Chapter 11
«Enfin, le 21 septembre 1812, il fit une autre ascension à Bologne. Son ballon s'accrocha à un arbre, et sa lampe y mit encore le feu. Zambecarri tomba et se tua!
«Et en présence de ces faits, nous hésiterions encore! Non! Plus nous irons haut, plus la mort sera glorieuse!»
Le ballon entièrement délesté de tous les objets qu'il contenait, nous fûmes emportés à des hauteurs inappréciables! L'aérostat vibrait dans l'atmosphère. Le moindre bruit faisait éclater les voûtes célestes. Notre globe, le seul objet qui frappât ma vue dans l'immensité, semblait prêt à s'anéantir, et, au-dessus de nous, les hauteurs du ciel étoile se perdaient dans les ténèbres profondes!
Je vis l'individu se dresser devant moi!
«Voici l'heure! me dit-il. Il faut mourir! Nous sommes rejetés par les hommes! Ils nous méprisent! Écrasons-les!
--Grâce! fis-je.
--Coupons ces cordes! Que cette nacelle soit abandonnée dans l'espace! La force attractive changera de direction, et nous aborderons au soleil!»
Le désespoir me galvanisa. Je me précipitai sur le fou, nous nous prîmes corps à corps, et une lutte effroyable se passa! Mais je fus terrassé, et tandis qu'il me maintenait sous son genou, le fou coupait les cordes de la nacelle.
«Une!... fit-il.
--Mon Dieu!...
--Deux!... trois!...»
Je fis un effort surhumain, je me redressai et repoussai violemment l'insensé!
«Quatre!» dit-il.
La nacelle tomba, mais, instinctivement, je me cramponnai aux cordages et je me hissai dans les mailles du filet.
Le fou avait disparu dans l'espace!
Le ballon fût enlevé à une hauteur incommensurable! Un horrible craquement se fit entendre!... Le gaz, trop dilaté, avait crevé l'enveloppe! Je fermai les yeux ...
Quelques instants après, une chaleur humide me ranima. J'étais au milieu de nuages en feu. Le ballon tournoyait avec un vertige effrayant. Pris par le vent, il faisait cent lieues à l'heure dans sa course horizontale, et les éclairs se croisaient autour de lui.
Cependant, ma chute n'était pas très-rapide. Quand je rouvris les yeux, j'aperçus la campagne. J'étais à deux milles de la mer, et l'ouragan m'y poussait avec force, quand une secousse brusque me fit lâcher prise. Mes mains s'ouvrirent, une corde glissa rapidement entre mes doigts, et je me trouvai à terre!
C'était la corde de l'ancre, qui, balayant la surface du sol, s'était prise dans une crevasse, et mon ballon, délesté une dernière fois, alla se perdre au delà des mers.
Quand je revins à moi, j'étais couché chez un paysan, à Harderwick, petite ville de la Gueldre, à quinze lieues d'Amsterdam, sur les bords du Zuyderzée.
Un miracle m'avait sauvé la vie, mais mon voyage n'avait été qu'une série d'imprudences, faites par un fou, auxquelles je n'avais pu parer!
Que ce terrible récit, en instruisant ceux qui me lisent, ne décourage donc pas les explorateurs des routes de l'air!
UN HIVERNAGE DANS LES GLACES
I
LE PAVILLON NOIR
Le curé de la vieille église de Dunkerque se réveilla à cinq heures, le 12 mai 18.., pour dire, suivant son habitude, la première basse messe à laquelle assistaient quelques pieux pêcheurs.
Vêtu de ses habits sacerdotaux, il allait se rendre à l'autel, quand un homme entra dans la sacristie, joyeux et effaré à la fois. C'était un marin d'une soixantaine d'années, mais encore vigoureux et solide, avec une bonne et honnête figure.
«Monsieur le curé, s'écria-t-il, halte là! s'il vous plaît.
--Qu'est-ce qui vous prend donc si matin, Jean Cornbutte? répliqua le curé.
--Ce qui me prend?... Une fameuse envie de vous sauter au cou, tout de même!
--Eh bien, après la messe à laquelle vous allez assister....
--La messe! répondit en riant le vieux marin. Vous croyez que vous allez dire votre messe maintenant, et que je vous laisserai faire?
--Et pourquoi ne dirais-je pas ma messe? demanda le curé. Expliquez-vous! Le troisième son a tinté ...
--Qu'il ait tinté ou non, répliqua Jean Cornbutte, il en tintera bien d'autres aujourd'hui, monsieur le curé, car vous m'avez promis de bénir de vos propres mains le mariage de mon fils Louis et de ma nièce Marie!
--Il est donc arrivé? s'écria joyeusement le curé.
--Il ne s'en faut guère, reprit Cornbutte en se frottant les mains. La vigie nous a signalé, au lever du soleil, notre brick, que vous avez baptisé vous-même du beau nom de _la Jeune-Hardie!_
--Je vous en félicite du fond du coeur, mon vieux Cornbutte, dit le curé en se dépouillant de la chasuble et de l'étole. Je connais vos conventions. Le vicaire va me remplacer, et je me tiendrai à votre disposition pour l'arrivée de votre cher fils.
--Et je vous promets qu'il ne vous fera pas jeûner trop longtemps! répondit le marin. Les bans ont déjà été publiés par vous-même, et vous n'aurez plus qu'à l'absoudre des péchés qu'on peut commettre entre le ciel et l'eau, dans les mers du Nord. Une fameuse idée que j'ai eue là, de vouloir que la noce se fit le jour même de l'arrivée, et que mon fils Louis ne quittât son brick que pour se rendre à l'église!
--Allez donc tout disposer, Cornbutte.
--J'y cours, monsieur le curé. À bientôt!
Le marin revint à grands pas à sa maison, située sur le quai du port marchand, et d'où l'on apercevait la mer du Nord, ce dont il se montrait si fier.
Jean Cornbutte avait amassé quelque bien dans son état. Après avoir longtemps commandé les navires d'un riche armateur du Havre, il se fixa dans sa ville natale, où il fit construire, pour son propre compte, le brick _la Jeune-Hardie_. Plusieurs voyages dans le Nord réussirent, et le navire trouva toujours à vendre à bon prix ses chargements de bois, de fer et de goudron. Jean Cornbutte en céda alors le commandement à son fils Louis, brave marin de trente ans, qui, au dire de tous les capitaines caboteurs, était bien le plus vaillant matelot de Dunkerque.
Louis Cornbutte était parti, ayant un grand attachement pour Marie, la nièce de son père, qui trouvait bien longs les jours de l'absence. Marie avait vingt ans à peine. C'était une belle Flamande, avec quelques gouttes de sang hollandais dans les veines. Sa mère l'avait confiée, en mourant, à son frère Jean Cornbutte. Aussi, ce brave marin l'aimait comme sa propre fille, et voyait dans l'union projetée une source de vrai et durable bonheur.
L'arrivée du brick, signalé au large des passes, terminait une importante opération commerciale dont Jean Cornbutte attendait gros profit. _La Jeune-Hardie_, partie depuis trois mois, revenait en dernier lieu de Bodoë, sur la côte occidentale de la Norwége, et elle avait opéré rapidement son voyage.
En rentrant au logis, Jean Cornbutte trouva toute la maison sur pied. Marie, le front radieux, revêtait ses habillements de mariée.
«Pourvu que le brick n'arrive pas avant nous! disait-elle.
--Hâte-toi, petite, répondit Jean Cornbutte, car les vents viennent du nord, et _la Jeune-Hardie_ file bien, quand elle file grand largue!
--Nos amis sont-ils prévenus, mon oncle? demanda Marie.
--Ils sont prévenus!
--Et le notaire, et le curé?
--Sois tranquille! Il n'y aura que toi à nous faire attendre!»
En ce moment entra le compère Clerbaut.
«Eh bien! mon vieux Cornbutte, s'écria-t-il, voilà de la chance! Ton navire arrive précisément à l'époque où le gouvernement vient de mettre en adjudication de grandes fournitures de bois pour la marine.
--Qu'est-ce que ça me fait? répondit Jean Cornbutte. Il s'agit bien du gouvernement!
--Sans doute, monsieur Clerbaut, dit Marie, il n'y a qu'une chose qui nous occupe: c'est le retour de Louis.
--Je ne disconviens pas que..., répondit le compère. Mais enfin ces fournitures....
--Et vous serez de la noce, répliqua Jean Cornbutte, qui interrompit le négociant et lui serra la main de façon à la briser.
--Ces fournitures de bois....
--Et avec tous nos amis de terre et nos amis de mer, Clerbaut. J'ai déjà prévenu mon monde, et j'inviterai tout l'équipage du brick!
--Et nous irons l'attendre sur l'estacade? demanda Marie.
--Je te crois bien, répondit Jean Cornbutte. Nous défilerons tous deux par deux, violons en tête!»
Les invités de Jean Cornbutte arrivèrent sans tarder. Bien qu'il fût de grand matin, pas un ne manqua à l'appel. Tous félicitèrent à l'envi le brave marin qu'ils aimaient. Pendant ce temps, Marie, agenouillée, transformait devant Dieu ses prières en remercîments. Elle rentra bientôt, belle et parée, dans la salle commune, et elle eut la joue embrassée par toutes les commères, la main vigoureusement serrée par tous les hommes; puis, Jean Cornbutte donna le signal du départ.
Ce fut un spectacle curieux de voir cette joyeuse troupe prendre le chemin de la mer au lever du soleil. La nouvelle de l'arrivée du brick avait circulé dans le port, et bien des têtes en bonnets de nuit apparurent aux fenêtres et aux portes entrebâillées. De chaque côté arrivait un honnête compliment ou un salut flatteur.
La noce atteignit l'estacade au milieu d'un concert de louanges et de bénédictions. Le temps s'était fait magnifique, et le soleil semblait se mettre de la partie. Un joli vent du nord faisait écumer les lames, et quelques chaloupes de pêcheurs, orientées au plus près pour sortir du port, rayaient la mer de leur rapide sillage entre les estacades.
Les deux jetées de Dunkerque qui prolongent le quai du port, s'avancent loin dans la mer. Les gens de la noce occupaient toute la largeur de la jetée du nord, et ils atteignirent bientôt une petite maisonnette située à son extrémité, où veillait le maître du port.
Le brick de Jean Cornbutte était devenu de plus en plus visible. Le vent fraîchissait, et _la Jeune-Hardie_ courait grand largue sous ses huniers, sa misaine, sa brigantine, ses perroquets et ses cacatois. La joie devait évidemment régner à bord comme à terre. Jean Cornbutte, une longue-vue à la main, répondait gaillardement aux questions de ses amis.
«Voilà bien mon beau brick! s'écriait-il, propre et rangé comme s'il appareillait de Dunkerque! Pas une avarie! Pas un cordage de moins!
--Voyez-vous votre fils le capitaine? lui demandait-on.
--Non, pas encore. Ah! c'est qu'il est à son affaire!
--Pourquoi ne hisse-t-il pas son pavillon? demanda Clerbaut.
--Je ne sais guère, mon vieil ami, mais il a une raison sans doute.
--Votre longue-vue, mon oncle, dit Marie en lui arrachant l'instrument des mains, je veux être la première à l'apercevoir!
--Mais c'est mon fils, mademoiselle!
--Voilà trente ans qu'il est votre fils, répondit en riant la jeune fille, et il n'y que deux ans qu'il est mon fiancé!»
_La Jeune-Hardie_ était entièrement visible. Déjà l'équipage faisait ses préparatifs de mouillage. Les voiles hautes avaient été carguées. On pouvait reconnaître les matelots qui s'élançaient dans les agrès. Mais ni Marie, ni Jean Cornbutte n'avaient encore pu saluer de la main le capitaine du brick.
«Ma foi, voici le second, André Vasling! s'écria Clerbaut.
--Voici Fidèle Misonne, le charpentier, répondit un des assistants.
--Et notre ami Penellan!» dit un autre, en faisant un signe au marin ainsi nommé.
_La Jeune-Hardie_ ne se trouvait plus qu'à trois encâblures du port, lorsqu'un pavillon noir monta à la corne de brigantine ... Il y avait deuil à bord!
Un sentiment de terreur courut dans tous les esprits et dans le coeur de la jeune fiancée.
Le brick arrivait tristement au port, et un silence glacial régnait sur son pont. Bientôt il eut dépassé l'extrémité de l'estacade. Marie, Jean Cornbutte et tous les amis se précipitèrent vers le quai qu'il allait accoster, et, en un instant, ils se trouvèrent à bord.
«Mon fils!» dit Jean Cornbutte, qui ne put articuler que ces mots.
Les marins du brick, la tête découverte, lui montrèrent le pavillon de deuil.
Marie poussa un cri de détresse et tomba dans les bras du vieux Cornbutte.
André Vasling avait ramené _la Jeune-Hardie_; mais Louis Cornbutte, le fiancé de Marie, n'était plus à son bord.
II
LE PROJET DE JEAN CORNBUTTE
Dès que la jeune fille, confiée aux soins de charitables amis, eut quitté le brick, le second, André Vasling, apprit à Jean Cornbutte l'affreux événement qui le privait de revoir son fils, et que le journal du bord rapportait en ces termes:
«À la hauteur du Maëlstrom, 26 avril, le navire s'étant mis à la cape par un gros temps et des vents de sud-ouest, aperçut des signaux de détresse que lui faisait une goëlette sous le vent. Cette goëlette, démâtée de son mât de misaine, courait vers le gouffre, à sec de toiles. Le capitaine Louis Cornbutte, voyant ce navire marcher à une perte imminente, résolut d'aller à bord. Malgré les représentations de son équipage, il fit mettre la chaloupe à la mer, y descendit avec le matelot Cortrois et Pierre Nouquet le timonier. L'équipage les suivit des yeux, jusqu'au moment où ils disparurent au milieu de la brume. La nuit arriva. La mer devint de plus en plus mauvaise. _La Jeune-Hardie_, attirée par les courants qui avoisinent ces parages, risquait d'aller s'engloutir dans le Maëlstrom. Elle fut obligée de fuir vent arrière. En vain croisa-t-elle pendant quelques jours sur le lieu du sinistre: la chaloupe du brick, la goëlette, le capitaine Louis et les deux matelots ne reparurent pas. André Vasling assembla alors l'équipage, prit le commandement du navire et fit voile vers Dunkerque.»
Jean Cornbutte, après avoir lu ce récit, sec comme un simple fait de bord, pleura longtemps, et s'il eut quelque consolation, elle vint de cette pensée que son fils était mort en voulant secourir ses semblables. Puis, le pauvre père quitta ce brick, dont la vue lui faisait mal, et il rentra dans sa maison désolée.
Cette triste nouvelle se répandit aussitôt dans tout Dunkerque. Les nombreux amis du vieux marin vinrent lui apporter leurs vives et sincères condoléances. Puis, les matelots de _la Jeune-Hardie_ donnèrent les détails les plus complets sur cet événement, et André Vasling dut raconter à Marie, dans tous ses détails, le dévouement de son fiancé.
Jean Cornbutte réfléchit, après avoir pleuré, et le lendemain même du mouillage, voyant entrer André Vasling chez lui, il lui dit:
«Êtes-vous bien sûr, André, que mon fils ait péri?
--Hélas! oui, monsieur Jean! répondit André Vasling.
--Et avez-vous bien fait toutes les recherches voulues pour le retrouver?
--Toutes, sans contredit, monsieur Cornbutte! Mais il n'est malheureusement que trop certain que ses deux matelots et lui ont été engloutis dans le gouffre du Maëlstrom.
--Vous plairait-il, André, de garder le commandement en second du navire?
--Cela dépendra du capitaine, monsieur Cornbutte.
--Le capitaine, ce sera moi, André, répondit le vieux marin. Je vais rapidement décharger mon navire, composer mon équipage et courir à la recherche de mon fils!
--Votre fils est mort! répondit André Vasling en insistant.
--C'est possible, André, répliqua vivement Jean Cornbutte, mais il est possible aussi qu'il se soit sauvé. Je veux fouiller tous les ports de la Norwége, où il a pu être poussé, et, quand j'aurai la certitude de ne plus jamais le revoir, alors, seulement, je reviendrai mourir ici!»
André Vasling, comprenant que cette décision était inébranlable, n'insista plus et se retira.
Jean Cornbutte instruisit aussitôt sa nièce de son projet, et il vit briller quelques lueurs d'espérance à travers ses larmes. Il n'était pas encore venu à l'esprit de la jeune fille que la mort de son fiancé put être problématique; mais à peine ce nouvel espoir fut-il jeté dans son coeur, qu'elle s'y abandonna sans réserve.
Le vieux marin décida que _la Jeune-Hardie_ reprendrait aussitôt la mer. Ce brick, solidement construit, n'avait aucune avarie à réparer. Jean Cornbutte fit publier que s'il plaisait à ses matelots de s'y rembarquer, rien ne serait changé à la composition de l'équipage. Il remplacerait seulement son fils dans le commandement du navire.
Pas un des compagnons de Louis Cornbutte ne manqua à l'appel, et il y avait là de hardis marins, Alain Turquiette, le charpentier Fidèle Misonne, le Breton Penellan, qui remplaçait Pierre Nouquet comme timonier de _la Jeune-Hardie_, et puis Gradlin, Aupic, Gervique, matelots courageux et éprouvés.
Jean Cornbutte proposa de nouveau à André Vasling de reprendre son rang à bord. Le second du brick était un manoeuvrier habile, qui avait fait ses preuves en ramenant _la Jeune-Hardie_ à bon port. Cependant, on ne sait pour quel motif, André Vasling fit quelques difficultés, et demanda à réfléchir.
«Comme vous voudrez, André Vasling, répondit Cornbutte. Souvenez-vous seulement que, si vous acceptez, vous serez le bienvenu parmi nous.»
Jean Cornbutte avait un homme dévoué dans le Breton Penellan, qui fut longtemps son compagnon de voyage. La petite Marie passait autrefois les longues soirées d'hiver dans les bras du timonier, pendant que celui-ci demeurait à terre. Aussi avait-il conservé pour elle une amitié de père, que la jeune fille lui rendait en amour filial. Penellan pressa de tout son pouvoir l'armement du brick, d'autant plus que, selon lui, André Vasling n'avait peut-être pas fait toutes les recherches possibles pour retrouver les naufragés, bien qu'il fût excusé par la responsabilité qui pesait sur lui comme capitaine.
Huit jours ne s'étaient pas écoulés que _la Jeune-Hardie_ se trouvait prête à reprendre la mer. Au lieu de marchandises, elle fut complétement approvisionnée de viandes salées, de biscuits, de barils de farine, de pommes de terre, de porc, de vin, d'eau-de-vie, de café, de thé, de tabac.
Le départ fut fixé au 22 mai. La veille au soir, André Vasling, qui n'avait pas encore rendu réponse à Jean Cornbutte, se rendit à son logis. Il était encore indécis et ne savait quel parti prendre.
Jean Cornbutte n'était pas chez lui, bien que la porte de sa maison fût ouverte. André Vasling pénétra dans la salle commune attenante à la chambre de la jeune fille, et, là, le bruit d'une conversation animée frappa son oreille. Il écouta attentivement et reconnut les voix de Penellan et de Marie.
Sans doute la discussion se prolongeait déjà depuis quelque temps, car la jeune fille semblait opposer une inébranlable fermeté aux observations du marin breton.
«Quel âge a mon oncle Cornbutte? disait Marie.
--Quelque chose comme soixante ans, répondait Penellan.
--Eh bien! ne va-t-il pas affronter des dangers pour retrouver son fils?
--Notre capitaine est un homme solide encore, répliquait le marin. Il a un corps de bois de chêne et des muscles durs comme une barre de rechange! Aussi, je ne suis point effrayé de lui voir reprendre la mer!
--Mon bon Penellan, reprit Marie, on est forte quand on aime! D'ailleurs, j'ai pleine confiance dans l'appui du Ciel. Vous me comprenez et vous me viendrez en aide!
--Non! disait Penellan. C'est impossible, Marie! Qui sait où nous dériverons, et quels maux il nous faudra souffrir! Combien ai-je vu d'hommes vigoureux laisser leur vie dans ces mers!
--Penellan, reprit la jeune fille, il n'en sera ni plus ni moins, et si vous me refusez, je croirai que vous ne m'aimez plus!»
André Vasling avait compris la résolution de la jeune fille. Il réfléchit un instant, et son parti fut pris.
«Jean Cornbutte, dit-il, en s'avançant vers le vieux marin qui entrait, je suis des vôtres. Les causes qui m'empêchaient d'embarquer ont disparu, et vous pouvez compter sur mon dévouement.
--Je n'avais jamais douté de vous, André Vasling, répondit Jean Cornbutte en lui prenant la main. Marie! mon enfant!» dit-il à voix haute.
Marie et Penellan parurent aussitôt.
«Nous appareillerons demain au point du jour avec la marée tombante, dit le vieux marin. Ma pauvre Marie, voici la dernière soirée que nous passerons ensemble!
--Mon oncle, s'écria Marie en tombant dans les bras de Jean Cornbutte.
--Marie! Dieu aidant, je te ramènerai ton fiancé!
--Oui, nous retrouverons Louis! ajouta André Vasling.
--Vous êtes donc des nôtres? demanda vivement Penellan.
--Oui, Penellan, André Vasling sera mon second, répondit Jean Cornbutte.
--Oh! oh! fit le Breton d'un air singulier.
--Et ses conseils nous seront utiles, car il est habile et entreprenant.
--Mais vous-même, capitaine, répondit André Vasling, vous nous en remontrerez à tous, car il y a encore en vous autant de vigueur que de savoir.
--Eh bien, mes amis, à demain. Rendez-vous à bord et prenez les dernières dispositions. Au revoir, André, au revoir, Penellan!»
Le second et le matelot sortirent ensemble. Jean Cornbutte et Marie demeurèrent en présence l'un de l'autre. Bien des larmes furent répandues pendant cette triste soirée. Jean Cornbutte, voyant Marie si désolée, résolut de brusquer la séparation en quittant le lendemain la maison sans la prévenir. Aussi, ce soir-là même, lui donna-t-il son dernier baiser, et à trois heures du matin il fut sur pied.
Ce départ avait attiré sur l'estacade tous les amis du vieux marin. Le curé, qui devait bénir l'union de Marie et de Louis, vint donner une dernière bénédiction au navire. De rudes poignées de main furent silencieusement échangées, et Jean Cornbutte monta à bord.
L'équipage était au complet. André Vasling donna les derniers ordres. Les voiles furent larguées, et le brick s'éloigna rapidement par une bonne brise de nord-ouest, tandis que le curé, debout au milieu des spectateurs agenouillés, remettait ce navire entre les mains de Dieu.
Où va ce navire? Il suit la route périlleuse sur laquelle se sont perdus tant de naufragés! Il n'a pas de destination certaine! Il doit s'attendre à tous les périls, et savoir les braver sans hésitation! Dieu seul sait où il lui sera donné d'aborder! Dieu le conduise!
III
LUEUR D'ESPOIR
À cette époque de l'année, la saison était favorable, et l'équipage put espérer arriver promptement sur le lieu du naufrage.
Le plan de Jean Cornbutte se trouvait naturellement tracé. Il comptait relâcher aux îles Feroë, où le vent du nord pouvait avoir porté les naufragés; puis, s'il acquérait la certitude qu'ils n'avaient été recueillis dans aucun port de ces parages, il devait porter ses recherches au delà de la mer du Nord, fouiller toute la côte occidentale de la Norwége, jusqu'à Bodoë, le lieu le plus rapproché du naufrage, et au delà, s'il le fallait.
André Vasling pensait, contrairement à l'avis du capitaine, que les côtes de l'Islande devaient plutôt être explorées; mais Penellan fit observer que, lors de la catastrophe, la bourrasque venait de l'ouest; ce qui, tout en donnant l'espoir que les malheureux n'avaient pas été entraînés vers le gouffre du Maëlstrom, permettait de supposer qu'ils s'étaient jetés à la côte de Norwége.
Il fut donc résolu que l'on suivrait ce littoral d'aussi près que possible, afin de reconnaître quelques traces de leur passage.
Le lendemain du départ, Jean Cornbutte, la tête penchée sur une carte, était abîmé dans ses réflexions, quand une petite main s'appuya sur son épaule, et une douce voix lui dit à l'oreille:
«Ayez bon courage, mon oncle!»
Il se retourna et demeura stupéfait. Marie l'entourait de ses bras.
«Marie! ma fille à bord! s'écria-t-il.
--La femme peut bien aller chercher son mari, quand le père s'embarque pour sauver son enfant!
--Malheureuse Marie! Comment supporteras-tu nos fatigues? Sais-tu bien que ta présence peut nuire à nos recherches?
--Non, mon oncle, car je suis forte!
--Qui sait où nous serons entraînés, Marie! Vois cette carte! Nous approchons de ces parages si dangereux, même pour nous autres marins, endurcis à toutes les fatigues de la mer! Et toi, faible enfant!
--Mais, mon oncle, je suis d'une famille de marins! Je suis faite aux récits de combats et de tempêtes! Je suis près de vous et de mon vieil ami Penellan!
--Penellan! C'est lui qui t'a cachée à bord!
--Oui, mon oncle, mais seulement quand il a vu que j'étais décidée à le faire sans son aide.
--Penellan!» cria Jean Cornbutte.
Penellan entra.
«Penellan, il n'y a pas à revenir sur ce qui est fait, mais souviens-toi que tu es responsable de l'existence de Marie!