Chapter 17
Nos préparatifs et ceux de nos guides prirent environ deux heures. Vers huit heures, on nous amena nos mulets, et nous partons enfin pour le chalet de la Pierre-Pointue, situé à 2,000 mètres d'altitude, soit 1,000 mètres au-dessus de la vallée de Chamonix, et 2,800 mètres plus bas que le sommet du mont Blanc.
En arrivant à la Pierre-Pointue, vers dix heures, nous y trouvons un voyageur espagnol, M. N..., accompagné de deux guides et d'un porteur. Son guide principal, nommé Paccard, parent du docteur Paccard, qui fit, avec Jacques Balmat, la première ascension du mont Blanc, était déjà monté dix-huit fois au sommet. M. N... se disposait, lui aussi, à en faire l'ascension. Il avait beaucoup voyagé en Amérique et traversé les Cordillères des Andes du côté de Quito, en passant au milieu des neiges par les cols les plus élevés; il pensait donc pouvoir, sans trop de difficultés, mener à bien sa nouvelle entreprise; mais en cela il se trompait. Il avait compté sans la verticalité des pentes qu'il avait à franchir, et sans la raréfaction de l'air.
Je me hâte d'ajouter, à son honneur, que s'il réussit à atteindre la cime du mont Blanc, ce fut grâce à une énergie morale bien rare, car les forces physiques l'avaient abandonné depuis longtemps.
Nous déjeunâmes à la Pierre-Pointue aussi copieusement que possible. C'est une mesure de prudence, car généralement l'appétit disparaît dès qu'on entre dans les régions glacées.
M. N... partit avec ses guides vers onze heures pour les Grands-Mulets. Nous ne nous mîmes en route qu'à midi. À la Pierre-Pointue cesse le chemin de mulets. Il faut alors gravir en zigzags un sentier très-raide qui suit le bord du glacier des Bossons et longe la base de l'aiguille du Midi. Après une heure d'un travail assez pénible, par une chaleur intense, nous arrivons à un point nommé la Pierre-à-l'Échelle, situé à 2,700 mètres. Là, guides et voyageurs s'attachent ensemble par une forte corde, en laissant entre eux un espace de trois à quatre mètres. Il s'agit en effet d'entrer sur le glacier des Bossons. Ce glacier, d'un abord difficile, présente de tous côtés des crevasses béantes et sans fond appréciable. Les parois verticales de ces crevasses ont une couleur glauque et incertaine, trop séduisante à l'oeil; quand, en s'approchant avec précaution, on parvient à pénétrer du regard leurs profondeurs mystérieuses, on se sent attiré vers elles avec violence, et rien ne semble plus naturel que d'y aller faire un tour.
On s'avance lentement, tantôt en contournant les crevasses, tantôt en les traversant avec une échelle, ou bien sur des ponts de neige d'une solidité problématique. C'est alors que la corde joue son rôle. On la tend pendant le passage dangereux; si le pont de neige vient à manquer, guide ou voyageur reste suspendu au-dessus de l'abîme. On le retire et il en est quitte pour quelques contusions. Parfois, si la crevasse est très-large, mais peu profonde, on descend au fond pour remonter de l'autre côté. Dans ce cas, la taille des marches dans la glace est nécessaire, et les deux guides de tête armés d'un «piolet», espèce de hache ou plutôt d'herminette, se livrent à ce travail pénible et périlleux.
Une circonstance particulière rend l'entrée des Bossons dangereuse. On prend le glacier au pied de l'aiguille du Midi et en face d'un couloir où passent souvent des avalanches de pierres. Ce couloir a environ 200 mètres de largeur. Il faut le traverser promptement, et, pendant le trajet, l'un des guides fait la faction pour vous avertir du danger s'il se présente.
En 1869, un guide fut tué à cette place, et son corps, lancé dans le vide par la chute d'une pierre, alla se briser sur les rochers à 300 mètres plus bas.
Nous étions prévenus; aussi hâtons-nous notre marche autant que notre inexpérience nous le permet; mais au sortir de cette zone dangereuse, une autre nous attend qui ne l'est pas moins. Il s'agit de la région des séracs, immenses blocs de glace dont la formation n'est pas bien expliquée. Ces séracs sont généralement disposés au bord d'un plateau et menacent toute la vallée qui se trouve au-dessous d'eux. Un simple mouvement du glacier ou même une légère vibration de l'atmosphère peut déterminer leur chute et occasionner les plus graves accidents.
«Messieurs, ici du silence, et passons vite.» Ces paroles, prononcées d'un ton brutal par l'un des guides, font cesser nos conversations. Nous passons vite et en silence. Enfin, d'émotion en émotion, nous arrivons à ce qu'on appelle la _Jonction_, que l'on pourrait nommer plus justement la _Séparation_ violente, par la montagne de la Côte, des glaciers des Bossons et de Tacconay. À cet endroit, la scène prend un caractère indescriptible: crevasses aux couleurs chatoyantes, aiguilles de glace aux formes élancées, séracs suspendus et percés à jour, petits lacs d'un vert glauque, forment un chaos qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer. Joignez à cela le grondement des torrents au fond du glacier, les craquements sinistres et répétés des blocs qui se détachent et se précipitent en avalanche au fond des crevasses, les tressaillements du sol qui se fend sous vos pieds, et vous aurez alors une idée de ces contrées mornes et désolées dont la vie ne se révèle que par la destruction et la mort.
Après avoir passé la Jonction, on suit pendant quelque temps le glacier de Tacconay, et on arrive à la côte qui conduit aux Grands-Mulets. Cette côte, très-inclinée, se gravit en lacets; le guide de tête a soin de les tracer sous un angle de trente degrés environ quand il y a de la neige fraîche, pour éviter les avalanches.
Enfin, après trois heures de trajet sur la glace et la neige, nous arrivons aux Grands-Mulets, rochers hauts de 200 mètres, dominant d'un côté le glacier des Bossons, de l'autre les plaines inclinées de névé qui s'étendent jusqu'au pied du dôme du Goûter.
Une petite cabane, construite par les guides vers le sommet du premier rocher, et située à 3,050 mètres d'altitude, donne asile aux voyageurs et leur permet d'attendre à l'abri l'heure du départ pour le sommet du mont Blanc.
On y dîne comme on peut, et on y dort de même; mais le proverbe: «Qui dort dîne,» n'a aucun sens à cette hauteur, car on n'y peut faire sérieusement ni l'un ni l'autre.
«Eh bien, dis-je à Levesque, après un simulacre de repas, vous ai-je exagéré la splendeur du paysage, et regrettez-vous d'être venu jusqu'ici?
--Je le regrette si peu, me répondit-il, que je suis bien décidé à aller jusqu'au sommet. Vous pouvez compter sur moi.
--Très-bien, lui dis-je, mais vous savez que le plus dur reste à faire.
--Baste! fit-il, nous en viendrons bien à bout. En attendant, allons toujours voir le coucher du soleil, qui doit être magnifique.»
En effet, le ciel était resté d'une pureté remarquable.
La chaîne du Brevent et des Aiguilles-Rouges s'étendait à nos pieds. Au delà, les rochers des Fiz et l'aiguille de Varan s'élèvent au-dessus de la vallée de Sallanche et repoussent au troisième plan toute la chaîne des monts Fleury et du Reposoir. Plus à droite, le Buet avec son sommet neigeux, plus loin la dent du Midi, dominant de ses cinq crocs la vallée du Rhône. Derrière nous, les neiges éternelles, le dôme du Goûter, les monts Maudits et enfin le mont Blanc.
Peu à peu l'ombre envahit la vallée de Chamonix et atteint tour à tour chacun des sommets qui la dominent à l'ouest. La chaîne du mont Blanc reste seule lumineuse et semble entourée d'un nimbe d'or. Bientôt l'ombre gagne le dôme du Goûter et les monts Maudits. Elle respecte encore le géant des Alpes. Nous suivons avec admiration cette disparition lente et progressive de la lumière. Elle se maintient quelque temps sur le dernier sommet, en nous donnant l'espoir insensé qu'elle ne le quittera pas. Mais au bout de quelques minutes, tout s'assombrit, et à ces teintes si vivantes succèdent les couleurs livides et cadavéreuses de la mort. Je n'exagère rien: celui qui aime les montagnes me comprendra.
Après avoir assisté à cette scène grandiose, nous n'avions plus qu'à attendre l'heure du départ. Nous devions nous mettre en route à deux heures du matin. Chacun s'étend sur son matelas.
Dormir, il n'y faut pas songer; causer, pas davantage. On est absorbé par des idées plus ou moins sombres; c'est la nuit qui précède la bataille, avec cette différence que rien ne vous oblige à engager le combat. Deux courants d'idées se disputent la possession de votre esprit. C'est le flux et le reflux de la mer, chacun l'emporte à son tour. Les objections à une semblable entreprise ne manquent pas. À quoi bon courir cette aventure? Si on réussit, quel avantage en peut-on retirer? S'il arrive un accident, que de regrets! Alors l'imagination s'en mêle; toutes les catastrophes de la montagne se présentent à votre esprit. Vous rêvez ponts de neige manquant sous vos pas, vous vous sentez précipité dans ces crevasses béantes, vous entendez les craquements terribles de l'avalanche qui se détache et va vous ensevelir, vous disparaissez, le froid de la mort vous saisit, et vous vous débattez dans un effort suprême!...
Un bruit strident, quelque chose d'horrible se produit à ce moment.
«L'avalanche! l'avalanche! criez-vous.
--Qu'est-ce que vous avez? qu'est-ce que vous faites?» s'écrie Levesque, réveillé en sursaut.
Hélas! c'est un meuble que, dans le suprême effort de mon cauchemar, je viens de culbuter avec fracas! Cette avalanche prosaïque me rappelle à la réalité. Je ris de mes terreurs, le courant contraire reprend le dessus, et avec lui les idées ambitieuses. Il ne tient qu'à moi, avec un peu d'effort, de fouler ce sommet si rarement atteint! C'est une victoire comme une autre! Les accidents sont rares, très-rares! Ont-ils eu lieu même? De la cime le spectacle doit être si merveilleux! Et puis, quelle satisfaction d'avoir accompli ce que tant d'autres n'ont osé entreprendre!
À ces pensées, mon âme se raffermit, et c'est avec calme que j'attends le moment du départ.
Vers une heure, les pas des guides, leurs conversations, le bruit des portes qu'on ouvre nous indiquent que le moment approche. Bientôt M. Ravanel entre dans notre chambre:
«Allons, messieurs, debout, le temps est magnifique. Vers dix heures nous serons au sommet.»
À ces paroles, nous sautons à bas de nos lits et nous procédons lestement à notre toilette. Deux de nos guides, Ambroise Ravanel et son cousin Simon, partent en avant pour explorer le chemin. Ils sont munis d'une lanterne qui doit nous indiquer la direction à suivre, et armés de leur piolet pour faire la route et tailler des pas dans les endroits trop difficiles. À deux heures, nous nous attachons tous ensemble. Voici l'ordre de marche: devant moi et en tête, Édouard Ravanel; derrière moi, Édouard Simon, puis Donatien Levesque; après lui, nos deux porteurs, car nous avions pris pour second le domestique de la cabane des Grands-Mulets, et toute la caravane de M. N...
Les guides et les porteurs s'étant réparti les provisions, on donne le signal du départ, et nous nous mettons en route au milieu de ténèbres profondes, en nous dirigeant sur la lanterne qu'ont emportée nos premiers guides. Ce départ a quelque chose de solennel. On parle peu, le vague de l'inconnu vous obsède, mais cette situation nouvelle et violente exalte et rend insensible aux dangers qu'elle comporte. Le paysage environnant est fantastique. On n'en distingue pas bien les contours. De grandes masses blanchâtres et indécises, avec des taches noires un peu plus accusées, ferment l'horizon. La voûte céleste brille d'un éclat particulier. On aperçoit, à une distance qu'on ne peut apprécier, la lanterne vacillante des guides qui font la route, et le lugubre silence de la nuit n'est troublé que par le bruit sec et éloigné de la hache taillant des pas dans la glace.
On gravit lentement et avec précaution la première rampe, en se dirigeant vers la base du dôme du Goûter. Au bout de deux heures d'une ascension pénible, on arrive au premier plateau, nommé Petit-Plateau, situé au pied du dôme du Goûter, à une hauteur de 3,650 mètres. Après quelques minutes de repos, on reprend sa marche en inclinant à gauche et en se dirigeant vers la côte qui conduit au Grand-Plateau.
Mais déjà notre caravane n'est plus aussi nombreuse. M. N..., avec ses guides, s'est détaché; la fatigue qu'il éprouve l'oblige à prendre un peu plus de repos.
Vers quatre heures et demie, l'aube commença à blanchir l'horizon. Nous franchissions à ce moment la rampe qui conduit au Grand-Plateau, où nous arrivons sans encombre Nous étions à 3,900 mètres. Nous avions bien gagné notre déjeuner. Contre l'habitude, Levesque et moi, nous avions bon appétit. C'était bon signe. Nous nous installâmes donc sur la neige et nous fîmes un repas de circonstance. Nos guides, joyeux, considéraient notre succès comme assuré. Pour moi, je trouvais qu'ils allaient un peu vite en besogne.
Quelques instants plus tard, M. N... nous rejoignit. Nous insistâmes vivement pour qu'il prit quelque nourriture. Il refusa obstinément. Il éprouvait cette contraction de l'estomac si commune dans ces parages, et il était fort abattu.
Le Grand-Plateau mérite une description particulière. À droite s'élève le dôme du Goûter. En face de soi, le mont Blanc, qui le domine encore de 900 mètres. À gauche, les rochers Rouges et les monts Maudits. Ce cirque immense est partout d'une blancheur éblouissante. Il présente de tous côtés d'énormes crevasses. C'est dans l'une d'elles que furent engloutis, en 1820, trois des guides qui accompagnaient le docteur Hamel et le colonel Anderson. Depuis cette époque, en 1864, un autre guide, Ambroise Couttet, y a trouvé la mort.
Il faut traverser ce plateau avec de grandes précautions, car il y existe souvent des crevasses cachées par la neige. De plus, il est fréquemment balayé par les avalanches. Le 13 octobre 1866; un voyageur anglais et trois de ses guides furent ensevelis sous une montagne de glace tombée du mont Blanc. Après un travail des plus périlleux, on parvint à retrouver les corps des trois guides. On s'attendait à chaque instant à découvrir celui du voyageur, quand une nouvelle avalanche vint s'abattre sur la première et obligea les travailleurs à renoncer à leur recherche.
Trois routes s'offraient à nous. La route ordinaire, qui consiste à prendre tout à fait à gauche, sur la base des monts Maudits, une espèce de vallée appelée Porche ou Corridor, conduit par des pentes modérées au haut du premier escarpement des rochers Rouges.
La seconde, moins fréquentée, prend à droite par le dôme du Goûter et mène au sommet du mont Blanc par l'arête qui relie ces deux montagnes. Il faut pendant trois heures suivre un chemin vertigineux et escalader une tranche de glace vive assez difficile, nommée la Bosse-du-Dromadaire.
La troisième route consiste à monter directement au sommet du Corridor, en gravissant un mur de glace haut de 250 mètres, qui longe le premier escarpement des rochers Rouges.
Les guides ayant déclaré la première route impraticable en raison des crevasses récentes qui la barraient entièrement, il nous restait le choix entre les deux autres. Pour moi, j'opinais pour la deuxième, qui passe par la Bosse-du-Dromadaire; mais elle fut jugée trop dangereuse, et il fut décidé que nous attaquerions le mur de glace qui conduit au sommet du Corridor.
Quand une décision est prise, le mieux est de l'exécuter sans retard. Nous traversons donc le Grand-Plateau et nous arrivons au pied de cet obstacle vraiment effrayant.
Plus nous avançons, plus son inclinaison semble se rapprocher de la verticale. En outre, plusieurs crevasses que nous n'avions pas aperçues s'ouvrent à ses pieds.
Nous commençons néanmoins cette difficile ascension. Le premier guide de tête ébauche les marches, le second les achève. Nous faisons deux pas par minute. Plus nous montons, plus l'inclinaison augmente. Nos guides eux-mêmes se consultent sur la route à suivre; ils parlent en patois et ne sont pas toujours d'accord, ce qui n'est pas bon signe. Enfin, l'inclinaison devient telle que le bord de nos chapeaux touche les mollets du guide qui nous précède. Une mitraille de morceaux de glace produite par la taille des pas nous aveugle et rend notre position encore plus pénible. Alors, m'adressant à nos guides de tête:
«Ah ça, leur dis-je, c'est très-bien de monter par là! Cela n'est pas une grande route, j'en conviens, mais c'est encore praticable. Seulement, par où nous ferez-vous redescendre?
--Oh! monsieur, me répondit Ambroise Ravanel, au retour, nous prendrons un autre chemin.»
Enfin, après deux heures de violents efforts, et après avoir taillé plus de quatre cents marches dans cette montée effrayante, nous arrivons à bout de forces au sommet du Corridor.
Nous traversons alors un plateau de neige légèrement incliné, et nous côtoyons une immense crevasse qui nous barre la route. À peine l'avons-nous tournée qu'un cri d'admiration s'échappe de nos poitrines. À droite le Piémont et les plaines de la Lombardie sont à nos pieds. À gauche, les massifs des Alpes Pennines et de l'Oberland, couronnés de neige, élèvent leurs cimes incomparables. Le mont Rose et le Cervin seuls, nous dominent encore, mais bientôt nous les dominerons à notre tour.
Cette réflexion nous ramène au but de notre expédition. Nous tournons nos regards vers le mont Blanc et nous restons stupéfaits.
«Dieu! qu'il est encore loin! s'écrie Levesque.
--Et haut!» ajoutai-je.
C'était en effet désespérant. Le fameux mur de la côte, si redouté, qu'il fallait absolument franchir, était devant nous avec son inclinaison de cinquante degrés. Mais, après avoir escaladé le mur du Corridor, il ne nous effrayait pas. Nous prenons une demi-heure de repos, puis nous continuons notre route; mais nous nous aperçûmes bientôt que les circonstances atmosphériques n'étaient plus les mêmes. Le soleil nous frappait de ses rayons ardents, et leur réflexion sur la neige doublait notre supplice. La raréfaction de l'air commençait à se faire cruellement sentir. Nous avancions lentement, en faisant des haltes fréquentes, et nous finissons par atteindre le plateau qui domine le second escarpement des rochers Rouges. Nous étions au pied du mont Blanc. Il s'élevait, seul et majestueux, à une hauteur de 200 mètres au-dessus de nous. Le mont Rose lui-même avait baissé pavillon!
Levesque et moi, nous étions absolument à bout de forces. Quant à M. N..., qui nous avait rejoints au sommet du Corridor, on peut dire qu'il était insensible à la raréfaction de l'air, car il ne respirait plus, pour ainsi dire.
Nous commençons enfin à escalader le dernier degré. Nous faisions dix pas et nous nous arrêtions, nous trouvant dans l'impossibilité absolue d'aller plus loin. Une contraction douloureuse de la gorge rendait notre respiration encore plus difficile. Nos jambes nous refusaient le service, et je compris alors cette expression pittoresque de Jacques Balmat, quand, en racontant sa première ascension, il dit que «ses jambes semblaient ne plus tenir qu'à l'aide de son pantalon». Mais un sentiment plus fort dominait la matière, et si le corps demandait grâce, le coeur, répondant: Excelsior! Excelsior! étouffait ces plaintes désespérées, et poussait en avant et malgré elle notre pauvre machine détraquée. Nous passons ainsi les Petits-Mulets, rochers situés à 4,666 mètres, et, après deux heures d'efforts surhumains, nous dominons enfin la chaîne entière. Le mont Blanc est sous nos pieds!
Il était midi quinze minutes.
L'orgueil du succès nous remit promptement de nos fatigues. Nous avions donc enfin conquis cette cime redoutée! Nous dominions toutes les autres, et cette pensée, que le mont Blanc seul peut faire naître, nous plongeait dans une émotion profonde. C'était l'ambition satisfaite, et, pour moi surtout, un rêve devenu réalité!
Le mont Blanc est la plus haute montagne de l'Europe. Un certain nombre de montagnes en Asie et en Amérique sont plus élevées, mais à quoi bon les affronter, si, par impossibilité absolue d'en atteindre la cime, on doit en fin de compte rester dominé par elles?
D'autres, telles que le Cervin, par exemple, sont d'un accès encore plus difficile, mais le sommet de ce mont, nous l'apercevons à quatre cents mètres au-dessous de nous!
Et puis, quel spectacle pour nous récompenser de nos peines! Le ciel, toujours pur, avait pris une teinte d'un bleu très-foncé. Le soleil, dépouillé d'une partie de ses rayons, avait perdu son éclat, comme dans une éclipse partielle. Cet effet, dû à la raréfaction de l'atmosphère, était d'autant plus sensible que les montagnes et les plaines environnantes étaient inondées de lumière. Aussi, aucun détail ne nous échappait.
Au sud-est, les montagnes du Piémont, et plus loin les plaines de la Lombardie, fermaient notre horizon. Vers l'ouest, les montagnes de la Savoie et celles du Dauphiné; au delà, la vallée du Rhône. Au nord-ouest, le lac de Genève, le Jura; puis, en redescendant vers le sud, un chaos de montagnes et de glaciers, quelque chose d'indescriptible, dominé par le massif du mont Rose, les Mischabelhoerner, le Cervin, le Weishorn, la plus belle des cimes, comme l'appelle le célèbre ascensionniste Tyndall, et plus loin par la Jungfrau, le Monch, l'Eiger et le Finsteraarhorn.
On ne peut évaluer à moins de soixante lieues l'étendue de notre rayon. Nous découvrions donc cent vingt lieues de pays au moins.
Une circonstance particulière vint encore augmenter la beauté du spectacle. Des nuages se formèrent du côté de l'Italie et envahirent les vallées des Alpes Pennines, mais sans en voiler les sommets. Nous eûmes bientôt sous les yeux un second ciel, un ciel inférieur, une mer de nuages d'où émergeait tout un archipel de pics et de montagnes couverts de neige. C'était quelque chose de magique que le plus grand des poëtes rendrait à peine.
Le sommet du mont Blanc forme une arête dirigée du sud-ouest au nord-est, longue de deux cents pas et large d'un mètre au point culminant. On dirait une coque de navire renversé, la quille en l'air.
Chose très-rare, la température était alors fort élevée, 10 degrés au-dessus de zéro. L'air était presque calme. Parfois une légère brise d'est se faisait sentir.
Le premier soin de nos guides avait été de nous placer tous en ligne sur la crête faisant face à Chamonix, pour qu'on pût d'en bas facilement nous compter et s'assurer que personne ne manquait à l'appel. Nombre de touristes s'étaient rendus au Brevent et au Jardin pour suivre notre ascension. Ils purent en constater le succès.
Mais ce n'est pas tout que de monter, il fallait songer à redescendre. Le plus difficile, sinon le plus fatigant, restait à faire; et puis, on quitte à regret une sommité conquise au prix de tant de labeurs; le ressort qui vous poussait en montant, ce besoin de dominer, si naturel et si impérieux, vous fait défaut; vous marchez sans ardeur, en regardant souvent en arrière!