Chapter 2
Eh ben, écoutez... il y a de ça environ deux mois... Notre pauvre M. Plumet était-là... ici... dans cette même chambre où nous sommes... j'étais occupé à arranger quelques papiers sur cette table... quant tout à coup j'entends not'maitre qui parlait tout seul et qui disait; "Oui... oui... rien de meilleur... de plus exquis... que les oreilles... surtout les oreilles coupées de suite..." Vous comprenez qu'en entendant cela, les miennes se redressent et je m'dis: Diable! Qu'est-ce qu'il veut dire là? J'le r'gardais, il avait une mine... mais une mine!... Ah! M. Vincent, c'était effrayant à voir!
VINCENT (commençant à avoir peur)
Tu m'épouvantes, Jocrisse?
LAFLUTE (à part) (souriant)
J'comprends un p'tit peu.
JOCRISSE
Laissez-moi continuer... vrai... quand j'pense à ça, l'frisson m'passe partout... brrrou... Vlà qui s'promène... qui marche à grands pas... et puis... y s'tâtait les oreilles... y souriait... y grimaçait... y parait que c'te maladie là, parce que, voyez-vous, c'est une maladie, ça vous prends tout d'un coup à c'que me dit l'docteur Turgeon à qui qu'j'en ai fait confidence et qui soigne not' maître... enfin M, Vincent, vous comprenez que j'savais pus quoi comprendre et ma foi, j'étais là, j'pouvais pus bouger, tant j'avais peur.
VINCENT (toujours effrayé).
Certes! il y avait de quoi, et ça s'est passé? comme ça?
JOCRISSE
Oh! non, la suite est bien plus terrible, car au moment où je ne m'y attendais pas, M. Plumet se r'tourne devant moi... sa bouche souriait... mais ses yeux flamboyaient. Jocrisse! qui m'dit comme ça, aimes-tu les oreilles?... j'ai pas pu trouver un seul mot... je l'vois marcher droit à la table... j'pense ben qu'il v'nait prendre son rasoir... j'l'ai pas entendu comme vous pensez ben, je m'suis sauvé et j'ai été m'cacher une partie d'la journée dans la cave.
LAFLUTE (à part)
J'comprends tout, ah! diable de Jocrisse, va.
VINCENT
Diable! Diable! Mais je ne suis pas en sûreté ici... j'ignorais cela, moi, mais quelle est donc cette maladie? Jamais je ne me suis aperçu de rien chez ce pauvre Plumet? Jamais au grand jamais, je n'ai entendu parler qu'il avait une semblable maladie.
JOCRISSE
Sans doute que vous n'en avez jamais entendu parler, c'est pas difficile à comprendre je m'tue d'vous dire qu'il y a deux moins que deux mois seulement que cette maladie l'a pris, et voilà plus de six mois que vous n'êtes venu ici à Saint Quentin.
VINCENT
C'est vrai, c'est vrai, Diable! Diable! Et t'a-t-on dit... sais-tu quel est le nom de cette triste maladie?
JOCRISSE
On me l'a dit et à Laflûte aussi, te souviens-tu du nom, toi mon pauvre Laflûte, qui as été si près de te voir avec une seule oreille.
LAFLUTE
Ah! cousin, ne me rappelez pas ce triste jour, j'en tremble encore, brrrr!
VINCENT
Quoi? Laflûte aussi?
JOCRISSE
Eh! parbleu, croyez-vous que quand cette rage le prend, il choisit son homme? Non, non, je crois que son frère, s'il en avait un y passerait comme un autre,
VINCENT
Mon sang se glace, Diable! Diable!
JOCRISSE
Attendez-donc, je croîs me rappeler le nom, ça s'appelle... ça s'appelle... une... une... mélancolie.
LAFLUTE
Non, non, cousin, je crois qu'c'est une cérémonie.
VINCENT
Mélancolie! cérémonie... ce ne sont pas des termes de médecine ça... laissez-moi chercher... est-ce que ce ne serait pas le mot... monomanie?
JOCRISSE ET LAFLUTE
Juste! Juste! c'est comme ça.
JOCRISSE
Et ben not' maître est attaqué d'une monomanie... ça n'paraît pas, il n'y a que quand l'accès le prend.
VINCENT
Ma foi, mon brave Jocrisse, je vous remercie mille fois; c'est un service que je n'oublierai pas. Ko attendant, tiens, prends cette bourse, quant à moi je m'esquive avant que le malheureux n'arrive.
LAFLUTE (qui a regarde au fond).
Il n'est plus temps, le vlà, qui entre dans la cour.
VINCENT
Diable! Comment faire? Je voudrais cependant bien m'en aller.
JOCRISSE
Attendez...... d'abord, il n'est pas certain que son accès le prenne précisément pendant que vous êtes là?... Dans tous les cas à présent, je connais le moment où çà le prend, les premiers symptômes comme on dit, ainsi soyez tranquille, M. Vincent, si dans tous les cas il y a danger, je vous préviendrai à temps... Mais je vous en prie au nom de tout ce que vous aimez le plus, ne parlez de rien, ne me vendez pas, il me chasserait pour toujours.
LAFLUTE (pleurant)
Et moi aussi.
VINCENT
Je m'en garderai bien.
JOCRISSE
Silence!... le voila... faites comme si vous ne saviez rien.
SCÈNE 10e
Les précédents: Plumet (un paquet sous le bras).
PLUMET
Eh! le voilà ce cher ami, ce vieux camarade, il y a plus de six mois, sais-tu, que nous ne nous sommes vus! oh! c'est mal, c'est mal de négliger les amis, il a donc fallu cette circonstance pour t'avoir?
VINCENT (timidement)
Comme tu dis, mon cher Plumet, et encore me suis-je bien forcé pour venir, j'ai tant d'affaires... tant d'embarras...... Mais à propos... ta santé comment est-elle?
PLUMET (gaiement).
Ma santé!... Mais elle est des plus florissantes... ma parole; je me sens rajeunir je crois; je ne me suis jamais mieux porté... je bois... je mange... je me promène... ma foi, je trouve ma vie très-agréable.
VINCENT (à part)
Le malheureux! Comme il se fait illusion.
PLUMET
Et toi, je pense qu'en en est de même, un ancien fournisseur!... Un mondor!
VINCENT
Mais... Mais... je me porte bien...je suis bien.
PLUMET
Cependant, tu me parais inquiet, troublé... il ne t'est pas survenu de malheur?
VINCENT
Non, non... mais j'ai certaines affaires en tête qui m'occupent beaucoup en ce moment, et si je n'avais pas eu crainte de te faire de la peine, je ne me serais pas rendu à ton invitation.
PLUMET
Et tu aurais très-mal fait... Allons, allons, il faut de la gaîté avec moi!... A table! à table!... Allons vous autres, dépêchons!... Jocrisse! Tout est prêt, n'est-ce pas?
JOCRISSE
Oui, not' maître, il n'y a plus qu'à mettre la table... Voyons Laflûte, prépare tout, je vas chercher les plats (à cette répartie Laflûte, sert la table) (en souriant en apercevant le paquet) Mais qu'qu'vous avez donc là sous l'bras, not'maître... Encore une surprise... j'parie qu'c'est l'macaroni?
PLUMET (en riant).
Non... ça... c'est... C'est un dindon Ma donduine C'est un dindon Mon garçon.
JOCRISSE
Ah! ah! ah! ah! toujours gai, not' maître, toujours gai et faut-y l'mettre à la broche tout d'suite?
PLUMET
Oui, oui, et comme il n'y a pas de fête sans lendemain, le dindon est pour nous régaler demain matin, car, mon ami Vincent, malgré ses grandes affaires prendra domicile ici.
VINCENT (embarrassé)
Mais.....
PLUMET
Il n'y a pas de mais... c'est comme ça... allons, Jocrisse, vivement mon garçon.
JOCRISSE
Oui, not' maître, donnez-moi l'dindon et j'vas vous l'farcir d'une façon lumineuse, petit habis et truffes, ce sera excellent et embaumant, laissez-moi faire.
PLUMET
Je compte sur toi... Ta mon garçon.
VINCENT (bas à Jocrisse)
Surtout Jocrisse..... veille, veille, et préviens-moi.
JOCRISSE (de même)
Soyez tranquille, je n'vous quitte pas.
PLUMET
Ah ça, mon cher Vincent, je me suis permis de passer après le dîner une bonne et joyeuse veillée, j'attends Grégoire, Jourlo, Dominique, tous des anciens amis, ils ne peuvent venir que ce soir Nous, en attendant, nous allons prendre un acompte avec un dîner copieux?... bon! voilà Jocrisse! La fleur des cuisiniers.
(Jocrisse place tous les plats, il y en a un qui est couvert, c'est le supposé plat d'oreilles)
JOCRISSE
Tout est prêt, vous pouvez vous mettre à la table (A part) Et vous n'y resterez pas longtemps.
PLUMET
A Table donc! Et en avant la fourchette et l'appétit... Tiens, Vincent, mets toi là... là devant moi.
VINCENT (à part)
J'voudrais être bien loin.
PLUMET (le servant).
Comment trouves-tu ce salmis?
VINCENT (toujours préoccupé jusqu'à la fin)
Excellent.
PLUMET
Donne moi ton verre, tu me dira des nouvelles de ce gaillard là... il est de la Bourgogne... à ta santé!
(Ils trinquent et boivent)
VINCENT
Bon vin! délicieux (à part) Ça me remet un peu.
PLUMET
Goûte-moi un peu de ce canard.
VINCENT
Volontiers.
PLUMET
Ah! c'est que le sieur Jocrisse fait des progrès dans la cuisine, sais-tu?
VINCENT
Je m'en aperçois.
PLUMET
Tu ne bois pas...! à boire! à boire!
VINCENT
C'est que ton vin est capiteux.
PLUMET
Allons bon, ne vas-tu pas faire la Duchesse? Bois donc?
VINCENT
Allons (à part) au fait, ça m'encourage.
PLUMET (il se gratte l'oreille.)
Oh! tiens, j'y pense.
JOCRISSE (à part à Vincent)
V'là qu'ça le prend.
VINCENT (à part)
Ah! mon Dieu!
PLUMET
Aimes-tu les oreilles, Vincent?
VINCENT
Des...... oreilles.
PLUMET
Oui les oreilles, rien de meilleur, rien de plus exquis... ah!
JOCRISSE (à part à Vincent)
Méfiez-vous.
PLUMET
Tiens Vincent, j'en ai déjà mangé! beaucoup et plus j'en mange, plus je les aime.
VINCENT (tout à fait épouvanté)
Mais... mais... moi... je n'en suis pas.
PLUMET
Eh bien, moi, j'en mangerai, ce bourgogne m'a ouvert le goût... vivent les oreilles.
JOCRISSE (à part)
Il n'est que temps, vlà, l'accès au plus fort.
VINCENT (reculant sa chaise).
Aie! oh! mon Dieu!
PLUMET
Qu'as-tu donc, Vincent, tu as les oreilles rouges comme un corail? (il est levé)
VINCENT
Seigneur! Je suis perdu.
PLUMET (prend couteau et fourchette)
Allons! Allons Vincent, goûtera des oreilles. (Il se penche pour aller au plat couvert, à l'instant, Vincent se lève vivement, renverse sa chaise, casse une assiette se sauve sans chapeau en criant)
Aie! Aie! Aie!... Grâce! Grâce! Pas d'oreilles! Pas d'oreilles. Je m'sauve! Je m'sauve!
(Pendant la scène de Vincent, Plumet est debout, le couteau an l'air, la main sur le plat, la bouche ouverte, l'air tout étonné, Jocrisse et Laflûte au fond, s'efforcent de se cacher pour étouffer leurs rires)
SCÈNE 11e
JOCRISSE, PLUMET, LAFLUTE
(NOTE DE L'AUTEUR.--Pendant tous ces a-parte, il ne faut pas que la scène languisse, M. Plumet chantonne entre ses dents, il rit, il regarde Vincent, Laflûte est derrière lui, il rit.)
PLUMET
Ah! ça! Mais qu'a-t-il donc? est-il devenu fou? Qu'est-ce que ça signifie de se sauver ainsi? Diable qu'est-ce qui l'a pris? J'en suis tout effrayé!... Mais courez donc après lui, ramenez-le... Pauvre Vincent, que peut-il avoir? ramène-le... peut-être est-il malade? Je ne sais que penser?
JOCRISSE
Ah! Dame, Monsieur, Dame, faut pas s'fier à la mine de tout l'monde, on dit toujours: l'eau dormante est plus traître que l'eau courante.
PLUMET
Allons, à l'autre, à présent, que diable viens-tu me chanter avec ton eau dormante et courante.
JOCRISSE
Dame. Not' maître, ça pourrait ben être que'qu'chose comme ça?
PLUMET
Eh va t'en au diable avec tes paraboles et tes proverbes, qu'est-ce que tout ça signifie? Voyons en sais-tu quelque chose, toi? Parle.
JOCRISSE
C'est que, quand on vous veut du bien vous r'pousser vot' monde... Oui j'sais qu'equ'chose et c'qu'equ'chose, c'est p't'être ben vot' vie qu'était menacée aujourd'hui, et j'veillais sur vous! là!
PLUMET (commençant à avoir peur)
Comment? Que me dis-tu lu Jocrisse? Ma vie menacée? Et par qui, Grand Dieu?
JOCRISSE (avec aplomb)
Par qui?.. Par vot' ami Vincent!
PLUMET
Vincent? Allons donc, c'est impossible?.. Quel intérêt le pousserait d'attenter à mes jours?
JOCRISSE
(à part) Voyons... ah! j'y suis (haut) pas un intérêt mais une maladie... une maladie grave... triste et surtout dangereuse.
PLUMET
Oh! mon Pieu!... Dis vite, Jocrisse.
JOCRISSE
Eh bon, not' maître, c'pauvre Monsieur Vincent, j'sais pas où diable il a pêché ça, mais ça y est venu tout d'un coup, sans qu'il y pense j'crois ben, mais d'après l'dit-on qu'j'ai appris c'matin seulement, il est attaqué d'une... d'une... (à part) Diable quel nom y donner... ah! (haut) d'une maladie qu'on nomme effraction vicieuse.
PLUMET
Effraction vicieuse?
LAFLUTE
(à part) Diable, de Jocrisse va! (haut) Non cousin, c'est pas comme ça qu'm'sieur Robard l'a nommé c'est une constipation vertueuse.
PLUMET
Que diable me chantez-vous là, mais ces deux êtres là me donnent la chair chair de poule et m'écorchent les oreilles avec leurs mots qui n'ont ni queue ni tête, mais imbéciles que vous êtes a-t-on jamais entendu parler de ces maladies-là?
JOCRISSE
Dame; Not' maître, ça rime toujours un peu comme ça... j'suis pas ben sûr, moi?
PLUMET
Attendez-donc, ce ne serait pas des crispations nerveuses.
JOCRISSE
Bon! Bon! Not' maître, c'est ça. Eh ben, tant y est que l'pauvre M. Vincent en est attaqué et quand ses nerfs le prennent, faut qu'y tue, n'importe quoi.
LAFLUTE
A preuve, c'est qu'au moment qu'y s'est ensauvé, j'ai z'aperçu sous son gilet la crosse d'un pistolet qu'il avait ben sûr, pour poignarder qué qu'un.
PLUMET
Mais puisqu'il s'est sauvé, alors, c'est qu'il n'avait pas l'intention de me tuer.
JOCRISSE
(à part) Ah Diable! Ah! mais attendez, not' maîtr' y paraît dans ces maladies là, l'individu connaît son mauvais moment, M. Vincent s'en s'ra aperçu et......
PLUMET
Je comprends à présent.... de là, sa frayeur, sa crainte de commettre un crime causé par sa cruelle maladie, et il s'est enfui. Pauvre ami! Je le plains... n'importe il faut savoir où il est allé?... Ah Diable! Voilà une triste fête d'anniversaire.
SCÈNE 12e
Les précédents: VINCENT, L'OFFICIER DE POLICE (on entend dans la coulisse)
Allons! allons! Marchez!
VINCENT
--Mais je vous dis que je ne suis pas un voleur?
PLUMET
Qu'est-ce que j'entends? Je ne me trompe pas. Vincent avec un officier de Police?
JOCRISSE (à part)
Aie! Gare la bombe, tenons ferme.
(L'officier entre, tenant Vincent par le collet)
M. Plumet, voici un individu, étranger pour moi surtout, je l'aperçois en haut de la rue; se sauvant sans chapeau, l'air égaré je lui demande son nom, il ne me répond que par des exclamations auxquelles Je ne comprends rien, je le conduis au poste, je le fais fouiller et on trouve sur lui ce couvert d'argent marque en toutes lettres à votre nom... voyez plutôt.
PLUMET
D'abord, M. l'Officier, je réponds de l'homme que voilà, c'est M Vincent ex-fournisseur de l'armée et mon plus grand ami, il est riche, indépendant et par conséquent ne peut être accusé de vol... Quant au couvert d'argent... c'est bien mon nom, Anastase Plumet (il regarde sur la table) J'ai toute mon argenterie, rien ne manque.
VINCENT
Lis au-dessous de ton nom, mon ami, ce que M. l'Officier n'a pas vu.
PLUMET
(Lisant) "présenté par son ami Vincent"... Quoi?...
VINCENT
Oui, mon ami, c'était mon présent... je voulais te l'offrir à la fin du dîner... quand ta cruelle maladie...
PLUMET
Hein?... ma maladie... Ah! ça qu'est-ce que tu m'chantes là?... Je n'ai jamais été malade, moi?
VINCENT
Non, pas malade, si tu veux... mais cette monomanie dont tu es attaqué et...
PLUMET
Ah! ça, veux-t-on me rendre fou aujourd'hui. Maladie, Monomanie, explique-toi donc, Vincent car, ma parole, je ne sais plus que dire?
JOCRISSE (à, part)
En vlà un galimatias, gare à moi tout à l'heure.
VINCENT
Pauvre ami, ce n'est pas ta faute, et je te pardonne bien, va.
PLUMET (exaspéré)
Mais non!... Mais non!... Je veux tout savoir... dis-moi... explique-moi, car tu me fais perdre la tête.
VINCENT
Eh bien, je sais, que quand ton accès te prend, il faut que tu manges les oreilles de quelqu'individu
PLUMET (hors de lui)
Moi!... Moi!... Ah ça!... Ah ça!.... Mais!... Mais!.... ma tête!... ma tête!... et parbleu mais toi, n'es-tu pas attaqué de crispations nerveuses?... Qui te portent à certains moments à vouloir poignarder quelqu'un?
VINCENT (avec force)
Ah! quelle infamie!... Moi! Jamais au grand jamais je n'ai eu ni crispation nerveuses ni la moindre pensée d'attenter à la vie d'un homme!... D'où cela vient-il? qui t'a dit cela?
PLUMET
Eh! parbleu! Qui peut t'avoir dit que je mangeais les oreilles de chacun?... attends... tiens... je ne crois pas me tromper, il y a du Jocrisse là-dedans.
VINCENT
Voyons Jocrisse, approche, comme dit l'ami Plumet, il y a du Jocrisse là-dedans.
JOCRISSE (s'avançant au milieu)
Oui, Messieurs, c'est moi, c'est bien moi!... Mais foi de Jocrisse, je ne pensais pas à\ mal, c'était histoire de rire, une farce, et j'espère que j'aurai mon pardon.
PLUMET
Mais animal, Vas-tu encore recommencer tes fredaines? je vous demande un peu, messieurs, me faire passer pour monomane, manger les oreilles de mes ami, et toi, mon pauvre Vincent, venir me dire que tes crispations te portaient au meurtre!... Mais sais-tu? Maraud, que tu mérite une bastonnade pour cela?
JOCRISSE
Non not' maître, non M. Vincent et vous verrez, d'après mon récit, mes aveux, que vous serez les premiers à rire, même M. l'officier de police. Vous vous rappelez ce matin, not' maître que vous auriez ben voulu m'admettre à votre table ainsi que Laflûte à l'occasion de votre fête; mais vous aviez mis une condition, c'est que si M. Vincent venait, nous mangerions à la cuisine, ça n'm'allait pas, pour lors, j'ai formé mon plan quand vous m'avez parlé du plat d'oreilles aux petites herbes, j'ai profité du mot: oreilles pour bâtir mon affaire et faire déguerpir ce pauvre M. Vincent, qui a eu assez peur; après son départ, je savais bien que vous alliez être tout surpris. tout d'suite j'ai rebrodé une nouvelle affaire et je lui ai donné des crispations nerveuses!... j'aurai réussi, si vous m'accordez un pardon généreux,
Tous (riant)
Ah! Ah! Ah! Ah!
PLUMET
Ce diable de Jocrisse. Mais tu n'en feras donc jamais d'autres?
VINCENT
Où diable trouves-tu tout ça?
JOCRISSE (se touchant le front)
Là... A propos, M. Vincent, voici la bourse que vous m'aviez donnée pour veiller sur vos oreilles.
VINCENT (en souriant)
Garde-la, si tu en as un peu effrayé, ma foi je te trouve tant d'idées qui à présent me font rire, que je te donne la bourse de grand coeur et te pardonne.
JOCRISSE
Et not' maître?
PLUMET
Parbleu! Il faut bien que j'en passe par là, allons, sois pardonné, mais prends garde, Jocrisse, toi qui aime tant les proverbes, retiens bien celui-ci: "Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse".
JOCRISSE (à part)
Ou elle s'emplit (haut). Je m'en rappellerai not'maître, et d'ailleurs tout n'a qu'un temps.
L'OFFICIER
Quant à moi, Messieurs, j'ai aussi mon excuse à vous faire, surtout à M. Vincent que j'ai un peu rudoyé.
VINCENT
Mais pas du tout, Monsieur, ce n'est qu'un quiproquo dont le résultat n'a rien de fâcheux j'ai tout oublié!...
PLUMET
Et Laflûte était donc aussi dans le complot?...
LAFLUTE
Oh! moi, not'maître, je n'marchais que par mon cousin.
PLUMET
Allons, oublions tout... Tiens mon brave Vincent, voici le plat d'oreilles en question, tu vois qu'elles doivent être délicieuses!... Maintenant mes amis, nous allons continuer notre dîner, qui, cette fois, je l'espère ne sera pas interrompu... Vous M. l'officier, vous voudrez bien le partager avec nous et que vous n'aurez pas d'objections, ni toi, mon cher Vincent d'admettre à notre table notre joyeux Jocrisse et son acolyte Laflûte.
VINCENT ET L'OFFICIER
Adopté! Adopté!
JOCRISSE
M. Plumet, le dindon est rôti, il a une odeur des plus appétissantes.
PLUMET
Le dindon? A demain le dindon pour le déjeuner.
VINCENT
C'est ça et moi j'y joins douze bouteilles de Champagne; tu aimes ça, toi. Jocrisse, le Champagne?
JOCRISSE
J'crois ben, depuis qu'je m'suis empoisonné avec.
Tous (riant)
Ah! ah! ah! ah!
PLUMET
Allons, mes amis, ensemble et ensuite à table.
CHOEUR FINAL
A demain, demain, demain Demain de grand matin A demain, demain, de la dinde rôtie Nous verrons la fin.
JOCRISSE (au public)
Plus d'une pièce avant la fin culbute Souvent hélas! Voilà comme on débute La pièce avance Pas de funeste bruit De l'indulgence Voilà comme on finit.
REPRISE DU CHOEUR
A demain, etc.
FIN.