Le divorce de Cady

Part 11

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Et, trop faible encore pour supporter la moindre émotion, elle se laissa retomber sur son oreiller, pâle comme une morte, la respiration coupée. Mlle Denise, très alarmée, se précipita à son secours, mit des sels sous ses narines, bassina son front avec de l’eau de Cologne.

Cady revenant à elle, la vieille fille se pencha, l’embrassa avec une tendresse émue, grondant doucement.

--Que vous êtes absurde, petite enfant, de vous émotionner pour si peu!... Allons, chut! soyez sage! ne parlez pas, ne pensez pas... Reposez-vous... Fermez vos beaux yeux et dormez.

Les paupières closes, l’esprit un peu en désordre, Cady rappelait laborieusement ses souvenirs, obtenant des images, des impressions, sans complète cohésion. Le temps qu’elle avait passé, cloîtrée dans le petit appartement du passage Porsin, lui apparut long comme un siècle; tandis qu’elle attendait vainement, chaque jour, chaque heure, chaque minute, la réponse de Renaudin à son appel désespéré... Puis, brusquement, en s’éveillant, un matin, elle avait compris que c’était fini, que Victor l’abandonnait, qu’elle était irrévocablement seule dans la vie.

Quant à Jacques Laumière, elle n’aurait su dire pourquoi tous les liens qui l’attachaient à lui avaient été brisés en elle à la minute où leur baiser surpris avait foudroyé le malheureux mari.

Alors, l’offre de Maurice Deber d’accepter l’hospitalité de sa famille--du reste patiemment, sournoisement répétée autour d’elle par l’homme aussi bien que par la femme de chambre--lui avait paru la seule solution actuelle possible.

Ensuite, sa pensée parcourait une foule confuse de banalités. Elle apercevait des jours paisibles et monotones, dans le nouveau milieu où elle avait été transportée...

Un coin de Bretagne rustique... la plage déserte, le beau soleil que l’on eût dit plus pur et plus éclatant de n’éclairer que des solitudes, les flâneries sous la tente; tandis qu’étendue sur le sable, elle feignait de dormir afin d’éviter la conversation un peu fastidieuse de la vieille Mme Deber, de sa fille aînée, de sa petite-fille, et les criailleries des bébés de celle-ci...

De braves gens, ces parents de Maurice, aimables, point guindés ni sentencieux, comme Cady l’avait craint, mais dont les propos sans fantaisie, cheminant placidement toujours dans les mêmes ornières, l’ennuyaient irrésistiblement.

Avec Denise, la sœur cadette du colonial, c’était autre chose. Bien que la vieille fille ne s’éloignât pas sensiblement des sujets restreints et terre à terre affectionnés par la famille, elle y apportait néanmoins un esprit plus vivant, un charme personnel, à la fois grave et naïf. Son intelligence, droite et ferme, avait aussi des côtés rêveurs qui la sortaient de la banalité honorable de son entourage.

Cady s’était tout de suite sentie attirée sympathiquement vers Denise, et vraiment, sans sa présence, le séjour dans cette station, sans l’ombre de mondanité, la répétition de ces après-midi monotones, lui eussent peut-être paru tout à fait insupportables.

De son côté, la vieille fille avait eu le cœur pris irrésistiblement par cette enfant désemparée, dont, à mots couverts, avec les mille réticences nécessaires, son frère lui avait conté la triste histoire.

Cady rouvrait les yeux.

--Denise, qu’est-ce que j’ai eu, au juste?

--Une bronchite, ma chérie.

--Heu!... très grave, alors?

Denise, protesta doucement.

--Mais non... Seulement, vous étiez fatiguée, le moral pas bon, alors la maladie vous a plus fortement ébranlée que si vous vous étiez trouvée dans un meilleur état général... Du reste, à présent, vous voilà tout à fait bien, et il est convenu que, dès que ce ne sera pas imprudent de voyager, nous partirons toutes deux pour le Midi...

Les yeux de Cady brillèrent fugitivement.

--Cela, c’est une bonne idée!... C’est vous qui l’avez eue?...

Elle hésita, craignant de déplaire à la jeune femme en parlant de son frère.

--Moi, oui... et aussi Maurice.

--Ah!... il est venu ici?

Denise, qui ne voulait ni mentir ni avouer le séjour du colonial durant les instants où Cady avait été en danger, dit vivement:

--Il a enlevé le consentement de ma mère, pour qu’elle me permette de vous accompagner... Dame! C’est vrai que je ne suis plus une petite fille... mais il n’est pas moins certain que c’est la première fois que je quitte maman et que je voyage seule.

Cady eut un petit rire attendri, un peu confus.

--Je bouleverse tout dans votre famille, n’est-ce pas?

Denise la regarda longuement et reconnut, d’un ton sérieux et affectueux, meilleur que les plus vives protestations:

--C’est vrai!

* * * * *

Quelques jours plus tard, le temps ayant changé, un beau soleil inondait la petite chambre.

Connaissant le goût de Cady pour les fleurs, Mlle Denise avait empli une jardinière de tout ce que le pays--de pauvre ressource--avait pu lui fournir: deux pieds de géraniums encore assez abondamment fleuris, une touffe d’héliotrope, des fougères ramassées au pied des haies et un petit rosier du Bengale aux pétales pâles.

Comme Denise poussait la jardinière devant la fenêtre, Cady réclama, attristée:

--Oh! laissez-moi ces fleurs! J’aime tant leur senteur fraîche!...

La vieille fille sourit.

--Eh bien! levez-vous, et venez les retrouver près de la croisée; le soleil vous fera autant de bien qu’à elles.

Cady geignit:

--Je suis si lasse...

--Il faut, ordonna Mlle Denise. Ayez du courage, sans quoi les forces ne vous reviendront pas pour notre voyage.

Elle ouvrit l’armoire et en tira un kimono de soie violette.

--J’ai fait ouater un de vos peignoirs, pour que vous n’ayez pas froid.

Un sourire vint aux lèvres de Cady à la vue du vêtement alourdi, dépossédé de toute sa grâce souple primitive.

--Je vais avoir l’air de Bibendum, là-dedans!

Pourtant, elle sortit du lit, et, aidée de Mlle Denise, elle passa le kimono. En chancelant, elle gagna, près de la fenêtre, le fauteuil que Mlle Denise avait eu soin de garnir d’une chaude couverture.

--La tête me tourne, murmura-t-elle en fermant les yeux. Je ne suis plus qu’un pauvre petit poulet à demi crevé.

D’ailleurs, elle ne tarda pas à recouvrer des forces et s’amusa à fourrager dans les plantes, dont les feuilles, fraîchement arrosées, brillaient sous les rayons du soleil. Dehors, à l’horizon, le ciel était bleu, la mer verte, et, tout près, des barques passaient lentement, sortant du port, leurs voiles brunes et blanches gonflées par la brise.

--Denise? appela-t-elle.

--Ma chérie?

--Cessez de toujours ranger, de toujours vous fatiguer. Venez vous asseoir auprès de moi, et causons.

La vieille fille étira une dernière fois la courtepointe du lit que la bonne venait de faire, épousseta la cheminée, empila des livres sur la commode et s’installa devant Cady en souriant.

--Cela vous agace, que je remue perpétuellement, n’est-ce pas?

--Non... seulement j’ai de l’ennui de vous voir vous donner tant de peine pour moi.

Mlle Denise fit un geste d’insouciance.

--Oh! j’ai l’habitude... Ne vous inquiétez pas de moi.

--Vous avez déjà soigné des malades?

--Sans doute... ma sœur, mes nièces... et, surtout, autrefois, mon pauvre père... Il a vécu plus de dix ans paralysé.

--Quel âge aviez-vous alors?

--J’avais dix-sept ans quand il est tombé malade... et vingt-huit lorsqu’il s’est éteint.

--Je parie que c’est la cause qui vous a empêchée de vous marier?

Elle répondit simplement:

--En effet... Il m’était impossible de quitter la maison. Germaine venait de se marier, et maman n’aurait pas suffi à la tâche.

Et votre frère?

--Maurice avait ses études, sa carrière à suivre... Puis les hommes ne servent à rien près des malades.

--Votre père vous savait-il gré de votre sacrifice?

--Oh, certes! il était si heureux de m’avoir!... Mais, je ne lui ai jamais laissé soupçonner que ce fût un sacrifice, sans quoi sa joie eût été gâtée.

Et, après un silence, elle ajouta en souriant:

--Du reste, c’était un sacrifice de peu d’importance.

--Vous croyez qu’on n’est pas heureux quand on se marie? demanda Cady.

Mlle Denise se défendit avec vivacité.

--Ce n’est pas du tout ce que j’entends!... Le mariage est le but nécessaire de la plupart des existences... C’est là que se trouve le vrai bonheur de la femme... Je voulais dire que toutes ne peuvent pas y compter.

--Pourquoi?... les laides?... Mais, vous n’étiez pas laide, vous.

--Je ne pensais pas aux laides... Pour se marier, il n’est pas indispensable d’être une beauté... Un mari aime en sa femme autre chose que ses traits.

--Alors, qui sont celles qui ne doivent pas se marier?

Mlle Denise chercha ses mots, pour bien préciser sa pensée.

--Celles qui ont des devoirs dans leur famille, et qui y sont, pour ainsi dire, en surplus. Tenez, pour que vous me compreniez, il faut que je vous rappelle que chez nous on a conservé des principes surannés... L’ancienne forme légale de la famille, qui était basée sur l’autorité absolue du chef de la maison, et le droit d’aînesse, nous paraît la plus belle, la plus forte qui soit... Et, bien entendu, sans nous insurger contre les lois et les mœurs modernes, nous observons quand même un peu l’ancienne règle... Maurice et Germaine, les deux aînés, sont destinés à perpétuer, lui le nom, elle la race... Il est juste que tout, matériellement et moralement, les favorise dans leur tâche... Moi, je suis l’en-cas... l’enfant qui comble un vide si un malheur arrive... Si, par bonheur, les aînés prospèrent, la cadette est du superflu... Le hasard la servant, elle se bâtira peut-être un foyer modeste, mais elle satisfera d’abord aux besoins de la famille... Tant pis si le temps s’écoule durant cette besogne et si elle laisse passer l’heure de se créer une existence personnelle... Il y aura toujours assez de devoirs pour l’occuper autour du vieux foyer, et sa vie ne sera pas inutile...

* * * * *

Ce soir-là, toutes les fenêtres bien closes, le bruit de la mer agitée n’arrivant plus qu’en un bourdonnement berceur, Cady regardait distraitement les braises et les flammes du foyer, inactive, tandis que sa compagne cousait activement, penchée sous la lampe. Soudain, Cady la questionna:

--Denise?... Qu’est-ce que vous pensez du divorce?

La vieille fille répondit avec franchise:

--Ma chère petite, je suis d’un illogisme qui me stupéfie moi-même!... Je l’ai en horreur, je ne l’admets en aucun cas... Et, cependant, pour vous, il ne me choque aucunement; il me paraît naturel.

Cady l’examina longuement.

--Qu’est-ce que votre frère vous a dit des causes de mon divorce?

Mlle Denise rougit jusqu’à la racine de ses cheveux, encore châtains bien que parsemés de quelques fils blancs.

--Je ne sais pas s’il m’a tout dit, fit-elle à voix basse. Il m’a dit ce qu’il fallait pour que je vous aime, et que je vous plaigne.

Et, comme Cady allait parler, elle l’arrêta:

--Attendez!... J’ignore ce que vous vous disposiez à prononcer... Mais, je vous en conjure, ne me confiez rien de votre vie passée... Évidemment, telle que je suis, avec les idées de mon milieu, je la blâmerais, et cela me ferait peut-être vous juger très faussement, car tout me dit, tout me certifie que vous ne ressemblez en rien maintenant, et que, plus tard, vous ressemblerez encore moins à celle que vous avez probablement été... Ce que je veux voir en vous, et que j’aperçois nettement, c’est votre être profond... Celui qui est indépendant de l’existence que vous avez pu avoir et que les circonstances vous ont sans doute imposée.

Cady resta longtemps silencieuse, son regard attaché sur Mlle Denise, qui travaillait activement à son ouvrage de lingerie. Enfin, elle dit:

--Je me demande pourquoi existent des individus aussi inutiles que moi, et qui n’ont même pas la satisfaction d’ignorer cette inutilité...

Denise releva les yeux sur elle avec étonnement.

--Inutile, vous?... Comment pouvez-vous prétendre cela?... D’abord, il n’y a pas un être sur terre qui ne soit utile à quelque chose ou à quelqu’un...

Cady hocha la tête mélancoliquement, un rappel aigu voilant passagèrement son regard.

--Ah! peut-être étais-je nécessaire à un seul!... Mais tout m’en a séparé à jamais...

La tête baissée, la vieille fille prononça avec timidité, car elle comprenait qu’elle touchait à un secret douloureux.

--Je crois que vous faites erreur... Peut-être y avait-il un seul à qui il vous plaisait d’être utile... Mais vous pouvez devenir également l’âme, toute la vie d’autres, dont vous ne vous souciez pas... Et, si vous vous tourniez vers ceux-là, votre tâche serait belle, vous ne seriez certes pas inutile.

Bien que le soleil brillât ce jour-là et que la température fût redevenue celle d’un bel après-midi d’automne, Cady, de plus en plus morne et indifférente, avait obstinément refusé de sortir.

Après avoir vainement essayé de l’entraîner au dehors, Mlle Deber, découragée, s’assit en silence à ses côtés, sans songer cette fois à prendre son ouvrage.

--Denise, pourquoi me contemplez-vous avec cet air soucieux? demanda la jeune femme au bout de quelques instants.

Mlle Deber ne répondit pas tout de suite.

--Parce que, dit-elle enfin, je suis attristée de voir que, si physiquement vous allez tout à fait bien, au moral je ne sens en vous aucune amélioration... Et je me désole, parce que je me reconnais trop inhabile, trop ignorante, moi, pauvre vieille fille, qui n’ai jamais côtoyé aucun drame, pour vous venir utilement en aide, pour vous dire les mots qui vous consoleraient... pour vous donner l’appui qu’il vous faudrait... Je vois que vous souffrez... Mais cette souffrance reste pour moi dans les ténèbres.

Cady serra autour d’elle l’incommode kimono ouaté qui l’habillait, et demeura pendant quelque temps muette, les yeux fixés sur le feu. Du bout du pied, sans pitié pour ses pantoufles--chaussures confortables, mais sans aucune élégance, achetées chez la mercière du lieu--elle faisait rouler les braises du foyer.

Enfin, elle demanda inopinément, la voix émue:

--Pendant que j’étais très malade... vous êtes certaine que Victor... que M. Renaudin n’a pas appris l’état réel où je me trouvais?...

Mlle Denise demeura interdite.

--M. Renaudin? balbutia-t-elle. Oh! bien entendu non, il n’a rien su... Qui lui aurait dit?...

Cady ne répliqua rien. Un long moment de silence s’écoula. Enfin, Mlle Denise, qui jetait parfois un coup d’œil furtif sur la jeune femme, s’aperçut qu’elle pleurait, sans bruit, sans geste.

--Cady! ma chère Cady, qu’avez-vous s’écria-t-elle, pleine d’émoi.

Cady haussa les épaules.

--Ah! je suis absurde, je le sais bien... Que voulez-vous, c’est plus fort que moi... Je ne peux pas me consoler de son abandon...

Mlle Denise la regardait fixement, les yeux élargis, sans comprendre.

Cady jeta, avec une légère impatience:

--Oui, oui, vous n’y êtes plus!... Je parle de mon mari, de Victor.

Mlle Denise laissa tomber son ouvrage et balbutia, véritablement éperdue. Son âme simple, sans complications, s’effarait dès qu’une lueur de celle de Cady lui apparaissait.

--Mon Dieu! vous l’aimez donc encore?

La jeune femme posa ses coudes sur ses genoux et, courbée, cacha son visage dans ses mains.

--Non, je ne l’aime pas, je ne l’ai jamais aimé... Mais j’ai besoin de lui, ou plutôt j’ai soif de son affection, de sa protection... Sans lui, je me sens telle qu’un chien perdu... Je suis, vis-à-vis de lui, comme l’animal envers un maître parfait... On l’aime d’un amour égoïste, qui ne livre rien et reçoit tout... On l’aime parce qu’il vous défend, vous choie, vous adore... On se laisse vivre à ses côtés, insoucieux de lui, heureux parce qu’on ne lui donne que le bonheur de se dévouer, de vous chérir... Quand il est là, on ne pense jamais à lui, il obsède parfois... Lui parti, on n’existe plus.

Mlle Denise poussa un cri de détresse.

--Mais alors, si vous le regrettez, pourquoi divorcez-vous?

Cady gémit plaintivement.

--Parce qu’il ne peut plus supporter la souffrance de m’aimer!...

Mlle Denise fit un geste accablé.

--Ah! je ne comprends plus!...

Cady releva la tête.

--Parce que vous ne savez rien! fit-elle d’une voix brève. J’étais tout dans la vie de Victor... Il me voyait d’abord au travers de son amour, de ses illusions... Puis, les voiles ont eu beau tomber, il m’aimait plus encore, telle que je lui apparaissais peu à peu... Il me pardonnait tout... il acceptait de se leurrer... mais, le dernier coup a dépassé ses forces... il a fui... il ne veut plus, il ne peut plus me revoir... J’ai cru d’abord être joyeuse de ma liberté... et très vite, je n’ai plus senti que l’abandon... J’ai écrit à Victor... Oh! il me connaît trop bien pour ne pas m’avoir vue au travers de ces lignes comme si j’avais été devant lui!... et, il ne m’a pas répondu!... lui!... lui!...

Le front assombri, les yeux attachés au sol, Mlle Denise demanda, la voix tremblante:

--Cady... avez-vous été vraiment coupable?... ou seulement coquette... imprudente?...

Mais, comme la jeune femme, perdue en une songerie, ne répondait point, elle n’insista pas.

XII

Fraîche, vive, vêtue d’un élégant tailleur gris, un feutre noir mou enfoncé sur ses cheveux qui resplendissaient sous le soleil méridional, Cady traversa rapidement le jardinet de la villa, qui donnait sur le boulevard longeant la mer, à Menton. Dans ses deux mains dégantées, elle serrait le courrier très important ce matin-là, qu’elle venait de recueillir dans la boîte de la grille.

Derrière les eucalyptus et les palmiers, deux persiennes du rez-de-chaussée étaient encore closes. La jeune femme se récria en riant.

--Denise!... Comment, Denise, vous dormez encore à cette heure-ci?... Ce n’est pas possible, on me l’a changée!...

Joséphine, qui brossait une jupe sous la véranda, eut un rire discret.

--Mademoiselle a pris un bain, son thé, et elle s’est recouchée... elle avait l’air si contente, elle paraissait se trouver si bien!... et comme si c’était la première fois de sa vie que cela lui arrive de se dorloter!... C’est à n’y pas croire... Des gens si riches, et qui se donnent si peu de bon temps... et qui sont installés chez eux, pire que des paysans... Si je disais à madame que, là-bas, à Loudéac, la bonne m’a affirmé que la vieille Mme Deber fait sa toilette le matin avec une serviette roulée autour de sa main qu’elle trempe dans un verre d’eau et d’eau de Cologne!... Et on va aux bains publics deux fois l’an!...

La fenêtre s’ouvrait, Mlle Denise, enveloppée d’une robe de chambre en flanelle grise, clignait des yeux, éblouie, s’excusait en souriant, confuse.

--C’est abominable, affreux!... Je me perds dans les délices du _farniente_ et de la paresse... Ah! Cady, vous m’avez débauchée!...

La jeune femme riait, renversant un peu la tête; l’ombre du chapeau portait sur le haut de son visage, faisant plus lumineux ses beaux yeux limpides.

--C’est cela, insultez-moi!... Et quelle injustice! Moi qui trotte depuis ce matin à huit heures!... Il fait délicieux... Cela sent si bon le sapin et le «fruit de mer»!

Elle s’était assise sur un banc, et triait lettres et journaux répandus sur ses genoux, passant à mesure sa correspondance à Mlle Denise toujours accoudée à la fenêtre.

Toutes deux déchirèrent des enveloppes. Sans cesser de parcourir lettres et papiers, Cady bavardait, du même ton léger, enivrée d’air pur, de soleil, du parfum des arbustes odorants et des fleurs.

Soudain Mlle Denise poussa un cri étouffé, et, toute pâle, s’accrocha à la barre d’appui.

--Ah! Cady, Cady!...

La jeune femme lui jeta un impayable coup d’œil malicieux.

--Hé là!... Ne prenez pas mal!--comme disait mon ancienne institutrice.--Qu’est-ce qui vous émeut si fort?... Je parie que c’est la même nouvelle que la mienne.

Denise se redressa, la regardant anxieusement.

--Quoi, vous savez?

Cady répondit tranquillement, en agitant une lettre décachetée.

--Que mon divorce est prononcé?... Oui, Argatte vient de me l’annoncer... Mais quoi, c’était couru d’avance... Il n’y a pas matière à surprise, je pense?

Mlle Denise ouvrit la bouche pour lancer une sortie véhémente; puis, se ravisa, et, muette, se retira de la fenêtre, qu’elle referma.

Cady acheva de parcourir sa correspondance, plia deux ou trois lettres qu’elle plaça dans la pochette de son sac; puis, chiffonnant tout le reste, elle appela Joséphine.

--Débarrassez-moi de cela.

Comme la femme de chambre allait s’éloigner, elle la retint.

--Dites-moi... Ici, et en Bretagne, c’est Mlle Deber qui a réglé toutes les dépenses... Mais l’argent que vous m’avez remis, celui que vous avez déboursé à Paris... Qui vous l’avait donné?

Préparée depuis longtemps à cette question, Joséphine répondit sans hésiter:

--M. Maurice Deber, madame.

Il lui paraissait tout à fait superflu de mentionner l’apport de Jacques Laumière.

Cady hocha la tête, songeuse:

--Bien... je le pensais.

Joséphine allongea le cou avec curiosité.

--Si j’osais demander à madame... Est-ce que madame a des nouvelles?... Je veux dire, du jugement?...

Cady répondit, toujours pensive:

--Oui... tout est fini... Nous sommes divorcés... M. Renaudin a donné sa démission de juge, il s’est fixé je ne sais où, en province... Il faudra même que vous alliez prochainement à Paris pour reprendre tout ce qui reste de mes affaires, quai du Louvre; l’appartement va être mis à louer... Comme monsieur me laisse la faculté de garder tous les meubles si je veux, je vous donnerai une petite liste... Il y a trois ou quatre choses que je désire conserver... Vous ferez porter le tout passage Porsin.

Joséphine demanda d’un ton innocent:

--Madame compte garder ce petit entresol?

Cady fit un geste évasif.

--Je verrai plus tard.

Joséphine sourit avec mystère.

--Oh! il ne tiendra qu’à madame d’avoir une bien plus belle installation.

Cady lui jeta un coup d’œil ironique, mais sans mécontentement.

--Vraiment?... Vous connaissez mieux mes ressources que moi!... J’ai pourtant idée que, ma dot reprise, mes revenus ne seront pas lourds.

La femme de chambre hocha la tête d’un air entendu, et se contenta de prononcer, tout en emportant la robe qu’elle brossait et les chiffons de papier:

--Cela plaît à dire à madame.

Mlle Denise paraissait à l’entrée de la villa. Elle était complètement prête, coiffée correctement, vêtue de noir, ainsi qu’à l’ordinaire. Une expression de gravité triste imprégnait sa physionomie.

On n’eût pu dire qu’elle était laide; cependant, aucune séduction n’avait jamais dû émaner de ses grands traits, qui semblaient réguliers au premier examen, et dans lesquels, ensuite, on apercevait l’exagération infime de chacun des détails, qui suffisait à détruire l’harmonie de l’ensemble. Sa taille était trop élevée; sa minceur était de la maigreur; ses mains, assez belles, étaient déparées par des poignets défectueux. Son nez, trop aquilin de profil, était presque épaté de face. Ses yeux étaient grands, leur expression attachante, mais des cils pâles et rares, des sourcils grêles, plantés trop haut, leur enlevaient toute beauté.

Elle s’assit auprès de Cady et considéra celle-ci longuement, intensément. La jeune femme sourit, tira les épingles de son chapeau, enleva celui-ci et le déposa sur une table à côté d’elle.

--Là! fit-elle avec une imperceptible raillerie. Comme cela, vous interrogerez plus commodément ma physionomie.

Mlle Denise détourna les yeux, et soupira sans parler. Cady prit sa main, qu’elle caressa affectueusement.

--Ne soyez pas fâchée... Je suis gaie, aujourd’hui, j’ai envie de plaisanter... mais je ne veux pas vous faire de peine, parce que je vous aime bien.

Mlle Denise retira sa main doucement et la porta à son front.

--Vous êtes gaie!... Oui, c’est bien cela qui me surprend!...

Elle ajouta tout bas, avec émotion:

--Ce qui m’épouvante...

Cady hocha la tête.

--Vous ne comprenez plus rien à votre petite amie?

--Oh! non, certes!

--C’est parce qu’un jour vous m’avez vue triste, le cœur en déroute, l’esprit en désordre, que vous vous étonnez de mon attitude à présent?

Mlle Denise releva les yeux et dit avec un doute timide:

--Étiez-vous sincère, alors?