Le Dix-huit Brumaire

Part 7

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La manche de Thomé, pièce à conviction, allait jouer un rôle aussi important dans la seconde partie de ce drame que le retard des menuisiers et des tapissiers dans la première. On commença, en effet, à répéter à travers Saint-Cloud que le général venait d’échapper à une tentative d’assassinat, ce qui devait servir puissamment, auprès de la troupe, à obtenir le mouvement décisif et final.

Car si l’intervention de Bonaparte au Conseil des Anciens avait été un fiasco, son entrée chez les Cinq-Cents était un désastre. Non seulement le plan de Sieyès, le plan d’action parlementaire, avortait, mais c’était l’Assemblée qui prenait l’offensive. Le cri de _Hors la loi_ n’était ni un mot théâtral, ni une formule de style. C’était celui qui avait servi à renverser Robespierre. S’il trouvait de l’écho dans le public mêlé qui avait envahi Saint-Cloud, s’il en trouvait, chose plus grave, dans la garde, on pouvait considérer que tout était perdu. Il y aurait une journée jacobine au lieu d’un coup d’État des modérés. Assurément c’était Sieyès qui, la veille, avait raison lorsqu’il essayait de convaincre Bonaparte que leur plan n’était pas réalisable ou les exposait à de grands hasards si l’on ne battait pas le fer pendant qu’il était chaud et si l’on n’arrêtait pas préventivement une quarantaine de ces meneurs qui venaient, dans l’Orangerie, de montrer que, pour des «avocats,» ils s’entendaient assez à la boxe.

La sortie de Bonaparte, emporté à demi évanoui, n’avait pas été brillante. A son entrée dans le grand cabinet où se tenaient toujours Sieyès et Roger-Ducos de plus en plus inquiets, on ne l’eût pas reconnu. Le militaire, l’homme d’action, fourvoyé dans la bagarre, était défait, égaré, à peine remis de sa syncope. Il eut là sa défaillance. On raconte que, s’adressant à Sieyès, il l’appela «général» et lui dit presque plaintivement: «Ils veulent me mettre hors la loi.» Sieyès trouva la force de faire un mot historique: «Ce sont eux qui s’y sont mis,» répondit-il.

Il fallut quelque temps à Bonaparte pour reprendre ses esprits. Il avait reçu une violente commotion nerveuse. Ce furent ses associés, ce fut Sieyès, «ce prêtre,» qui durent, pendant quelques instants, avoir de l’énergie à sa place. Sa machine physique l’avait bien trahi.

Cependant la séance se poursuivait aux Cinq-Cents et elle prenait un tour dangereux. Au moment de la sortie de Bonaparte, le tumulte avait redoublé. Il y avait même eu une sorte de panique dans les tribunes réservées au public. Maintenant on délibérait. Les députés prenaient avantage de ce qu’ils considéraient comme l’expulsion d’un général factieux et ils voulaient contraindre Lucien à faire voter la mise hors la loi. Le jeune président, qui venait d’assister avec un serrement de cœur à la mésaventure de son frère, n’avait pas perdu son sang-froid. Il résista aux sommations, aux menaces que les jacobins les plus enragés, les boxeurs qui venaient de faire leurs preuves, apportaient jusqu’à son fauteuil en le tutoyant: «Marche donc, président! Mets aux voix!» Lucien s’efforce d’expliquer, au milieu des vociférations, que l’Assemblée n’a pas voulu entendre le général, qu’elle ne lui a pas laissé dire un mot. Elle ne peut pas prononcer contre ce héros la plus cruelle condamnation dont elle dispose sans lui avoir permis de parler. Mais les clameurs redoublent contre Lucien qui se couvre, cède la présidence à son ami Chazal, et, crânement, demande à prendre la parole comme simple député, marchant à l’assaut de la tribune, s’y cramponnant, malgré les bousculades, en attendant son tour de parole. Ces scènes violentes, qui n’étaient pas rares, ne donnaient-elles pas raison aux hommes qui voulaient en finir avec un régime qui offrait des spectacles aussi désordonnés?

Cette fureur, dans la circonstance, eut pourtant l’avantage de ne pas laisser venir en discussion des propositions dont les conséquences auraient pu être sérieuses. Tandis que les enragés s’époumonnaient à crier _Hors la loi!_ de plus subtils demandaient que le décret qui nommait Bonaparte au commandement des troupes fût annulé pour cause d’illégalité. D’autres, heureusement, voulaient l’annulation de tout le décret, si bien qu’au milieu de trop de motions et d’ordres du jour, l’Assemblée, toujours troublée par des cris furieux, piétina sans se résoudre à rien et gaspilla un temps précieux. L’allégorie de Martin qui, pour un point, perdit son âne, est celle qui convient à toute cette histoire. Lucien avait pu dire tout bas à l’inspecteur de la salle Frégeville: «Il faut que la séance soit interrompue avant dix minutes, ou je ne réponds de rien.» D’eux-mêmes les Cinq-Cents accordèrent ce répit, tandis que Frégeville courait avertir Sieyès et Roger-Ducos.

Ces dix minutes furent remplies par deux scènes de véritable théâtre qui précipitèrent le dénouement.

Au premier étage, dans le salon où Bonaparte reprenait ses esprits, on se rendait compte que le coup d’État parlementaire était bien manqué et que la situation devenait périlleuse. Sieyès était catégorique: on ne pouvait plus en sortir que par la force. N’avait-il pas dit depuis plusieurs mois qu’il lui fallait une épée? Cet homme qui avait porté pendant vingt ans la robe ecclésiastique était, dans le Conseil, le plus énergique et le plus clairvoyant. Murat, qui, ce jour-là, gagna la main de Caroline, et Leclerc, déjà mari de Pauline, étaient également d’avis qu’il fallait jouer le tout pour le tout. C’était, semble-t-il, Bonaparte qui hésitait encore, tant le cri de _Hors la loi_ l’avait frappé. Il n’était toujours pas sûr que la garde constitutionnelle marchât, qu’elle ne fût pas sensible à un appel des représentants du peuple. Sans doute on pouvait compter sur les autres éléments de troupe, sur les vrais soldats. Mais allait-on risquer une collision, peut-être sanglante, entre les deux sortes de militaires? Pour garder un semblant de légalité, pour agir sur la garde des Conseils, il faudrait montrer un papier. L’idée qu’on adopta fut de solliciter des Anciens un nouveau décret qui donnerait cette fois à Bonaparte le pouvoir civil.

C’était vraiment une idée de gens en déroute. On revenait à la situation de la veille. On tournait en rond. Quelle apparence y avait-il que l’Assemblée, mal disposée, effrayée par le déchaînement des Cinq-Cents, pût voter quelque chose d’aussi grave? Néanmoins, Fargues, un des conjurés, Ancien lui-même, se chargea d’obtenir le décret en faisant à ses collègues un tableau pathétique de la situation, en leur représentant les périls qu’avait courus le général investi de leur confiance, l’attentat auquel les députés jacobins venaient de se livrer sur lui. Fargues ne devait d’ailleurs rien obtenir: les Anciens avaient peur. Ils se contentèrent de nommer une commission pour mettre leur responsabilité à l’abri. Si l’on avait attendu leur décret pour agir, on se fût trouvé devant le néant.

Mais à peine Fargues avait-il quitté le grand salon du premier étage où l’état-major du coup d’État restait perplexe, que deux messagers de Talleyrand entraient. Talleyrand s’était tenu toute la journée dans une autre partie du château, suivant les mouvements des deux Assemblées, surveillant les impressions des uns et des autres, renseigné minute par minute et prêt à corriger les défaillances. Ses confidents, Duquesnoy et Montrond, arrivèrent à point. Ils venaient dire qu’il n’était plus possible de retenir les Cinq-Cents et que le décret de proscription allait finir par être rendu contre le général, mis au ban de la République comme factieux.

A ces mots, Bonaparte sort de la prostration où il était depuis l’échauffourée de l’Orangerie. Selon le mot vulgaire, là très vrai, ses nerfs avaient repris le dessus. Tirant son épée, il s’approche des fenêtres qui donnent sur la grande terrasse, garnie de soldats et pousse le cri: «Aux armes!»

Ce cri était un commandement, et, aussitôt, l’ordre du général fut répété par tous les chefs de section. Dans un bruit de fers tirés du fourreau, les hommes s’alignaient, prenaient leurs positions, les grenadiers de la garde constitutionnelle à portée immédiate du château. Derrière se trouvaient les fantassins de Sérurier, les dragons de Sébastiani. C’était toujours par ces énigmatiques grenadiers, par ces briscards de la Révolution qu’il fallait commencer et, à ce moment suprême, on était moins sûr que jamais de leur attitude.

C’était à eux que Bonaparte devait parler d’abord. Il était descendu dans la cour, escorté de son état-major et suivi des yeux, non sans angoisse, par les civils qui restaient dans le grand salon. Sieyès, à ce moment-là, songeait à la berline qu’il avait eu la prudence de commander en cas d’échec. Il n’était pas le seul qui se rendît compte des risques de la journée. Talleyrand, un peu pâle, étonnait par sa fermeté et sa présence d’esprit. Un des conjurés, Villetard, avait amené son fils et son neveu, presque des enfants, les avait laissés dans un des fourrés du parc et leur avait dit: «Si vous ne me voyez pas avant ce soir, sauvez-vous comme vous pourrez: c’est que je serai mort.»

Le soir tombait, un soir gris de novembre. On approchait de cinq heures et bientôt ce serait la nuit, il ne serait plus possible d’agir sur la troupe, de l’enlever par la mise en scène et le geste. Nouveau contretemps, le cheval destiné à Bonaparte et qu’avait prêté l’amiral Bruix était une belle bête, mais fougueuse, qui se cabrait et ruait. Le général eut toutes les peines du monde à se mettre et à se tenir en selle. Encore devait-il parler aux hommes en continuant à maîtriser sa monture. Dans cette attitude peu propre à en imposer, il parcourut les rangs des grenadiers, leur demandant s’il pouvait compter sur eux. Pas de réponse. Ces hommes restaient silencieux, immobiles sous les armes. Sieyès, qui suivait la scène du balcon, s’imagina un moment, paraît-il, qu’ils s’apprêtaient à cerner le général comme pour l’arrêter. A ce moment-là, c’était Sieyès qui avait les plus vives appréhensions, elles lui faisaient voir les choses sous un aspect tragique, et, lui qui avait été jusque-là d’un si beau sang-froid, il tournait au pessimisme.

Cependant Bonaparte avait hâte de se trouver parmi les vrais soldats et il avait galopé vers eux, sur la terrasse, certain d’être bien accueilli. En effet, à peine eut-il paru que des acclamations enthousiastes retentirent. Bonaparte profita aussitôt de ces bonnes dispositions. Par saccades, à mots coupés, ayant toujours peine à conduire son cheval, il accusa les Cinq-Cents d’avoir voulu l’assassiner, les couvrit d’injures, les accusa d’être à la solde de l’Angleterre. Ce fut une scène qui laissa à tous les témoins une impression profonde. Le visage de Bonaparte portait des traces de sang qui prêtaient à croire que la tentative d’assassinat n’était pas une fable. A la vérité, Bonaparte avait rapporté d’Égypte une irritation des humeurs, une sorte d’eczéma, et, dans son énervement, il venait d’écorcher ses boutons, ce qui lui donnait un aspect «sinistre.» Pour être dû au hasard, l’effet n’en fut pas moins violent. La troupe, qui avait déjà des rancunes contre les députés qu’elle rendait responsables de ses propres misères, fut saisie de colère et d’émotion. On pouvait la conduire où l’on voudrait. Elle était prête à marcher avec son général et à faire tout ce qu’il lui demanderait.

Il n’était pas possible d’en dire autant des grenadiers. Non seulement ils gardaient leur attitude incertaine, mais encore ils étaient travaillés par des jacobins, qui, sortant de l’Orangerie et bravant la défense de parler aux soldats, leur rappelaient leur devoir constitutionnel, les conjuraient de ne pas trahir la République, les assuraient que, dans un moment, Bonaparte serait mis hors la loi. Ce seul mot, la loi, inspirait du respect à ces hommes qui avaient été comme les gardes du corps de la Révolution. Sans l’autre scène dont nous parlions tout à l’heure, la seconde, qui au même moment, avait le Conseil des Cinq-Cents pour théâtre, il est peu probable que les grenadiers du Corps législatif, de qui tout dépendait, eussent été entraînés.

Cette scène, Lucien venait de la jouer «en grand acteur politique.» Nous l’avons laissé comme il s’efforçait à la tribune de défendre son frère, de le disculper, d’écarter le vote de proscription. L’Assemblée refusait de l’entendre. La partie était bien perdue. Alors Lucien eut une inspiration. Soudain, il se défait de sa toge. Il la jette sur le rebord de la tribune avec sa toque et son écharpe et, d’une voix qu’il rend pathétique et sonore, s’écrie: «Je dois renoncer à me faire entendre. Il n’y a plus de liberté. En signe de deuil public, je dépose ici les marques de la magistrature populaire.»

C’était encore du théâtre, mais du meilleur. Il ne faut pas oublier que les hommes de ce temps-là avaient l’expérience des journées de la Révolution, des moyens par lesquels s’étaient accomplis tant de thermidors et de fructidors, des subterfuges par lesquels, à travers tant de coups de force, les apparences de la légalité avaient toujours été maintenues. Ce que Lucien venait de tenter, c’était de se confondre avec la loi, de faire comme si le droit et la liberté de l’Assemblée venaient d’être violés en sa personne. Alors le scrupule des grenadiers céderait. Ces prétoriens de la Révolution seraient déliés par ce que Sorel appelle justement «un exorcisme sacré,» le président des Cinq-Cents appelant lui-même la force armée à faire respecter son autorité contre les Cinq-Cents.

Cependant, après son geste théâtral, Lucien n’était pas en meilleure posture. Furieux de cette diversion, les jacobins criaient plus fort que jamais _hors la loi!_ Ils assaillaient la tribune et s’efforçaient d’en arracher Lucien qui était sur le point d’être bousculé aussi gravement que l’avait été son frère quelques instants plus tôt. Tout à coup un capitaine à la tête de dix hommes entre dans l’Orangerie en criant _Vive la République!_ Ce sont des grenadiers envoyés au secours du président en danger. Cette intervention est conforme à leur devoir de gardiens du Corps législatif: la manœuvre de Lucien commence à réussir, et Bonaparte, averti par Frégeville, a compris tout de suite le parti qu’il était possible d’en tirer.

A l’entrée de ces soldats que leur capitaine annonce par un cri d’un loyalisme républicain si rassurant, les Cinq-Cents se calment. Sans doute c’est l’armée, fidèle à la Constitution, qui vient se mettre aux ordres des législateurs. Dans cette agréable illusion, les plus acharnés jacobins abandonnent même leur assaut de la tribune. Le capitaine y monte, avertit d’un mot Chazal qui maintenant préside, et, s’adressant à Lucien, lui dit qu’il vient le délivrer et lui demande de le suivre. Soit qu’il fût épuisé par ses efforts, soit qu’il eût une méfiance, Lucien ne répondit pas. Il semblait même ne pas voir. Alors le capitaine le prit sous les bras, le porta presque, avec un grand respect, «comme un corps saint,» puis le fit sortir entouré des dix grenadiers.

Tout cela avait été si rapide que le Conseil ne se ressaisit qu’après leur départ. A leur tour, les députés comprirent que la partie venait de se retourner brusquement. Quelques minutes plus tôt, ils pouvaient la gagner. Maintenant elle était bien perdue.

Aussitôt arrivé dans la cour, Lucien, qui avait retrouvé ses esprits, demande un cheval et voilà le président de l’Assemblée aux côtés de son frère. Il ne s’agit plus entre eux de rivalité. Il n’y a plus de Bonaparte militaire et de Bonaparte civil. Tous deux jouent leur destinée ensemble et ce sera la faute de Lucien si, plus tard, il gâche la sienne.

S’avançant vers les grenadiers de la garde, puisque c’était eux qu’il s’agissait de décider, il leur adressa avec feu et avec toute la force de conviction nécessaire une harangue où il leur démontrait que la liberté était violée. Il les appelait à la sauver et à la rétablir. Le président du Conseil des Cinq-Cents lui-même déclarait que la majorité, dont il était l’expression, se trouvait terrorisée par quelques représentants qui, armés de poignards, ne permettaient à personne de prendre la parole et menaçaient leurs collègues de mort. C’étaient des furieux, d’audacieux brigands, «sans doute soldés par l’Angleterre,» qui s’étaient révoltés contre le Conseil des Anciens, contre le décret régulier par lequel le commandement était donné au général Bonaparte. Par là, ils s’étaient mis eux-mêmes hors la loi. Alors il n’y avait plus de recours que dans la force armée. «Je confie aux guerriers, dit Lucien en terminant, le soin de délivrer la majorité de leurs représentants. Généraux, soldats, citoyens, vous ne reconnaîtrez pour législateurs en France que ceux qui vont se rendre auprès de moi. Quant à ceux qui persisteront à rester dans l’Orangerie, il importe qu’on les expulse. Ce ne sont plus les représentants du peuple mais les représentants du poignard.»

Discours vraiment décisif. La vérité y était habilement déformée ou sollicitée. Mais il devait produire l’effet qu’il fallait parce qu’il était exactement dans le fil des choses, dans le sens de la journée, parce qu’il restait fidèle au caractère que le coup d’État devait avoir dans la pensée de ceux qui les premiers l’avaient conçu: continuation de la méthode et des idées révolutionnaires et non rupture avec elles; participation directe des principaux personnages de l’État et des détenteurs de l’autorité publique.

Lucien, par sa harangue civile, avait produit sur la garde du Corps législatif l’effet que Napoléon avait obtenu sur la troupe. Celle-ci, par derrière, bouillait d’entrer en action. Il fallait presque la retenir et les grenadiers sentaient cette impatience dans leur dos. Lucien s’aperçoit qu’il a partie gagnée. Acteur excellent, fertile en ressources, il imagine encore un autre jeu de scène. Prenant une épée de la main d’un des officiers qui sont près de lui, il en met la pointe sur la poitrine de son frère et jure qu’il le tuera si jamais, au lieu de sauver la République, il viole la liberté.

Cette mimique, renouvelée du répertoire de la Révolution, devait être irrésistible. Les grenadiers retrouvent les gestes, l’éloquence, le style de tragédie dont ils ont été nourris depuis dix ans. Enfin, ils sont conquis. Ils sont à point. Bonaparte qui les surveille, qui lit leurs sentiments sur leur visage, donne un ordre. Les tambours battent la charge. Murat, avec son bel allant d’entraîneur d’hommes, se met à la tête d’un groupe de grenadiers et se fait suivre. Alors toute la garde constitutionnelle s’ébranle, et, au pas de charge, se dirige vers l’Orangerie tandis que la cour se vide devant elle et que, de loin, les curieux, qui ont compris, poussent des cris d’encouragement et conspuent les jacobins.

Au bruit qui se rapproche, au roulement des tambours, la panique a commencé dans l’Orangerie. Déjà le public, effrayé, a quitté précipitamment les galeries. Dans la salle, les Cinq-Cents éperdus voient que c’est la fin et ne savent plus que crier: «Vive la République! Vive la Constitution de l’an III!» lorsque les premières baïonnettes apparaissent. L’entrée était étroite et les soldats ne pénétraient dans la salle qu’assez lentement, tandis que des députés, à la tribune, leur criaient qu’ils «ternissaient leurs lauriers.» Mais le mouvement était lancé. Rien ne pouvait plus le retenir. Murat, toujours en avant, annonçait aux Cinq-Cents que l’Assemblée était dissoute. Les officiers répétaient ses paroles au milieu du tumulte, ordonnant à tous les représentants de sortir. Beaucoup ne se l’étaient pas fait dire deux fois. D’autres, les extrémistes, les enragés, ceux qui faisaient le coup de poing tout à l’heure, ne pouvaient que le tendre, impuissants, refoulés par le flot des hommes armés. En cinq minutes, la salle fut vide. Les uns avaient sauté par les fenêtres. Les autres avaient pris la porte avec plus de calme, protestant qu’ils cédaient à la violence. Rares furent ceux qui restèrent à leur banc, tentèrent une résistance. Les grenadiers soulevaient ces manifestants de leur siège. On n’insistait pas. Il n’y eut aucune violence contre les personnes, l’évacuation finale fut seulement un peu plus précipitée et laissa à la garde, qui prenait goût à sa besogne, une impression de ridicule. Le grenadier Thomas racontait plus tard: «Tous les pigeons pattus se sont sauvés par les croisées et nous avons été maîtres de la salle.» Le capitaine Coignet ajoute un trait: «Et puis nous voyons de gros Monsieurs qui passaient par les croisées; les manteaux, les beaux bonnets et les plumes tombaient à terre; les grenadiers arrachaient les galons de ces beaux manteaux.»

Le lendemain, les habitants de Saint-Cloud ramassèrent des toques et des écharpes dans les bois. Car, une fois hors de l’Orangerie, les députés ne se trouvèrent pas dans une situation plus agréable. Les abords du palais étaient cernés par la troupe qui fit rapidement circuler les représentants empêtrés dans leur toge romaine: ce costume classique, bon pour la solennité des séances, ne valait rien pour la course à pied. Quand tout le monde fut dehors, les grilles furent fermées et les factionnaires goguenardaient: «On sort, mais on n’entre pas.»

Le coup d’État était accompli après des flottements qui avaient failli lui être funestes. Le reste n’était plus que formalités. Le Conseil des Anciens, fort penaud, siégeait toujours. Il écoutait un des Cinq-Cents, un obstiné qui ne renonçait pas et qui était venu lui dénoncer l’attentat commis contre la représentation populaire, lorsque Lucien entra et coupa court. Il raconta l’événement, le justifia encore par la tentative d’assassinat centre son frère. Les Anciens ne demandaient qu’à se laisser convaincre. Le coup étant fait, ils étaient déjà convaincus depuis dix minutes, et, cette fois, prêts à voter tout ce que l’on voudrait. L’empressé Cornudet, prompt à rendre service et à rédiger des textes, apporta le projet de Constitution provisoire, but des conjurés: trois Consuls, Bonaparte, Sieyès et Roger-Ducos, ajournement des Conseils jusqu’à la Constitution définitive. Il n’y eut qu’un seul opposant. «La farce est jouée,» fit Réal.

Personne n’a répété ce qui se dit entre les conjurés lorsqu’ils se retrouvèrent dans ce salon où ils avaient vu de près la déroute et passé par de mortelles angoisses. On sait seulement que Talleyrand prononça ce mot sage: «Il faut dîner.» On ignore où Bonaparte et les principaux auteurs du coup d’État dînèrent. Ce dut être agréablement. Les nouvelles de Paris étaient bonnes. La population approuvait l’événement de Saint-Cloud et s’en réjouissait. Il n’y avait pas à craindre un retour offensif des jacobins: Fouché, plein de prévoyance, était sur le qui-vive. Ses agents surveillaient les portes de Paris pour interdire l’entrée aux «enragés» des Cinq-Cents qui eussent tenté une dernière chance de soulever les faubourgs. La tranquillité dans la capitale était parfaite. On joua dans les théâtres comme à l’ordinaire et le préfet de police y fit lire une notice officielle, relation succincte et d’un arrangement ingénieux. Le public était informé que le général Bonaparte «étant entré au Conseil des Cinq-Cents pour dénoncer des manœuvres contre-révolutionnaires,» avait failli être assassiné. Par bonheur, «le génie de la République avait sauvé ce général,» et «le Corps législatif avait pris toutes les mesures qui pouvaient assurer le triomphe et la gloire de la République.» La fable était audacieuse. Mais les Parisiens ne demandaient qu’à l’accepter.