Le Docteur Ox

Chapter 16

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Herming rechargea son pistolet, sans répondre. Avant tout, il fallait se débarrasser du troisième ours. André Vasling regarda du côté de l'avant et ne le vit pas. En levant les yeux, il l'aperçut debout sur le bastingage et grimpant déjà aux enfléchures, pour atteindre Louis Cornbutte. André Vasling laissa tomber son fusil qu'il dirigeait sur l'animal, et une joie féroce se peignit dans ses yeux.

«Ah! s'écria-t-il, tu me dois bien cette vengeance-là!»

Cependant Louis Cornbutte s'était réfugié dans la hune de misaine. L'ours montait toujours, et il n'était plus qu'à six pieds de Louis, quand celui-ci épaula son fusil et visa l'animal au coeur.

De son côté, André Vasling épaula le sien pour frapper Louis si l'ours tombait.

Louis Cornbutte tira, mais il ne parut pas que l'ours eût été touché, car il s'élança d'un bond sur la hune. Tout le mât en tressaillit.

André Vasling poussa un cri de joie.

«Herming! cria-t-il au matelot norwégien, va me chercher Marie! Va me chercher ma fiancée!»

Herming descendit l'escalier du logement.

Cependant, l'animal furieux s'était précipité sur Louis Cornbutte, qui chercha un abri de l'autre côté du mât; mais, au moment où sa patte énorme s'abattait pour lui briser la tête, Louis Cornbutte, saisissant l'un des galhaubans, se laissa glisser jusqu'à terre, non pas sans danger, car, à moitié chemin, une balle siffla à ses oreilles. André Vasling venait de tirer sur lui et l'avait manqué. Les deux adversaires se retrouvèrent donc en face l'un de l'autre, le coutelas à la main.

Ce combat devait être décisif. Pour assouvir pleinement sa vengeance, pour faire assister la jeune fille à la mort de son fiancé, André Vasling s'était privé du secours d'Herming. Il ne devait donc plus compter que sur lui-même.

Louis Cornbutte et André Vasling se saisirent chacun au collet, et se tinrent de façon à ne pouvoir plus reculer. Des deux l'un devait tomber mort. Ils se portèrent de violents coups, qu'ils ne parèrent qu'à demi, car le sang coula bientôt de part et d'autre. André Vasling cherchait à jeter son bras droit autour du cou de son adversaire pour le terrasser. Louis Cornbutte, sachant que celui qui tomberait était perdu, le prévint, et il parvint à le saisir des deux bras; mais, dans ce mouvement, son poignard lui échappa de la main.

Des cris affreux arrivèrent en ce moment à son oreille. C'était la voix de Marie, qu'Herming voulait entraîner. La rage prit Louis Cornbutte au coeur; il se raidit pour faire plier les reins d'André Vasling; mais, à ce moment, les deux adversaires se sentirent saisis tous les deux dans une étreinte puissante.

L'ours, descendu de la hune de misaine, s'était précipité sur ces deux hommes.

André Vasling était appuyé contre le corps de l'animal. Louis Cornbutte sentait les griffes du monstre lui entrer dans les chairs. L'ours les étreignait tous deux.

«À moi! à moi, Herming! put crier le second.

--À moi! Penellan!» s'écria Louis Cornbutte.

Des pas se firent entendre sur l'escalier. Penellan parut, arma son pistolet et le déchargea dans l'oreille de l'animal. Celui-ci poussa un rugissement. La douleur lui fit ouvrir un instant les pattes, et Louis Cornbutte, épuisé, glissa sans mouvement sur le pont; mais l'animal, les refermant avec force dans une suprême agonie, tomba en entraînant le misérable André Vasling, dont le cadavre fut broyé sous lui.

Penellan se précipita au secours de Louis Cornbutte. Aucune blessure grave ne mettait sa vie en danger, et le souffle seul lui avait manqué un moment.

«Marie!... dit-il en ouvrant les yeux.

--Sauvée! répondit le timonier. Herming est étendu là, avec un coup de poignard au ventre!

--Et ces ours?...

--Morts, Louis, morts comme nos ennemis! Mais on peut dire que, sans ces bêtes-là, nous étions perdus! Vraiment! ils sont venus à notre secours! Remercions donc la Providence!»

Louis Cornbutte et Penellan descendirent dans le logement, et Marie se précipita dans leurs bras.

XVI

CONCLUSION

Herming, mortellement blessé, avait été transporté sur un lit par Misonne et Turquiette, qui étaient parvenus à briser leurs liens. Ce misérable râlait déjà, et les deux marins s'occupèrent de Pierre Nouquet, dont la blessure n'offrit heureusement pas de gravité.

Mais un plus grand malheur devait frapper Louis Cornbutte. Son père ne donnait plus aucun signe de vie!

Était-il mort avec l'anxiété de voir son fils livré à ses ennemis? Avait-il succombé avant cette terrible scène? On ne sait. Mais le pauvre vieux marin, brisé par la maladie, avait cessé de vivre!

À ce coup inattendu, Louis Cornbutte et Marie tombèrent dans un désespoir profond, puis ils s'agenouillèrent près du lit et pleurèrent en priant pour l'âme de Jean Cornbutte.

Penellan, Misonne et Turquiette les laissèrent seuls dans cette chambre et remontèrent sur le pont. Les cadavres des trois ours furent tirés à l'avant. Penellan résolut de garder leur fourrure, qui devait être d'une grande utilité, mais il ne pensa pas un seul moment à manger leur chair. D'ailleurs, le nombre des hommes à nourrir était bien diminué maintenant. Les cadavres d'André Vasling, d'Aupic et de Jocki, jetés dans une fosse creusée sur la côte, furent bientôt rejoints par celui d'Herming. Le Norwégien mourut dans la nuit sans repentir ni remords, l'écume de la rage à la bouche.

Les trois marins réparèrent la tente, qui, crevée en plusieurs endroits, laissait la neige tomber sur le pont. La température était excessivement froide, et dura ainsi jusqu'au retour du soleil, qui ne reparut au-dessus de l'horizon que le 8 janvier.

Jean Cornbutte fut enseveli sur cette côte. Il avait quitté son pays pour retrouver son fils, et il était venu mourir sous ce climat affreux! Sa tombe fut creusée sur une hauteur, et les marins y plantèrent une simple croix de bois.

Depuis ce jour, Louis Cornbutte et ses compagnons passèrent encore par de cruelles épreuves; mais les citrons, qu'ils avaient retrouvés, leur rendirent la santé.

Gervique, Gradlin et Pierre Nouquet purent se lever, une quinzaine de jours après ces terribles événements, et prendre un peu d'exercice.

Bientôt, la chasse devint plus facile et plus abondante. Les oiseaux aquatiques revenaient en grand nombre. On tua souvent une sorte de canard sauvage, qui procura une nourriture excellente. Les chasseurs n'eurent à déplorer d'autre perte que celle de deux de leurs chiens, qu'ils perdirent dans une entreprise pour reconnaître, à vingt-cinq milles dans le sud, l'état de la plaine de glaces.

Le mois de février fût signalé par de violentes tempêtes et des neiges abondantes. La température moyenne fut encore de vingt-cinq degrés au-dessous de zéro, mais les hiverneurs n'en souffrirent pas, par comparaison. D'ailleurs, la vue du soleil, qui s'élevait de plus en plus au-dessus de l'horizon, les réjouissait, en leur annonçant la fin de leurs tourments. Il faut croire aussi que le Ciel eut pitié d'eux, car la chaleur fut précoce cette année. Dès le mois de mars, quelques corbeaux furent aperçus, voltigeant autour du navire. Louis Cornbutte captura des grues qui avaient poussé jusque là leurs pérégrinations septentrionales. Des bandes d'oies sauvages se laissèrent aussi entrevoir dans le sud.

Ce retour des oiseaux indiquait une diminution du froid. Cependant, il ne fallait pas trop s'y fier, car, avec un changement de vent, ou dans les nouvelles ou pleines lunes, la température s'abaissait subitement, et les marins étaient forcés de recourir à leurs précautions les plus grandes pour se prémunir contre elle. Ils avaient déjà brûlé tous les bastingages du navire pour se chauffer, les cloisons du rouffle qu'ils n'habitaient pas, et une grande partie du faux pont. Il était donc temps que cet hivernage finît. Heureusement, la moyenne de mars ne fut pas de plus de seize degrés au-dessous de zéro. Marie s'occupa de préparer de nouveaux vêtements pour cette précoce saison de l'été.

Depuis l'équinoxe, le soleil s'était constamment maintenu au-dessus de l'horizon. Les huit mois de jour avaient commencé. Cette clarté perpétuelle et cette chaleur incessante, quoique excessivement faibles, ne tardèrent pas à agir sur les glaces.

Il fallait prendre de grandes précautions pour lancer _la Jeune-Hardie_ du haut lit de glaçons qui l'entouraient. Le navire fut en conséquence solidement étayé, et il parut convenable d'attendre que les glaces fussent brisées par la débâcle; mais les glaçons inférieurs, reposant dans une couche d'eau déjà plus chaude, se détachèrent peu à peu, et le brick redescendit insensiblement. Vers les premiers jours d'avril, il avait repris son niveau naturel.

Avec le mois d'avril vinrent des pluies torrentielles, qui, répandues à flots sur la plaine de glaces, hâtèrent encore sa décomposition. Le thermomètre remonta à dix degrés au-dessous de zéro. Quelques hommes ôtèrent leurs vêtements de peaux de phoque, et il ne fut plus nécessaire d'entretenir un poêle jour et nuit dans le logement. La provision d'esprit-de-vin, qui n'était pas épuisée, ne fut plus employée que pour la cuisson des aliments.

Bientôt, les glaces commencèrent à se briser avec de sourds craquements. Les crevasses se formaient avec une grande rapidité, et il devenait imprudent de s'avancer sur la plaine, sans un bâton pour sonder les passages, car des fissures serpentaient çà et là. Il arriva même que plusieurs marins tombèrent dans l'eau, mais ils en furent quittes pour un bain un peu froid.

Les phoques revinrent à cette époque, et on leur donna souvent la chasse, car leur graisse devait être utilisée.

La santé de tous demeurait excellente. Le temps était rempli par les préparatifs de départ et par les chasses. Louis Cornbutte allait souvent étudier les passes, et, d'après la configuration de la côte méridionale, il résolut de tenter le passage plus au sud. Déjà la débâcle s'était produite dans différents endroits, et quelques glaçons flottants se dirigeaient vers la haute mer. Le 25 avril, le navire fut mis en état. Les voiles, tirées de leur étui, étaient dans un parfait état de conservation, et ce fut une joie véritable pour les marins de les voir se balancer au souffle du vent. Le navire tressaillit, car il avait retrouvé sa ligne de flottaison, et quoiqu'il ne put pas encore bouger, il reposait cependant dans son élément naturel.

Au mois de mai, le dégel se fit rapidement. La neige qui couvrait le rivage fondait de tous côtés et formait une boue épaisse, qui rendait la côte presque inabordable. De petites bruyères, roses et pâles, se montraient timidement à travers les restes de neige et semblaient sourire à ce peu de chaleur. Le thermomètre remonta enfin au-dessus de zéro.

À vingt milles du navire, au sud, les glaçons, complétement détachés, voguaient alors vers l'océan Atlantique. Bien que la mer ne fût pas entièrement libre autour du navire, il s'établissait des passes dont Louis Cornbutte voulut profiter.

Le 21 mai, après une dernière visite au tombeau de son père, Louis Cornbutte abandonna enfin la baie d'hivernage. Le coeur de ces braves marins se remplit en même temps de joie et de tristesse, car on ne quitte pas sans regret les lieux où l'on a vu mourir un ami. Le vent soufflait du nord et favorisait le départ du brick. Souvent il fut arrêté par des bancs de glace, que l'on dut couper à la scie; souvent des glaçons se dressèrent devant lui, et il fallut employer la mine pour les faire sauter. Pendant un mois encore, la navigation fut pleine de dangers, qui mirent souvent le navire à deux doigts de sa perte; mais l'équipage était hardi et accoutumé à ces périlleuses manoeuvres. Penellan, Pierre Nouquet, Turquiette, Fidèle Misonne, faisaient à eux seuls l'ouvrage de dix matelots, et Marie avait des sourires de reconnaissance pour chacun.

_La Jeune-Hardie_ fut enfin délivrée des glaces à la hauteur de l'île Jean-Mayen. Vers le 25 juin, le brick rencontra des navires qui se rendaient dans le Nord, pour la pêche des phoques et de la baleine. Il avait mis près d'un mois à sortir de la mer polaire.

Le 16 août, _la Jeune-Hardie_ se trouvait en vue de Dunkerque. Elle avait été signalée par la vigie, et toute la population du port accourut sur la jetée. Les marins du brick tombèrent bientôt dans les bras de leurs amis. Le vieux curé reçut Louis Cornbutte et Marie sur son coeur, et, des deux messes qu'il dit les deux jours suivants, la première fut pour le repos de l'âme de Jean Cornbutte, et la seconde pour bénir ces deux fiancés, unis depuis si longtemps par le bonheur.

QUARANTIÈME

ASCENSION FRANÇAISE

AU MONT BLANC

PAR

PAUL VERNE

Le 18 août 1871 j'arrivais à Chamonix avec l'intention bien arrêtée de faire, coûte que coûte, l'ascension du mont Blanc. Ma première tentative en août 1869 n'avait pas réussi. Le mauvais temps ne m'avait permis d'atteindre que les Grands-Mulets. Cette fois-ci, les circonstances ne semblaient pas beaucoup plus favorables, car le temps, qui avait paru se mettre au beau dans la matinée du 18, changea brusquement vers midi. Le mont Blanc, suivant l'expression du pays, «mit son bonnet et commença à fumer sa pipe»; ce qui, en termes moins imagés, veut dire qu'il se couvrit de nuages et que la neige, chassée par un vent violent du sud-ouest, formait à sa cime une longue aigrette dirigée vers les précipices insondables du glacier de la Brenva. Cette aigrette indiquait aux touristes imprudents la route qu'ils eussent prise, bien malgré eux, s'ils avaient osé affronter la montagne.

La nuit suivante fut très-mauvaise; la pluie et le vent firent rage à qui mieux mieux, et le baromètre, au-dessous de variable, se tint dans une immobilité désespérante.

Cependant, vers la pointe du jour, quelques coups de tonnerre annoncèrent une modification de l'état atmosphérique. Bientôt le ciel se dégagea. La chaîne du Brevent et des Aiguilles-Rouges se découvrit. Le vent, remontant au nord-ouest, fit apparaître, au-dessus du col de Balme, qui ferme la vallée de Chamonix au nord, quelques légers nuages isolés et floconneux, que je saluai comme les messagers du beau temps.

Malgré ces heureux présages et quoique le baromètre eût légèrement remonté, M. Balmat, guide-chef de Chamonix, me déclara qu'il ne fallait pas encore songer à tenter l'ascension.

«Si le baromètre continue à monter, ajouta-t-il, et si le temps se maintient, je vous promets des guides pour après-demain, peut-être pour demain. En attendant, pour vous faire prendre patience et dérouiller vos jambes, je vous engage à faire l'ascension du Brevent. Les nuages vont se dissiper, et vous pourrez vous rendre un compte exact du chemin que vous aurez à parcourir pour arriver au sommet du mont Blanc. Si, malgré ça, le coeur vous en dit, eh bien, vous tenterez l'aventure!»

Cette tirade, débitée d'un certain ton, n'était pas très-rassurante et donnait à réfléchir. J'acceptai néanmoins sa proposition, et il désigna pour m'accompagner la guide Ravanel (Édouard), garçon très-froid et très-dévoué, connaissant parfaitement son affaire.

J'avais pour compagnon de voyage mon compatriote et ami M. Donatien Levesque, touriste enragé et marcheur intrépide, qui avait fait au commencement de l'année dernière un voyage instructif et souvent pénible dans l'Amérique du Nord. Il en avait déjà visité la plus grande partie et se disposait à descendre à la Nouvelle-Orléans par le Mississipi, quand la guerre vint couper court à ses projets et le rappeler en France. Nous nous étions rencontrés à Aix-les-Bains, et nous avions décidé qu'une fois notre traitement fini, nous ferions ensemble une excursion en Savoie et en Suisse.

Donatien Levesque était au courant de mes intentions, et comme sa santé ne lui permettait pas, croyait-il, de tenter un aussi long voyage sur les glaciers, il avait été convenu qu'il attendrait à Chamonix mon retour du mont Blanc, et ferait pendant mon absence la visite traditionnelle de la mer de glace par le Montanvers.

En apprenant que j'allais au Brevent, mon ami n'hésita pas à m'accompagner. Au reste, l'ascension du Brevent est une des courses les plus intéressantes qu'on puisse faire à Chamonix. Cette montagne, haute de 2,525 mètres, n'est qu'un prolongement de la chaîne des Aiguilles-Rouges, qui court du sud-ouest au nord-est, parallèlement à celle du mont Blanc, et forme avec elle la vallée assez étroite de Chamonix. Le Brevent, par sa position centrale juste en face du glacier des Bossons, permet de suivre pendant presque tout leur trajet les caravanes qui entreprennent l'ascension du géant des Alpes. Aussi est-il très-fréquenté.

Nous partîmes vers sept heures du matin. Chemin faisant, je songeais aux paroles ambiguës du guide-chef; elles me tracassaient un peu. Aussi, m'adressant à Ravanel:

«Avez vous fait l'ascension du mont Blanc? lui demandai-je.

--Oui, monsieur, me répondit-il, une fois, et c'est assez. Je ne me soucie nullement d'y retourner.

--Diable! dis-je, et moi qui compte l'essayer!

--Vous êtes libre, monsieur, mais je ne vous accompagnerai pas. La montagne n'est pas bonne cette année. On a fait déjà plusieurs tentatives; deux seulement ont réussi. Pour la seconde, ils s'y sont repris à deux fois. Au reste, l'accident de l'an dernier a un peu refroidi les amateurs.

--Un accident! Lequel donc?

--Ah! monsieur l'ignore? Voici la chose. Une caravane, composée de dix guides et porteurs et de deux Anglais, est partie vers le mi-septembre pour le mont Blanc. On l'a vue arriver au sommet, puis, quelques minutes après, elle a disparu dans un nuage. Quand le nuage fut dissipé, on ne vit plus personne. Les deux voyageurs avec sept guides et porteurs avaient été enlevés par le vent et précipités du côté de Cormayeur, sans doute dans le glacier de la Brenva. Malgré les recherches les plus actives, on n'a pas pu retrouver leurs corps. Les trois autres ont été trouvés à 150 mètres au-dessous de la cime, vers les Petits-Mulets. Ils étaient passés à l'état de blocs de glace.

--Mais alors ces voyageurs ont dû commettre quelque imprudence? dis-je à Ravanel. Quelle folie de partir aussi tard pour une semblable expédition! C'était au mois d'août qu'il fallait la faire!»

J'avais beau me débattre, cette lugubre histoire me trottait dans l'esprit. Heureusement que bientôt le temps se dégagea et que les rayons d'un beau soleil vinrent dissiper les nuages qui voilaient encore le mont Blanc, et, en même temps, ceux qui obscurcissaient mon esprit.

Notre ascension s'accomplit à souhait. En quittant les chalets de Planpraz, situés à 2,062 mètres, on monte par des éboulis de pierres et par des flaques de neige jusqu'au pied d'un rocher nommé la Cheminée, qu'on escalade en s'aidant des pieds et des mains. Vingt minutes après, on est au sommet du Brevent, d'où la vue est admirable. La chaîne du mont Blanc apparaît alors dans toute sa majesté. Le gigantesque mont, solidement établi sur ses puissantes assises, semble défier les tempêtes qui glissent sur son bouclier de glace sans jamais l'entamer, tandis que cette foule d'aiguilles, de pics, de montagnes, qui lui font cortège et se haussent à l'envi autour de lui, sans pouvoir l'égaler, portent les traces évidentes d'une lente décomposition.

Du belvédère admirable que nous occupions, on commence à se rendre compte, quoique bien imparfaitement encore, des distances à parcourir pour arriver au sommet. La cime, qui, de Chamonix, paraît si rapprochée du dôme du Goûter, reprend sa véritable place. Les divers plateaux qui forment autant de degrés qu'il faudra franchir, et qu'on ne peut apercevoir d'en bas, se découvrent aux yeux et reculent encore, par les lois de la perspective, ce sommet si désiré. Le glacier des Bossons, dans toute sa splendeur, se hérisse d'aiguilles de glace et de séracs (blocs de glace ayant quelquefois jusqu'à dix mètres de côté), qui semblent battre, comme les flots d'une mer irritée, les parois des rochers des Grands-Mulets, dont la base disparaît au milieu d'eux.

Ce spectacle merveilleux n'était pas fait pour me refroidir, et plus que jamais je me promis d'explorer ce monde encore inconnu pour moi.

Mon compagnon de voyage se laissait également gagner par l'enthousiasme, et, à partir de ce moment, je commençai à croire que je n'irais pas seul au mont Blanc.

Nous redescendîmes à Chamonix; le temps s'améliorait de plus en plus; le baromètre continuait lentement son mouvement ascensionnel: tout se préparait pour le mieux.

Le lendemain, dès l'aube, je courus chez le guide-chef. Le ciel était sans nuages: le vent, presque insensible, s'était fixé au nord-est. La chaîne du mont Blanc, dont les sommets principaux se doraient aux rayons du soleil levant, semblait engager les nombreux touristes à lui rendre visite. On ne pouvait, sans impolitesse, refuser une aussi aimable invitation. M. Balmat, après avoir consulté son baromètre, déclara l'ascension faisable et me promit les deux guides et le porteur prescrits par le règlement. Je lui en laissai le choix. Mais un incident auquel je ne m'attendais pas vint jeter quelque trouble dans les préparatifs du départ.

En sortant du bureau du guide-chef, je rencontrai Édouard Ravanel, mon guide de la veille.

«Est-ce que monsieur va au mont Blanc? me dit-il.

--Oui, sans doute, répondis-je. Ne trouvez-vous pas le moment bien choisi?»

Il réfléchit quelques minutes, et d'un air un peu contraint:

«Monsieur, me dit-il, vous êtes mon voyageur; je vous ai accompagné hier au Brevent, je ne puis donc vous abandonner, et puisque vous allez là-haut, j'irai avec vous, si vous voulez bien accepter mes services. C'est votre droit, car pour toutes les courses dangereuses le voyageur peut choisir ses guides. Seulement, si vous acceptez mon offre, je vous demande de m'adjoindre mon frère, Ambroise Ravanel, et mon cousin, Gaspard Simon. Ce sont de jeunes et vigoureux gars; ils n'aiment pas plus que moi un semblable voyage, mais ils ne bouderont pas à l'ouvrage, et je vous réponds d'eux comme de moi-même.»

Ce garçon m'inspirait toute confiance. J'acceptai, et j'allai sans perdre de temps prévenir le guide-chef du choix que j'avais fait.

Mais, pendant ces pourparlers, M. Balmat avait commencé ses démarches près des guides en suivant leur tour de rôle. Un seul avait accepté, Édouard Simon. On attendait la réponse d'un autre, nommé Jean Carrier. Elle n'était pas douteuse, car cet homme avait déjà fait vingt-neuf fois l'ascension du mont Blanc. Je me trouvai donc fort embarrassé. Les guides que j'avais choisis étaient tous d'Argentière, commune située à six kilomètres de Chamonix. Aussi ceux de Chamonix accusaient-ils Ravanel de m'avoir influencé en faveur de sa famille, ce qui était contraire au règlement.

Pour couper court à la discussion, je pris pour troisième guide Édouard Simon, qui avait déjà fait ses préparatifs.

Il ne m'était pas utile si je montais seul, mais il devenait indispensable si mon ami m'accompagnait.

Ceci réglé, j'allai prévenir Donatien Levesque. Je le trouvai dormant du sommeil du juste qui a parcouru la veille quinze kilomètres dans la montagne. Le réveil offrit quelques difficultés; mais en lui retirant d'abord ses draps, puis ses oreillers et enfin ses matelas, j'obtins quelque résultat, et je parvins à lui faire comprendre que je me préparais au grand voyage.

«Eh bien! me dit-il en bâillant, je vous accompagnerai jusqu'aux Grands-Mulets, et, là, j'attendrai votre retour.

--Bravo! lui répondis-je, j'ai justement un guide de trop, je l'attacherai à votre personne.»

Nous achetâmes les objets indispensables aux courses sur les glaciers. Bâtons ferrés, jambières en gros drap, lunettes vertes s'appliquant hermétiquement sur les yeux, gants fourrés, voiles verts et passe-montagnes, rien ne fut oublié. Nous avions chacun d'excellents souliers à triple semelle, que nos guides firent ferrer à glace. Ce dernier détail est d'une importance considérable, car il est des moments dans une pareille expédition où toute glissade serait mortelle, non-seulement pour soi, mais pour toute la caravane.