Part 6
Saint-Cloud ressemblait à Chantilly un jour de courses ou à Versailles le jour où l’on élit un président de la République. Les restaurants étaient pris d’assaut. Les déjeuners, par groupes, étaient fort gais, abondaient en mots d’esprit. C’était un de ces moments où tout semble facile. Le coup d’État prenait l’allure d’une partie de plaisir. Bonaparte lui-même se laissait aller à l’illusion qu’il ne rencontrerait pas plus d’obstacles que la veille aux Tuileries. Il disait à Le Couteulx, à qui il parlait à cœur ouvert: «Si les députés ne sont pas entraînés par la force des choses, subjugués par un événement dont la toute-puissance est dans l’opinion publique, alors nous leur ferons sentir leur faiblesse.» Des mots... Un incident, un rien pouvaient étrangement compliquer le programme.
Un détail, d’apparence peu grave, faillit tout gâter. Il était convenu, comme nous l’avons dit, que la séance des Conseils s’ouvrirait à midi. C’était pour cette heure-là qu’ils étaient convoqués. Les parlementaires avaient été exacts. Menuisiers et tapissiers étaient en retard. Ce retard matériel, que Sieyès et les organisateurs civils de la journée avaient oublié de calculer, eut des conséquences qu’ils n’avaient pas calculées davantage.
Le château de Saint-Cloud n’existe plus aujourd’hui: les Allemands l’ont brûlé en 1870. C’était un fort joli palais, plein de souvenirs. Henriette d’Angleterre y avait vécu. Louis XIV s’y était épris de La Vallière. Il s’agissait de loger là-dedans plusieurs centaines de législateurs et l’arrangement n’était pas terminé. On avait bien prévu que le Conseil des Anciens siégerait au premier étage, dans la galerie d’Apollon, tandis que l’Orangerie, annexe du château, était réservée aux Cinq-Cents. Grâce à ces dispositions, les deux Chambres devaient être séparées et il serait facile d’empêcher les communications de l’une à l’autre.
Mais, à midi, la galerie d’Apollon et l’Orangerie étaient encore occupées par des équipes d’ouvriers qui rangeaient des banquettes, clouaient des planches et des tentures, au milieu d’un flot de poussière et dans le vacarme des marteaux. Ne pouvant entrer dans leurs salles respectives, les membres des deux Assemblées, vêtus de leurs pompeux uniformes,--toge romaine, écharpe et toque,--revenaient sur l’esplanade. Des groupes s’y formaient, des conversations s’engageaient, et les jacobins des Cinq-Cents, mêlés aux modérés des Anciens, les harcelaient de questions embarrassantes. Pourquoi avaient-ils voté le décret, éloigné les Conseils de Paris? Que voulait-on faire? Renverser la Constitution? Donner le pouvoir à Bonaparte? Alors, c’était la dictature? On voulait renverser la République?
Les Anciens étaient encore plus troublés lorsqu’on leur disait: «Au fond, vous pensez que le gouvernement ne vaut rien, qu’il ne peut plus durer. Eh bien! nous sommes d’accord avec vous. Seulement, pourquoi renverser la Constitution? A quoi bon un coup d’État, un bouleversement dont nul ne peut prévoir les suites? Voulez-vous reconstituer le Directoire, y porter des hommes éminents? Nous y consentons. Voulez-vous même y introduire Bonaparte? Il n’a pas l’âge pour être Directeur, mais on pourra faire une exception pour lui.» Et les Anciens restaient perplexes parce que, s’ils refusaient ces propositions, ils avouaient que leur but était bien de changer le régime. Et, s’ils les acceptaient, on rentrait dans l’ornière d’où Sieyès et les réformateurs voulaient sortir.
Véhémentes ou habilement conciliantes, ces objections étaient propres à ébranler des hommes qui, nous l’avons vu, commençaient à se demander depuis la veille si, en introduisant Bonaparte au gouvernement, ils n’allaient pas se donner un maître. Tout ce que ces modérés avaient fait jusque-là, c’était par peur des jacobins. Cette peur leur avait donné du courage. Elle pouvait leur en retirer si elle devenait trop vive. Le contact direct de l’extrême-gauche ne valait rien pour les hommes du juste milieu. Ils répondaient faiblement aux questions dont ils étaient pressés, se défendaient de comploter contre la République. Finalement ils ne savaient plus bien si ce qui dominait en eux c’étaient les scrupules républicains, la crainte du despotisme ou celle du terrorisme.
Les Anciens étaient fort troublés lorsqu’après cette sorte de longue séance en plein vent, qui n’était pas au programme, ils montèrent vers deux heures à la galerie d’Apollon tandis que les Cinq-Cents prenaient place dans l’Orangerie. Cette heure perdue et dangereusement perdue avait paru longue à Bonaparte qui l’avait employée à hâter l’installation, à se rendre compte de la disposition des lieux. Plusieurs fois, pendant ses allées et venues, des mots mal sonnants, tels que «brigand, scélérat,» étaient venus jusqu’à ses oreilles. Des témoins observèrent qu’il devenait nerveux. Un grand cabinet lui avait été réservé. Sieyès et Roger-Ducos s’y étaient établis tandis que le général entrait et sortait «avec assez d’agitation,» bousculait les sous-ordres, se montrait exigeant et brutal, et, pour tout dire, déplaisant. Thiébault, comme il le raconte dans ses _Mémoires_, s’esquiva pour échapper à ses colères et blâma ce manque d’égards pour les inférieurs.
On s’esquivait beaucoup, en vérité, et sous les prétextes les plus divers. Il semblait que le vent eût tourné. Il y avait moins d’empressement vers Sieyès et Roger-Ducos qui commençaient à se morfondre au coin du feu, vers Bonaparte dont l’énervement grandissait.
La séance s’était ouverte enfin pour les deux assemblées après ce retard désastreux. Les nouvelles qui en arrivaient n’étaient pas bonnes. Elles expliquaient la demi-solitude où se trouvaient soudain ceux qu’une vraie foule félicitait la veille. D’abord, les Anciens, impressionnés, menaçaient d’aller à la débandade. Il n’y avait chez eux qu’une minorité jacobine, mais elle fut tout de suite agressive, intimidant la majorité. Quelques membres de cette minorité se plaignirent d’avoir été oubliés dans la distribution des lettres de convocation pour la séance du 18. Ils demandèrent sur ce point, à la commission des inspecteurs, des explications qui furent naturellement embarrassées. Triomphant de cet embarras, ils voulurent que la commission s’expliquât en outre sur les motifs du transfert des Conseils à Saint-Cloud. La veille, aucun débat n’avait été permis sur ce sujet qui était pourtant le principal. Aujourd’hui, il fallait justifier le transfert et le décret.
A des moments pareils, tout est perdu dans une Assemblée, si quelqu’un ne trouve un dérivatif, avec la connivence du président. Soutenu par le président Lemercier, un brumairien, Cornudet, apporta une motion préjudicielle qui coupait court à une dangereuse discussion en rappelant le Conseil au respect de la forme. Brid’oison allait peut-être sauver Bonaparte. Les spécialistes du droit parlementaire venaient en effet de découvrir que les Conseils, pour délibérer valablement dans leur nouvelle résidence, devaient se notifier entre eux et notifier au Directoire qu’ils étaient réunis, formalité vide mais salutaire: les Cinq-Cents, de leur côté, l’avaient oubliée. Quant au Directoire, il n’existait plus. La notification servit de prétexte à ce qui devenait urgent: une suspension de séance. Pendant ce temps-là, aux Cinq-Cents, les protestations avaient été encore plus violentes. Dans cette assemblée, c’était la majorité qui était jacobine. Lucien, devenu président par une sorte de surprise, n’ignorait pas que la séance serait chaude. Mais la précaution qu’il avait prise pour détourner l’orage devait être inutile. D’accord avec lui, un député brumairien, Émile Gandin, émule de Cornudet, avait préparé un projet de résolution qui tendait à nommer une commission chargée d’examiner si le décret de transfert était fondé en fait, si le complot anarchiste était réel. Le renvoi à une commission, c’est le moyen classique d’enterrer une affaire. Les Cinq-Cents le savaient bien. Aussi Gandin fut-il interrompu dès les premiers mots par des clameurs violentes et obligé de descendre de la tribune. Les jacobins criaient à tue-tête: «A bas les dictateurs! Pas de dictature! Nous n’avons pas peur des baïonnettes!» Vainement Lucien rappelle à l’ordre les députés les plus bruyants. On le hue, on le menace. Nul ne sait comment ce charivari va finir, lorsque, bien innocemment, un des exaltés propose une diversion: que, sur-le-champ, par appel nominal, les députés viennent prêter serment à la Constitution menacée. Manifestation purement théâtrale qui ne pouvait être bonne, par la lenteur du défilé, qu’à ramener le calme dans les esprits. Un autre jacobin, plus subtil, proposait qu’en même temps le Conseil des Anciens fût invité à donner des explications sur l’initiative qu’il avait prise la veille. Les Cinq-Cents ne se rendirent pas compte de la portée de cette manœuvre. Ils l’écartèrent, préférèrent la plus tapageuse. Un à un les députés vinrent à la tribune jurer fidélité à la Constitution et la cérémonie dura jusqu’à quatre heures.
C’était autant de gagné si, pendant ce temps, les Anciens avaient fait quelque chose. Mais leur assemblée hésitait, ne savait à quoi se résoudre. A trois heures et demie, ils étaient rentrés en séance pour entendre la réponse à leur message. La réponse, c’était une lettre par laquelle le secrétaire du Directoire faisait savoir que le Directoire n’existait plus, trois de ses membres (on disait même faussement quatre) ayant donné leur démission.
L’effet qu’on attendait de cette lettre, c’était que le Conseil des Anciens, prenant acte de la carence du pouvoir exécutif, décidât sur-le-champ d’en créer un nouveau. La proposition Cornudet avait été faite à dessein, d’accord avec Sieyès et Bonaparte. C’était le moyen d’introduire la nomination d’un autre gouvernement.
Mais les Anciens semblaient avoir épuisé la veille toute leur énergie. Ils étaient frappés de timidité et d’une sorte de stupeur. Abolir la Constitution, en voter une nouvelle tandis qu’à côté, dans l’Orangerie, les députés prêtaient serment à l’ancienne, c’était une hardiesse dont ils se sentaient incapables. Les mots d’illégalité, d’usurpation, les épouvantaient. Alors, dans la «plaine,» entre les brumairiens décidés et les antibrumairiens ardents, le flottement grandit. On négociait, on parlementait entre les groupes. Si, au lieu de supprimer le Directoire, on le reconstituait, Sieyès y entrerait avec Roger-Ducos, Bonaparte et deux hommes choisis par eux. Ce serait une solution moyenne qui ne froisserait personne. On ferait l’économie d’un bouleversement. Enfin, on échapperait au reproche de prêter la main à la dictature, et peut-être beaucoup de ces modérés, qui avaient réfléchi depuis vingt-quatre heures, voulaient-ils échapper à la dictature elle-même.
Ce qu’ils ne voyaient pas, c’était que leur solution moyenne, étant une concession, allait encourager les jacobins et surexciter les Cinq-Cents. Déjà, comme une traînée de poudre, la nouvelle s’était répandue que le coup d’État languissait, qu’un échec était possible. Et le bruit, sans doute, était venu jusqu’à Paris. On signalait à Saint-Cloud «des gens de mauvaise mine,» appelés, disait-on, par les agents des jacobins. Et ce qui n’était plus un «on dit,» c’était la présence d’Augereau et de Jourdan. Les deux généraux du jacobinisme, à la suite des promesses secrètes de Bonaparte, avaient cru bon de faire les morts. Avertis que le coup était sur le point de manquer, ils accouraient pour en prendre la suite et pour jouer la partie avec les antibrumairiens. Augereau vint même jusqu’à Bonaparte. «Te voilà dans une jolie position,» lui dit-il. Feignant de l’intérêt pour son vieux camarade, il lui conseilla, en le tutoyant toujours, de renoncer à son entreprise. Bonaparte répondit alors selon les uns: «Le vin est tiré, il faut le boire;» selon les autres: «Les affaires allaient plus mal à Arcole.» Et il se défit de l’importun.
Il venait pourtant de recevoir le plus net des avertissements. Son échec était escompté. Sa succession était presque ouverte. Les remplaçants rôdaient autour de lui. D’autre part, il était clair que le plan d’opérations de Sieyès, avec les moyens parlementaires qu’il avait prévus, faisait long feu. A la décharge de Sieyès, il convient de se rappeler que Bonaparte avait refusé d’épurer les Conseils et d’arrêter les meneurs, ce qui eût été pourtant le moyen sûr d’avoir la «plaine» avec soi. Toutefois les regrets étaient stériles autant que les reproches. A ce moment décisif, on s’apercevait qu’une aristocratie de légistes, de philosophes, d’hommes de lettres ne suffisait pas pour renverser un gouvernement, en fonder un autre, sauver le pays et l’État. Ce qui avait fait la force du mouvement en faisait, au moment de l’exécution, la dangereuse faiblesse. Albert Vandal dit, d’un mot qui résume tout: «L’Institut était en train de manquer son coup d’État.»
Il n’était pas encore quatre heures. Bientôt, dans l’Orangerie, le défilé à la tribune serait terminé et que feraient les Cinq-Cents? Quant aux Anciens, ils avaient suspendu leur séance pour la seconde fois. C’était le moment de reprendre contact avec eux, de les décider à une attitude virile, de leur rappeler leur vote de la veille pour en tirer les conséquences. En d’autres termes, le moment était venu pour Bonaparte d’intervenir en personne, sinon tout allait à la dérive.
Accompagné de Berthier, de Bourrienne, de son frère Joseph, de Lavallette et de quelques aides de camp, le général se rend à la galerie d’Apollon. Les Anciens y causaient debout, par groupes. En voyant entrer le général qui venait comme pour leur rendre visite entre deux séances, ils regagnèrent leurs places. Au fond, les Anciens n’étaient pas mal disposés pour lui. Ils désiraient l’entendre. Peut-être leur apportait-il lui-même la transaction qu’ils appelaient de leurs vœux. Un grand silence s’établit et ce Sénat fut tout oreilles.
Pour Bonaparte, c’était l’épreuve pénible et redoutable. Ce qu’il venait dire, ce n’était pas du tout ce que les Anciens espéraient. Et il fallait parler d’abondance, prononcer un discours, la seule chose peut-être dont il ne fût pas capable. Déjà énervé par les incidents fâcheux qui se succédaient depuis midi, il fut saisi de cette timidité et de cette angoisse que les gens de théâtre appellent le trac. Une voix rauque, entrecoupée, des paroles à la fois violentes et sans suite, la personne malingre, étriquée du dictateur, son air de très jeune homme mal portant: en quelques instants, le héros perdait son prestige. Et, sur ces vieux routiers, sur ces politiciens experts dans l’art oratoire, il produisit tout d’un coup une piètre impression. Les «avocats,» chez eux, dans leur milieu, prenaient leur revanche du mépris dont le général les avait couverts depuis le moment où, quittant l’Égypte, il avait annoncé qu’il rentrait en France pour les chasser.
Cependant il fallait dire quelque chose. Bonaparte se jeta à l’eau. Sa harangue, dans la version officielle qui en a été donnée par le _Moniteur_, est décousue. Il n’est pourtant pas défendu de penser que cette version a été arrangée, ce qui laisse croire que, dans la bouche du général, les phrases se sont succédé avec une singulière incohérence, les phrases et aussi les métaphores banales auxquelles ne manquait même pas le: «Vous êtes sur un volcan.» Ce sont des lambeaux de discours qui sortent d’une poitrine oppressée. «Sa pensée même le fuit,» dit Albert Sorel. Bref une espèce de déroute.
Ce qu’il voulait dire, c’était que le Conseil des Anciens devait achever ce qu’il avait commencé la veille: «Qu’il prenne des mesures, qu’il parle! me voici pour exécuter.» A ce moment, une voix l’interrompit: «Et la Constitution?» s’écria Linglet. Désarçonné, Bonaparte garda le silence. Le compte rendu officiel porte que l’orateur «se recueille un moment.» Puis, fouetté par l’interruption, il réplique, et, dans ce mauvais monologue, c’est son meilleur passage: «La Constitution! Vous l’avez vous-mêmes anéantie. Au 18 fructidor, vous l’avez violée. Vous l’avez violée au 22 floréal. Vous l’avez violée au 30 prairial. Elle n’obtient plus le respect de personne. Je dirai tout.»
Que va-t-il dire? Ce qu’on attend, ce sont des révélations sur ce complot jacobin, anarchiste, qui sert de prétexte à tout depuis deux jours. Mais rien de précis ne sort de la bouche du général, et pour cause. Il parle vaguement de complot, d’attentat, d’hommes sinistres qui se préparent à relever l’échafaud. Mais, comme il sait peu de chose de leurs sanglants desseins, il en revient à parler de lui-même, à présenter une apologie emphatique: «Je ne suis point un intrigant: vous me connaissez. Je crois avoir donné assez de gages de mon dévouement à ma patrie. Si je suis un perfide, soyez tous des Brutus.»
L’orateur novice s’embourbait, et ses amis, dans le Conseil, commençaient à souffrir cruellement. Tour le tirer de là, il fallait en finir. Ils proposèrent de passer au vote et, avant de voter, de reprendre la séance régulière aux honneurs de laquelle Bonaparte serait admis.
Mais, dès qu’il s’agit de prendre une décision, l’incertitude des Anciens recommence. Ils ne sont plus dans le même état d’esprit que la veille. Ils hésitent à voter des mesures que n’approuveraient pas, à côté, les Cinq-Cents. Les conciliabules qui se sont tenus de midi à deux heures pèsent sur eux. Et puis les opposants, écartés la veille par un tour de passe-passe, sont là. Ils exigent maintenant sur le fameux complot des explications en règle. Plus d’allusions vagues. Le cri ordinaire de toutes les assemblées en pareil cas retentit: «Les noms! Citez les noms!» Bonaparte, pris au dépourvu, répond que Barras et Moulin lui ont fait part de projets révolutionnaires. Là-dessus, dans un vacarme effroyable, plusieurs représentants réclament une enquête.
L’affaire tournait mal. Non seulement Bonaparte n’avait pu convaincre celle des deux Assemblées qui lui était le plus favorable: il allait encore l’indisposer. S’irritant d’autant plus qu’il se sentait moins persuasif, il se mettait à menacer. Des mots qu’il avait dits ailleurs lui revenaient à l’esprit. Un jour, au Caire, il avait épouvanté une délégation de notables musulmans par une image de style oriental: «Souvenez-vous que je marche accompagné du dieu de la victoire et du dieu de la guerre.» Cette phrase, il s’en resservit, et, sur une assemblée française, elle devait produire une impression détestable. Il y eut de violents murmures qui exaspérèrent Bonaparte. Il essaya encore de gagner les Anciens en les excitant contre les Cinq-Cents. Ses excitations tombèrent dans le vide. Alors, cherchant toujours un effet, il se tourna vers les grenadiers qui l’avaient accompagné et, s’adressant à eux: «Vous, mes camarades, vous, braves grenadiers, que je vois autour de cette enceinte, si quelque orateur, soldé par l’étranger, ose prononcer contre votre général les mots _Hors la loi_, que le foudre de la guerre l’écrase à l’instant.»
Bonaparte avait accumulé les maladresses. Il mettait ses amis à une dure épreuve. Les Anciens, déjà ébranlés, commençaient à craindre une dictature militaire et il les effrayait par un langage militariste. En vain le président Lemercier vient en aide au général, l’excuse, le ramène à la question. Bonaparte a pataugé. Il patauge encore. Ce que son intervention chez les Anciens devait produire, c’était, d’après le plan convenu avec Sieyès, une motion en faveur d’un gouvernement nouveau. Loin d’avoir fait jaillir cette initiative, il l’a empêchée et compromise. Il n’a plus qu’une chose à faire, c’est de sortir, laissant les Anciens poursuivre une discussion qui se perd dans les sables.
Lorsque Bonaparte quitta la Galerie d’Apollon, il ne paraissait pas se rendre compte de son échec. Il était redevenu maître de ses nerfs. «Tout ira bien,» fit-il dire à Joséphine. Dans un couloir, le fidèle Arnault l’attend. Talleyrand, touché aussi, sont inquiets. Ils ont envoyé Arnault vers le général pour lui conseiller de brusquer les choses. Bonaparte n’accepte pas de conseils et répète que tout ira bien. La garde ne vient-elle pas de l’acclamer à sa sortie du Conseil des Anciens? Ces vivats n’ont-ils pas été entendus dans la galerie d’Apollon et jusque dans l’Orangerie? Qu’on le laisse faire. La principale précaution est prise. Jourdan, Augereau, Bernadotte peut-être, rôdent par là: l’ordre est donné de sabrer le premier, quel qu’il soit, qui adressera la parole aux troupes sans la permission du commandant suprême de la force armée.
C’est une chose curieuse qu’après son fiasco chez les Anciens, Bonaparte ait voulu se rendre chez les Cinq-Cents. Il était pourtant renseigné. A l’Orangerie, la première partie de la séance avait été houleuse, son frère Lucien conspué. De leur côté, les Cinq-Cents étaient instruits des paroles qu’il venait de prononcer sur eux dans l’autre assemblée. Albert Vandal suppose donc qu’il venait parmi ces jacobins pour faire éclater une violence, un scandale, démontrer par le fait qu’une réforme profonde du régime était nécessaire. Lui-même a prétendu par la suite qu’il venait tenter une manœuvre de division et, en révélant les confidences de Jourdan, jeter l’une contre l’autre les deux fractions de la gauche. Il ne comptait pas, dans ses combinaisons, sur ce qui allait se produire, c’est-à-dire un vulgaire pugilat.
Bonaparte avait avec lui ses officiers et quelques grenadiers particulièrement sûrs. Il a raconté lui-même que deux de ces hommes lui dirent qu’il ne savait pas au milieu de qui il allait, que ces gens-là étaient «capables de tout.» Mais il était soldat, il savait payer de sa personne, et à la guerre comme à la guerre. Ce qu’il ne distinguait peut-être pas, c’était la différence entre le pont d’Arcole et une rixe à coups de poing avec les gaillards des clubs.
Le Conseil des Cinq-Cents attendait la communication officielle des Anciens au sujet du complot et de la translation. Lorsque l’on entendit le poste prendre les armes, on crut que c’était le messager d’État qui entrait. Mais une cohue obstruait la porte, comme on le voit au Palais-Bourbon les jours de grande séance. Bonaparte, séparé de sa suite, dut se glisser à travers cette foule et ne fut pas aperçu tout de suite. Comme il approchait de la tribune, il se heurta à un groupe de jacobins, hommes de poigne, qui avaient l’habitude d’en surveiller l’accès. A peine eurent-ils reconnu le général, qu’ils se mirent à crier: _A bas le dictateur! A bas le tyran!_ Alors un tumulte effroyable éclate. Les députés se lèvent de leurs bancs en poussant des clameurs, des injures et des menaces: _Hors la loi! Tue! tue!_ au milieu de mots pompeux comme celui de Destrem: «Est-ce donc pour cela que tu as vaincu?»
L’espace qui séparait la tribune des banquettes s’était rempli d’une foule hurlante et gesticulante au milieu de laquelle, loin de pouvoir dire un mot, Bonaparte étouffait. Des poings tendus par quelques colosses étaient tout près de s’abattre sur lui et, dans cette rixe, il paraissait encore plus petit et plus frêle.
La scène menaçait de mal tourner. Et s’il n’est pas possible de dire qu’il s’en est fallu de peu que César ne tombât sous le poignard de Brutus, comme la légende créée et propagée par les brumairiens l’affirma tout de suite, il est vrai qu’il fut maltraité et même brutalisé. Il était en très mauvais état, fort pâle, respirant à peine et près de se trouver mal, lorsque Murat, Lefebvre et Gardanne s’élancèrent à son secours suivis des grenadiers qu’il avait laissés à la porte et qui vinrent le dégager. Ils le ramenèrent vers la sortie en lui faisant un rempart de leurs corps, non sans qu’il se produisît encore une bousculade sérieuse dans laquelle fut déchirée la manche d’un de ces soldats qui s’appelait Thomé.