Le divorce de Cady

Part 9

Chapter 93,716 wordsPublic domain

Soudain, Jacques se leva, approcha de Cady; et, détachant sa cigarette de ses lèvres, s’appuyant au dossier de la chaise longue, il se courba. D’une main assurée, familière, il ouvrit le kimono de Cady immobile, consentante, et posa ses lèvres entr’ouvertes sur le sein découvert...

Une sorte de râle les réveilla. Jacques se retourna machinalement. Cady s’était dressée avec vivacité.

--Oh! fit-elle pénétrée de douleur.

Victor Renaudin s’appuyait, chancelant, assommé, au mur de la véranda, une expression inoubliable d’épouvante, de détresse, en ses yeux élargis, en sa bouche ouverte...

Quelques secondes de stupeur s’écoulèrent.

Enfin, Laumière jeta sa cigarette, qui brûlait ses doigts sans qu’il s’en aperçût. Il fit un pas en avant.

--Renaudin, je vous jure!... prononça-t-il d’une voix étouffée.

Mais l’autre eut un sursaut violent et fuit en gémissant, la marche précipitée et titubante, les bras étendus, comme s’il fût devenu subitement aveugle.

Cady, debout, rattachant vivement son vêtement, retint Jacques, qui voulait rejoindre le malheureux mari.

--Non, non, laisse-le... C’est inutile, prononça-t-elle avec une âpre désolation.

--Je t’assure... il faut... on peut... balbutia-t-il, éperdu.

Elle secoua la tête, obstinée:

--Non, je te dis... C’est bon, il n’y a rien à faire...

Et, reculant, elle s’adossa, elle aussi, à la muraille, les yeux fixes, les bras abandonnés.

--Et puis, quoi?... Cela devait arriver... C’est peut-être mieux, murmura-t-elle.

Ensuite, brusquement, une réaction s’empara d’elle. Elle se jeta dans un fauteuil, se pelotonna, cachant son visage, et, éclata en sanglots.

Laumière reprenait peu à peu son sang-froid, allant et venant, absorbé, réfléchissant, sans interrompre la crise nerveuse de Cady, qu’il savait devoir s’apaiser plus vite dans le silence et l’inattention.

Lorsqu’elle lui parut en état de l’entendre, il dit, grave:

--Je te répète ce que je t’ai déclaré déjà une fois, Cady, je suis prêt à t’épouser.

Elle n’eut qu’un geste las des épaules. Puis, au bout de quelques instants, elle se mit debout, vint à la table, bouleversa les livres pour découvrir une petite corbeille d’où elle tira un mouchoir, une boîte de poudre. Elle essuya ses yeux, frotta de riz son visage, rattacha ses cheveux.

--Où est-il? demanda-t-elle, préoccupée.

Laumière fit un geste d’ignorance, jetant malgré lui un regard inquiet vers la rivière scintillant paisiblement, là-bas, sous le soleil. Mais Cady secoua la tête.

--Non, non, pas lui... Ce n’est pas un homme qui se suicidera...

Au bout de l’allée, le long de la maison, Joséphine parut, empressée, l’air intrigué, tenant un papier à la main.

--Madame... Monsieur est parti, et m’a dit de remettre ceci à madame.

Cady déplia vivement la feuille détachée d’un bloc-notes et lut, griffonné au crayon:

«Je pars. Ne cherchez pas à me rejoindre. C’est trop. Je ne pourrais plus.»

Elle soupira, oppressée, et tendit le papier à Laumière, qui y jeta un coup d’œil rapide et fit un geste de découragement.

Cady s’adressa à la femme de chambre immobile, dissimulant son ardente curiosité sous un air discret.

--Venez m’habiller.

Elles disparurent ensemble dans la maison; tandis que Laumière se rejetait dans un fauteuil, remuant mille pensées de souci et de contrariété, absolument désemparé par la brusquerie des événements.

Une heure plus tard, Cady reparaissait, vêtue correctement pour la ville, un chapeau sur la tête, ses gants à la main. Laumière se souleva, surpris.

--Où vas-tu?

Elle répondit brièvement.

--Je pars.

Il jeta avec une subite vivacité jalouse:

--Tu vas le retrouver? Quelle absurdité!...

Elle demeura impassible, très pâle, les yeux cernés, un air d’entêtement imprégnant tout son visage.

--Je te prie très sérieusement de ne pas essayer de voir Victor, prononça-t-elle... de ne tenter aucune explication... de ne faire aucun mensonge... Je te préviens que je désavouerais tout.

Il questionna:

--Alors, c’est le divorce que tu veux... ou bien espères-tu qu’il te pardonnera?...

Elle fit un geste décidé.

--Je ne le reverrai jamais.

Il réitéra avec une alarme.

--Où vas-tu?... Si ce n’est pas pour le rejoindre, reste ici... Nous réfléchirons, nous aviserons...

Elle secoua la tête.

--Non, c’est impossible.

Et, comme il allait encore insister, elle ajouta avec une soudaine impatience.

--Ne me contrarie pas!... Laisse-moi tranquille... Je te verrai, je te parlerai plus tard... Maintenant, je veux être seule.

Joséphine arrivait, affairée.

--Madame, la voiture est là, les malles sont chargées...

Laumière sentit un malaise indicible l’envahir.

--Oh! tu pars! balbutia-t-il, effondré, avec la persuasion brusque, profonde, qu’il ne la reconquerrait plus.

Cady fit un signe de tête, s’adressant à la domestique.

--Bien... Je vais un instant dans ma chambre, j’ai encore quelque chose à prendre. Portez mon sac, Joséphine, je vous rejoins tout de suite.

Dès qu’elle eut disparu, Laumière interrogea impérativement la femme de chambre.

--Où madame vous a-t-elle dit que vous alliez?

--Madame ne m’a rien dit, monsieur.

--Ne mentez pas!

Elle affirma, sincère:

--Je jure à monsieur que je dis la vérité!... Je sais que nous allons à Paris... que nous n’allons pas à la maison, ni chez la mère de madame, d’ailleurs, il n’y a personne, de ce moment, rue la Boétie... Je ne sais rien d’autre.

Laumière courut à son appartement, et revint, des billets de banque à la main.

--Voilà cinq cents francs, dit-il avec précipitation. Ils sont pour vous personnellement... mais, il est bien entendu que vous paierez pour madame tout ce qu’il lui faudra, car je crois qu’elle est sans argent... Vous vous adresserez à moi pour que je vous rembourse au fur et à mesure de vos dépenses et vous me tiendrez au courant de tout ce que madame fera...

Joséphine fit prestement disparaître les billets.

--Bien, monsieur... Monsieur peut compter sur moi... Faudra-t-il que j’écrive à monsieur ici?

--Non, à Paris, j’y serai demain... Vous connaissez mon domicile?

--Oh! oui, monsieur.

Cady appelait avec impatience:

--Joséphine!

La soubrette fila au galop par le salon.

--Me voici, madame!

La jeune femme sortit de la maison, approcha, prit les deux mains de Jacques et tendit son visage.

--Adieu.

Il se sentit défaillir.

--Non, Cady, pas adieu! protesta-t-il.

Elle eut un petit sourire contraint.

--Eh bien, au revoir, si tu préfères...

Elle se dérobait au baiser trop long, s’échappait.

--Vite, Joséphine, nous manquerions le train!...

Elle était partie. Il restait son odeur; mille petits objets lui appartenant traînaient partout en ces lieux qu’elle venait de quitter... Elle semblait encore présente.

Mais, dans sa chambre, où Jacques se rendit, c’était un désordre de maison brutalement cambriolée... Les tiroirs pendant hors des meubles, les armoires béantes, vides, les sièges bousculés, tout disait la fuite définitive.

Il se contempla longuement dans une glace.

--Voilà... Je suis vieux, murmura-t-il avec désespoir. Autrefois, j’aurais su la garder... J’aurais osé lui défendre de me quitter...

IX

Pendant le trajet de Nieulles à Paris, une gaieté inattendue s’était peu à peu emparée de Cady. Éminemment impulsive, elle se laissait aller aux sensations qui l’assiégeaient sans chercher à les analyser, non plus qu’à les excuser vis-à-vis d’elle-même.

Après la consternation, le sincère chagrin qu’elle avait éprouvés devant le désespoir du malheureux Renaudin, un sentiment d’allégement l’emplissait tout entière. Sa liberté soudaine l’enivrait et elle s’élançait en des songes délicieux.

Affranchie de tout devoir, de toute sujétion, il lui semblait naturel, certain, qu’elle retrouvât Georges aussitôt. Au fond d’elle, obscurément, puérilement, presque superstitieusement, elle était persuadée qu’elle le verrait bientôt surgir... qu’il lui apparaîtrait peut-être le jour même.

Tout en bavardant familièrement de niaiseries avec Joséphine, elle se penchait par la portière du wagon à chaque arrêt; elle inspectait toutes les stations, comme si partout elle eût attendu la venue du jeune homme.

A la gare Saint-Lazare, pendant que Joséphine, stupéfaite de son attitude, s’occupait des bagages, elle dévisageait tous les passants, le cœur battant, un mystérieux sourire aux lèvres.

A l’entrée du passage Porsin, où elle se fit conduire, abandonnant fiacre, femme de chambre et bagages, elle s’élança dans la loge de la concierge.

--Bonjour, madame Mortier!... Est-ce que monsieur est venu?

La petite femme rejeta son ouvrage de couture, et se leva, avec empressement.

--Ah! c’est madame!... Madame va bien?... Il y a si longtemps qu’on n’a pas vu madame!...

Cady répétait avec impatience.

--Dites-moi donc si monsieur est venu?...

La concierge secoua la tête.

--Monsieur?... Non, madame, non... Monsieur n’est pas venu depuis madame... Mais, l’autre monsieur est revenu.

Fiévreuse, sans l’écouter, Cady demanda:

--Des lettres?... Il n’y a pas de lettres?... Rien?...

--Non, madame, aucune lettre... Madame n’a guère l’habitude d’en recevoir ici...

Une sensation d’écroulement, d’effondrement envahissait Cady. Ainsi, ses pressentiments l’avaient trompée, ses espoirs étaient déçus?... C’était encore, toujours, la nuit, les ténèbres... Georges disparu à jamais de son horizon... Oh! le retrouver!... Lui dire: «Je suis libre! je suis à toi!»... Où aller? Que faire? Elle ne savait rien de lui, de sa vie habituelle, de ses occupations, de ses fréquentations... Rosine Derval?... Oui, elle avait songé à demander à l’artiste si celle-ci savait où se trouvait le jeune homme... Mais Derval n’était pas à Paris, les journaux avaient annoncé son départ pour Vienne, Budapest...

Fernande Voisin?... Ah! Cady la connaissait assez pour être certaine que jamais elle n’avouerait cette amitié interlope. Eût-elle su où Georges se réfugiait, elle ne l’eût pas dit... Par Marie-Annette et ses multiples relations, peut-être serait-on parvenu à obtenir quelque indication... Les de Montaux étaient à Biarritz!...

La voix insistante de la concierge finit par arriver jusqu’à sa compréhension.

--Comme je le disais à madame, l’autre monsieur... celui avec lequel madame s’est disputée un jour--il a l’air bien comme il faut--il est revenu plusieurs fois... Et dame! j’espère que madame ne se fâchera pas... mais, comme madame avait oublié le jour du terme, et que le gérant n’est pas conciliant... j’en avais dit un mot en l’air à ce monsieur... et il a tenu à me verser la petite somme... Si madame veut sa quittance, la voici...

L’esprit encore dans les nuages, fourrant le papier dans sa poche, Cady fit un effort.

--Qu’est-ce que vous dites?... Ce monsieur a payé mon terme?... Quel monsieur?

--Un grand maigre, un peu jaune de teint, que j’ai vu dans l’appartement, un jour que madame m’avait sonnée... Mon Dieu, le dernier jour que madame est venue.

Cady hocha la tête.

--Oui, je sais.

Deber!... Maurice Deber la poursuivait encore!...

Le fils de la concierge se faufilait dans la loge.

--Maman... C’est le cocher qui demande s’il faut décharger les bagages.

Cady sursauta. Ah! oui, Joséphine... les malles... Elle donna brièvement des ordres.

--Madame Mortier, trouvez, s’il vous plaît, quelqu’un pour monter trois malles assez lourdes...

Et elle alla chercher Joséphine, de plus en plus intriguée, mais qui demeurait discrètement muette.

A la vue de l’appartement, la stupéfaction de la femme de chambre ne connut plus de bornes, bien qu’elle n’en manifestât rien; et Cady, préoccupée, ne songea point à s’inquiéter de ses pensées.

--Tenez, fit-elle en désignant la chambre arabe, je pense que vous pourrez vous arranger un lit ici... Et puis tâchez de caser mes affaires comme vous l’entendrez.

Joséphine demanda d’un ton mesuré:

--Alors, madame, c’est ici que nous resterons pour le moment?...

--Oui, répondit Cady laconiquement. Vous saurez nous faire à manger?...

Joséphine, qui avait déjà jeté un coup d’œil sur l’extraordinaire petite cuisine, affirma avec bonne humeur:

--Oh! pour sûr, madame!... Madame n’est pas difficile... D’ailleurs, il y a des restaurateurs dans le quartier...

--La concierge est très complaisante, demandez-lui tous les renseignements et les services dont vous aurez besoin.

--Que madame ne se tourmente de rien, je me débrouillerai! s’écria la soubrette enchantée de la tournure que prenait l’aventure.

Cady se détira.

--Que je suis lasse!...

Joséphine proposa:

--Madame veut-elle prendre un bon bain? J’ai vu qu’il y a tout ce qu’il faut... Puis, je lui servirai une tasse de thé et un petit pâté... Je courrai faire les emplettes pendant que madame sera dans l’eau... Ensuite, madame se couchera et surveillera mes arrangements de son lit, ça la distraira... C’est si gentil, ici, et on va si bien s’installer!

Cady acquiesça:

--Vous m’apporterez aussi des gâteaux et des fleurs... ce que vous pourrez trouver... Prenez de l’argent dans mon sac...

--Inutile, madame! fit Joséphine en souriant mystérieusement, monsieur m’en a donné.

--Ah! fit Cady indifférente, sans approfondir qui était «monsieur».

Deux heures plus tard, elle s’assoupissait doucement, bercée par le bavardage câlin et obséquieux de la femme de chambre, qui avait déjà dressé son lit et disposé des porte-manteaux dans la chambre arabe transformée en penderie pour les toilettes de Cady.

La découverte d’une pile de chemises dans la petite commode laquée fit sourire Joséphine, qui murmura:

--Ce que je les ai cherchées, celles-là!... et ce que j’ai attrapé la pauvre blanchisseuse!

Puis elle se glissa sans bruit hors de l’appartement et descendit à la loge, où elle conversa jusqu’à minuit, s’instruisant, reconstituant toute l’histoire secrète de sa patronne, achevant de se faire une idée nette de la marche à suivre pour obtenir elle-même le plus d’avantages possible en ce drame où le hasard allait lui faire jouer un rôle obscur, mais prépondérant.

La venue, le lendemain matin, de Maurice Deber, immédiatement prévenu par la concierge du retour de Cady, orienta définitivement Joséphine, qui le reçut en l’absence de la jeune femme.

Renaudin, il n’en fallait plus!... Vite, le divorce, et qu’on s’asseye dessus!... Laumière?... Peuh! en résumé, vieux garçon passablement rapiat, point désirable... Maurice Deber, c’était la bonne affaire!... Pincé à fond, millionnaire, et voulant le mariage... Ah! sans compter les profits immédiats, quelle situation se ferait une femme de chambre intelligente dans la maison, auprès de Cady indolente, fainéante, et du patron reconnaissant!... Oui, il fallait que Cady divorçât et qu’elle épousât Deber...

Il y aurait peut-être du tirage, mais ça se ferait!...

Et, en conséquence de cette décision, Joséphine, après avoir mis Maurice Deber au courant des faits survenus, avec tact, prudence, précaution et réticences, négligea d’écrire à Jacques Laumière l’adresse de leur retraite.

«Il sera toujours temps de lui faire cracher d’autre monnaie s’il y a lieu, conclut-elle, mais il ne faut surtout pas qu’il vienne nous embêter ici, non plus que le mari!...»

Pendant qu’en secret Joséphine s’entretenait avec Maurice Deber, Cady, bien loin de se douter de la visite du colonial, prête de bonne heure, reposée, et dans un heureux état d’esprit, se présentait chez Félix Argatte. C’était le jour de réception du jeune avocat, elle dut attendre; puis, elle fut introduite dans son cabinet.

Il lui tendit les deux mains avec élan.

--La bonne surprise!...

Sans même s’asseoir, en quelques mots, avec cette précision familière et pittoresque dont elle avait le secret, elle lui apprit les événements.

--Voilà... Je suis ici toute seule. Hier, Victor m’a pincée... attitude coupable... avec Jacques Laumière. Il ne veut rien savoir. C’est le divorce, j’en suis enchantée... Comment faut-il bâcler cela pour que ce soit très vite fini?

Félix se laissa tomber sur son fauteuil de bureau.

--Non, mais, vous me cassez les bras et les jambes!... Sapristi de Cady!... Vous en avez toujours de nouvelles, vous!...

Elle s’assit en riant.

--Ah! mon Dieu, que de chichis!... Vous, un homme du métier, vous ne pouvez pas me dire simplement le truc?...

Il s’installa.

--Racontez-moi tout.

Elle s’étonna:

--Quoi, tout?... Je n’ai rien de plus à vous apprendre... il n’y a rien d’autre.

Il répliqua, un peu froissé:

--Oh! si vous voulez faire des cachotteries avec moi!...

--Du tout!... Argatte, vous savez bien que je vous aime beaucoup... J’ai en vous une confiance absolue... Voyez, je suis venue à vous tout de suite, et je vous ai toujours parlé franchement.

Il s’adoucit.

--C’est ce qu’il m’avait semblé... Mais pourquoi aujourd’hui ce mutisme, quand il faut précisément que je sois au courant à fond... Car enfin, le divorce, c’est très bien de le réclamer, mais ça ne s’obtient pas comme cela!...

--Oh! si, j’ai tous les torts! s’écria-t-elle ingénument.

--Bigre!... Eh bien, il faut se garder de le dire! s’écria Argatte interloqué.

Elle balança la tête.

--Parce que le divorce serait prononcé contre moi?... Dame! je ne vois pas trop comment cela pourrait être autrement?... On ne peut tout de même pas coller des méfaits à ce pauvre Victor!...

Argatte questionna avec une curiosité qui n’était certainement pas exclusivement professionnelle.

--Donc, le flagrant délit, indéniable?

--Naturellement.

--La nuit?

--Non, hier, à Nieulles, dans l’après-midi.

Il resta saisi.

--Diable!... hier seulement!... Alors, c’est tout chaud?...

Puis, avec une certaine hostilité:

--Où cela? dans votre chambre?... Au lit?...

--Mais non... Tenez, j’aime mieux vous dire, vous imagineriez des choses stupides... Nous étions dehors, sous la véranda... Jacques devait faire mon portrait, il avait pris un croquis, nous étions un peu énervés... Victor est sorti.--Oh! je reconnais que nous avons été idiots, nous savions qu’il serait à peine dix minutes absent!--Donc, une idée a pris à Jacques, il s’est approché de moi, il m’a embrassée, et juste à ce moment, Victor est rentré... Il a poussé un cri... un cri que j’entends encore, qui me fait mal quand j’y pense... et, il s’est sauvé en disant qu’il ne voulait plus me revoir... J’ai plaqué Jacques, et je suis venue à Paris.

Très déçu, refroidi, Argatte fit un geste.

--Un baiser?... Mais alors, il n’y a pas de quoi fouetter un chat!... Il vous a embrassé cent fois, Laumière, et devant votre mari...

--Oui, justement... devant Victor, ça n’avait aucune importance, mais seuls!... Et puis, il y a la manière... Non, croyez-moi, il n’y a pas à discuter, Victor ne pouvait douter... et ce serait grotesque de nier...

--Et, vous savez qu’il accepte le divorce?

--Je ne sais rien du tout... Dans le fond, je crois qu’il ne sait pas ce qu’il veut... Il a filé comme une bête blessée à mort... C’était affreux de le voir.

Argatte remarqua, ironique.

--Pourtant, vous n’avez pas l’air plus remuée que cela!

--D’abord, ce que j’ai l’air de ressentir, et ce que je ressens, ça fait deux... Ensuite, cela dépend des moments... A une minute, j’ai du vrai chagrin, et puis à d’autres, ça s’envole... Hier, quand j’ai vu sa figure décomposée, son épouvante devant nous... j’ai souffert... Mon Dieu, j’ai presque autant souffert que lui, à ma manière...

--Et aujourd’hui, vous blaguez.

Elle eut un geste évasif.

--J’ai d’autres sujets de souffrance... Alors, ça contre-balance. D’ailleurs, je m’empêche de penser à Victor.

Argatte la considéra profondément.

--Cady, vous avez tout à fait oublié le petit gigolo, j’espère?

Elle releva les yeux sur lui, avouant avec hardiesse.

--Moi?... C’est pour le retrouver que je souhaite le divorce; ce n’est pourtant pas malin de le deviner.

L’avocat poussa une exclamation de colère et de découragement.

--Ah! nous voilà bien!... Dans ce cas, ma chère amie, ne comptez pas sur moi pour vous aider.

Elle ne s’émut pas le moins du monde.

--Mais si, je compte sur vous... Allons, Argatte, ne faites pas le méchant.

--Je vous affirme que je vais m’employer de mon mieux pour vous raccommoder avec votre mari!... C’est la seule chose que vous ayez à faire.

Elle ne dit mot, le regarda singulièrement, les yeux brillants; et, se levant tout à coup, elle vint d’un geste souple s’asseoir sur le bras du fauteuil d’Argatte, entourant le cou du jeune homme de ses bras, et cherchant ses lèvres, d’un mouvement doux, gentil, furtif.

Il tenta de se dégager.

--Cady!

Mais au contact de cette bouche, il perdit la tête, étreignit violemment le jeune corps mince qui s’abandonnait, et prit un baiser furieux...

Elle se redressa, s’éloigna, avec un petit sourire de triomphe. Encore tremblant, bouleversé par une émotion sensuelle qu’il n’aurait pu comparer à aucune de celles éprouvées jusqu’alors, et qui le laissait inassouvi, désorienté, plutôt irrité, il essaya de rire.

--Mâtin!... Si c’est un baiser de cet ordre-là que votre mari a surpris, je ne m’étonne plus!...

Cady revenait s’asseoir en face de lui, bien sage.

--Qu’est-ce que je dois faire, pour le divorce?

Les yeux sur elle, pensant à tout autre chose, il répondit:

--Mais, d’abord, il faut interroger monsieur Renaudin.

Elle se rebiffa.

--Pas moi, toujours! je ne veux pas le revoir.

Il sourit fugitivement, passant la main sur son front, qu’une migraine subite venait tenailler.

--Naturellement non, pas vous... J’y passerai, c’est le plus simple.

Cady leva le doigt.

--Ne vous avisez pas d’être rosse et bête!... Ne vous fourrez pas en tête de replâtrer... C’est cassé, et maintenant, rien ne me fera revenir à lui... Je vous jure, je ne pourrais pas!...

Il grommela, bourru.

--Bon, bon, c’est entendu... Je me bornerai à lui demander ses intentions, sans parler des vôtres, c’est préférable à tous points de vue... Puis, suivant ce qu’il aura répondu, nous constituerons avoué et nous adopterons une marche.

Elle hocha la tête, désappointée.

--Oh! là là! tout cela va être d’un long!...

Il répliqua avec une sorte d’aigreur:

--Tiens donc!... Vous en avez pour un an ou dix-huit mois!... On ne divorce pas comme on change de chemise, ce serait trop commode!...

Elle repartit avec vivacité:

--Pardi! on a pourtant accepté de me marier en six semaines!... et je n’avais pas vingt ans!... Ça pourrait être le même tarif... Je pense que le premier acte est plus important pour une jeune fille que le second!

Il haussa les épaules.

--Vous faites du féminisme, Cady!

--Non, je vous réponds.

Il se leva, prit une cigarette, l’alluma, et se mit à arpenter la pièce en fumant.

--Ah! Cady! Cady!... Je me demande où vous irez!... Je ne vois pas votre destinée, vous savez!...

Elle réfléchissait, comptait sur ses doigts.

--C’est des blagues que vous m’avez racontées... J’ai vu des gens divorcer en moins de six mois, et encore ils n’étaient pas pressés comme moi.

Argatte reconnut.

--Ça dépend beaucoup des relations... Il est évident que si votre mari y met de la bonne volonté, cela peut être emballé.

Elle sourit victorieusement.

--Quand je le disais!

Il s’écria tout à coup:

--Où êtes-vous descendue à Paris?... J’espère que vous n’êtes pas allée chez Laumière?... Ou bien, nous serions propres!...

--Je suis chez moi.

Il la regarda, incertain.

--Chez vous... quai du Louvre?

--Non... passage Porsin.

Et comme il demeurait muet, attendant une explication, elle ajouta:

--C’est un petit appartement que personne ne connaît... Je l’ai depuis six mois environ.

Il leva les bras.

--Une garçonnière, nom d’un chien!... Et c’est là que vous comptez élire domicile?... C’est tout à fait impossible!

Elle cria, impatientée.

--Ah! zut!... Si tout est si difficile, alors je ne fais rien que ce qui me conviendra!... Après tout, je m’en fiche d’être divorcée légalement!... Victor ne m’enverra pas les gendarmes pour me ramener!... Et s’il les envoyait, eh bien, ce serait une cause, alors!... une injure grave qu’il me ferait, je suppose!...

Argatte ne put s’empêcher de rire.

--Mes compliments sur vos notions de droit, chère amie!...

Et, changeant de ton:

--Vous aviez loué sous votre nom?

--Non.

--Sous celui de... du petit?