Le Dix-huit Brumaire

Part 5

Chapter 53,686 wordsPublic domain

Mais Gohier n’était pas là. Cambacérès, ministre de la Justice, fut prié d’apposer le sceau sans attendre l’ordre du pouvoir exécutif. Pris de timidité ou de scrupules, il s’y refusait et mettait en avant des raisons juridiques. On se regardait et Bonaparte s’impatientait. Allait-on butter sur un obstacle aussi ridicule? Cambacérès consentit enfin à se tenir pour satisfait si, en l’absence de Gohier, Sieyès signait et scellait. En lui-même, l’incident était de peu d’importance. Il prouvait du moins que le Directoire ne pouvait subsister sans de graves inconvénients.

Pour le jeter par terre, Sieyès et Roger-Ducos étaient résolus à donner leur démission. Mais il fallait qu’un troisième Directeur se fût démis, sinon ayant une majorité, l’Exécutif restait viable. A cet instant même, au Luxembourg, Talleyrand et l’amiral Bruix persuadaient Barras qu’il n’avait plus qu’à s’en aller.

Depuis le moment où, prétextant son bain puis une migraine, il avait refusé de se joindre à Gohier et à Moulin, Barras attendait que Bonaparte lui fît signe. Il commençait à se dépiter et Bottot, en lui rendant compte de sa mission, avait accru ses inquiétudes. Lorsque Talleyrand et Bruix se firent annoncer, il eut un moment d’espoir qui ne dura pas. Les deux envoyés de Bonaparte le mirent au fait sans tarder. Talleyrand lui donna lecture de la lettre de démission, fort pompeuse, et qu’en style noble on avait rédigée pour lui. Barras écouta, comprit, signa sans protestations, sans histoires. Tout se passa le mieux du monde, avec douceur et courtoisie. Les arguments dont Talleyrand,--ce genre de mission lui convenait à merveille,--était chargé de se servir étaient probablement de deux sortes: si le Directeur voulait résister, il y avait beaucoup de choses à dire et à révéler sur son compte et on ne le ménagerait pas. Mais s’il s’en allait gentiment, on lui accordait une indemnité fort tentante pour un homme qui aimait l’argent. Bien que le secret ait été gardé sur cette affaire, il y a lieu de croire que Bonaparte avait pensé que le meilleur était de traiter ce «pourri» en «pourri.»

Barras, sans esclandre, avait vidé la place. Sur l’heure, il avait pris sa voiture pour se retirer dans sa terre de Grosbois, escorté par un peloton de dragons qui ne lui permettrait pas de revenir sur Paris. Grand soulagement pour les conjurés. Sa démission désorganisait le Directoire. Elle servait à autre chose encore. Elle faisait une dupe et une dupe d’importance: Gohier. Joséphine n’avait pas perdu son temps. Elle avait chapitré la femme du président, l’avait rassurée, avait feint de la mettre dans la confidence, et, cette fausse confidence, c’était que Bonaparte voulait renvoyer Barras, mais Barras tout seul et qu’avec les autres il ne refuserait pas de s’arranger. Mis au courant, Gohier fut alléché. L’abandon, l’impuissance où il se se sentait dans le Luxembourg vide lui donnaient envie d’aller à son tour aux nouvelles. Il finit par entraîner Moulin aux Tuileries.

Lorsqu’ils arrivèrent, Sieyès venait de signer le décret. Ils arrivaient à point. On leur laissa l’illusion qu’on n’en avait voulu qu’à Barras, et Gohier fit bonne mine à Bonaparte, lui rappela qu’ils devaient dîner ensemble le soir. De bonne grâce, il consentit à signer lui-même le décret, dès lors tout à fait régulier. Mais à peine en possession de la précieuse pièce, les conjurés changèrent de ton. Sieyès et Roger-Ducos annoncèrent qu’eux aussi avaient donné leur démission. Trois des Directeurs sur cinq étant partis, le Directoire n’avait plus qu’à se dissoudre pour fonder un nouveau pouvoir exécutif. Gohier ne comprenait pas ou ne voulait pas comprendre. S’il y avait un pouvoir nouveau, il devait en être. Il fatiguait tout le monde de sa loquacité, de son insistance, de son dîner dont il ne démordait pas. Bonaparte finit par lui dire brutalement que ce n’était pas le jour de dîner en ville. Ce qu’on voulait de lui, c’était sa démission.

On le lui répéta plus doucement, mais sans ambages. Alors il refusa net. Le bonhomme se fâchait, invoquait la Constitution, la République, son honneur. La dispute eût pris un caractère désagréable, peut-être dangereux, si Moulin, de son côté, ne fût resté complètement apathique. On prétendait que Moulin avait des liens de parenté avec Santerre, et Bonaparte venait d’être instruit que le vieil agitateur tentait de soulever les faubourgs. Bonaparte saisit cette occasion de bousculer le Directeur. «Général Moulin, lui dit-il, vous êtes parent de Santerre?--Non, répondit l’autre, je ne suis pas son parent mais son ami.--J’apprends, poursuivit Bonaparte, qu’il remue dans les faubourgs. Dites-lui qu’au premier mouvement, je le fais fusiller.» Moulin protesta d’abord. Puis, Bonaparte ayant répété, avec une fermeté convaincante, qu’il ferait comme il avait dit et que, si Santerre bougeait, il serait fusillé,--ce qui était assez menaçant pour les autres jacobins,--Moulin se radoucit. Il jugeait bien la situation et sentait qu’il n’y avait rien à faire. «Santerre, dit-il, ne réunirait pas quatre hommes,» ce qui était d’ailleurs vrai.

Cette réponse plut à Bonaparte parce qu’elle entrait dans ses idées. Comme nous le verrons encore, il désirait que son coup d’État se fît sans effusion de sang ni violence. Il n’en était que plus acharné à vouloir la démission des deux Directeurs. Mais, à toutes ses objurgations, à celles des autres assistants, les deux hommes opposaient la force d’inertie. Bonaparte, se tournant maintenant vers Gohier, voulut emporter le morceau. Il parla sur le ton du commandement: «La République est en péril. Il faut la sauver. Je le veux. Sieyès et Ducos ont donné leur démission. Barras vient de donner la sienne. Vous êtes deux, isolés, impuissants, vous ne pouvez rien. Je vous engage à ne pas résister.» De son côté, Boulay de la Meurthe, qui serait bientôt le comte Boulay, murmurait à l’oreille du président rétif: «Vous ne voulez pas, citoyen Gohier, qu’on mette à cette demande plus que de l’invitation.» Tout fut inutile. Les deux Directeurs répondirent qu’ils n’abandonneraient pas le poste que la République leur avait confié, qu’ils resteraient fidèles à la Constitution et à la loi.

Cette conversation ne pouvait pas se prolonger. Elle devenait même assez embarrassante. L’obstination des deux Directeurs n’était pas dangereuse. Ils ne laissaient paraître aucune intention d’organiser une résistance. Mais c’était à eux, c’était autour de leur nom que les opposants pouvaient se rallier. Surtout, le plan des conjurés rencontrait là un point d’arrêt. Au lieu d’une opération légale et constitutionnelle d’un bout à l’autre, telle qu’elle eût été par la démission volontaire des deux Directeurs, il fallait recourir à d’autres moyens. La difficulté qui se présentait n’était pas insurmontable, mais c’était une difficulté.

Il entrait si peu dans le dessein des auteurs du coup d’État d’user de violence qu’ils laissèrent partir Gohier et Moulin. Tous deux, d’ailleurs, rentrèrent sagement au Luxembourg. S’ils eussent pensé à appeler le peuple aux armes, l’aspect seul de Paris les en eût dissuadés: dans cet ordre d’idées il n’y avait rien à faire.

Cependant, on ne pouvait les laisser livrés à eux-mêmes. Après leur départ, on se concerta rapidement et il fut décidé que les deux récalcitrants seraient mis en surveillance, consignés, ou plutôt séquestrés dans le Luxembourg. Moreau fut chargé de monter cette garde peu glorieuse qui lui devint encore plus déplaisante par un incident qui vaut la peine d’être rapporté: car il montre bien que la troupe n’était ni si docile, ni si sûre. Trois cents hommes avaient été commandés pour aller au Luxembourg. Au moment de partir, des murmures s’élevèrent dans leurs rangs et Bonaparte, averti, accourut. Les hommes se plaignaient que Moreau fût un modéré, un «patriote» suspect, un républicain douteux. Était-ce à un chef pareil qu’on pouvait se fier pour «sauver la République»? Bonaparte dut intervenir, parler aux soldats, se porter garant de Moreau. La troupe se laissa convaincre, obéit, et, d’ailleurs, remplit fort bien sa mission. Mais il y avait là un indice qui n’était pas à négliger.

L’histoire ne dit pas ce que devint le dîner pour lequel le président, une heure plus tôt, comptait encore sur Bonaparte. A peine les deux Directeurs étaient-ils rentrés au Luxembourg que Moreau se présentait. Il voulut remplir sa mission avec tact, en homme du monde. Mais Moulin lui montra la porte et lui indiqua que, s’il voulait le garder, sa place était dans l’antichambre. Le geste du jacobin ne manquait pas de dignité et la position de Moreau était assez humiliante. Qui sait si, pendant cette désagréable faction, ne naquirent pas les sentiments de jalousie qui devaient un jour associer le vainqueur de Hohenlinden aux complots contre le Premier Consul?

Cependant les soldats prenaient des précautions qui n’étaient pas inutiles. Ils visitaient les appartements du Luxembourg, en fermaient toutes les portes, installaient un poste à l’entrée du palais où se rendaient déjà des visiteurs, surtout des parlementaires, qui se heurtaient à la consigne: «On n’entre pas.» Les deux Directeurs voulurent envoyer une protestation aux Conseils. Elle fut aussitôt interceptée et la surveillance se resserra. Gohier s’est même plaint qu’une sentinelle fût restée le soir au pied de son lit. D’ailleurs son histoire, comme celle de Moulin, finit là. Le lendemain, le coup d’État ayant réussi, ils n’eurent plus, l’un et l’autre, qu’à disparaître. L’un et l’autre, plus tard, accepteront des emplois de l’Empire.

Qu’il eût fallu garder _manu militari_ deux des personnages les plus importants de la République et couper leurs communications avec le dehors, c’était déjà le signe que le coup d’État ne se ferait pas tout seul, que le vœu public, la persuasion, une habile manœuvre parlementaire pourraient ne pas suffire. Chose curieuse: Sieyès paraît avoir compris l’avertissement mieux que Bonaparte. Ce fut le civil qui recommanda des mesures de rigueur dont ne voulut à aucun prix le militaire. Bonaparte crut en avoir assez fait en disposant ses troupes sur les points principaux de Paris et sur la route de Saint-Cloud ainsi qu’en réglant le service pour le lendemain. Le calme était complet dans la rue, Santerre lui-même et les faubourgs se tenaient tranquilles: Bonaparte ne voulut pas sévir contre les personnes. Déjà il s’était emporté contre Fouché, l’accusant de tout gâter par excès de zèle, parce que le ministre de la Police avait fait fermer les barrières de Paris. Pendant le Conseil qui se tint aux Tuileries dans l’après-midi et qui se prolongea dans la nuit fort tard, deux conceptions se heurtèrent.

Sieyès, comme Fouché, avait l’expérience des «journées» révolutionnaires. Ils savaient comme elles se faisaient, comment elles réussissaient. Canons pointés sur la Convention le 2 juin 1793 pour achever la déroute des Girondins; appel aux sections modérées de la garde nationale pour renverser Robespierre en thermidor; irruption d’Augereau et de ses grenadiers en fructidor: c’était, dans la Révolution, une règle presque constante. Il avait fallu aider ou achever du dehors ce qui s’était fait à l’intérieur des Assemblées. Sieyès était convaincu que, cette fois encore, les choses se passeraient de la même manière. Lorsque la Convention avait mis Robespierre «hors la loi,» elle avait réussi à abattre le dictateur parce qu’un secours extérieur lui était venu. Que Bonaparte fût mis hors la loi à Saint-Cloud, que la troupe fût émue par cet appel, qui sait ce qui pouvait se passer? La séance de pure forme qui s’était tenue le matin avait assez montré que les dispositions du Conseil des Cinq-Cents étaient mauvaises. Il fallait prendre les devants si l’on ne voulait s’exposer à de grands risques. Sieyès proposait donc que l’on arrêtât tout de suite quarante députés parmi les jacobins les plus farouches. De cette manière, on intimiderait les autres et l’on serait sûr de la majorité.

Cette épuration violente, Bonaparte s’y refusa obstinément. On a dit qu’il ne voulait pas suivre le précédent des journées révolutionnaires, justement parce qu’il voulait rompre avec les procédés révolutionnaires, les méthodes insurrectionnelles, et montrer que sa révolution nationale terminait la révolution. Peut-être avait-il une autre pensée. Que l’opération parlementaire fût trop facile, qu’elle réussît trop vite et trop bien, les parlementaires seraient les maîtres. Il n’ignorait pas que Sieyès l’avait pris comme exécutant, comme instrument. Il savait que l’ambition de son frère Lucien était de devenir le Bonaparte civil. Il se voyait, le coup fait, éloigné du pouvoir et relégué aux armées. Par une contradiction apparente, il semblait donc trouver les plans de Sieyès à la fois trop mous et trop violents, écoutant avec quelque pitié l’exposé de la procédure qui serait appliquée le lendemain à Saint-Cloud, s’opposant, d’autre part, à l’arrestation des meneurs jacobins qui eût facilité cette procédure. Bonaparte tenait à garder ses coudées franches, à se réserver un rôle personnel aussi large et aussi décisif que possible. Il continuait à jouer tout ou rien afin de réduire dans les bénéfices la part de ses associés. Ce conseil des Tuileries avait commencé dans l’enthousiasme. Le succès de la matinée, l’affluence des ralliements, l’attitude de Paris, avaient mis tout le monde de bonne humeur. Lorsque les conjurés se séparèrent au milieu de la nuit, ils étaient un peu plus froids, un peu moins contents les uns des autres. Finalement, on n’avait rien décidé pour le lendemain. Il s’agissait toujours d’obtenir des Conseils, par un vote régulier, l’abolition du Directoire et le principe d’une réforme constitutionnelle qui permettrait la création légale d’un Consulat. Mais comment, sur l’initiative de qui, cette réforme serait-elle proposée au vote? Qui dirigerait les débats? Lucien, sans doute, le président. Mais il fallait prévoir des incidents de séance, se partager les emplois. Et, sur tous ces points importants, on avait émis des avis contradictoires, les tacticiens parlementaires n’avaient pu se mettre d’accord et l’on n’avait pas pris de décision ferme, c’est-à-dire qu’on livrait la journée du lendemain à de singuliers hasards.

C’était peut-être ce que désirait Bonaparte. Il en avait, en tout cas, si bien le sentiment, qu’il prit quelques assurances à l’insu de ses associés. Dire qu’il les trahissait serait trop. Mais enfin, il agissait et négociait sans eux. Par le Corse Salicetti, que nous avons déjà vu apparaître, il se tenait en communication avec les jacobins. Il leur faisait savoir que Sieyès avait voulu mettre quarante d’entre eux en prison préventive et que lui, Bonaparte, s’y était opposé. Il leur promettait pour le lendemain une explication franche, amicale même, à table, car la politique se conduit toujours par des déjeuners et des dîners. Là encore, sans doute, il suivait son idée d’union nationale tout en essayant de neutraliser ses adversaires ou de ne pas les rendre irréconciliables dans l’avenir. Mais plus on avance dans ce récit et moins on peut s’empêcher de croire qu’il se ménageait des sympathies à gauche pour s’imposer plus facilement à Sieyès et à ses autres complices.

C’eût été peut-être habile si Bonaparte n’avait lui-même gâté ce jeu par ses écarts de langage. Il faisait répéter partout qu’il n’était ni un César ni un Cromwell. Une brochure répandue à profusion depuis le matin, _Dialogue entre un membre du Conseil des Anciens et un membre du Conseil des Cinq-Cents_ tournait en ridicule l’idée qu’il pût aspirer à la dictature. Son refus de frapper à la tête le parti jacobin était sans doute d’accord avec cette apologie. Mais, pendant cette journée, il avait parlé à maintes reprises en dictateur. Il s’était montré brutal et autoritaire. Parmi les membres des deux Assemblées qui lui étaient le plus favorables, beaucoup commençaient à se demander s’il venait bien sauver la République, s’ils n’allaient pas se donner sinon un tyran, du moins un maître. On avait remarqué aussi que Bonaparte parlait en petit comité avec une rudesse impérieuse, mais qu’il manquait d’éloquence et même d’idées et de sang-froid en présence d’une assemblée. Ses débuts dans l’enceinte des lois avaient été mauvais. Il n’était guère plus brillant parlementaire que Sieyès n’était brillant cavalier. Bonaparte, mieux doué pour le commandement que pour la délibération, pourrait-il faire un chef civil? Malgré ses prudences et ses dénégations, ne serait-il pas poussé vers la dictature militaire?

Ces appréhensions naissaient chez certains modérés qui, partisans du coup d’État pour sauver le pays et la République, restaient attachés au régime de libre discussion. D’autres, moins sensibles au succès obtenu qu’aux faiblesses qu’on avait pu observer dans les événements qui s’étaient accomplis depuis le matin, se demandaient si l’on ne se trouverait pas, à Saint-Cloud, devant de grandes difficultés, et leur résolution mollissait un peu. Enfin, les jacobins, sachant par Bonaparte lui-même qu’ils ne seraient ni arrêtés ni inquiétés, s’enhardissaient, s’excitaient les uns les autres et les députés du parti se concertaient pour le lendemain.

A l’heure où chacun s’en fut coucher, il y avait du doute chez les uns, une volonté de résistance chez les autres. Quand Bonaparte se retrouva seul, il se sentit lui-même un peu moins confiant. Il pleuvait. La nuit était noire. Il faisait un de ces temps qui pèsent sur les âmes, détrempent les caractères, ouvrent les cœurs les plus solides à des craintes mystérieuses. Bonaparte, arrivé rue de la Victoire, se contenta de dire à son fidèle Bourrienne ce qui résumait ses réflexions: «Cela n’a pas été trop mal aujourd’hui; nous verrons demain.» C’était juste. Ce n’était pas enthousiaste.

Avant de s’endormir, il s’assura que ses pistolets étaient chargés et les laissa à portée de sa main.

CHAPITRE V

A SAINT-CLOUD, LE 19

Avec les ténèbres, s’éloignèrent les angoisses et les défaillances. Lorsque Bonaparte sauta du lit, «la diane chantait dans la cour des casernes.» Les hommes d’action étaient dispos. Chez les autres, au contraire, chez ceux que nous avons déjà vus hésitants, la nuit avait encore porté conseil et leurs doutes n’étaient pas dissipés. Ils s’étaient plutôt accrus.

Mais la partie était engagée et il n’y avait plus qu’à jouer la partie. Les ordres de Bonaparte recevaient leur exécution. La cavalerie était en route pour Saint-Cloud, conduite par Murat. Le général Sérurier suivait avec les fantassins. Tout allait dépendre de l’élément militaire, et comment répondre de l’attitude de la troupe dans tous les cas qui pouvaient se produire? Les grenadiers de la garde constitutionnelle étaient les moins sûrs. Il n’en fut envoyé à Saint-Cloud que la moitié environ, ceux, semble-t-il, qui n’étaient pas connus pour avoir des opinions trop jacobines.

Les Conseils étaient convoqués à Saint-Cloud pour midi. Le général eut encore le temps de recevoir des visiteurs. Ses compagnons d’armes s’empressaient. «Croyez-vous donc qu’on va se battre?» leur disait-il en riant d’un air de confiance. Mais des amis dévoués tenaient à l’accompagner, à lui servir de gardes du corps. Berthier, qui avait un clou et souffrait horriblement, insista pour être de la partie. Il fallut enjoindre à Lannes, dont une blessure s’était réveillée, de rester dans sa chambre. On emmena aussi Gardanne qui aimait le général et que le général aimait bien. C’était un homme de Marseille qui avait l’air peu martial. Il avait un gros ventre et le souffle court. Mais il ne manquait pas de coup d’œil. Lui et Berthier rendraient service au moment psychologique.

Bonaparte avait moins de satisfaction avec les civils. Il connaissait leurs hésitations et leurs murmures. Cambacérès, qui avait déjà fait tant d’objections, était venu rue de la Victoire pour en apporter de nouvelles et pour prodiguer les conseils de prudence. N’ayant pas assisté à la délibération nocturne de la veille, il était d’abord allé chez Chazal et s’était enquis des décisions prises. «On n’est fixé sur rien, lui avait répondu Chazal. Je ne sais trop comment tout cela finira.» Cambacérès était inquiet et ne fut pas plus tranquille après avoir vu Bonaparte, au point qu’il crut bon de contracter une sorte d’assurance contre les risques de la journée. Si les choses tournaient mal à Saint-Cloud, les complices restés à Paris seraient en péril. Et les choses pouvaient mal tourner. Bonaparte pouvait être arrêté ou assassiné. Sieyès n’avait-il pas fait préparer une bonne chaise de poste qui l’attendrait non loin de l’Orangerie pour l’emmener en cas d’échec? Cambacérès songea que la vengeance des jacobins ne manquerait pas d’atteindre ceux qui s’étaient, comme lui, compromis dans l’aventure. Après avoir quitté la rue de la Victoire, ayant trouvé Bonaparte inaccessible à ses craintes, il se mit en quête d’hommes capables d’organiser comme un coup d’État de rechange. A qui Cambacérès pensa-t-il? Peut-être à Moreau. Bonaparte eût été bien surpris et profondément irrité de savoir qu’on lui cherchait déjà des remplaçants. Ce qui était peut-être plus grave, c’était l’insécurité où se sentaient des hommes qu’on pouvait ranger au nombre des «brumairiens» et qui, maintenant, avaient peine à croire au succès et même à la solidité de ce qui allait se faire. Quelques instants plus tard, en traversant la place où la guillotine s’était tenue si longtemps en permanence, Bourrienne disait à Lavalette: «Nous coucherons demain au Luxembourg ou nous finirons ici.»

La séance des Conseils devait s’ouvrir à Saint-Cloud à midi. Il fallait partir. Joséphine demanda à voir encore une fois son mari, un peu comme avant une bataille. Cette marque de tendresse plut à Bonaparte, toujours plus amoureux qu’il ne voulait bien se l’avouer. «Pourtant, cette journée n’est pas une journée de femmes,» dit-il comme il allait l’embrasser.

Il monta en voiture avec ses aides de camp, son cheval ayant été conduit d’avance à Saint-Cloud. Un peloton de cavalerie l’escortait. La pluie avait cessé. Il faisait assez beau. Dans la rue, on reconnaissait le général, on le saluait. L’accueil des Parisiens, comme la veille, était confiant. Le matin, la presse avait été bonne. Les journaux modérés étaient naturellement favorables au coup d’État. Quant aux feuilles jacobines, laissées libres de paraître, elles étaient d’une prudence remarquable. La plus violente reprochait à Barras, à Gohier et à Moulin de s’être laissés débarquer: elle ne parlait pas de ceux qui avaient exigé leur démission, moyen de crier sans danger aux dépens des victimes en ménageant les plus forts.

L’aspect de Paris promettait à Bonaparte que la capitale, derrière lui, resterait tranquille en attendant son retour, le coup réussi. D’ailleurs Fouché, fidèle à sa ligne de conduite, répondait de l’ordre et faisait dire que le premier qui bougerait serait «jeté à la rivière.» Il s’occupait de Paris: au général de s’occuper de Saint-Cloud. Paris, toute la journée, resta à l’affût des nouvelles sans qu’un jacobin osât remuer.

Sur la route qu’on suivait alors pour aller à Saint-Cloud, c’était un défilé prodigieux de gens qui se rendaient là comme au spectacle. D’abord tous les hommes que nous avons vus à l’œuvre, dans la préparation du 18 brumaire: Talleyrand, Rœderer, Arnault, Benjamin Constant, Collot le financier, muni de dix mille francs qui pourraient être utiles. Sans compter, bien entendu, tous ceux, militaires, fonctionnaires, parlementaires qui étaient en service commandé, sans compter aussi les informateurs et les correspondants de journaux, les agents diplomatiques ou leurs espions, enfin la foule des simples curieux. On allait voir le dompteur entrer dans la ménagerie, quelques-uns avec l’espoir qu’il serait mangé.