Chapter 2
Le bourgmestre et le conseiller, absolument ahuris, se regardaient sans mot dire. Ceci passait leur imagination. On eût tiré dans le parloir la vieille couleuvrine du château, qui n'avait pas fonctionné depuis 1385, que les habitants de la maison van Tricasse n'auraient pas été plus «épatés». Qu'on nous passe ce mot, qu'on excuse sa trivialité en faveur de sa justesse.
Cependant, les coups, les cris, les appels redoublaient. Lotchè, reprenant son sang-froid, se hasarda à parler.
«Qui est là? demanda-t-elle.
--C'est moi! moi! moi!
--Qui, vous?
--Le commissaire Passauf!»
Le commissaire Passauf! Celui-là même dont il était question, depuis dix ans, de supprimer la charge. Que se passait-il donc? Les Bourguignons auraient-ils envahi Quiquendone comme au XIVe siècle! Il ne fallait rien moins qu'un événement de cette importance pour émotionner à ce point le commissaire Passauf, qui ne le cédait en rien, pour le calme et le flegme, au bourgmestre lui-même.
Sur un signe de van Tricasse,--car le digne homme n'aurait pu articuler une parole,--la barre fut repoussée et la porte s'ouvrit.
Le commissaire Passauf se précipita dans l'antichambre. On eût dit un ouragan.
«Qu'y a-t-il, monsieur le commissaire? demanda Lotchè, une brave fille qui ne perdait pas la tête dans les circonstances les plus graves.
--Ce qu'il y a! répondit Passauf, dont les gros yeux ronds exprimaient une émotion réelle. Il y a que je viens de la maison du docteur Ox, où il y avait réception, et que là....
--Là? fit le conseiller.
--Là, j'ai été témoin d'une altercation telle que ... monsieur le bourgmestre, on a parlé politique!
--Politique! répéta van Tricasse en hérissant sa perruque.
--Politique! reprit le commissaire Passauf, ce qui ne s'était pas fait depuis cent ans peut-être à Quiquendone. Alors la discussion s'est montée. L'avocat André Schut et le médecin Dominique Custos se sont pris à partie avec une violence qui les amènera peut-être sur le terrain.
--Sur le terrain! s'écria le conseiller. Un duel! Un duel à Quiquendone! Et que se sont donc dit l'avocat Schut et le médecin Custos?
--Ceci textuellement: «Monsieur l'avocat, a dit le médecin à son adversaire, vous allez un peu loin, ce me semble, et vous ne songez pas suffisamment à mesurer vos paroles!»
Le bourgmestre van Tricasse joignit les mains. Le conseiller pâlit et laissa choir sa lanterne. Le commissaire hocha la tête. Une phrase si évidemment provocatrice, prononcée par deux notables du pays!
«Ce médecin Custos, murmura van Tricasse, est décidément un homme dangereux, une tête exaltée! Venez, messieurs!»
Et sur ce, le conseiller Niklausse et le commissaire rentrèrent dans le parloir avec le bourgmestre van Tricasse.
IV
Où le docteur Ox se révèle comme un physiologiste de premier ordre et un audacieux expérimentateur.
Quel est donc ce personnage connu sous le nom bizarre de docteur Ox?
Un original à coup sûr, mais en même temps un savant audacieux, un physiologiste dont les travaux sont connus et appréciés de toute l'Europe savante, un rival heureux des Davy, des Dalton, des Bostock, des Menzies, des Godwin, des Vierordt, de tous ces grands esprits qui ont mis la physiologie au premier rang des sciences modernes.
Le docteur Ox était un homme demi-gros, de taille moyenne, âgé de ... mais nous ne saurions préciser son âge, non plus que sa nationalité. D'ailleurs, peu importe: il suffit qu'on sache bien que c'était un étrange personnage, au sang chaud et impétueux, véritable excentrique échappé d'un volume d'Hoffmann, et qui contrastait singulièrement, on n'en peut douter, avec les habitants de Quiquendone. Il avait en lui, en ses doctrines, une imperturbable confiance. Toujours souriant, marchant tête haute, épaules dégagées, aisément, librement, regard assuré, larges narines bien ouvertes, vaste bouche qui humait l'air par grandes aspirations, sa personne plaisait à voir. Il était vivant, bien vivant, lui, bien équilibré dans toutes les parties de sa machine, bien allant, avec du vif argent dans les veines et un cent d'aiguilles sous les pieds. Aussi ne pouvait-il jamais rester en place, et s'échappait-il en paroles précipitées et en gestes surabondants.
Était-il donc riche, ce docteur Ox, qui venait entreprendre à ses frais l'éclairage d'une ville tout entière?
Probablement, puisqu'il se permettait de telles dépenses, et c'est la seule réponse que nous puissions faire à cette demande indiscrète.
Le docteur Ox était arrivé depuis cinq mois à Quiquendone, en compagnie de son préparateur, qui répondait au nom de Gédéon Ygène, un grand, sec, maigre, tout en hauteur, mais non moins vivant que son maître.
Et maintenant, pourquoi le docteur Ox avait-il soumissionné, et à ses frais, l'éclairage de la ville? Pourquoi avait-il précisément choisi les paisibles Quiquendoniens, ces Flamands entre tous les Flamands, et voulait-il doter leur cité des bienfaits d'un éclairage hors ligne? Sous ce prétexte, ne voulait-il pas essayer quelque grande expérience physiologique, en opérant _in anima vili_? Enfin qu'allait tenter cet original? C'est ce que nous ne savons pas, le docteur Ox n'ayant pas d'autre confident que son préparateur Ygène, qui, d'ailleurs, lui obéissait aveuglément.
En apparence, tout au moins, le docteur Ox s'était engagé à éclairer la ville, qui en avait bien besoin, «la nuit surtout», disait finement le commissaire Passauf. Aussi, une usine pour la production d'un gaz éclairant avait-elle été installée. Les gazomètres étaient prêts à fonctionner, et les tuyaux de conduite, circulant sous le pavé des rues, devaient avant peu s'épanouir sous forme de becs dans les édifices publics et même dans les maisons particulières de certains amis du progrès.
En sa qualité de bourgmestre, van Tricasse, et en sa qualité de conseiller, Niklausse, puis quelques autres notables, avaient cru devoir autoriser dans leurs habitations l'introduction de ce moderne éclairage.
Si le lecteur ne l'a pas oublié, pendant cette longue conversation du conseiller et du bourgmestre, il fut dit que l'éclairage de la ville serait obtenu, non point par la combustion du vulgaire hydrogène carburé que fournit la distillation de la houille, mais bien par l'emploi d'un gaz plus moderne, et vingt fois plus brillant, le gaz oxy-hydrique, que produisent l'hydrogène et l'oxygène mélangés.
Or, le docteur, habile chimiste et ingénieux physicien, savait obtenir ce gaz en grande masse et à bon compte, non point en employant le manganate de soude, suivant les procédés de M. Tessié du Motay, mais tout simplement en décomposant l'eau, légèrement acidulée, au moyen d'une pile faite d'éléments nouveaux et inventée par lui. Ainsi, point de substances coûteuses, point de platine, point de cornues, point de combustible, pas d'appareil délicat pour produire isolément les deux gaz. Un courant électrique traversait de vastes cuves pleines d'eau, et l'élément liquide se décomposait en ses deux parties constitutives, l'oxygène et l'hydrogène. L'oxygène s'en allait d'un côté; l'hydrogène, en volume double de son ancien associé, s'en allait d'un autre. Tous deux étaient recueillis dans des réservoirs séparés,--précaution essentielle, car leur mélange eût produit une épouvantable explosion, s'il se fût enflammé. Puis, des tuyaux devaient les conduire séparément aux divers becs, qui seraient disposés de manière à prévenir toute explosion. Il se produirait alors une flamme remarquablement brillante, flamme dont l'éclat rivalise avec celui de la lumière électrique, qui--chacun le sait de reste--est, d'après les expériences de Casselmann, égale à celle de onze cent soixante et onze bougies,--pas une de plus, pas une de moins.
Il était certain que la cité de Quiquendone gagnerait, à cette généreuse combinaison, un éclairage splendide; mais c'était là ce dont le docteur Ox et son préparateur se préoccupaient le moins, ainsi qu'on le verra par la suite.
Précisément, le lendemain du jour où le commissaire Passauf avait fait cette bruyante apparition dans le parloir du bourgmestre, Gédéon Ygène et le docteur Ox causaient tous les deux dans le cabinet de travail qui leur était commun, au rez-de-chaussée du principal bâtiment de l'usine.
«Eh bien, Ygène, eh bien! s'écria le docteur Ox en se frottant les mains. Vous les avez vus, hier, à notre réception, ces bons Quiquendoniens à sang-froid qui tiennent, pour la vivacité des passions, le milieu entre les éponges et les excroissances coralligènes! Vous les avez vus, se disputant, se provoquant de la voix et du geste! Déjà métamorphosés moralement et physiquement! Et cela ne fait que commencer! Attendez-les au moment où nous les traiterons à haute dose!
--En effet, maître, répondit Gédéon Ygène, en grattant son nez pointu du bout de l'index, l'expérience débute bien, et si moi-même je n'avais pas prudemment fermé le robinet d'écoulement, je ne sais pas ce qui serait arrivé.
--Vous avez entendu cet avocat Schut et ce médecin Custos? reprit le docteur Ox. La phrase en elle-même n'était point méchante, mais, dans la bouche d'un Quiquendonien, elle vaut toute la série des injures que les héros d'Homère se jettent à la tête avant de dégaîner. Ah! ces Flamands! vous verrez ce que nous en ferons un jour.
--Nous en ferons des ingrats, répondit Gédéon Ygène du ton d'un homme qui estime l'espèce humaine à sa juste valeur.
--Bah! fit le docteur, peu importe qu'ils nous sachent gré ou non, si notre expérience réussit!
--D'ailleurs, ajouta le préparateur en souriant d'un air malin, n'est-il pas à craindre qu'en produisant une telle excitation dans leur appareil respiratoire nous ne désorganisions un peu leurs poumons, à ces honnêtes habitants de Quiquendone?
--Tant pis pour eux, répondit le docteur Ox. C'est dans l'intérêt de la science! Que diriez-vous si les chiens ou les grenouilles se refusaient aux expériences de vivisection?»
Il est probable que, si l'on consultait les grenouilles et les chiens, ces animaux feraient quelques objections aux pratiques des vivisecteurs; mais le docteur Ox croyait avoir trouvé là un argument irréfutable, car il poussa un vaste soupir de satisfaction.
«Après tout, maître, vous avez raison, répondit Gédéon Ygène d'un air convaincu. Nous ne pouvions trouver mieux que ces habitants de Quiquendone.
--Nous ne le pouvions pas, dit le docteur en articulant chaque syllabe.
--Vous leur avez tâté le pouls, à ces êtres-là?
--Cent fois.
--Et quelle est la moyenne des pulsations observées?
--Pas cinquante par minute. Comprenez donc: une ville où depuis un siècle il n'y a pas eu l'ombre de discussion, où les charretiers ne jurent pas, où les cochers ne s'injurient pas, où les chevaux ne s'emportent pas, où les chiens ne mordent pas, où les chats ne griffent pas! une ville dont le tribunal de simple police chôme d'un bout de l'année à l'autre! une ville où l'on ne se passionne pour rien, ni pour les arts, ni pour les affaires! une ville où les gendarmes sont à l'état de mythes, et dans laquelle pas un procès-verbal n'a été dressé en cent années! une ville enfin où, depuis trois cents ans, il ne s'est pas donné un coup de poing ni échangé une gifle! Vous comprenez bien, maître Ygène, que cela ne peut pas durer et que nous modifierons tout cela.
--Parfait! parfait! répliqua le préparateur enthousiasmé. Et l'air de cette ville, maître, vous l'avez analysé?
--Je n'y ai point manqué. Soixante-dix-neuf parties d'azote et vingt et une parties d'oxygène, de l'acide carbonique et de la vapeur d'eau en quantité variable. Ce sont les proportions ordinaires.
--Bien, docteur, bien, répondit maître Ygène. L'expérience se fera en grand, et elle sera décisive.
--Et si elle est décisive, ajouta le docteur Ox d'un air triomphant, nous réformerons le monde.»
V
Où le bourgmestre et le conseiller vont faire une visite au docteur Ox, et ce qui s'ensuit.
Le conseiller Niklausse et le bourgmestre van Tricasse surent enfin ce que c'était qu'une nuit agitée. Le grave événement qui s'était accompli dans la maison du docteur Ox leur causa une véritable insomnie. Quelles conséquences aurait cette affaire? ils ne pouvaient l'imaginer. Y aurait-il une décision à prendre? L'autorité municipale, représentée par eux, serait-elle forcée d'intervenir? Édicterait-on des arrêtés pour qu'un pareil scandale ne se renouvelât pas?
Tous ces doutes ne pouvaient que troubler ces molles natures. Aussi, la veille, avant de se séparer, les deux notables avaient-ils «décidé» de se revoir le lendemain.
Le lendemain donc, avant le dîner, le bourgmestre van Tricasse se transporta de sa personne chez le conseiller Niklausse. Il trouva son ami plus calme. Lui-même avait repris son assiette.
«Rien de nouveau? demanda van Tricasse.
--Rien de nouveau depuis hier, répondit Niklausse.
--Et le médecin Dominique Custos?
--Je n'en ai pas plus entendu parler que de l'avocat André Schut.»
Après une heure de conversation qui tiendrait en trois lignes et qu'il est inutile de rapporter, le conseiller et le bourgmestre avaient résolu de rendre visite au docteur Ox, afin de tirer de lui quelques éclaircissements sans en avoir l'air.
Contrairement à toutes leurs habitudes, cette décision étant prise, les deux notables se mirent en devoir de l'exécuter incontinent. Ils quittèrent la maison et se dirigèrent vers l'usine du docteur Ox, située en dehors de la ville, près de la porte d'Audenarde,--précisément celle dont la tour menaçait ruine.
Le bourgmestre et le conseiller ne se donnaient pas le bras, mais ils marchaient, _passibus aequis_, d'un pas lent et solennel, qui ne les avançait guère que de treize pouces par seconde. C'était, d'ailleurs, l'allure ordinaire de leurs administrés, qui, de mémoire d'homme, n'avaient jamais vu personne courir à travers les rues de Quiquendone.
De temps à autre, à un carrefour calme et tranquille, au coin d'une rue paisible, les deux notables s'arrêtaient pour saluer les gens.
«Bonjour, monsieur le bourgmestre, disait l'un.
--Bonjour, mon ami, répondait van Tricasse.
--Rien de nouveau, monsieur le conseiller? demandait l'autre.
--Rien de nouveau,» répondait Niklausse.
Mais à certains airs étonnés, à certains regards interrogateurs, on pouvait deviner que l'altercation de la veille était connue dans la ville. Rien qu'à la direction suivie par van Tricasse, le plus obtus des Quiquendoniens eût deviné que le bourgmestre allait accomplir quelque grave démarche. L'affaire Custos et Schut occupait toutes les imaginations, mais on n'en était pas encore à prendre parti pour l'un ou pour l'autre. Cet avocat et ce médecin étaient, en somme, deux personnages estimés. L'avocat Schut, n'ayant jamais eu l'occasion de plaider dans une ville où les avoués et les huissiers n'existaient que pour mémoire, n'avait, par conséquent, jamais perdu de procès. Quant au médecin Custos, c'était un honorable praticien, qui, à l'exemple de ses confrères, guérissait les malades de toutes les maladies, excepté de celle dont ils mouraient. Fâcheuse habitude prise, malheureusement, par tous les membres de toutes les Facultés, en quelque pays qu'ils exercent.
En arrivant à la porte d'Audenarde, le conseiller et le bourgmestre firent prudemment un petit crochet pour ne point passer dans le «rayon de chute» de la tour, puis ils la considérèrent avec attention.
«Je crois qu'elle tombera, dit van Tricasse.
--Je le crois aussi, répondit Niklausse.
--À moins qu'on ne l'étaye, ajouta van Tricasse. Mais faut-il l'étayer? Là est la question.
--C'est en effet la question,» répondit Niklausse.
Quelques instants après, ils se présentaient à la porte de l'usine.
«Le docteur Ox est-il visible?» demandèrent-ils.
Le docteur Ox était toujours visible pour les premières autorités de la ville, et celles-ci furent aussitôt introduites dans le cabinet du célèbre physiologiste.
Peut-être les deux notables attendirent-ils une grande heure avant que le docteur parût. Du moins on est fondé à le croire, car le bourgmestre--ce qui ne lui était jamais arrivé de sa vie--montra une certaine impatience, dont son compagnon ne fut pas exempt non plus.
Le docteur Ox entra enfin et s'excusa tout d'abord d'avoir fait attendre ces messieurs; mais un plan de gazomètre à approuver, un branchement à rectifier ...
D'ailleurs, tout marchait! Les conduites destinées à l'oxygène étaient déjà posées. Avant quelques mois, la ville serait dotée d'un splendide éclairage. Les deux notables pouvaient déjà voir les orifices des tuyaux qui s'épanouissaient dans le cabinet du docteur.
Puis, le docteur s'informa du motif qui lui procurait l'honneur de recevoir chez lui le bourgmestre et le conseiller.
«Mais vous voir, docteur, vous voir, répondit van Tricasse. Il y a longtemps que nous n'avions eu ce plaisir. Nous sortons peu, dans notre bonne ville de Quiquendone. Nous comptons nos pas et nos démarches. Heureux quand rien ne vient rompre l'uniformité ...»
Niklausse regardait son ami. Son ami n'en avait jamais dit si long,--du moins sans prendre des temps et sans espacer ses phrases par de larges pauses. Il lui semblait que van Tricasse s'exprimait avec une certaine volubilité qui ne lui était pas ordinaire. Niklausse lui-même sentait aussi comme une irrésistible démangeaison de parler.
Quant au docteur Ox, il regardait attentivement le bourgmestre de son oeil malin.
Van Tricasse, qui ne discutait jamais qu'après s'être confortablement installé dans un bon fauteuil, s'était levé cette fois. Je ne sais quelle surexcitation nerveuse, tout à fait contraire à son tempérament, l'avait pris alors. Il ne gesticulait pas encore, mais cela ne pouvait tarder. Quant au conseiller, il se frottait les mollets et respirait à lentes et grandes gorgées. Son regard s'animait peu à peu, et il était «décidé» à soutenir quand même, s'il en était besoin, son féal et ami le bourgmestre.
Van Tricasse s'était levé, il avait fait quelques pas, puis il était revenu se placer en face du docteur.
«Et dans combien de mois, demanda-t-il d'un ton légèrement accentué, dans combien de mois dites-vous que vos travaux seront terminés?
--Dans trois ou quatre mois, monsieur le bourgmestre, répondit le docteur Ox.
--Trois ou quatre mois, c'est bien long! dit van Tricasse.
--Beaucoup trop long! ajouta Niklausse, qui, ne pouvant plus tenir en place, s'était levé aussi.
--Il nous faut ce laps de temps pour achever notre opération, répondit le docteur. Les ouvriers, que nous avons dû choisir dans la population de Quiquendone, ne sont pas très-expéditifs.
--Comment, ils ne sont pas expéditifs! s'écria le bourgmestre, qui sembla prendre ce mot comme une offense personnelle.
--Non, monsieur le bourgmestre, répondit le docteur Ox en insistant; un ouvrier français ferait en une journée le travail de dix de vos administrés; vous le savez, ce sont de purs Flamands!...
--Flamands! s'écria le conseiller Niklausse, dont les poings se crispèrent. Quel sens, monsieur, entendez-vous donner à ce mot?
--Mais le sens ... aimable que tout le monde lui donne, répondit en souriant le docteur.
--Ah ça, monsieur! dit le bourgmestre en arpentant le cabinet d'une extrémité à l'autre, je n'aime pas ces insinuations. Les ouvriers de Quiquendone valent les ouvriers de toute autre ville du monde, savez-vous, et ce n'est ni à Paris ni à Londres que nous irons chercher des modèles! Quant aux travaux qui vous concernent, je vous prierai d'en accélérer l'exécution. Nos rues sont dépavées pour la pose de vos tuyaux de conduite, et c'est une entrave à la circulation. Le commerce finira par se plaindre, et moi, administrateur responsable, je n'entends pas encourir des reproches trop légitimes!»
Brave bourgmestre! Il avait parlé de commerce, de circulation, et ces mots, auxquels il n'était pas habitué, ne lui écorchaient pas les lèvres? Mais que se passait-il donc en lui?
«D'ailleurs, ajouta Niklausse, la ville ne peut être plus longtemps privée d'éclairage.
--Cependant, dit le docteur, une ville qui attend depuis huit ou neuf cents ans....
--Raison de plus, monsieur, répondit le bourgmestre en accentuant ses syllabes. Autres temps, autres moeurs! Le progrès marche, et nous ne voulons pas rester en arrière! Avant un mois, nous entendons que nos rues soient éclairées, ou bien vous payerez une indemnité considérable par jour de retard! Et qu'arriverait-il si, dans les ténèbres, quelque rixe se produisait?
--Sans doute, s'écria Niklausse, il ne faut qu'une étincelle pour enflammer un Flamand? Flamand, flamme!
--Et à ce propos, dit le bourgmestre en coupant la parole à son ami, il nous a été rapporté par le chef de la police municipale, le commissaire Passauf, qu'une discussion avait eu lieu hier soir, dans vos salons, monsieur le docteur. S'est-on trompé en affirmant qu'il s'agissait d'une discussion politique?
--En effet, monsieur le bourgmestre, répondit le docteur Ox, qui ne réprimait pas sans peine un soupir de satisfaction.
--Et une altercation n'a-t-elle pas eu lieu entre le médecin Dominique Custos et l'avocat André Schut?
--Oui, monsieur le conseiller, mais les expressions qui ont été échangées n'avaient rien de grave.
--Rien de grave! s'écria le bourgmestre, rien de grave, quand un homme dit à un autre qu'il ne mesure pas la portée de ses paroles! Mais de quel limon êtes-vous donc pétri, monsieur? Ne savez-vous pas que, dans Quiquendone, il n'en faut pas davantage pour amener des conséquences extrêmement regrettables? Mais, monsieur, si vous ou tout autre se permettait de me parler ainsi....
--Et à moi!...» ajouta le conseiller Niklausse.
En prononçant ces paroles d'un ton menaçant, les deux notables, bras croisés, cheveux hérissés, regardaient en face le docteur Ox, prêts à lui faire un mauvais parti, si un geste, moins qu'un geste, un coup d'oeil, eût pu faire supposer en lui une intention contrariante.
Mais le docteur ne sourcilla pas.
«En tout cas, monsieur, reprit le bourgmestre, j'entends vous rendre responsable de ce qui se passe dans votre maison. Je suis garant de la tranquillité de cette ville, et je ne veux pas qu'elle soit troublée. Les événements qui se sont accomplis hier ne se renouvelleront pas, ou je ferai mon devoir, monsieur. Avez-vous entendu? Mais répondez donc, monsieur!»
En parlant ainsi, le bourgmestre, sous l'empire d'une surexcitation extraordinaire, élevait la voix au diapason de la colère. Il était furieux, ce digne van Tricasse, et certainement on dut l'entendre du dehors. Enfin, hors de lui, voyant que le docteur ne répondait pas à ses provocations:
«Venez, Niklausse,» dit-il.
Et, fermant la porte avec une violence qui ébranla la maison, le bourgmestre entraîna le conseiller à sa suite.
Peu à peu, quand ils eurent fait une vingtaine de pas dans la campagne, les dignes notables se calmèrent. Leur marche se ralentit, leur allure se modifia. L'illumination de leur face s'éteignit; de rouges, ils redevinrent roses.
Et un quart d'heure après avoir quitté l'usine, van Tricasse disait doucement au conseiller Niklausse:
«Un aimable homme que ce docteur Ox! Je le verrai toujours avec le plus grand plaisir.»
VI
Où Frantz Niklausse et Suzel van Tricasse forment quelques projets d'avenir.
Nos lecteurs savent que le bourgmestre avait une fille, Mlle Suzel. Mais, si perspicaces qu'ils soient, ils n'ont pu deviner que le conseiller Niklausse avait un fils, M. Frantz. Et, l'eussent-ils deviné, rien ne pouvait leur permettre d'imaginer que Frantz fût le fiancé de Suzel. Nous ajouterons que ces deux jeunes gens étaient faits l'un pour l'autre, et qu'ils s'aimaient comme on s'aime à Quiquendone.
Il ne faut pas croire que les jeunes coeurs ne battaient pas dans cette cité exceptionnelle; seulement ils battaient avec une certaine lenteur. On s'y mariait comme dans toutes les autres villes du monde, mais on y mettait le temps. Les futurs, avant, de s'engager dans ces liens terribles, voulaient s'étudier, et les études duraient au moins dix ans, comme au collège. Il était rare qu'on fût «reçu» avant ce temps.