand silence désolé de la misérable maison, où il n'y avait plus de bonheur.

Ce fut, pour Pascal, une des époques où il souffrit affreusement, sans se plaindre. Cette paix apparente ne le rassurait pas, au contraire. Il était tombé à une lourde méfiance, s'imaginant que les guet-apens continuaient et que, si l'on avait l'air de le laisser tranquille, c'était afin de tramer dans l'ombre les plus noirs complots. Ses inquiétudes avaient même grandi, il s'attendait chaque jour à une catastrophe, ses papiers engloutis au fond d'un brusque abîme qui se creuserait, toute la Souleiade rasée, emportée, volant en miettes. La persécution contre sa pensée, contre sa vie morale et intellectuelle, en se dissimulant ainsi, devenait énervante, intolérable, à ce point qu'il se couchait, le soir, avec la fièvre. Souvent, il tressaillait, se retournait vivement, croyant qu'il allait surprendre l'ennemi derrière son dos, à l'oeuvre pour quelque traîtrise; et il n'y avait personne, rien que son propre frisson, dans l'ombre. D'autres fois, pris d'un soupçon, il restait aux aguets pendant des heures, caché derrière ses persiennes, ou encore embusqué au fond d'un couloir; mais pas une âme ne bougeait, il n'entendait que les violents battements de ses tempes. Il en demeurait éperdu, ne se mettait plus au lit sans avoir visité chaque pièce, ne dormait plus, réveillé au moindre bruit, haletant, prêt à se défendre.

Et ce qui augmentait la souffrance de Pascal, c'était cette idée constante, grandissante, que la blessure lui était faite par la seule créature qu'il aimât au monde, cette Clotilde adorée, qu'il regardait croître en beauté et en charme depuis vingt ans, dont la vie jusque-là s'était épanouie comme une floraison, parfumant la sienne. Elle, mon Dieu! qui emplissait son coeur d'une tendresse totale, qu'il n'avait jamais analysée! elle qui était devenue sa joie, son courage, son espérance, toute une jeunesse nouvelle où il se sentait revivre! Quand elle passait, avec son cou délicat, si rond, si frais, il était rafraîchi, baigné de santé et d'allégresse, ainsi qu'à un retour du printemps. Son existence entière, d'ailleurs, expliquait cette possession, l'envahissement de son être par cette enfant qui était entrée dans son affection petite encore, puis qui, en grandissant, avait peu à peu pris toute la place. Depuis son installation définitive à Plassans, il menait une existence de bénédictin, cloîtré dans ses livres, loin des femmes. On ne lui avait connu que sa passion pour cette dame qui était morte, et dont il n'avait jamais baisé le bout des doigts. Sans doute, il faisait parfois des voyages à Marseille, découchait; mais c'étaient de brusques échappées, avec les premières venues, sans lendemain. Il n'avait point vécu, il gardait en lui toute une réserve de virilité, dont le flot grondait à cette heure, sous la menace de la vieillesse prochaine. Et il se serait passionné pour une bête, pour le chien ramassé dehors, qui lui aurait léché les mains; et c'était cette Clotilde qu'il avait aimée, cette petite fille, tout d'un coup femme désirable, qui le possédait maintenant et qui le torturait, à être ainsi son ennemie.

Pascal, si gai, si bon, devint alors d'une humeur noire et d'une dureté insupportables. Il se fâchait au moindre mot, bousculait Martine étonnée, qui levait sur lui des yeux soumis d'animal battu. Du matin au soir, il promenait sa détresse, par la maison navrée, la face si mauvaise, qu'on n'osait lui adresser la parole. Il n'emmenait jamais plus Clotilde, sortait seul pour ses visites. Et ce fut de la sorte qu'il revint, une après-midi, bouleversé par un accident, ayant sur sa conscience de médecin aventureux la mort d'un homme. Il était allé piquer Lafouasse, le cabaretier, dont l'ataxie avait fait brusquement de tels progrès, qu'il le jugeait perdu. Mais il s'entêtait à lutter quand même, il continuait la médication; et le malheur avait voulu, ce jour-là, que la petite seringue ramassât, au fond de la fiole, une parcelle impure échappée au filtre. Justement, un peu de sang avait paru, il venait, pour comble de malechance, de piquer dans une veine. Il s'était inquiété tout de suite, en voyant le cabaretier pâlir, suffoquer, suer à grosses gouttes froides. Puis, il avait compris, lorsque la mort s'était produite en coup de foudre, les lèvres bleues, le visage noir. C'était une embolie, il ne pouvait accuser que l'insuffisance de ses préparations, toute sa méthode encore barbare. Sans doute Lafouasse était perdu, il n'aurait peut-être pas vécu six mois, au milieu d'atroces souffrances; mais la brutalité du fait n'en était pas moins là, cette mort affreuse; et quel regret désespéré, quel ébranlement dans sa foi, quelle colère contre la science impuissante et assassine! Il était rentré livide, il n'avait reparu que le lendemain, après être resté seize heures enfermé dans sa chambre, jeté tout vêtu en travers de son lit, sans un souffle.

Ce jour-là, l'après-midi, Clotilde, qui cousait près de lui, dans la salle, se hasarda à rompre le lourd silence. Elle avait levé les yeux; elle le regardait s'énerver à feuilleter un livre, cherchant un renseignement qu'il ne trouvait point.

--Maître, es-tu malade?... Pourquoi ne le dis-tu pas? Je te soignerais.

Il demeura la face contre le livre, murmurant d'une voix sourde:

--Malade, qu'est-ce que ça te fait? Je n'ai besoin de personne.

Conciliante, elle reprit:

--Si tu as des chagrins, et que tu puisses me les dire, cela te soulagerait peut-être.... Hier, tu es rentré si triste! Il ne faut pas te laisser abattre ainsi. J'ai passé une nuit bien inquiète, je suis venue trois fois écouter à ta porte, tourmentée par l'idée que tu souffrais.

Si doucement qu'elle eût parlé, ce fut comme un coup de fouet qui le cingla. Dans son affaiblissement maladif, une secousse de brusque colère lui fit repousser le livre et se dresser, frémissant.

--Alors, tu m'espionnes, je ne peux pas même me retirer dans ma chambre, sans qu'on vienne coller l'oreille aux murs.... Oui, on écoute jusqu'au battement de mon coeur, on guette ma mort, pour tout saccager, tout brûler ici....

Et sa voix montait, et toute sa souffrance injuste s'exhalait en plaintes et en menaces.

--Je te défends de t'occuper de moi.... As-tu autre chose à me dire? As-tu réfléchi, peux-tu mettre ta main dans la mienne, loyalement, en me disant que nous sommes d'accord?

Mais elle ne répondait plus, elle continuait seulement à le regarder de ses grands yeux clairs, dans sa franchise à vouloir se garder encore; tandis que lui, exaspéré davantage par cette attitude, perdait toute mesure.

Il bégaya, il la chassa du geste.

--Va-t'en! va-t'en!... Je ne veux pas que tu restes près de moi! je ne veux pas que des ennemis restent près de moi! je ne veux pas qu'on reste près de moi, à me rendre fou!

Elle s'était levée, très pâle. Elle s'en alla toute droite, sans se retourner, en emportant son ouvrage.

Pendant le mois qui suivit, Pascal essaya de se réfugier dans un travail acharné de toutes les heures. Il s'entêtait maintenant les journées entières, seul dans la salle, et il passait même les nuits, à reprendre d'anciens documents, à refondre tous ses travaux sur l'hérédité. On aurait dit qu'une rage l'avait saisi de se convaincre de la légitimité de ses espoirs, de forcer la science à lui donner la certitude que l'humanité pouvait être refaite, saine enfin et supérieure. Il ne sortait plus, abandonnait ses malades, vivait dans ses papiers, sans air, sans exercice. Et, au bout d'un mois de ce surmenage, qui le brisait sans apaiser ses tourments domestiques, il tomba à un tel épuisement nerveux, que la maladie, depuis quelque temps en germe, se déclara avec une violence inquiétante.