Le disciple

Part 7

Chapter 73,803 wordsPublic domain

— « Hé! s’il était coupable, il parlerait, » s’écria Mme Greslou, « il se défendrait, il mentirait! Non, » ajouta-t-elle d’une voix plus sourde, « il y a un mystère. Il sait quelque chose, cela, j’en suis sûre, qu’il ne veut pas dire. Il a quelque raison de ne pas parler. Pourquoi? Peut-être pour ne pas la déshonorer, cette jeune fille, puisqu’ils prétendent qu’il l’aimait?... Ah! monsieur, » fit-elle en joignant les mains, « si j’ai voulu à tout prix vous voir, si j’ai quitté Riom pour deux jours, c’était aussi pour cela. Il n’y a que vous qui puissiez le faire parler, obtenir de lui qu’il se défende, qu’il se justifie, qu’il dise. Il faut que vous me promettiez de lui écrire, de venir là-bas. Vous me devez bien cela, » insista-t-elle d’une voix dure. « Vous m’avez tant fait souffrir. »

— « Moi? » interrogea le philosophe.

— « Oui, vous », reprit-elle âprement, et, tandis qu’elle parlait, son visage exprimait la sombre énergie d’anciennes rancunes : « S’il a perdu la foi, à qui la faute? A vous, monsieur, à vos livres. Mon Dieu! Que je vous ai haï à cette époque!... Je le vois encore, et sa figure, quand il m’a dit qu’il ne communierait pas le jour des Morts, parce qu’il avait des doutes. — « Et ton père? » lui ai-je dit. « Un jour des Morts! » — Il m’a répondu : « Laisse-moi, je ne crois plus, c’est fini. » Il était assis à sa table et il avait un volume devant lui qu’il ferma en me parlant. Je me souviens. Je lus le nom de l’auteur, là, machinalement. C’était le vôtre, monsieur. Je ne discutai pas avec lui, ce jour-là. C’était un grand savant déjà, et moi une pauvre ignorante... Mais le lendemain, pendant qu’il était à son collège, j’amenai M. l’abbé Martel, qui l’avait élevé, dans la chambre de travail pour lui montrer la bibliothèque. J’avais le pressentiment que c’étaient ces lectures qui avaient perdu mon fils. Votre livre, monsieur, était encore sur la table. M. l’abbé Martel le prit, et il me dit : « Celui-là, c’est le pire de tous... » Monsieur, pardon si je vous blesse, pardon, mais, voyez-vous, si mon fils était encore le chrétien qu’il a été, j’irais supplier son confesseur qu’il lui ordonnât de parler. Vous lui avez pris la foi, monsieur; je ne vous le reproche plus, je ne vous en veux plus; mais ce que j’aurais demandé au prêtre, je viens vous le demander... Si vous l’aviez entendu, quand il est revenu de Paris! Il me disait de vous : « Tu ne le connais pas, maman; tu le vénérerais. C’est un saint ». Ah! promettez-moi de le faire parler. Qu’il parle, qu’il parle, pour moi, pour son père, pour ceux qui l’aiment, pour vous, monsieur, qui ne pouvez pas avoir eu pour élève un assassin. Car c’est votre élève, vous êtes son maître. Il vous doit de se défendre, comme à moi, sa mère... »

— « Madame », dit le savant avec un sérieux profond, « je vous promets de faire ce que je pourrai. » C’était la seconde fois de la journée que cette responsabilité de maître à élève se dressait devant lui. Elle l’avait trouvé, devant le juge, tendu dans la résistance du penseur qui repousse avec dédain un reproche insensé. Les paroles de cette femme âgée, frémissante de cette douleur humaine à laquelle sa vie d’ermite intellectuel l’avait si peu habitué, touchaient en lui des fibres autres que celles de l’orgueil. Il fut plus étrangement remué encore quand Mme Greslou, lui saisissant la main, reprit avec une douceur qui démentait l’âpreté de son accent de tout à l’heure :

— « Il m’avait bien dit que vous étiez bon, très bon... Je suis venue encore, » continua-t-elle en essuyant ses larmes, « pour m’acquitter d’une commission dont ce pauvre enfant m’a chargée. Et voyez si ce n’est pas une nouvelle preuve qu’il est innocent. Dans sa prison, depuis deux mois, il a mis au net un long travail de philosophie. Il y tient, m’a-t-il dit, beaucoup; c’est son principal ouvrage, et je me suis chargée de vous le remettre. » Elle tendit au savant le rouleau de papier qu’elle tenait sur ses genoux. « Il est tel qu’il me l’a donné... On le laisse écrire là-bas tant qu’il veut, tout le monde l’aime... On me permet de lui parler ailleurs que dans cet affreux parloir, où il y avait toujours le gardien entre nous. Je le vois maintenant dans la chambre des avocats... Mais comment ne pas l’aimer quand on le connaît? Voulez-vous regarder? » insista-t-elle; et d’une voix altérée : « Il ne m’a jamais menti, et je crois que c’est ce qu’il m’a dit... Si pourtant il avait pensé à vous écrire ce qu’il ne veut confier à personne?... »

— « Je verrai cela tout de suite, » dit Adrien Sixte, qui déplia le rouleau. Il jeta les yeux sur la première page du cahier, et il put y lire les mots : « Psychologie moderne, » puis, sur la seconde feuille, un autre titre : « _Mémoire sur moi-même_, » et au-dessous étaient les lignes suivantes : « _Je prie mon cher maître, M. Adrien Sixte, de se considérer comme engagé de parole à garder pour lui seul les pages qui suivent. S’il ne lui convient pas de prendre cet engagement vis-à-vis de son malheureux élève, je lui demande de détruire ce cahier, me fiant à son honneur pour ne pas livrer ce mémoire à qui que ce soit, même pour sauver ma tète._ » Et le jeune homme avait signé simplement de ses initiales.

— « Hé bien? » demanda la mère, tandis que le philosophe feuilletait le cahier, en proie à une anxiété profonde.

— « Hé bien! » répondit-il en refermant le cahier et tendant la première page aux yeux inquisiteurs de Mme Greslou, « ce n’est qu’un travail de philosophie, comme il vous l’avait annoncé. Voyez... »

La mère eut une question sur la bouche, une défiance dans les prunelles tandis qu’elle lisait cette formule technique inintelligible pour son pauvre esprit. Elle avait vu l’hésitation d’Adrien Sixte. Puis elle n’osa pas, et elle se leva en disant :

— « Vous m’excuserez de vous avoir retenu si longtemps, monsieur. J’ai mis ma dernière espérance en vous, et vous ne tromperez pas le cœur d’une mère. J’emporte votre promesse. »

— « Tout ce qu’il me sera possible de faire pour que la vérité soit connue, » dit gravement le philosophe, « je le ferai, madame. Je vous le promets encore une fois. »

Lorsqu’il eut reconduit la malheureuse femme, et qu’il se trouva seul dans son cabinet, Adrien Sixte demeura longtemps plongé dans ses réflexions. Prenant ensuite le manuscrit remis par Mme Greslou, il lut et relut la phrase écrite par le jeune homme, et repoussant le cahier tentateur, il se mit à se promener dans la pièce, indéfiniment. Par deux fois, il saisit ces feuillets et s’approcha du feu, puis il ne les lança pas dans les flammes.

Un combat se livrait dans sa tête, entre la curiosité irrésistible que cette confession de son disciple éveillait en lui, et des appréhensions d’ordre très divers. Il le sentait : contracter l’engagement que cette lecture lui imposait et apprendre ce qu’il pouvait apprendre par ces pages le jetterait dans une situation peut-être horrible. S’il allait tenir entre ses mains la preuve de l’innocence du jeune homme sans avoir le droit de la donner, ou, ce qu’il redoutait plus encore, de sa culpabilité? Sans qu’il s’en rendît compte, il tremblait aussi, dans le fond le plus intime de lui-même, de retrouver à travers ce mémoire, s’il y avait crime, la trace de son influence, à lui, et la cruelle accusation, déjà formulée deux fois, que ses livres étaient mêlés à cette sinistre histoire.

D’autre part, son égoïsme inconscient d’homme d’études et qui avait en horreur tout tracas lui faisait souhaiter de ne pas entrer plus avant dans un drame auquel en définitive il n’avait pas à se mêler. « Non, » conclut-il, « je ne lirai pas ce mémoire; j’écrirai à ce garçon comme j’ai promis à la mère, puis ce sera fini. » L’heure de son dîner était venue parmi ces réflexions. Il mangea seul, comme toujours, assis au coin d’un poêle de faïence, — très frileux, le chauffage était son unique luxe, — et devant une table ronde, toute petite, couverte d’une toile cirée. La lampe qui servait à ses travaux éclairait son frugal repas, composé, ce soir-là, suivant l’habitude, d’un potage et d’un seul plat de légumes, avec quelques raisins secs pour dessert, et, pour boisson, simplement de l’eau. D’ordinaire, il prenait au hasard un des livres qui garnissaient une bibliothèque, exilée dans cette chambre, afin d’éviter l’encombrement, ou bien il écoutait Mlle Trapenard lui exposer les détails du ménage. Ce soir-là, il ne chercha pas de livre, et sa gouvernante essaya en vain de savoir si la visite de la dame et la citation chez le juge avaient le moindre rapport. Le vent se levait, un vent d’hiver dont la plainte mourait doucement contre les volets, à travers le sombre espace vide. Assis dans son fauteuil, après son dîner, au lieu de sortir, et devant le manuscrit de Robert Greslou, le savant écouta longuement cette plainte monotone. Ses hésitations le reprirent. Puis la psychologie l’emporta sur les scrupules, et quand plus tard Mariette vint pour annoncer à son maître que sa couverture était faite et chercher la lampe, il lui ordonna d’aller se coucher. Deux heures sonnaient qu’il était encore à lire l’étrange morceau d’analyse que Robert avait appelé un Mémoire sur lui-même, et dont le vrai titre eût été : « Confession d’un jeune homme d’aujourd’hui. »

IV CONFESSION D’UN JEUNE HOMME D’AUJOURD’HUI

« Maison d’arrêt de Riom, Janvier 1887.

Je vous écris, monsieur, ce mémoire sur moi-même que j’ai refusé à l’avocat, malgré les supplications de ma mère. Je vous l’écris à vous qui me connaissez si peu dans les faits, — et à quel moment de ma vie! — pour la même raison qui m’a fait vous apporter mon premier travail. Il existe de vous, le maître illustre, à moi votre élève, accusé d’un crime le plus infâme, un lien que les hommes ne sauraient comprendre, que vous ignorez vous-même, et que je sens, moi, aussi étroit qu’imbrisable. J’ai vécu avec votre pensée et de votre pensée si passionnément, si complètement, à l’époque la plus décisive de mon existence! Maintenant et dans la détresse de mon agonie intellectuelle, je me tourne vers vous comme vers le seul être de qui je puisse attendre, espérer, implorer une aide. Ah! ne me méconnaissez pas, monsieur et vénéré maître, et croyez que les troubles terribles où je me débats ne sont point causés par le vain appareil de justice qui m’environne. Je ne serais pas digne du nom de philosophe si je n’avais, dès longtemps, appris à considérer ma pensée comme la seule réalité avec quoi j’aie à compter, le monde extérieur comme une indifférente et fatale succession d’apparences. Dès ma dix-septième année, j’avais adopté pour règle de me répéter, dans les heures de contrariétés petites ou grandes, la formule de l’héroïque Spinoza : « La force par laquelle l’homme persévère dans l’existence est bornée, et celle des causes extérieures la surpasse infiniment. » Je serais condamné à mort dans six semaines, pour ce crime dont je suis innocent et dont je ne puis me justifier, — vous comprendrez pourquoi, après avoir lu ces pages, — que j’irais à l’échafaud sans trembler. Je supporterais cet événement avec le même sang-froid que si un médecin me diagnostiquait, après m’avoir ausculté, une maladie avancée du cœur. Condamné, j’aurais à vaincre la révolte de l’animal d’abord, ensuite à supporter le contre-coup du désespoir de ma mère. J’ai appris, par vos livres, le remède contre de telles épreuves, et en opposant à l’image de la mort prochaine le sentiment de l’inéluctable nécessité, en diminuant la vision de la douleur de ma mère par le rappel précis des lois psychologiques qui gouvernent les consolations, j’arriverais au calme relatif. Certaines phrases de vous y suffiraient, celle par exemple du cinquième chapitre du second livre dans votre _Anatomie de la volonté_, que je sais par cœur : « L’universel entrelacement des phénomènes fait que sur chacun d’eux porte le poids de tous les autres, en sorte que chaque parcelle de l’univers et à chaque seconde peut être considérée comme un résumé de tout ce qui fut, de tout ce qui est, de tout ce qui sera. C’est en ce sens qu’il est permis de dire que le monde est éternel dans son détail aussi bien que dans son ensemble. » Quelle phrase, et comme elle enveloppe, comme elle affirme et démontre l’idée que tout est nécessaire, en nous comme autour de nous, puisque nous sommes, nous aussi, une parcelle et un moment de ce monde éternel!... Hélas! pourquoi faut-il que cette idée, si lucide au regard de mon esprit, lorsque je raisonne comme on doit raisonner, avec ma tête, et à laquelle j’acquiesce de toute la force de mon être, ne puisse détruire en moi une espèce de souffrance si particulière qui envahit mon cœur, lorsque je me souviens du drame que j’ai traversé, de certaines actions que j’ai voulues, d’autres dont je suis l’auteur, bien qu’indirect? Pour vous dire la chose d’un mot, mon cher maître, quoique, encore une fois, je n’aie pas tué Mlle de Jussat, j’ai été mêlé de la manière la plus étroite au drame de son empoisonnement, et j’ai des remords, quand les doctrines auxquelles je crois, les vérités que je sais, les convictions qui forment l’essence même de mon intelligence, me font considérer le remords comme la plus niaise des illusions humaines. Ces convictions se trouvent impuissantes à me procurer cette paix de la certitude qui était la mienne. Je doute avec mon cœur de ce que mon esprit reconnaît comme vrai. Je ne pense pas que pour un homme dont la jeunesse fut consumée de passions intellectuelles, il y ait un supplice plus affreux que celui-là. Mais pourquoi essayer de vous traduire avec des phrases littéraires un état mental que je veux justement vous exposer par son détail, à vous le grand connaisseur des maladies de l’âme, pour que vous me donniez le seul secours qui puisse m’être bienfaisant : une parole qui m’explique à moi-même ce qui m’est inexplicable, qui m’atteste que je ne suis pas un monstre, qui me soutienne dans le désarroi de mes croyances, qui me prouve que je ne me suis pas trompé depuis des années, en adhérant à la foi nouvelle avec l’intime énergie d’une créature sincère? Enfin, mon cher maître, je suis très misérable, et j’ai besoin de dire ma misère. A qui m’adresser, sinon à vous, puisque je ne saurais espérer d’être intelligible à qui que ce soit, hors du psychologue dont je suis l’élève? Depuis deux mois tantôt que je vis dans cette prison, l’instant où j’ai pris cette résolution de vous écrire ce mémoire a été le seul où je me sois retrouvé tel que je fus avant ces terribles événements. J’avais essayé de m’absorber dans quelques travaux d’ordre abstrait, je n’avais pas pu. J’y aurai du moins gagné de vous écrire ces pages sans que l’on s’occupe de me surveiller. Voici quatre jours que je ne songe qu’à cela, et, grâces vous en soient déjà rendues, la force de la pensée me revient. J’ai trouvé même un peu du plaisir qui était le mien autrefois, quand j’écrivais mes premiers essais, à reprendre, pour ce travail, la froide sévérité de ma méthode, — de votre méthode. J’ai jeté hier sur le papier un plan de cette monographie de mon moi actuel, en pratiquant la division par paragraphes que vous avez adoptée dans vos travaux. Je me suis prouvé la vigueur persistante de ma réflexion en reconstruisant ma vie depuis son origine, comme je résoudrais un problème de géométrie par synthèse. Je vois distinctement, à l’heure présente, que la crise dont je souffre a pour facteurs mes hérédités d’abord, ensuite un milieu d’idées, celui où j’ai grandi, puis un milieu de faits, celui où j’ai été transplanté par mon arrivée chez les Jussat-Randon. La crise elle-même et les questions qu’elle soulève en moi seront la matière des derniers fragments d’une étude que je débarrasserai du parasitisme des souvenirs insignifiants pour la réduire à ce qu’un maître de notre temps appelle les _génératrices_. A tout le moins je vous aurai fourni un document exact sur des façons de sentir que j’ai crues autrefois précieuses et rares, et je vous aurai prouvé deux fois, par ma confiance dans votre absolue discrétion et par mon appel à votre appui philosophique, ce que vous avez été pour celui qui vous écrit ces lignes et qui, en vous demandant pardon de ce trop long préambule, commence aussitôt sa dissection. Je saurai bien vous la faire tenir, une fois finie.

§ I. — _Mes hérédités._

« Aussi loin que je remonte en arrière dans mon passé, je constate que ma faculté dominante, celle qui s’est trouvée présente à travers toutes les crises de ma vie, petites ou grandes, comme elle se retrouve présente aujourd’hui, a été la faculté, j’entends le pouvoir et le besoin du dédoublement. Il y a toujours eu en moi deux personnes distinctes : une qui allait, venait, agissait, sentait, et une autre qui regardait la première aller, venir, agir, sentir, avec une impassible curiosité. A l’heure actuelle, et tout en sachant que je suis là en prison, accusé d’un crime capital, perdu d’honneur et aussi accablé de tristesse, que c’est bien moi, Robert Greslou, né à Clermont le 5 septembre 1864... et non pas un autre, — je pense à cette situation comme à un spectacle auquel je demeure étranger. Même est-il juste de dire _je_? Non, évidemment. Car mon véritable moi n’est, à proprement parler, ni celui qui souffre, ni celui qui regarde. Il est composé des deux, et j’ai eu de cette dualité une perception très nette, bien que je ne fusse pas capable alors de comprendre cette disposition psychologique exagérée jusqu’à l’anomalie, dès mon enfance, — cette enfance que je veux évoquer d’abord en essayant de tout abolir de l’heure présente et avec l’impartialité d’un historien désintéressé.

« Mes premiers souvenirs me représentent cette ville de Clermont-Ferrand, et dans cette ville une maison qui donnait sur une promenade aujourd’hui bien changée par la récente construction de l’école d’artillerie : le cours Sablon. La maison était bâtie, comme toutes celles de cette ville, en pierre de Volvic, une pierre grisâtre dans sa nouveauté, puis noirâtre, qui donne aux rues tortueuses une physionomie de cité du moyen âge. Mon père, que j’ai perdu tout jeune, était d’origine lorraine. Il occupait à Clermont la place d’ingénieur des ponts et chaussées. C’était un homme chétif, de santé faible, avec un visage à la barbe rare, empreint d’une sérénité mélancolique et qui m’attendrit quand j’y songe, après des années. Je le revois dans son cabinet de travail, par les fenêtres duquel s’apercevait la plaine immense de la Limagne avec la gracieuse éminence du puy de Crouël tout auprès, et au loin la ligne sombre des montagnes du Forez. La gare était voisine de notre maison, et le sifflement des trains arrivait sans cesse jusqu’à ce cabinet paisible. J’étais sur le tapis, au coin du feu, à jouer sans bruit, et cet appel strident produisait dès lors sur mes nerfs une étrange impression de mystère, d’éloignement, d’une fuite de l’heure et de la vie. Mon père traçait à la craie sur un tableau noir des signes énigmatiques, figures de géométrie ou formules d’algèbre, avec cette netteté dans les lignes des courbes ou les lettres des polynômes qui révélait l’habituelle méthode de son être intime. D’autres fois, il écrivait, debout, à une table d’architecte qu’il préférait à son bureau, — table composée simplement d’une large planche en bois blanc placée sur deux tréteaux. Les grands livres de mathématiques rangés avec minutie dans la bibliothèque, les figures froides des savants dont les portraits gravés en taille-douce et sous verre étaient les seuls objets d’art dont se décorassent les murs, la pendule qui représentait un globe du monde, deux cartes astronomiques pendues au-dessus du bureau, et, sur ce bureau, la règle à calculs avec ses chiffres et son coulant de cuivre, les équerres, les compas, la règle plate en forme de T, j’évoque à mon gré ces menus détails où tout n’était que pensée, et ces images m’aident à comprendre comment dès ma lointaine enfance le rêve d’une existence purement idéale et contemplative s’élabora en moi, favorisé sans doute par l’hérédité. Mes réflexions postérieures m’ont fait reconnaître dans plusieurs traits de mon caractère le résultat, transmis sous forme instinctive, de l’existence en études abstraites menée par mon père. J’ai constamment éprouvé, par exemple, une horreur singulière pour l’action, si faible fût-elle, au point que de faire une simple visite me causait autrefois un battement de cœur, que les plus légers exercices physiques m’étaient intolérables, que d’entrer en lutte ouverte avec une autre personne, même pour discuter mes idées les plus chères, m’apparaît, encore aujourd’hui, chose presque impossible. Cette horreur d’agir s’explique par l’excès du travail cérébral qui, trop poussé, isole l’homme au milieu des réalités. Il les supporte mal, parce qu’il n’est pas habituellement en contact avec elles. Je le sens bien, cette difficulté d’adaptation au fait me vient de ce pauvre père; de lui aussi cette faculté de généraliser, qui est la puissance, mais en même temps la manie de ma pensée; et c’est son œuvre encore qu’une prédominance morbide du système nerveux qui a rendu ma volonté si folle à de certaines heures. Mon père, qui devait mourir très jeune, n’avait jamais été robuste. Il avait dû, à l’âge de la croissance, subir cette épreuve de la préparation à l’Ecole polytechnique, meurtrière aux meilleures santés. Avec ses épaules étroites, avec ses membres appauvris par les longues séances de méditations sédentaires, ce savant aux mains transparentes semblait avoir dans les veines, au lieu des rouges globules d’un sang généreux, un peu de la poussière de cette craie qu’il a tant maniée. Il ne m’a pas légué des muscles capables de contre-balancer l’excitabilité de mes nerfs, en sorte que je lui dois, avec cette faculté d’abstraction qui me rend la moindre activité difficile, une effrénée intempérance du désir. Chaque fois que j’ai souhaité ardemment, il m’a été impossible de réprimer cette convoitise. C’est une hypothèse qui m’est souvent venue quand je m’analysais moi-même, que les natures abstraites sont plus incapables que les autres de résister à la passion, lorsque cette passion s’éveille, peut-être parce que le rapport quotidien entre l’action et la pensée est brisée en elles. Les fanatiques en seraient la preuve la plus éclatante. J’ai vu ainsi mon père, d’habitude extrêmement patient et doux, s’emporter en des colères d’une violence folle qui le faisaient presque s’évanouir. Sur ce point aussi, je suis bien son fils, et à travers lui le descendant d’un grand-père peu équilibré, sorte d’homme de génie primitif, demi-paysan parvenu à force d’inventions mécaniques à une demi-fortune d’ingénieur civil, puis ruiné par des procès. De ce côté-là de ma race, il y a toujours eu un élément dangereux, quelque chose de déchaîné par instants, à côté d’une intellectualité constante. J’ai considéré jadis comme un état supérieur cette double nature : des crises spasmodiques de passion jointes à cette énergie continue de pensée abstraite. J’ai eu pour rêve d’être à la fois fiévreux et lucide, le sujet et l’objet, comme disent les Allemands, de mon analyse, le sujet qui s’étudie lui-même et trouve dans cette étude un moyen d’exaltation à la fois et de développement scientifique. Hélas! Où cette chimère m’a-t-elle mené? Mais ce n’est pas l’heure de parler des effets, nous n’en sommes encore qu’aux causes.