Chapter 18
Il fallut pourtant se décider. Après une dernière libation du Champagne traditionnel, nous nous mettons en route. Nous étions restés une heure au sommet. L'ordre de marche était changé. La caravane de M. N... était en tête, et sur la demande de son guide, Paccard, nous nous attachons tous ensemble. L'état de fatigue dans lequel se trouvait M. N..., que ses forces trahissaient, mais non sa volonté, pouvait faire craindre des chutes que nos efforts réunis parviendraient peut-être à arrêter. L'événement justifia notre appréhension. En descendant le mur de la côte, M. N... fit plusieurs faux pas. Ses guides, très vigoureux et très habiles, purent heureusement l'arrêter au passage; mais les nôtres, craignant avec raison que la caravane tout entière ne fût entraînée, voulurent se détacher. Levesque et moi, nous nous y opposons, et, en prenant les plus grandes précautions, nous arrivons sans encombre au bas de cette côte vertigineuse qu'il faut descendre en avant. Il n'y a pas d'illusion possible; l'abîme, le vide presque sans fond est devant vous, et les morceaux de glace détachés qui passent près de vous en bondissant, avec la rapidité d'une flèche, vous montrent parfaitement la route que prendrait la caravane si vous veniez à manquer.
Une fois ce mauvais pas franchi, je commençai à respirer. Nous descendions les pentes peu inclinées qui conduisent au sommet du Corridor. La neige, ramollie par la chaleur, cédait sous nos pas; nous y enfoncions jusqu'au genou, ce qui rendait notre marche très fatigante. Nous suivions toujours nos traces du matin, et je m'en étonnais, quand Gaspard Simon, se tournant vers moi, me dit:
«Monsieur, nous ne pouvons pas prendre d'autre chemin, le Corridor est impraticable, et il faut absolument redescendre par le mur que nous avons grimpé ce matin.»
Je communiquai à Levesque cette nouvelle peu agréable.
«Seulement, ajouta Gaspard Simon, je ne crois pas que nous puissions rester attachés tous ensemble. Au reste, nous verrons comment M. N... se comportera au début.»
Nous avancions vers ce terrible mur. La caravane de M. N... commençait à descendre, et nous entendions les paroles assez vives que lui adressait Paccard. La pente devenait telle, que nous n'apercevions plus ni lui ni ses guides, quoique nous fussions toujours liés ensemble.
Dès que Gaspard Simon, qui me précédait, put se rendre compte de ce qui se passait, il s'arrêta, et, après avoir échangé quelques paroles en patois avec ses collègues, il nous déclara qu'il fallait se détacher de la caravane de M. N...
«Nous répondons de vous, ajouta-t-il, mais nous ne pouvons répondre des autres, et s'ils glissent, ils nous entraînerons.»
En disant cela, il se détacha.
Il nous en coûtait beaucoup de prendre ce parti; mais nos guides furent inflexibles. Nous proposons alors d'envoyer deux d'entre eux prêter leur concours aux guides de M. N... Ils acceptent avec empressement; mais, n'ayant pas de corde, ils ne peuvent mettre ce projet à exécution.
Nous commençons donc cette effroyable descente. Un seul de nous bougeait à la fois, et au moment où il faisait un pas, tous les autres s'arc-boutaient, prêts à soutenir la secousse s'il venait à glisser. Le guide de tête, Édouard Ravanel, avait un rôle des plus périlleux; il devait refaire les marches qui étaient plus ou moins détruites par le passage de la première caravane.
Nous avancions lentement et en prenant les plus grandes précautions. Notre route nous menait en droite ligne à l'une des crevasses qui s'ouvraient au pied de l'escarpement. Cette crevasse, quand nous montions, nous pouvions ne pas la regarder; mais en descendant, son ouverture verdâtre et béante nous fascinait. Tous les blocs de glace détachés par notre passage semblaient s'être donné le mot: en trois bonds, ils allaient s'y engouffrer, comme dans la gueule du Minotaure. Seulement, après chaque morceau, la gueule du Minotaure se refermait; ici, point: cette crevasse inassouvie s'ouvrait toujours et paraissait attendre, pour se refermer, une _bouchée plus importante_. Il s'agissait de n'être pas cette _bouchée_, et c'est à cela que tendaient tous nos efforts. Pour nous soustraire à cette fascination, à ce vertige moral, si je puis m'exprimer ainsi, nous essayâmes bien de plaisanter sur la position scabreuse que nous occupions et dont un chamois n'aurait pas voulu Nous allâmes jusqu'à fredonner quelques couplets du maestro Offenbach; mais, pour rester fidèle à la vérité, je dois convenir que nos plaisanteries étaient faibles et que nous ne chantions pas juste. Je crus même remarquer, sans en être surpris, que Levesque s'obstinait à mettre sur le grand air du _Trovatore_ des paroles de _Barbe-Bleue_, ce qui dénotait une certaine préoccupation. Enfin, pour nous remonter, nous faisions comme ces faux braves qui chantent dans les ténèbres pour se donner du coeur.
Nous restons ainsi suspendus entre la vie et la mort pendant une heure, qui nous parut éternelle, et nous finissons par arriver au bas de cet escarpement redoutable. Nous y trouvons sains et saufs M. N... et ses guides.
Après avoir pris quelques minutes de repos, nous continuons notre marche.
En approchant du Petit-Plateau, Édouard Ravanel s'arrêta brusquement, et, se tournant vers nous:
«Voyez quelle avalanche! s'écria-t-il. Elle a couvert nos traces.»
En effet, une immense avalanche de glace, tombée du dôme du Goûter, recouvrait entièrement la route que nous avions suivie le matin pour traverser le Petit-Plateau. Je ne puis évaluer la masse de cette avalanche à moins de cinq cents mètres cubes. Si elle s'était détachée au moment de notre passage, une catastrophe de plus eût été sans doute à ajouter à la liste déjà trop longue de la nécrologie du mont Blanc.
En présence de ce nouvel obstacle, il fallait ou chercher un autre chemin, ou passer au pied même de l'avalanche. Vu l'état d'épuisement dans lequel nous nous trouvions, ce dernier parti était assurément le plus simple, mais il offrait un danger sérieux. Une paroi de glace de plus de vingt mètres d'élévation, déjà en partie détachée du dôme du Goûter, auquel elle ne tenait plus que par un de ses angles, surplombait la route que nous devions suivre. Cet énorme serac semblait se tenir en équilibre. Notre passage, en ébranlant l'atmosphère, ne déterminerait-il pas sa chute? Nos guides se consultèrent. Chacun d'eux examina avec la lorgnette la fissure qui s'était formée entre la montagne et cette masse inquiétante. Les arêtes vives et nettes de la fente indiquaient une cassure récente, évidemment occasionnée par la chute de l'avalanche.
Après une courte discussion, nos guides, ayant reconnu l'impossibilité de trouver un autre chemin, se décidèrent à tenter ce passage dangereux.
«Il faut marcher très-vite, courir même, si c'est possible, nous dirent-ils, et, dans cinq minutes, nous serons en sûreté. Allons, messieurs, un dernier coup de collier!»
Cinq minutes de course, c'est peu de chose pour des gens seulement fatigués; mais pour nous, qui étions absolument à bout de forces, courir, même pendant si peu de temps, sur une neige molle, dans laquelle nous enfoncions jusqu'aux genoux, semblait impraticable. Nous faisons néanmoins un suprême appel à notre énergie, et, après trois ou quatre culbutes, tirés par les uns, poussés par les autres, nous atteignons enfin un monticule de neige, sur lequel nous tombons épuisés. Nous étions hors de danger.
Il nous fallait quelque temps pour nous remettre. Aussi nous étendîmes-nous sur la neige avec une satisfaction que tout le monde comprendra. Les plus grandes difficultés étaient désormais vaincues, et s'il restait encore quelques dangers à courir, nous pouvions les affronter sans grande appréhension.
Dans l'espoir d'assister à la chute de l'avalanche, nous prolongeâmes notre halte, mais nous attendîmes en vain. Comme la journée s'avançait et qu'il n'était pas prudent de s'attarder dans ces solitudes glacées, nous nous décidons à continuer notre route, et, vers cinq heures, nous atteignons la cabane des Grands-Mulets.
Après une mauvaise nuit et un violent accès de fièvre occasionné par les coups de soleil que nous avions rapportés de notre expédition, nous nous disposons à regagner Chamonix; mais avant de partir, nous inscrivons, suivant l'usage, sur le registre déposé à cet effet aux Grands-Mulets, les noms de nos guides et les principales circonstances de notre voyage.
En feuilletant ce registre, qui contient l'expression plus ou moins heureuse, mais toujours sincère, des sentiments qu'éprouvent les touristes à la vue d'un monde si nouveau, je remarquai un hymne au mont Blanc, écrit en langue anglaise. Comme il résume assez bien mes propres impressions, je vais essayer de le traduire:
Le mont Blanc, ce géant dont la fière attitude Écrase ses rivaux, jaloux de sa beauté, Ce colosse imposant qui, dans sa solitude, Semble défier l'homme, eh bien! je l'ai dompté!
Oui, malgré ses fureurs, sur sa cime orgueilleuse, J'ai, sans pâlir, gravé l'empreinte de mes pas. J'ai terni de ses flancs l'hermine radieuse, Bravant vingt fois la mort et ne reculant pas.
Ah! quelle ivresse immense, alors que l'on domine Ce monde merveilleux, ce chaos saisissant De glaciers, de ravins et de rochers que mine L'ouragan déchaîné qui hurle en bondissant.
Mais d'où vient ce fracas? La montagne s'écroule! Va-t-elle s'abîmer? Quel bruit sourd et profond! Non, c'est l'irrésistible avalanche qui roule. Bondit et disparaît dans un gouffre sans fond.
Mont Rose, voilà donc ta cime éblouissante! Te voilà, mont Cervin, sinistre et redouté! Et vous, Welterhorners, dont la masse puissante Voile de la Jungfrau la blanche nudité!
Vous êtes grands, sans doute, ardus et difficiles, Et n'atteint pas qui veut vos sommets insolents; Car plus d'un a péri sur vos flancs indociles Que n'avaient point ému vos séracs chancelants.
Mais, regardes ici, plus haut, plus haut, vous dis-je; Haussez-vous à l'envi, l'un par l'autre porté; Voyez ce pic géant qui donne le vertige, C'est votre maître à tous, à lui la royauté!
Vers huit heures, nous nous mettons en route pour Chamonix. La traversée des Bossons fut difficile, mais elle se fit sans accident.
Une demi-heure avant d'arriver à Chamonix, nous rencontrâmes, au chalet de la cascade du Dard, quelques touristes anglais qui semblaient guetter notre passage. Dès qu'ils nous aperçurent, ils vinrent, avec un empressement sympathique, nous féliciter de notre succès. L'un d'eux nous présenta à sa femme, charmante personne d'une distinction parfaite. Après que nous lui eûmes esquissé à grands traits les péripéties de notre voyage, elle nous dit avec un accent qui partait du coeur:
«How much you are envied here by everybody! Let me touch your alpen-stocks!» (Combien chacun vous envie! Laissez-moi toucher vos bâtons!)
Et ces paroles rendaient bien leur pensée à tous.
L'ascension du mont Blanc est très-pénible. On prétend que le célèbre naturaliste génevois de Saussure y prit le germe de la maladie dont il mourut quelques mois plus tard. Aussi ne puis-je mieux terminer cette trop longue relation qu'en citant les paroles de H. Markham Sherwill:
«Quoi qu'il en soit, dit-il en finissant la relation de son voyage au mont Blanc, je ne conseillerai à personne une ascension dont le résultat ne peut jamais avoir une importance proportionnée aux dangers qu'on y court et qu'on y fait courir aux autres.»