Chapter 14
Le 4 novembre, Jean Cornbutte commença à faire enterrer sur un point de la côte les provisions qui ne lui étaient pas nécessaires. Une marque indiqua le dépôt, pour le cas improbable où de nouvelles explorations l'entraîneraient de ce côté. Tous les quatre jours de marche, il avait laissé de semblables dépôts le long de sa route,--ce qui lui assurait des vivres pour le retour, sans qu'il eût la peine de les transporter sur son traîneau.
Le départ fut fixé a dix Heures du matin, le 5 novembre. La tristesse la plus profonde s'était emparée de la petite troupe. Marie avait peine à retenir ses larmes, en voyant son oncle tout découragé. Tant de souffrances inutiles! tant de travaux perdus! Penellan, lui, devenait d'une humeur massacrante; il donnait tout le monde au diable et ne cessait, à chaque occasion, de se fâcher contre la faiblesse et la lâcheté de ses compagnons, plus timides et plus fatigués, disait-il, que Marie, laquelle aurait été au bout du monde sans se plaindre.
André Vasling ne pouvait pas dissimuler le plaisir que lui causait cette détermination. Il se montra plus empressé que jamais près de la jeune fille, à laquelle il fit même espérer que de nouvelles recherches seraient entreprises après l'hiver, sachant bien qu'elles seraient alors trop tardives!
X
ENTERRÉS VIVANTS
La veille du départ, au moment du souper, Penellan était occupé à briser des caisses vides pour en fourrer les débris dans le poêle, quand il fut suffoqué tout à coup par une fumée épaisse. Au même moment, la maison de neige fut comme ébranlée par un tremblement de terre. Chacun poussa un cri de terreur, et Penellan se précipita au dehors.
Il faisait une obscurité complète. Une tempête effroyable, car ce n'était pas un dégel, éclatait dans ces parages. Des tourbillons de neige s'abattaient avec une violence extrême, et le froid était tellement excessif que le timonier sentit ses mains se geler rapidement. Il fut obligé de rentrer, après s'être vivement frotté avec de la neige.
«Voici la tempête, dit-il. Fasse le Ciel que notre maison résiste, car si l'ouragan la détruisait, nous serions perdus!»
En même temps que les rafales se déchaînaient dans l'air, un bruit effroyable se produisait sous le sol glacé; les glaçons, brisés à la pointe du promontoire, se heurtaient avec fracas et se précipitaient les uns sur les autres; le vent soufflait avec une telle force, qu'il semblait parfois que la maison entière se déplaçait; des lueurs phosphorescentes, inexplicables sous ces latitudes, couraient à travers le tourbillon des neiges.
«Marie, Marie! s'écria Penellan, en saisissant les mains de la jeune fille.
--Nous voilà mal pris! dit Fidèle Misonne.
--Et je ne sais si nous en réchapperons! répliqua Aupic.
--Quittons cette maison de neige! dit André Vasling.
--C'est impossible! répondit Penellan. Le froid est épouvantable au dehors, tandis que nous pourrons peut-être le braver en demeurant ici!
--Donnez-moi le thermomètre,» dit André Vasling.
Aupic lui passa l'instrument, qui marquait dix degrés au-dessous de zéro, à l'intérieur, bien que le feu fût allumé. André Vasling souleva la toile qui retombait devant l'ouverture et le glissa au dehors avec précipitation, car il eût été meurtri par des éclats de glace que le vent soulevait et qui se projetaient en une véritable grêle.
«Eh bien, monsieur Vasling, dit Penellan, voulez-vous encore sortir?... Vous voyez bien que c'est ici que nous sommes le plus en sûreté!
--Oui, ajouta Jean Cornbutte, et nous devons employer tous nos efforts à consolider intérieurement cette maison.
--Mais il est un danger, plus terrible encore, qui nous menace! dit André Vasling.
--Lequel? demanda Jean Cornbutte.
--C'est que le vent brise la glace sur laquelle nous reposons, comme il a brisé les glaçons du promontoire, et que nous soyons entraînés ou submergés!
--Cela me parait difficile, répondit Penellan, car il gèle de manière à glacer toutes les surfaces liquides!... Voyons quelle est la température.»
Il souleva la toile de manière à ne passer que le bras, et eut quelque peine à retrouver le thermomètre, au milieu de la neige; mais enfin il parvint à le saisir, et, l'approchant de la lampe, il dit:
«Trente-deux degrés au-dessous de zéro! C'est le plus grand froid que nous ayons éprouvé jusqu'ici!
--Encore dix degrés, ajouta André Vasling, et le mercure gèlera!»
Un morne silence suivit cette réflexion.
Vers huit heures du matin, Penellan essaya une seconde fois de sortir, pour juger de la situation. Il fallait, d'ailleurs, donner une issue à la fumée, que le vent avait plusieurs fois repoussée dans l'intérieur de la hutte. Le marin ferma très-hermétiquement ses vêtements, assura son capuchon sur sa tête au moyen d'un mouchoir, et souleva la toile.
L'ouverture était entièrement obstruée par une neige résistante. Penellan prit son bâton ferré et parvint à l'enfoncer dans cette masse compacte; mais la terreur glaça son sang, quand il sentit que l'extrémité de son bâton n'était pas libre et s'arrêtait sur un corps dur!
«Cornbutte! dit-il au capitaine, qui s'était approché de lui, nous sommés enterrés sous cette neige!
--Que dis-tu? s'écria Jean Cornbutte.
--Je dis que la neige s'est amoncelée et glacée autour de nous et sur nous, que nous sommes ensevelis vivants!
--Essayons de repousser cette masse de neige,» répondit le capitaine.
Les deux amis s'arcboutèrent contre l'obstacle qui obstruait la porte, mais il ne purent le déplacer. La neige formait un glaçon qui avait plus de cinq pieds d'épaisseur et ne faisait qu'un avec la maison.
Jean Cornbutte ne put retenir un cri, qui réveilla Misonne et André Vasling. Un juron éclata entre les dents de ce dernier, dont les traits se contractèrent.
En ce moment, une fumée plus épaisse que jamais reflua à l'intérieur, car elle ne pouvait trouver aucune issue.
«Malédiction! s'écria Misonne. Le tuyau du poêle est bouché par la glace!»
Penellan reprit son bâton et démonta le poêle, après avoir jeté de la neige sur les tisons pour les éteindre, ce qui produisit une fumée telle, que l'on pouvait à peine apercevoir la lueur de la lampe; puis il essaya, avec son bâton, de débarrasser l'orifice, mais il ne rencontra partout qu'un roc de glace!
Il ne fallait plus attendre qu'une fin affreuse, précédée d'une agonie terrible! La fumée, s'introduisant dans la gorge des malheureux, y causait une douleur insoutenable, et l'air même ne devait pas tarder à leur manquer!
Marie se leva alors, et sa présence, qui désespérait Jean Cornbutte, rendit quelque courage à Ponellan. Le timonier se dit que cette pauvre enfant ne pouvait être destinée à une mort aussi horrible!
«Eh bien! dit la jeune fille, vous avez donc fait trop de feu? La chambre est pleine de fumée!
--Oui ... oui ... répondit le timonier en balbutiant.
--On le voit bien, reprit Marie, car il ne fait pas froid, et il y a longtemps même que nous n'avons éprouvé autant de chaleur!»
Personne n'osa lui apprendre la vérité.
«Voyons, Marie, dit Penellan, en brusquant les choses, aide-nous à préparer le déjeuner. Il fait trop froid pour sortir. Voici le réchaud, voici l'esprit-de-vin, voici le café.--Allons, vous autres, un peu de pemmican d'abord, puisque ce maudit temps nous empêche de chasser!»
Ces paroles ranimèrent ses compagnons.
«Mangeons d'abord, ajouta Penellan, et nous verrons ensuite à sortir d'ici!»
Penellan joignit l'exemple au conseil et dévora sa portion. Ses compagnons l'imitèrent et burent ensuite une tasse de café brûlant, ce qui leur remit un peu de courage au coeur; puis, Jean Cornbutte décida, avec une grande énergie, que l'on allait tenter immédiatement les moyens de sauvetage.
Ce fut alors qu'André Vasling fit cette réflexion:
«Si la tempête dure encore, ce qui est probable, il faut que nous soyons ensevelis à dix pieds sous la glace, car on n'entend plus aucun bruit au dehors!»
Penellan regarda Marie, qui comprit la vérité, mais ne trembla pas.
Penellan fit d'abord rougir à la flamme de l'esprit-de-vin le bout de son bâton ferré, qu'il introduisit successivement dans les quatre murailles de glace, mais il ne trouva d'issue dans aucune. Jean Cornbutte résolut alors de creuser une ouverture dans la porte même. La glace était tellement dure que les coutelas l'entamaient difficilement. Les morceaux que l'on parvenait à extraire encombrèrent bientôt la hutte. Au bout de deux heures de ce travail pénible, la galerie creusée n'avait pas trois pieds de profondeur.
Il fallut donc imaginer un moyen plus rapide et qui fût moins susceptible d'ébranler la maison, car plus on avançait, plus la glace, devenant dure, nécessitait de violents efforts pour être entamée. Penellan eut l'idée de se servir du réchaud à esprit-de-vin pour fondre la glace dans la direction voulue. C'était un moyen hasardeux, car si l'emprisonnement venait à se prolonger, cet esprit-de-vin, dont les marins n'avaient qu'une petite quantité, leur ferait défaut au moment de préparer le repas. Néanmoins, ce projet obtint l'assentiment de tous, et il fut mis à exécution. On creusa préalablement un trou de trois pieds de profondeur sur un pied de diamètre pour recueillir l'eau qui proviendrait de la fonte de la glace, et l'on n'eut pas à se repentir de cette précaution, car l'eau suinta bientôt sous l'action du feu, que Penellan promenait à travers la masse de neige.
L'ouverture se creusa peu à peu, mais on ne pouvait continuer longtemps un tel genre de travail, car l'eau, se répandant sur les vêtements, les perçait de part en part. Penellan fut obligé de cesser au bout d'un quart d'heure et de retirer le réchaud pour se sécher lui-même. Misonne ne tarda pas à prendre sa place, et il n'y mit pas moins de courage.
Au bout de deux heures de travail, bien que la galerie eût déjà cinq pieds de profondeur, le bâton ferré ne put encore trouver d'issue au dehors.
«Il n'est pas possible, dit Jean Cornbutte, que la neige soit tombée avec une telle abondance! Il faut qu'elle ait été amoncelée par le vent sur ce point. Peut-être aurions-nous dû songer à nous échapper par un autre endroit?
--Je ne sais, répondit Penellan; mais, ne fût-ce que pour ne pas décourager nos compagnons, nous devons continuer à percer le mur dans le même sens. Il est impossible que nous ne trouvions pas une issue!
--L'esprit-de-vin ne manquera-t-il pas? demanda le capitaine.
--J'espère que non, répondit Penellan, mais à la condition, cependant, que nous nous privions de café ou de boissons chaudes! D'ailleurs, ce n'est pas là ce qui m'inquiète le plus.
--Qu'est-ce donc, Penellan? demanda Jean Cornbutte.
--C'est que notre lampe va s'éteindre, faute d'huile, et que nous arrivons à la fin de nos vivres!--Enfin! à la grâce de Dieu!»
Puis, Penellan alla remplacer André Vasling, qui travaillait avec énergie à la délivrance commune.
«Monsieur Vasling, lui dit-il, je vais prendre votre place, mais veillez bien, je vous en prie, à toute menace d'éboulement, pour que nous ayons le temps de la parer!»
Le moment du repos était arrivé, et, lorsque Penellan eut encore creusé la galerie d'un pied, il revint se coucher près de ses compagnons.
XI
UN NUAGE DE FUMÉE
Le lendemain, quand les marins se réveillèrent, une obscurité complète les enveloppait. La lampe s'était éteinte. Jean Cornbutte réveilla Penellan pour lui demander le briquet, que celui-ci lui passa. Penellan se leva pour allumer le réchaud; mais, en se levant, sa tête heurta contre le plafond de glace. Il fut épouvanté, car, la veille, il pouvait encore se tenir debout. Le réchaud, allumé, à la lueur indécise de l'esprit-de-vin, il s'aperçut que le plafond avait baissé d'un pied.
Penellan se remit au travail avec rage.
En ce moment, la jeune fille, aux lueurs que projetait le réchaud sur la figure du timonier, comprit que le désespoir et la volonté luttaient sur sa rude physionomie Elle vint à lui, lui prit les mains, les serra avec tendresse. Penellan sentit le courage lui revenir.
«Elle ne peut pas mourir ainsi!» s'écria-t-il.
Il reprit son réchaud et se mit de nouveau à ramper dans l'étroite ouverture. Là, d'une main vigoureuse, il enfonça son bâton ferré et ne sentit pas de résistance. Était-il donc arrivé aux couches molles de la neige? Il retira son bâton, et un rayon brillant se précipita dans la maison de glace.
«À moi, mes amis!» s'écria-t-il!
Et, des pieds et des mains, il repoussa la neige, mais la surface extérieure n'était pas dégelée, ainsi qu'il l'avait cru. Avec le rayon de lumière, un froid violent pénétra dans la cabane et en saisit toutes les parties humides, qui se solidifièrent en un moment. Son coutelas aidant, Penellan agrandit l'ouverture et put enfin respirer au grand air. Il tomba à genoux pour remercier Dieu et fut bientôt rejoint par la jeune fille et ses compagnons.
Une lune magnifique éclairait l'atmosphère, dont les marins ne purent supporter le froid rigoureux. Ils rentrèrent, mais, auparavant, Penellan regarda autour de lui. Le promontoire n'était plus là, et la hutte se trouvait au milieu d'une immense plaine de glace. Penellan voulut se diriger du côté du traîneau, où étaient les provisions: le traîneau avait disparu!
La température l'obligea de rentrer. Il ne parla de rien à ses compagnons. Il fallait avant tout sécher les vêtements, ce qui fut fait avec le réchaud à esprit-de-vin. Le thermomètre, mis un instant à l'air, descendit à trente degrés au-dessous de zéro.
Au bout d'une heure, André Vasling et Penellan résolurent d'affronter l'atmosphère extérieure. Ils s'enveloppèrent dans leurs vêtements encore humides et sortirent par l'ouverture, dont les parois avaient déjà acquis la dureté du roc.
«Nous avons été entraînés dans le nord-est, dit André Vasling, en s'orientant sur les étoiles, qui brillaient d'un éclat extraordinaire.
--Il n'y aurait pas de mal, répondit Penellan, si notre traîneau nous eût accompagnés!
--Le traîneau n'est plus là? s'écria André Vasling. Mais nous sommes perdus, alors!
--Cherchons,» répondit Penellan.
Ils tournèrent autour de la hutte, qui formait un bloc de plus de quinze pieds de hauteur. Une immense quantité de neige était tombée pendant toute la durée de la tempête, et le vent l'avait accumulée contre la seule élévation que présentât la plaine. Le bloc entier avait été entraîné par le vent, au milieu des glaçons brisés, à plus de vingt-cinq milles au nord-est, et les prisonniers avaient subi le sort de leur prison flottante. Le traîneau, supporté par un autre glaçon, avait dérivé d'un autre côté, sans doute, car on n'en apercevait aucune trace, et les chiens avaient dû succomber dans cette effroyable tempête.
André Vasling et Penellan sentirent se glisser Je désespoir dans leur âme. Ils n'osaient rentrer dans la maison de neige! Ils n'osaient annoncer cette fatale nouvelle à leurs compagnons d'infortune! Ils gravirent le bloc de glace même dans lequel se trouvait creusée la hutte et n'aperçurent rien que cette immensité blanche qui les entourait de toutes parts. Déjà le froid raidissait leurs membres, et l'humidité de leurs vêtements se transformait en glaçons qui pendaient autour d'eux.
Au moment où Penellan allait descendre le monticule, il jeta un coup d'oeil sur André Vasling. Il le vit tout à coup regarder avidement d'un côté, puis tressaillir et pâlir.
«Qu'avez-vous, monsieur Vasling? lui demanda-t-il.
--Ce n'est rien! répondit celui-ci. Descendons, et avisons à quitter au plus vite ces parages, que nous n'aurions jamais dû fouler!»
Mais, au lieu d'obéir, Penellan remonta et porta ses yeux du côté qui avait attiré l'attention du second. Un effet bien différent se produisit en lui, car il poussa un cri de joie et s'écria:
«Dieu soit béni!»
Une légère fumée s'élevait dans le nord-est. Il n'y avait pas à s'y tromper. Là respiraient des êtres animés. Les cris de joie de Penellan attirèrent ses compagnons, et tous purent se convaincre par leurs yeux que le timonier ne se trompait pas.
Aussitôt, sans s'inquiéter du manque de vivres, sans songer à la rigueur de la température, enveloppés dans leurs capuchons, tous s'avancèrent à grands pas vers l'endroit signalé.
La fumée s'élevait, dans le nord-est, et la petite troupe prit précipitamment cette direction. Le but à atteindre se trouvait à cinq ou six milles environ, et il devenait fort difficile de se diriger à coup sûr. La fumée avait disparu, et aucune élévation ne pouvait servir de point de repère, car la plaine de glace était entièrement unie.
Il importait, cependant, de ne pas dévier de la ligne droite.
«Puisque nous ne pouvons nous guider sur des objets éloignés, dit Jean Cornbutte, voici le moyen à employer: Penellan va marcher en avant, Vasling à vingt pas derrière lui, moi à vingt pas derrière Vasling. Je pourrai juger alors si Penellan ne s'écarte pas de la ligne droite.»
La marche durait ainsi depuis une demi-heure, quand Penellan s'arrêta soudain, prêtant l'oreille.
Le groupe de marins le rejoignit:
«N'avez-vous rien entendu? leur demanda-t-il.
--Rien, répondit Misonne.
--C'est singulier! fit Penellan. Il m'a semblé que des cris venaient de ce côté.
--Des cris? répondit la jeune fille. Nous serions donc bien près de notre but!
--Ce n'est pas une raison; répondit André Vasling. Sous ces latitudes élevées et par ces grands froids, le son porte à des distances extraordinaires.
--Quoi qu'il en soit, dit Jean Cornbutte, marchons, sous peine d'être gelés!
--Non! fit Penellan. Écoutez!»
Quelques sons faibles, mais perceptibles cependant, se faisaient entendre. Ces cris paraissaient des cris de douleur et d'angoisse. Ils se renouvelèrent deux fois. On eût dit que quelqu'un appelait au secours. Puis tout retomba dans le silence.
«Je ne me suis pas trompé, dit Penellan. En avant!»
Et il se mit à courir dans la direction de ces cris. Il fit ainsi deux milles environ, et sa stupéfaction fut grande, quand il aperçut un homme couché sur la glace. Il s'approcha de lui, le souleva et leva les bras au ciel avec désespoir.
André Vasling, qui le suivait de près avec le reste des matelots, accourut et s'écria:
«C'est un des naufragés? C'est notre matelot Cortrois!
--Il est mort, répliqua Penellan, mort de froid!»
Jean Cornbutte et Marie arrivèrent auprès du cadavre, que la glace avait déjà raidi. Le désespoir se peignit sur toutes les figures. Le mort était l'un des compagnons de Louis Cornbutte!
«En avant!» s'écria Penellan.
Ils marchèrent encore pendant une demi-heure, sans mot dire, et ils aperçurent une élévation du sol, qui devait être certainement la terre.
«C'est l'île Shannon,» dit Jean Cornbutte.
Au bout d'un mille, ils aperçurent distinctement une fumée qui s'échappait d'une hutte de neige fermée par une porte en bois. Ils poussèrent des cris. Deux hommes s'élancèrent hors de la hutte, et, parmi eux, Penellan reconnut Pierre Nouquet.
«Pierre!» s'écria-t-il.
Celui-ci demeurait là comme un homme hébété, n'ayant pas conscience de ce qui se passait autour de lui. André Vasling regardait avec une inquiétude mêlée d'une joie cruelle les compagnons de Pierre Nouquet, car il ne reconnaissait pas Louis Cornbutte parmi eux.
«Pierre! C'est moi! s'écria Penellan! Ce sont tous tes amis!»
Pierre Nouquet revint à lui et tomba dans les bras de son vieux compagnon.
«Et mon fils! Et Louis!» cria Jean Cornbutte avec l'accent du plus profond désespoir.
XII
RETOUR AU NAVIRE
À ce moment, un homme, presque mourant, sortant de la hutte, se traîna sur la glace.
C'était Louis Cornbutte.
«Mon fils!
--Mon fiancé!»
Ces deux cris partirent en même temps, et Louis Cornbutte tomba évanoui entre les bras de son père et de la jeune fille, qui l'entraînèrent dans la hutte, où leurs soins le ranimèrent.
«Mon père! Marie! s'écria Louis Cornbutte. Je vous aurai donc revus avant de mourir!
--Tu ne mourras pas! répondit Penellan, car tous tes amis sont près de toi!»
Il fallait que André Vasling eût bien de la haine pour ne pas tendre la main à Louis Cornbutte; mais il ne la lui tendit pas.
Pierre Nouquet ne se sentait pas de joie. Il embrassait tout le monde; puis il jeta du bois dans le poêle, et bientôt une température supportable s'établit dans la cabane.
Là, il y avait encore deux hommes que ni Jean Cornbutte ni Penellan ne connaissaient.
C'étaient Jocki et Herming, les deux seuls matelots norwégiens qui restassent de l'équipage du _Froöern_.
«Mes amis, nous sommes donc sauvés! dit Louis Cornbutte. Mon père! Marie! vous vous êtes exposés à tant de périls!
--Nous ne le regrettons pas, mon Louis, répondit Jean Cornbutte. Ton brick, _la Jeune-Hardie_, est solidement ancré dans les glaces à soixante lieues d'ici. Nous le rejoindrons tous ensemble.
--Quand Cortrois rentrera, dit Pierre Nouquet, il sera fameusement content tout de même!»
Un triste silence suivit cette réflexion, et Penellan apprit à Pierre Nouquet et à Louis Cornbutte la mort de leur compagnon, que le froid avait tué.
«Mes amis, dit Penellan, nous attendrons ici que le froid diminue. Vous avez des vivres et du bois?
--Oui, et nous brûlerons ce qui nous reste du _Froöern_!»
Le _Froöern_ avait été entraîné, en effet, à quarante milles de l'endroit où Louis Cornbutte hivernait. Là, il fut brisé par les glaçons qui flottaient au dégel, et les naufragés furent emportés, avec une partie des débris dont était construite leur cabane, sur le rivage méridional de l'île Shannon.
Les naufragés se trouvaient alors au nombre de cinq, Louis Cornbutte, Cortrois, Pierre Nouquet, Jocki et Herming. Quant au reste de l'équipage norwégien, il avait été submergé avec la chaloupe au moment du naufrage.
Dès que Louis Cornbutte, entraîné dans les glaces, vit celles-ci se refermer autour de lui, il prit toutes les précautions pour passer l'hiver. C'était un homme énergique, d'une grande activité comme d'un grand courage; mais, en dépit de sa fermeté, il avait été vaincu par ce climat horrible, et quand son père le retrouva, il ne s'attendait plus qu'à mourir. Il n'avait, d'ailleurs, pas à lutter seulement contre les éléments, mais contre le mauvais vouloir des deux matelots norwégiens, qui lui devaient la vie, cependant. C'étaient deux sortes de sauvages, à peu, près inaccessibles aux sentiments les plus naturels. Aussi, quand Louis Cornbutte eut occasion d'entretenir Penellan, il lui recommanda de s'en défier particulièrement. En retour, Penellan le mit au courant de la conduite d'André Vasling. Louis Cornbutte ne put y croire, mais Penellan lui prouva que, depuis sa disparition, André Vasling avait toujours agi de manière à s'assurer la main de la jeune fille.
Toute cette journée fut employée au repos et au plaisir de se revoir. Fidèle Misonne et Pierre Nouquet tuèrent quelques oiseaux de mer, près de la maison, dont il n'était pas prudent de s'écarter. Ces vivres frais et le feu qui fut activé rendirent de la force aux plus malades. Louis Cornbutte lui-même éprouva un mieux sensible. C'était le premier moment de plaisir qu'éprouvaient ces braves gens. Aussi le fêtèrent-ils avec entrain, dans cette misérable cabane, à six cents lieues dans les mers du Nord, par un froid de trente degrés au-dessous de zéro!
Cette température dura jusqu'à la fin de la lune, et ce ne fut que vers le 17 novembre, huit jours après leur réunion, que Jean Cornbutte et ses compagnons purent songer au départ. Ils n'avaient plus que la lueur des étoiles pour se guider, mais le froid était moins vif, et il tomba même peu de neige.
Avant de quitter ce lieu, on creusa une tombe au pauvre Cortrois. Triste cérémonie, qui affecta vivement ses compagnons! C'était le premier d'entre eux qui ne devait pas revoir son pays.